Histoire des salons de Paris (Tome 3/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 16

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Oui..., j'ai bien souffert en effet...; et la plus cruelle douleur ne fut pas celle que me firent éprouver la prison, le cachot, les fers! et cependant... (il montrait ses cicatrices); ce fut, voyez-vous, de me trouver devant le fils de celle qui avait ravagé ma patrie et fait passer la charrue sur de nobles et antiques demeures. Cet homme, avec sa figure ridiculement repoussante, ne me paraissait pas fait pour ramener la paix et le bonheur dans nos villes, et l'abondance dans nos campagnes. Cependant je ne voulus rien précipiter; ses vues pouvaient être bienfaisantes après tout, et je ne voulais pas attirer sur mon pays une persécution que peut-être il n'aurait pas eue, en brisant moi-même le lien qui se préparait. Je saluai donc le Czar!... je ployai presque le genou DEVANT L'EMPEREUR DE RUSSIE!...--Kosciusko, me dit-il, je suis bien aise de vous voir et de vous connaître: j'espère que maintenant nous ne serons plus ennemis; j'y ferai du moins tous mes efforts. J'aime la Pologne, et vous le prouverai... Pour vous indemniser de ce que vous avez perdu, je vous donne un palais et une pension de douze mille roubles.

Je remerciai l'Empereur. Cette bonté me fit croire que sa volonté était de l'étendre sur toute la Pologne... Et... je remerciai!...

--Je veux vous présenter à l'Impératrice, me dit-il, et à ma famille; venez avec moi.

Et me prenant presque sous le bras, il me fit traverser une grande quantité de pièces pour arriver à l'appartement de l'Impératrice.

MADAME DE STAËL.

Comment est-elle? M. de Ségur, qui l'a beaucoup vue, m'a dit qu'elle était belle et très-bonne.

KOSCIUSKO.

Elle est belle; mais sa physionomie est tellement triste que l'on peut difficilement juger de ce qu'elle est par elle-même... Elle m'accueillit avec bonté, et me dit sur ma longue captivité de ces mots de femme qui consolent... Autour d'elle était sa famille, qui est nombreuse. Le grand-duc Alexandre est beau, et sa belle tête pourrait servir de modèle à un peintre; mais son frère, le grand-duc Constantin, ressemble à leur père. Les grandes-duchesses sont charmantes. Il y a encore, m'a-t-on dit, deux autres jeunes princes; mais je ne les vis pas, ils sont trop jeunes pour paraître en public.

MADAME DE STAËL.

Demeurâtes-vous longtemps encore à Pétersbourg, général, après être sorti de Schlusselbourg?

KOSCIUSKO, souriant amèrement.

Non, madame; aussitôt que j'eus compris l'Empereur, je quittai Pétersbourg... Je ne voulus pas plus longtemps demeurer l'hôte de l'oppresseur de mon pays... Je m'échappai et allai en Amérique. Arrivé à Philadelphie, je n'y demeurai que le temps nécessaire pour remercier ces bons Américains qui m'ont appelé leur ami, et je suis venu en France pour donner la main à mes frères en liberté et leur demander un asile.

DUPONT DE NEMOURS.

Et vous l'aurez, certes, et de grand coeur!... N'est-ce pas qu'il le mérite, madame?

Madame de Staël, à mesure que Kosciusko parlait, devenait plus attentive: d'abord ce fut son esprit, sa curiosité, qui toutes deux écoutèrent; mais en entendant cet homme parler de ses malheurs avec cette noble simplicité qui double le mérite de son dévouement à la noble cause, elle fut subjuguée par un intérêt vif, et ce fut son coeur qui fut tout entier à ce que racontait l'exilé.--Dupont de Nemours, qui connaissait la sensibilité et la noblesse d'âme de madame de Staël, voulut ajouter à son estime pour Kosciusko, car il vit qu'elle ignorait sa dernière action.--Savez-vous ce que Kosciusko a fait il y a quelques jours? il a renvoyé à Paul Ier tous les dons qu'il avait été forcé d'accepter de lui en lui disant:

--Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et l'oppresseur de mon pays.

Madame de Staël, cette fois, se leva précipitamment pour aller à Kosciusko; elle fut presque au moment de l'embrasser,... mais elle s'arrêta et dit avec une grâce charmante en essuyant ses yeux:

--Au fait, pourquoi m'en étonner...? vous deviez agir ainsi.

