Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 17

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Madame de Staël apprit la révolution du 18 brumaire à Charenton, en changeant de chevaux; elle crut rêver, lorsqu'on lui dit qu'une heure avant, Barras avait passé par ce même lieu, accompagné par des gendarmes, Barras, qu'elle avait laissé au pouvoir et le plus puissant de tous ses collègues.

--C'était la première fois depuis la Révolution, dit madame de Staël, qu'on entendait un seul nom prononcé parmi le peuple... Jusqu'alors on disait l'Assemblée, la Convention, le Directoire..., le peuple. Maintenant, on ne parlait plus que de cet homme qui devait se mettre à la place de tous, et rendre l'espèce humaine anonyme en accaparant la célébrité pour lui seul, et en empêchant tout être existant d'en acquérir en son nom.

Le soir même de son arrivée, madame de Staël eut son salon formé comme si elle n'avait pas quitté Paris... Elle était essentiellement faite pour réunir dans de pareils moments et centraliser près d'elle tout ce qui pensait et agissait. Et ce fut sa perte.

Elle fut dans un état violent pendant plus de vingt-quatre heures, en entendant toutes les nouvelles qu'on lui apportait. Elle était si vraie dans son amour pour la liberté! elle était si naturellement Française!... Elle frémissait devant cette violation de la représentation nationale dans les Conseils[116]... Comment le peuple français avait-il souffert cet outrage! Elle n'était pas encore prévenue contre Napoléon comme elle le fut depuis: ce ne fut que la constante froideur du premier Consul, et puis surtout le malheur du duc d'Enghien, qui amena la rupture complète.

[Note 116: La représentation nationale, disait madame de Staël, est une chose solennelle. C'est un sacrement!... C'est l'onction sainte donnée par le peuple à ses représentants.]

On a vu, dans le salon de Barras, qu'elle parlait d'un certain _Mouquet_ qui avait parlé d'elle, et l'avait dénoncée au Manége, ainsi que M. de Talleyrand, comme faisant eux-mêmes partie du club de Clichy; ce qui n'était pas vrai: madame de Staël avait encore alors des idées libérales, et même républicaines. La chose est facile à voir dans ses _Considérations sur la Révolution française_; et lorsque plus tard, en 1803, le premier Consul l'exila comme étant liée avec Benjamin Constant, ce fut d'un libéralisme outré que Napoléon l'accusa.

Un matin, madame de Staël était chez elle, et d'assez mauvaise humeur; elle voyait, comme toute la France, que la paix était encore loin d'être signée avec l'Angleterre, et son âme, vraiment attachée à notre patrie, en souffrait. Elle tenait un journal dans lequel on avait inséré les nouvelles qu'on n'avait pu celer, et elle venait de lire un discours de lord Grenville, qui donnait peu d'espoir pour la paix... Comme elle lisait, on lui annonça M. de Narbonne: quelques instants après entrèrent Benjamin Constant, Joubert de l'Hérault (député au 18 brumaire), Boulay-Paty, également dans le même cas, et plusieurs proscrits du Corps-Législatif, habitués du salon de madame de Staël, dans une opinion qui tenait à l'opposition.

--Eh bien! quelles nouvelles? leur demanda-t-elle.

--Mais, répondit Joubert de l'Hérault, vous connaissez le discours de lord Grenville?

--C'est-à-dire que je viens de lire dans un journal un discours qu'on prétend traduit de l'anglais; mais je ne le crois pas fidèle.

--En voici un dont je puis vous répondre, dit Joubert de l'Hérault en tirant de sa poche un journal anglais qui n'était pas traduit; quelque difficulté qu'il y ait à recevoir un journal anglais, il est pourtant possible de tromper la surveillance, et je le prouve, ajouta-t-il en riant.

--Eh bien! que dit votre journal, demanda madame de Staël avec impatience?

Joubert de l'Hérault prit le journal, et traduisit le discours de lord Grenville. Ce discours était fort opposé à la paix: lord Grenville disait, entre autres choses, que l'Angleterre ne pouvait faire la paix avec la France, parce que le Gouvernement ne tenant qu'à un seul homme, qui était le premier Consul, on ne pouvait rien espérer de durable. Et, développant son idée, il lui donna une grande extension, ajoutant d'ailleurs beaucoup d'autres arguments à celui-là. Ce discours semblait un refus positif, et cependant on faisait courir le bruit de la paix.