JARD-PAUVILLIERS.

Et quelle réponse avez-vous eue, général, à cet acte de noble courage?

DUPONT DE NEMOURS.

Une nouvelle proscription certainement!

KOSCIUSKO, en souriant.

Du moins celle-ci est douce!... Je suis heureux ici... Mais il est vrai cependant, comme le dit M. Dupont de Nemours, que je suis de nouveau proscrit, et que Thugut et l'empereur de Russie ont donné l'ordre de me faire arrêter partout où l'on me trouvera. Déjà deux individus qui me ressemblent ont été arrêtés, l'un à Bruxelles, l'autre à Rotterdam... Qu'ils me pardonnent, les infortunés!--leur malheur est comme un remords pour moi.

La conversation devint ensuite générale; Kosciusko fut emmené dans une autre partie de la chambre par Savary et Boulay-Paty, tous deux vrais apôtres de la liberté et voulant en parler avec un homme qui, ainsi que les héros de l'antiquité que Plutarque nous fait admirer, ne considérait ses biens et sa vie que comme la propriété du pays pour lequel il était toujours prêt à les sacrifier. Il leur donna des détails bien curieux sur la famille des Czartorinski et sur leur neveu Poniatowsky, leur neveu _par hasard_[114], comme depuis il avait été roi de Pologne... Sa conversation attachante retint les deux députés longtemps auprès de lui, et ils ne l'auraient même rendu au reste de la société, qui s'était fort augmentée depuis que leur entretien était commencé, qu'au moment de leur départ, si madame de Staël ne les avait entendus rire et n'était accourue pour en connaître le motif.

[Note 114: La famille Czartorinski, l'une des plus anciennes et des plus grandes de la Pologne, n'eut une alliance que parce que la soeur des princes Auguste et Michel Czartorinski épousa, _contre leur gré_, le comte Poniatowski, d'une noblesse nouvelle, mais protégé par Charles XII, et ensuite par le roi de Pologne (Auguste II), quoiqu'il eût été son ennemi. Stanislas Poniatowsky, qui fut roi de Pologne par la volonté de la Czarine, était fils de ce comte Poniatowsky; mais le comte était un homme de talent et d'esprit: il força, par une constante étude, ses beaux-frères à se rapprocher de lui; et leur réunion, qui ne fut jamais rompue, eut de grands résultats pour la prospérité de tous deux. Quant au trône de Pologne, il est constant que, sans Catherine, c'eût été le prince Adam Czartorinski, cousin de Stanislas Poniatowsky, qui eût été élu.]

--Vous êtes bien joyeux sans nous, leur dit-elle en arrivant près d'eux. Dites-nous le sujet de votre gaieté, et je vous promets de la partager; car pour vous faire rire, ajouta-t-elle en désignant Savary le député, il faut un sujet vraiment joyeux.

SAVARY.

C'est le général qui nous racontait une anecdote arrivée à Varsovie; je l'engage à la recommencer pour tout le monde, car je ne veux pas être égoïste.

KOSCIUSKO.

En vérité, je ne sais pas si cela en vaut la peine.

MADAME DE STAËL.

Oh! général, contez, contez donc. J'aime les histoires dites par les hommes comme vous, avec passion;... elles ont le charme du conte et la vérité de l'histoire; c'est charmant! Dites, dites.--Allons, messieurs, faites silence!... Et vous, mon cher Benjamin, ramassez, je vous prie, vos éternelles jambes; car vous voyez bien que vous embarrassez le passage. Maintenant, général....

KOSCIUSKO.

Mon Dieu! voilà bien de la solennité pour une chose très-peu importante... Enfin...

Vous saurez donc, madame, que le roi Stanislas Poniatowsky était un jour dans une maison de campagne à une très-petite distance de Varsovie. M. de Thugut, celui-là même qui, aujourd'hui, prend à moi un tel intérêt qu'il me fait chercher partout, était arrivé à Varsovie pour parler au roi de Pologne, je ne me souviens plus de quel objet précisément, mais enfin il était important. Le Roi, tout à fait sous la tutelle de la Russie, et n'osant pas recevoir M. de Thugut avec apparat à Varsovie, imagina le moyen terme de l'inviter à dîner à cette maison de plaisance où il était encore, quoiqu'il fit déjà froid. M. de Thugut était invité à venir de bonne heure, lui disait le Roi, dans le plus aimable billet, et comme, au reste, il en savait écrire, pour faire une partie de billard ou de whist avant et après dîner, pour passer enfin une journée de château. Sa Majesté avait voulu dépouiller toutes les formes ennuyeuses de la représentation.

M. de Thugut arriva vers une heure. Le valet de chambre, averti par l'huissier de la chambre, lui dit de faire entrer M. le baron dans les appartements intérieurs, et qu'il y trouverait bientôt le Roi, qui allait s'y rendre.

L'huissier de la chambre ouvre une porte, invite le baron à la passer, et, lui montrant une longue file de pièces dont toutes les portes étaient ouvertes, il referme la première sur lui et le laisse seul. Le baron, n'entendant aucun bruit, ne sait s'il doit avancer; partout des tapis, un profond silence, et pas un mouvement qui annonçât qu'il y eût quelqu'un dans l'une des pièces voisines.

Cependant, tout en regardant un tableau, un vase antique, un objet d'art, et ils étaient nombreux dans cette demeure élégante, le baron de Thugut avançait lentement, mais il avançait: arrivé près d'un cabinet où il voyait une magnifique bibliothèque, il entendit quelqu'un tousser comme pour avertir _qu'on était là_. M. de Thugut fait encore un pas, entre dans la pièce, et voit devant la cheminée un homme jeune, beau, ayant une tournure et un air de roi. Cet homme était debout, les mains derrière le dos et se chauffant. M. de Thugut, ne pouvant douter que ce ne fût le Roi, fit sa première révérence d'autant plus profonde qu'il tremblait d'avoir hésité une seule seconde. Le monsieur lui rendit son salut profond, non-seulement avec une hauteur plus que royale, mais avec une expression d'ironie moqueuse qui ne l'était pas du tout.

--Voilà un roi, se dit M. le baron de Thugut, qui n'a pas été longtemps à prendre ce qu'il croit _la dignité du rang_!

Et tout en faisant intérieurement cette réflexion, il faisait aussi une seconde révérence tout aussi profonde que la première; à quoi le monsieur chamarré de croix, de cordons de toutes couleurs, répondit encore par un petit coup de tête ironiquement donné encore.

Cette richesse de cordons et de croix avait aussi confondu le baron. Le Roi lui avait écrit:

«_Venez sans cérémonie, mon cher baron; le plaisir que j'aurai à vous connaître enfin fera tous les frais de la présentation._»

Le baron recommençait sa troisième révérence, lorsqu'une porte à côté de la cheminée s'ouvrit, et un jeune homme mis simplement, et n'ayant que l'ordre de Saint-Wladimir de Pologne, entra dans la chambre, et vint à lui avec cette aisance élégante qui faisait le charme de la tournure de Poniatowsky.

--Baron de Thugut, je suis ravi de vous voir,... et j'espère que notre connaissance deviendra un jour celle de deux amis... Comte de Stac......g, comment vous portez-vous aujourd'hui?

Le comte s'inclina alors plus bas encore que de coutume, pour montrer au baron de Thugut qu'il pouvait faire plier son épine dorsale autant qu'il le voulait.

--Le baron de Thugut! le comte de Stac......g! dit le Roi, en nommant les deux ministres l'un à l'autre... Je dois faire l'emploi de maître des cérémonies, ajouta-t-il en souriant; car, ainsi que je vous l'ai écrit, nous sommes ici parfaitement à la campagne...

Le baron salua avec une politesse achevée; mais M. de Stac......g reprit alors son attitude hautaine, comme désirant humilier son antagoniste et montrer que sa souveraine était une femme _qui ne devait faire aucune concession_ à une autre femme... Mais M. de Stac.....g n'était pas de force à lutter avec le baron de Thugut; il le connut bientôt.