Mais, dit en souriant Boulay-Paty, avez-vous reçu _le Moniteur_ d'aujourd'hui, madame?... il a paru beaucoup plus tard que de coutume...

Madame de Staël sonna, et demanda au valet de chambre si _le Moniteur_ était arrivé: il ne l'était pas, et cependant deux heures venaient de sonner... Boulay-Paty continua de sourire avec malice; madame de Staël s'en aperçut, et lui en demanda le sujet... Il regarda Joubert de l'Hérault, qui sourit à son tour...

--Vous m'impatientez tous les deux, leur dit madame de Staël; qu'est-ce donc que ce beau mystère? Rien de fâcheux, je crois; car vous paraissez bien joyeux!...

Dans ce moment, le valet de chambre apporta _le Moniteur_.

--Ah! voici ma réponse, dit Boulay-Paty!... Permettez-moi de vous lire la réponse faite au discours de lord Grenville...

Et regardant autour de lui comme pour s'assurer de ses auditeurs:

--C'est que je ne suis pas assez dans les bonnes grâces consulaires, dit-il en souriant, pour laisser la patte du lion s'étendre une seconde fois sur moi; j'aurais peur qu'elle ne me ménageât pas maintenant...

Et alors il lut une réponse à lord Grenville, faite par M. *******, et insérée le jour même dans le journal sacramentel, dans _le Moniteur_. Cette réponse était, pour dire la vérité, un peu hors des limites du bon sens... on parlait pour dire des mots, mais on ne réfutait rien... Madame de Staël riait, trouvait cela ridicule, et elle avait raison... mais tout le monde se mit à rire comme elle, en entendant cette singulière phrase:

_Quant à la vie et à la mort du général Bonaparte, mylord, ces choses-là sont au-dessus de votre portée._

--Pour ceci, dit Joubert de l'Hérault, c'est un peu plus fort que les flatteries de Sieyès qui, dit-on, en invente de nouvelles tous les jours.

--Oui, dit Bergasse[117], pour les changer en railleries lorsqu'il est chez lui!

[Note 117: Bergasse-Lasirouse, éliminé au 18 brumaire, ainsi que Duplantier; mais celui-ci fut préfet du département des Landes trois ans après.]

--Cela n'est pas étonnant, ajouta Duplantier, n'a-t-il pas le beau domaine de Crosne?...

--Savez-vous ce que cet homme a fait au 18 brumaire, dit Boulay-Paty, avec une noble et généreuse indignation; car c'était un homme selon les temps héroïques, que Boulay-Paty.

--Non, dit madame de Staël... et j'avoue que je ne le crois pas méchant.

--Non, pas méchant, sans doute, mais au moins indigne de siéger sur la chaise curule du vrai représentant du peuple... Lorsque le Directoire, livré par lui, fut occupé par Bonaparte, il vint lui révéler, comme un secret, que dans un lieu caché il y avait une somme d'argent très-considérable, connue des _directeurs seuls_... dans le trouble et la précipitation du départ la chose fut oubliée, et il en avertit son collègue afin de couper le gâteau seulement en deux... Mais il faut rendre justice à Bonaparte: il fut indigné de la proposition du partage, et ordonna que la somme entière fût portée au Trésor... Il y avait, je crois, un million.

--C'est très-bien au premier Consul, dit madame de Staël, et très-mal à Sieyès... Mais tout cela nous a fait perdre de vue la belle réponse à lord Grenville... elle est bien amusante...

BERGASSE.

Lord Grenville savait apparemment que de toutes les paroles qui peuvent irriter le plus violemment Bonaparte, ce sont celles qui expriment un doute sur la durée de sa vie.

DUPLANTIER.

Cependant, discuter la chance de sa mort ne la fera pas arriver une heure plus tôt.

BOULAY-PATY.

Non; mais je le crois superstitieux.

MADAME DE STAËL.

Et puis, écoutez donc, il lui est plus difficile, en effet, de penser qu'il doit mourir qu'à un autre... et quand on ne rencontre plus comme lui d'obstacles dans les hommes, on s'indigne contre la nature, qui seule est inflexible dans sa marche et ses arrêts... Alors vient la colère contre ceux qui rappellent au grand homme qu'un jour il lui faudra mourir comme nous.