La matinée s'écoula agréablement. Quand le baron voulait, il était un des hommes les plus spirituels qu'on pût rencontrer, et ce jour-là il le voulut avec une volonté déterminée. Poniatowsky était pour ce jeu-là l'homme qu'il lui fallait, parce que, très-spirituel lui-même, il comprenait tout, relevait la balle, la renvoyait, et la conversation ne tarissait jamais. Quant à M. de Stac.....g, il était là comme assistant à un spectacle donné pour lui... et même il y ajoutait, parce qu'il avait de l'humeur, et que rien n'est plus amusant que de voir un visage récalcitrant à la joie au milieu de gens qui ne comprennent pas l'humeur ou le chagrin d'un seul parce que les autres s'amusent. Le matin on joua au billard, on parla littérature, on dîna; et après le dîner le Roi fit une partie de whist, composée de lui, le baron de Thugut, le comte de Stac......g et l'un de ses aides de camp. La partie fut d'abord très-bien, mais la chance tourna, et le Roi, qui avait M. de Thugut pour partenaire, commença à gronder, parce qu'il perdait. M. de Thugut, lui, de son côté, qui avait toujours joué ses cartes avec un extrême soin, commença à se tromper, et conséquemment à faire tromper Poniatowsky.

--Le roi de trèfle, dit le baron en jetant le valet de pique sur la table.

--Mais c'est le valet de pique, baron; qu'est-ce donc que vous faites?

--Je demande humblement pardon à Votre Majesté...

La carte est relevée, le jeu continue... Quelques minutes après, le baron jette une carte de nouveau et dit:

--Le roi de carreau.

--Ah ça! décidément, dit Poniatowsky, vous avez des distractions, mon cher baron, qui me feraient croire que vous êtes amoureux, si nous avions ici de jolies femmes.

C'était encore un valet!

--Je me prosterne aux pieds de Votre Majesté, en lui demandant humblement mon pardon, car je suis plus coupable qu'elle ne le croit; c'est la troisième fois de la journée que j'ai la maladresse de _prendre un valet pour un roi_.

Et en disant ces derniers mots, il lança sur M. de Stac......g un regard qui remboursait tous les mouvements de tête insolents.

--Mon Dieu, la jolie histoire! et qu'elle est bien contée! n'est-il pas vrai, Lemercier? dit madame de Staël en s'adressant à un jeune homme petit, pâle et blond, dont la physionomie intéressante annonçait de l'esprit et une extrême finesse.

Il s'inclina devant madame de Staël en réponse à ce qu'elle venait de lui dire... Dans ce moment, on servait du thé, et le mouvement général fixa le jeune homme près de madame de Staël...

--Eh bien! lui dit-elle, que deviennent toutes les productions de cette jeune et bonne tête?... Tenez, général, regardez ce jeune homme qui paraît à peine avoir vingt-cinq ans; eh bien! il a déjà publié, depuis 92, de bien beaux vers et une quantité de pièces de théâtre, _le Lévite d'Éphraïm_..., _Lovelace_...., _le Tartufe révolutionnaire_...., _Ophis_...., et puis, aidez-moi donc, Lemercier.

DUPONT DE NEMOURS.

Et _Agamemnon_, madame!... son ouvrage peut-être le plus achevé. C'est une pièce digne d'Euripide, mon cher Lemercier, et votre talent nous rendra fiers si vous continuez à produire ainsi...

LEMERCIER.

Le public de Paris n'est pas toujours de l'avis des gens de goût; voyez ce qui s'est passé dernièrement à _Pinto_!...

MADAME DE STAËL.

Ah! ne parlons pas de cela!... Ce malheureux _Pinto_!... Je me le rappelle bien... Mais le moyen de lui parler de cette soirée?

JARD-PANVILLIERS.

S'il voulait, madame, il pourrait vous raconter une histoire aussi, lui, et qui vous ferait voir que les sifflets ne lui font pas la peine qu'on pourrait bien croire.

BENJAMIN CONSTANT.

Allons donc! ce n'est pas possible! Comment voulez-vous qu'il ait été insensible au bruit discordant des sifflets et des cris que l'on faisait mercredi dernier à _Pinto_?

MADAME DE STAËL.

Mais aussi quelle idée avez-vous eue de faire jouer le rôle de l'archevêque de Bragance par Dugazon? Dugazon me fait toujours l'effet de se mettre en garde avec sa longue rapière dans je ne sais plus quelle pièce de Molière.

DUPONT DE NEMOURS.

Mais comme mademoiselle Contat était belle dans le rôle de la duchesse de Bragance!... elle m'a rappelé ses beaux jours...; et je crois qu'elle-même a éprouvé cette magique influence, car elle a joué comme un ange.

LEMERCIER.

Ce que dit M. Dupont de Nemours me confirme dans cette pensée, que presque toujours le public prononce sur ce qu'il ne sait pas, et juge les effets sans chercher à connaître les causes.

DUPONT DE NEMOURS.

Comment cela?...

LEMERCIER.

C'est que mademoiselle Contat, bien loin d'avoir été inspirée, a failli faire tomber la pièce dès le premier acte par son découragement, et, si je ne l'eusse pas ranimée, tout était dit.

MADAME DE STAËL.

Ce que vous dites là paraît bien curieux, Monsieur Lemercier; racontez-nous comment vous avez ranimé mademoiselle Contat.

LEMERCIER.

Je ne sais, madame, si vous connaissez ma méthode invariable lorsque je fais jouer une pièce. Je ne donne pas de billets, pour que le parterre soit entièrement le maître de faire connaître son opinion; à la première représentation d'un de mes ouvrages, les voix et les mains sont libres, les opinions aussi; il suit de là qu'une pièce n'est soutenue que par elle-même, et que lorsqu'elle réussit elle est vraiment bonne, puisqu'elle a résisté à la rage envieuse de la médiocrité qui ne veut pas qu'on réussisse.

MADAME DE STAËL.

Vous ne donnez pas de billets!... C'est prodigieux!... Cela m'explique les sifflets.

LEMERCIER.

J'avais eu cinq billets pour _Pinto_; j'en avais gardé trois pour mes amis, et j'en avais donné deux à Talma... J'avais une loge dans laquelle j'étais avec deux ou trois personnes de mes amis intimes.--Le rideau baissé, après le premier acte, on vient m'avertir que mademoiselle Contat ne veut pas continuer la pièce, qu'elle pleure et se désole... Je cours aussitôt dans sa loge, et je la trouve délacée, presque déshabillée et pleurant à verse.

--Ma belle amie, m'écriai-je, qu'est-ce donc, au nom du Ciel, que tout ceci? Eh quoi! vous abandonnez ma pièce! vous laissez votre rôle!... mais que vais-je devenir?... Allons, revenez à vous, soyez bonne, mais surtout soyez grande!... Est-ce que mademoiselle Clairon aurait fait une chose semblable?

Mademoiselle Contat me répondit qu'elle m'aimait comme un frère, qu'elle voulait tout faire pour moi, mais qu'ici sa volonté était impuissante,... qu'elle s'était retirée du théâtre en chancelant et ayant un vertige causé par le tumulte qui envahissait jusqu'au comble de la salle...--Non, non, répétait-elle en pleurant, je ne pourrai jamais,... je mourrais!

Ma situation devenait plus terrible de moment en moment. On entendait, de la loge où j'étais avec mademoiselle Contat, la rumeur de la salle... tant étaient violentes les secousses données par le reflux et le flux de cette multitude agitée et presque furieuse surtout du retard qu'on mettait à lever le rideau...--Les entendez-vous! me disait mademoiselle Contat en se serrant contre moi... Ils me _tueront_!

--Allons, allons, lui disais-je en me mettant à ses pieds et lui baisant les mains, allons, un peu de courage, et vous faites réussir une oeuvre dont vous serez la mère... Allons, je vous en supplie!...

Et tout en lui parlant ainsi, je la relaçais,... je replaçais ses pierreries, ses dentelles, et enfin, par un miracle que Dieu voulut bien faire pour moi, mademoiselle Contat fut enfin en état de remonter sur la scène, où elle rejoignit ses camarades. Ils n'étaient pas comme cela eux, et Dugazon aurait donné de son courage à ses camarades. Je vis mademoiselle Contat entrer en scène, je lui entendis dire les premières paroles, et alors plus tranquille, au moins pour cet acte, je retournai dans ma loge.

Vous savez, madame, que la salle était non-seulement remplie, mais que les avenues étaient occupées.--En traversant un corridor, je vois un gros et grand homme adossé contre un des poêles, et de là sifflant de toutes les forces de ses énormes poumons dans _un cor_ et non pas un sifflet, grand comme un cor de chasse, je crois. Et cet homme sifflait!... mais il sifflait... à déchirer son propre tympan... Je fus à lui:

--Monsieur, lui dis-je, vous êtes bien mal placé dans ce corridor, car vous sifflez sans être entendu, et, de votre côté, vous n'entendez pas ce que vous sifflez.