JOUBERT DE L'HÉRAULT.

Qu'espère-t-il donc? vivre toujours?...

MADAME DE STAËL.

Je ne pense pas qu'il croie à l'immortalité; mais il serait possible qu'il voulût que le peuple français, comme le peuple de Rome, l'appelât _votre Éternité_... (_On rit._) Bizarre destinée de l'espèce humaine, condamnée à rester dans le même cercle par les passions, tandis qu'elle avance toujours dans la carrière des idées!...

Dans ce moment, on annonça M. Billy Vanberchem[118] et M. Hottinguer, tous deux banquiers alors à Paris, et habitués de la maison de madame de Staël.

[Note 118: À cette époque, M. Vanberchem était banquier à Paris. Sa maison portait le nom de Bazin, Vanberchem et compagnie: M. Bazin était le mari de sa soeur. Toute la famille logeait alors rue de Cléry, nº 95. M. Hottinguer et compagnie était une des bonnes maisons de banque de Paris; il logeait rue de Provence, nº 3, et recevait beaucoup. En général, la finance avait un grand éclat à cette époque: Récamier et compagnie, Tourton et Ravel, Perregaux et compagnie, Ouvrard, les frères Michel, Lecouteulx et compagnie, Julien et Basterrêche, Hervas, Detchegoyen, Delessert, Baguenaut, Pourtalès et compagnie, Vanrobais et Amelin, Enfantin frères, et dix autres, tels que Barillon et Doyen, etc., etc.]

--Ah! leur dit-elle, vous allez m'apprendre ce qu'on dit sur la paix avec l'Angleterre... vous devez savoir ce qui en est, ou personne ne le sait.

--Ne vous moquez pas de nous, répondit M. Hottinguer, nous ne savons que ce que disent les journaux.

--Pour lui, je le conçois, dit madame de Staël en montrant M. Vanberchem; car il pense un peu plus à courir au bois de Boulogne autour des jolies femmes de sa connaissance, qu'à la Bourse après la parole d'un courrier; mais vous, M. Hottinguer?

--Mon Dieu, pas plus que lui... mais vous le croyez donc bien léger?

--Léger, non; mais il est jeune et beau, il doit aimer le plaisir; et lorsque celui-ci est en concurrence avec le sérieux des affaires, tant pis pour elles.

--Madame Hulot, mademoiselle Hulot et madame Vandenyverd[119], annonça le valet de chambre; et le moment d'après, il nomma M. Ouvrard...

[Note 119: Cette madame Vandenyverd était la veuve de l'un des Vandenyverd qui moururent avec madame Dubarry, et par une imprudente parole qu'elle laissa échapper. Le père et les deux fils moururent ensemble!... Le gendre, nommé Villeminot, continua la maison avec sa belle-mère. C'est le père de madame la comtesse Estève.]

--En vérité, dit madame de Staël à madame Vandenyverd lorsqu'elle fut assise, je crois que nous pouvons établir ici deux commissions, comme cela se fait dans le Corps-Législatif, une pour les finances et l'autre pour les affaires politiques.

--Cette dernière chose est bien vague, dit M. Vanberchem; est-ce donc dans la commission de la politique que vous me voulez mettre, puisque vous me jugez incapable de parler finances?

Madame de Staël se mit à rire, et expliqua ce que voulait dire la phrase de M. Vanberchem.

--Je vous assure, dit Ouvrard, que Billy est un garçon qui fait marcher de front les plaisirs, les affaires, les dangers et son salut.

--Que lui est-il donc arrivé? s'écria madame de Staël; car tout l'impressionnait vivement, et lui donnait à l'heure même une sorte d'agitation.

M. VANBERCHEM.

Cela ne vaut pas la peine d'en parler.

MADAME DE STAËL.

Il y a donc quelque chose? alors ce doit être intéressant.

M. OUVRARD.

Je vous réponds que c'est _une aventure_!... et même... terrible!...

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! vous me faites peur!

M. HOTTINGUER.

C'est que c'est en effet fort effrayant.

MADAME DE STAËL à MM. Benjamin Constant, Boulay-Paty, Jouenne, et les autres qui causent à l'autre extrémité de la chambre.

Messieurs, messieurs, venez écouter une superbe histoire arrivée à M. Vanberchem.

M. VANBERCHEM.

Je vous jure que vous serez fort surpris de ne trouver qu'une histoire toute naturelle, et comme il en arrive tous les jours.

MADAME DE STAËL.

Pour peu que vous répondiez cela encore une fois, vous aurez raison, mon cher Billy... Commencez donc, je vous en prie.

LE VALET DE CHAMBRE annonçant.

M. de Lugo.

M. VANBERCHEM.

Ah! voici un témoin de ce que je vais vous dire, M. de Lugo[120] demeurait dans ma maison.

[Note 120: Don Juan de Lugo était à cette époque à Paris en qualité de consul-général d'Espagne. C'était un homme agréable et d'esprit; il logeait à l'hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré, à côté immédiatement de M. Vanberchem, qui occupait le petit hôtel de Noailles au moment où cette aventure lui arriva... C'était quelques semaines avant ce jour-là.]

DON JUAN DE LUGO secouant avec amitié la main de M. Vanberchem.

Ah! c'est sans doute de la fameuse rencontre qu'il est question?

MADAME DE STAËL.

Précisément!

DON JUAN DE LUGO.

Vous connaissez donc cette aventure, madame?

MADAME DE STAËL.

Eh! mon Dieu, non!... depuis une heure ils me disent tous que c'est la plus extraordinaire chose...

M. VANBERCHEM s'inclinant.

Je commence...

Vous savez, madame, que je logeais avant mon mariage au petit hôtel de Noailles, rue Saint-Honoré. J'y étais avec fort peu de monde; j'avais un valet de chambre, un groom et un homme pour mes chevaux. J'étais garçon, je n'avais pas de maison, et je n'avais pas besoin de plus de monde... Du reste, la maison n'avait que moi de locataire, et le portier était sourd et presque aveugle. Tout ceci est nécessaire à savoir.

J'allais beaucoup dans le monde; les bals reprenaient, et je n'en manquais pas un. Mais comme les affaires ne doivent pas souffrir des volontés de la folie, la mienne se soumettait à la nécessité, et tout allait donc fort bien, _affaires_ et _folies_, ajouta-t-il en s'inclinant profondément devant madame de Staël.

MADAME DE STAËL, souriant.

Je n'en doute pas... poursuivez.

M. VANBERCHEM.

Un jour, j'étais allé au bal chez madame Hinguerlot, et j'étais rentré à quatre heures et demie du matin fort sagement, car habituellement je ne rentrais qu'au jour; mais j'avais une affaire très-importante à terminer. J'avais des valeurs immenses chez moi tant en traites au porteur qu'en or et en bijoux, et le lendemain matin à huit heures il me fallait être de ma personne et avec tout cela au fond du Marais; mon valet de chambre devait m'éveiller à sept heures.

C'était assez la coutume; car chaque matin je me levais à la lumière, quelle que fût l'heure à laquelle je m'étais couché. (_Il s'incline encore._)

MADAME DE STAËL, souriant et joignant les mains.

Je vous demande pardon...

M. VANBERCHEM.

Mon valet de chambre entrait dans ma chambre, allumait mon feu, et puis allait préparer mon déjeuner, c'est-à-dire une tasse de chocolat, et donner ordre pour qu'on attelât mon cheval...; pendant ce temps-là je mettais mes papiers en ordre, et puis je sortais.

Le matin dont je vous parle, mon valet de chambre, après avoir allumé mon feu, mes bougies, et disposé ma robe de chambre, après m'avoir répété par trois fois qu'il fallait me lever, s'en alla préparer mon chocolat, me laissant dans cet état de demi-sommeil qui n'est pas encore et qui n'est plus le repos... cette sorte de somnolence enfin dans laquelle on entend sans voir... C'est comme un cauchemar quelquefois, surtout quand on sait _qu'il faut_ se lever. C'était précisément là mon affaire.

Je luttais donc contre le sommeil avec une force pour le moins égale à celle dont il m'accablait... Je soulevais ma tête, et puis elle retombait; je pensais bien à cette rue Sainte-Marguerite où je devais aller... et puis mes yeux se refermaient, et je n'entendais plus que des airs de valse, je ne voyais plus que des têtes blondes et brunes couronnées de fleurs et tournant devant moi... Au milieu de l'une de ces douces visions, je fus éveillé par un bruit aigre, quoique faible, qui partait du pied de mon lit... Ma chambre était vaste et sombre... mais ce lit était en face de la cheminée, au-dessus de laquelle est une grande glace qui répétait tout l'appartement.