L'homme me regarda d'un air étonné et suspendit un moment sa diabolique musique.

--Monsieur, me dit-il après m'avoir regardé avec attention pour juger si je ne me moquais pas de lui... monsieur, seriez-vous un ami de l'auteur?

--Bien mieux que cela, monsieur, je suis l'auteur lui-même.

--Vous, monsieur?

--Sans doute; et si vous voulez me faire l'honneur d'accepter une place dans ma loge, il m'en reste heureusement une que je puis vous offrir. Venez, vous serez en face, assis et bien plus commodément placé pour siffler, en bonne conscience, que dans ce corridor... Qui jamais ouït parler d'un sifflet partant d'un corridor?... Venez, monsieur, et je vous promets de vous laisser la liberté de siffler tant que vous voudrez et les endroits que vous voudrez, même mes passages de prédilection...

MADAME DE STAËL.

Oh! la bonne folie! et vous lui proposiez cela de bonne foi!...

LEMERCIER.

Sans aucun doute.

MADAME DE STAËL.

Et accepta-t-il?...

LEMERCIER.

Non, il s'en fut je ne sais où; mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'a plus sifflé. Au surplus, sa retraite ne fit rien à l'affaire; les sifflets étaient, je crois, au nombre de mille au moins!... Quel vacarme! quel bruit!... Jamais on n'entendit pareille rumeur à la Comédie-Française, m'ont dit les _servants_ les plus vieux. Madame Lachassaigne ne se rappelait un pareil tumulte qu'au _Mariage de Figaro_, et encore j'avais la supériorité de quelques centaines de sifflets[115]...

[Note 115: _Pinto_ est une belle pièce: c'est la première comédie _shakspearienne_ que nous ayons eue. Mon opinion n'est pas le résultat de mon amitié pour M. Lemercier.--C'est justice.]

MADAME DE STAËL.

Votre histoire est charmante, Lemercier, et vous avez raison; elle prouve que vous avez dirigé mademoiselle Contat, et le public dit, _lui_, que c'est elle qui a fait réussir votre pièce... Oh! le monde!... le monde!...

Comme on allait se retirer, car il était une heure du matin, on entendit une voiture s'arrêter à la porte, et bientôt après on annonça: M. de Talleyrand... On se retira en partie, et il ne demeura avec madame de Staël et celui qui lui devait son retour dans sa patrie que Benjamin Constant et un ou deux autres habitués, tels que Jard-Panvilliers, Petiet et Roederer, etc.

Au moment du 18 fructidor, madame de Staël fut presque proscrite on ne sait trop pourquoi, et ne dut la possibilité de revenir à Paris à l'époque que je viens de citer qu'aux soins de Barras. Elle en eut toujours une grande reconnaissance, et ne l'oublia jamais. Après le 18 fructidor, elle revint à Paris, et fut comme toujours, et comme nous venons de le dire, la femme autour de laquelle venait se grouper tout ce qui était notable en quoi que ce fût... On l'écoutait comme un oracle. Madame de Staël est non-seulement une femme d'esprit et de talent, mais c'est un homme comme nous en avons eu peu dans notre révolution; c'est un publiciste qu'on consultera dans soixante ans d'ici comme Burke et Montesquieu. L'Empereur était injuste envers elle: il ne fut même pas de cette simple équité qui fait juger sur les faits et non sur des préventions... Il y a quelques ombres dans le jour lumineux qui éclaire la vie de Napoléon: la persécution de madame de Staël en est une grande.

Quelque temps avant le 18 brumaire, elle fut en Suisse voir son père qu'elle adorait; mais elle revint bientôt à Paris, et y rentra précisément le jour même du 18 brumaire. Elle devait nécessairement attirer l'attention du gouvernement du moment; car, sous le Directoire, elle avait une grande influence sur les meneurs du cercle constitutionnel. Elle ne voulait ni la révolution de 93, ni celle qui s'opéra en 1814; elle voulait une constitution libérale, telle enfin que M. Necker en rêva une pendant soixante ans de sa vie. On a même prétendu que M. Necker, à la sollicitation de sa fille, avait contribué à la rédaction de la Constitution de l'an III. J'en ai parlé à quelques personnes de Genève, qui ne sont pas non plus éloignées de le croire.