Ce bruit qui m'avait éveillé avait cessé... mes yeux appesantis se refermèrent... mais au bout d'un instant il recommença. Cette fois je m'éveillai tout à fait et mes yeux, se dirigeant vers la partie sombre de la chambre, plongèrent du côté de la porte... Cette porte était au pied de mon lit, elle était à deux battants... Je n'avais pas soulevé ma tête, et mes yeux pouvaient tout voir sans faire présumer mon réveil. Tout ce que je viens de vous dire n'avait pas duré trois secondes.

Au second mouvement qui m'avait averti, j'ai déjà dit que j'étais parfaitement éveillé, et mes yeux fixés sur la glace devaient m'avertir de ce que j'attendais.

Un troisième mouvement imprimé à la porte pour l'ouvrir entièrement et doucement, sans m'éveiller, me prouva que je ne m'étais pas trompé... La porte s'ouvrit en effet, et j'aperçus dans la glace une tête d'homme pâle, au visage long et sur un corps de haute taille... Cette tête jeta un coup d'oeil rapide et hagard dans la chambre, et fit un pas pour entrer; mais avant que son pied fût dans l'appartement, je sautai de mon lit à terre, et sans vêtement, sans armes, je m'élançai sur le brigand qui tenait à la main un long couteau dont il voulait me frapper, mais que je fis tomber à l'instant même en lui donnant un coup de poing qui lui démit presque le bras.

Cet homme était moins grand que moi; mais il était encore un adversaire redoutable. Surpris d'abord par mon apparition inattendue, tandis qu'il me croyait endormi, il reprit bientôt ses esprits et se défendit comme un lion. Mais la pensée du danger auquel je venais d'échapper me rendit cruel... J'usai de tous mes avantages; l'assassin fut terrassé par moi, et traîné tout sanglant au corps de garde de l'hôtel de Noailles, qui était au bas de ma maison.

--Mais vos domestiques? s'écria madame de Staël, qui avait écouté cette aventure avec un intérêt profond et avec une attention qu'elle n'accordait qu'à ce qui lui plaisait.

M. VANBERCHEM.

Je n'ai pu vous dire, madame, que tout cela fut si prompt que je n'eus que le temps d'appeler mon valet de chambre aussitôt que je fus aux prises avec le brigand... Mais mon valet de chambre, qui m'était fort attaché, en me voyant, les mains sanglantes, assommer un homme inconnu qu'il pouvait croire avoir été apporté là par le démon; à la vue de tout cela, dis-je, cet homme se trouva mal et s'évanouit tout à fait... Mon groom et mon autre domestique étaient dans l'écurie, au fond de la cour... J'étais donc _seul_, et ce fut _seul_ aussi que je conduisis le brigand au corps de garde.

Cet homme était un juif allemand de Francfort; il savait, j'ignore comment, car il ne le voulut jamais dire, que j'avais souvent chez moi de grandes valeurs...; il savait de plus comment chaque chose se faisait dans mon intérieur. C'est d'après cette connaissance qu'il s'était introduit dans la soirée du jour précédent dans la cour de l'hôtel. Il avait passé la nuit caché derrière des fagots qui étaient dans une grande remise inoccupée. Il était monté sans _souliers_ derrière mon valet de chambre, et passait avec lui à mesure que l'autre ouvrait une porte sans la refermer, ayant les mains embarrassées de la lumière et du feu. Arrivé dans la pièce qui précédait ma chambre, l'assassin s'était mis dans l'ombre pour attendre la sortie de mon domestique.

--Car je savais qu'il ressortait pour aller au bout de la maison, disait le misérable.

C'était vrai... Quant au brigand, il devait entrer pendant mon demi-sommeil... m'égorger, emporter toutes mes valeurs... et même tuer mon pauvre Louis s'il était arrivé, disait-il, avant qu'il eût fini.

Eh bien! quoique j'eusse fait tomber l'arme qui DEVAIT M'ASSASSINER de la main de cet homme, tout cela ne l'aurait pas fait condamner... lorsque la Providence éclaira les juges... Quelques mois auparavant, un horrible assassinat avait été commis à Croissy[121], sur la route de Saint-Germain. Les meurtriers s'étaient d'abord échappés... deux avaient été repris... mais c'étaient les moins coupables... Le monstre qui avait ordonné l'assassinat, et l'avait presque exécuté en entier, s'était sauvé, et depuis trois mois défiait toutes les recherches de la police... C'était mon juif!...--Il fut jugé et exécuté...

[Note 121: Cet assassinat de Croissy, commis sur deux vieillards, le mari et la femme, et une belle jeune fille de dix-huit ans, est un des crimes les plus horribles de ce moment.]

--Maintenant, madame la baronne, ajouta M. Vanberchem[122], vous pouvez prononcer et dire si je suis toujours un jeune fou courant devant moi sans regarder qui se met en travers!...

[Note 122: M. Billy Vanberchem est toujours vivant; il habite Genève, où il est comme partout aimé de ses amis[122-A].]

[Note 122-A: Il est maintenant à Bologne.]

Madame de Staël avait été tellement saisie par l'intérêt de cette narration, qu'elle ne répondit pas d'abord à M. Vanberchem; elle le regardait avec une sorte de stupeur et comme étonnée qu'il fût _là_, après avoir été aux prises avec un assassin armé lorsqu'il était sans défense et sans habit; ce qui rend la lutte corps à corps bien autrement difficile pour celui qui n'est pas vêtu.

--Pauvre garçon! dit-elle enfin, pauvre garçon! et moi qui croyais qu'il ne se levait qu'à midi! qu'il était un sybarite ne soulevant que des roses... Pardon, mon héros!...

Et elle lui tendit sa main, qu'il reçut en mettant un genou en terre, et baisa avec autant de tendresse que si elle eût appartenu à la plus belle femme de France. Elle ne pouvait, au reste, être mieux qu'elle n'était, cette main... car madame de Staël avait les plus belles mains et les plus beaux bras que j'aie vus de ma vie.

Ce fut pour Benjamin Constant qu'elle souffrit son premier exil de Paris. Napoléon ne l'aimait pas, et même il était injuste pour elle... Il ne voulait pas qu'une seule voix s'élevât contre lui... Jugez de ce qu'une voix de femme devait lui donner de colère!

Madame de Staël était en tout noble et grande; son coeur était comme son esprit.... Tout en elle avait de vastes proportions...: aimant, adorant la liberté, elle prit parti pour les tribuns qui crièrent hautement contre le despotisme de Napoléon, qu'ils prévoyaient.... Je crois cependant qu'en donnant à sa conduite le nom de _tyrannie_, ils se sont trompés.

Madame de Staël voyait donc souvent Benjamin Constant; il était son ami le plus intime à cette époque, et toutes ses pensées étaient les siennes; toutes ses opinions, elle les partageait. Il fit un discours pour attaquer Napoléon, et, loin de l'en dissuader, madame de Staël l'y encouragea: plus elle avait été sincèrement dévouée à la cause de la République, et plus elle croyait qu'elle se devait à elle-même de ne point faiblir au moment où cette République était en danger.... Un jour Joseph Bonaparte fut la voir; il l'aimait d'une véritable et tendre amitié; c'est un homme d'esprit et de coeur, et fait pour comprendre madame de Staël. Elle vit qu'il était préoccupé, et lui en demanda la cause.

--C'est de vous, lui dit-il.

MADAME DE STAËL.

De moi!...

JOSEPH BONAPARTE.

De vous-même... Mon frère m'a parlé de vous hier. Il connaît l'amitié que je vous porte, et il m'a fait des plaintes.

MADAME DE STAËL.

Sur quoi?

JOSEPH BONAPARTE.

Sur votre société d'abord; mais ce n'est pas là le vrai grief... Est-il vrai que vous vous soyez laissée aller à dire des mots piquants et amers?

MADAME DE STAËL.

Mais... non...

JOSEPH BONAPARTE, sans paraître remarquer l'hésitation.

Mon frère vous porte de l'intérêt, et j'en ai eu la preuve dans ce qu'il m'a dit.

MADAME DE STAËL, vivement.

Sur moi!...

JOSEPH BONAPARTE.

Sans doute... Il m'a dit: Mais que veut-elle? demeurer à Paris? je le lui permettrai... Le paiement du dépôt de son père? je l'ordonnerai. Enfin que veut-elle? qu'elle dise ce qu'elle veut.