Part 14
La seconde femme de François de Neufchâteau ne mourut pas assassinée par des bandits, mais elle mourut aussi malheureuse qu'une femme peut l'être: son agonie fut longue et douloureuse; car elle eut la durée de plusieurs années... Languissant sous le poids d'une douleur secrète, elle se voyait lentement mourir sans éprouver autour d'elle ces soins du coeur qui adoucissent tant les douleurs de l'âme et du corps... Enfin le moment terrible arriva... la malheureuse le vit venir sans terreur, car sa vie avait été irréprochable, ce qui rend la mort douce; confiante en Dieu, elle voulait dire son espérance et sa crainte à un homme qui reçût l'une et l'autre avec un caractère sacré.--Elle voulait un prêtre.--Elle le demanda avec cette voix qui est toujours entendue, même des coeurs les plus endurcis, celle d'une mourante... C'était au milieu de la nuit qu'elle se voyait expirer sans le réconfort que veut toujours une âme chrétienne!... Mais François de Neufchâteau avait à cet égard des idées plus que philosophiques[86]; il les avait manifestées même assez publiquement. Mais renouveler ces démonstrations au chevet d'une agonisante, ce n'est plus de la philosophie sévère, c'est de la dureté inflexible.--C'est criminel!
[Note 86: Étant député des Vosges à l'Assemblée Législative, il fit en 1791 une motion tendant à demander la poursuite des prêtres, _pour arrêter les troubles du royaume_. Il demanda aussi la suppression de la messe de minuit. Il n'aimait ni la religion ni les prêtres.]
Madame François de Neufchâteau mourut. Je ne dirai rien de la conduite de son mari: le silence d'une bouche plus intéressée à parler que la mienne m'impose de le garder aussi; je me tairai donc, et laisserai au temps à faire connaître des mystères douloureux qui, une fois dévoilés, pourront faire changer l'opinion sur un homme qui pouvait être aimé du monde où il vivait comme homme de lettres et de littérature. Peut-être même, comme administrateur, a-t-il été favorable à l'intérêt public et général; mais je crois qu'avant de prononcer le discours qui demande l'apothéose d'un homme, il faut qu'il soit prouvé qu'il ne s'élève contre lui aucune voix accusatrice.
François de Neufchâteau, entré au Directoire pour remplacer le plus pur républicain de la Révolution, en sortit désigné par le sort au renouvellement de la fin de l'an VI. Pendant le temps qu'il passa au Directoire, le général Bonaparte, revenant d'Italie, présenta à cette caricature de gouvernement le traité de Campo-Formio, qui rendait à la République l'état qu'il lui convenait d'avoir en Europe. Ce fut dans cette journée que Napoléon fit voir qu'il serait toujours le maître de ces pygmées qui osaient lutter avec lui. François de Neufchâteau, comme directeur, était de ce dîner sans fin qui fut donné au général Bonaparte le jour de sa présentation au Directoire, au retour de Campo-Formio (le 20 frimaire an VI). Ce dîner avait un but: on voulait connaître les véritables intentions de Bonaparte; on voulait le deviner. François de Neufchâteau, plus habile que ses collègues en pareille matière, se chargea de la besogne; mais il avait affaire avec une partie trop exercée et trop bien sur ses gardes pour tomber dans un tel piége. Le directeur ne sut rien, et, plus tard, Napoléon lui rappelait, en souriant, combien il avait perdu de louanges dans cette journée. Chéron chanta le soir une cantate dont les paroles étaient de François de Neufchâteau lui-même...; et le directeur crut que sa dignité ne serait pas compromise en récitant un chant de sa traduction de l'Arioste; et, prenant le plus en rapport avec la circonstance, il choisit celui des plus belles victoires de Roland avant sa folie. Le général Bonaparte, qui aimait la poésie italienne et ne trouvait aucune traduction bonne, complimenta François de Neufchâteau, et lui prouva sa mémoire d'une manière flatteuse en disant une partie des vers italiens dont il venait d'entendre la traduction...
Quant aux vers faits pour le vainqueur d'Italie, j'ai entendu Napoléon lui-même dire en riant, bien des années après, un jour où il avait été harangué par François de Neufchâteau comme président du Sénat:
--Il était un peu comme les poëtes qui ont des vers pour tous les baptêmes; il faisait des vers pour moi, et, quelques années avant, il avait chanté, comme poëte, Marat, Robespierre et Châlier... Châlier! obscur égorgeur qui n'avait même pas pour lui le prestige d'une horrible et générale renommée.
Et comme l'archichancelier paraissait en douter:--Rien n'est plus certain, dit Napoléon. Il fut publiquement accusé de l'avoir fait par ce brave Marbot, qui était républicain, mais non pas égorgeur.
C'était vrai, Napoléon avait dit juste.
Ce dîner, donné par le Directoire, fut remarquable non-seulement par son objet, mais par les personnes qu'il rassemblait. Voici la liste des convives qui se trouvèrent réunis pour fêter non-seulement le général Bonaparte, mais la gloire de la France:
Les généraux Berthier, Murat, Championnet, Joubert, Hédouville, Desaix, Lacrosse, le chef de brigade Andréossy, et le général Lemoine, commandant la dix-septième division militaire, qui était alors celle de Paris, le vice-amiral Rosili, le général Berruyer, commandant des Invalides, les généraux commandant l'artillerie et le génie, l'infanterie et la cavalerie de la garnison de Paris, le chef de légion en tour de la garde nationale, les deux commandants de la garde du Directoire et des Conseils.
Puis venaient les présidents de toutes les cours, appelées alors tribunaux; enfin toutes les têtes d'autorités quelles qu'elles fussent, et puis tout le corps diplomatique, qui devenait nombreux: M. Meyer pour la Hollande ou plutôt la république Batave; M. Micheli pour celle de Genève; M. Visconti pour la république Cisalpine[87]; M. Bonardi pour la république Ligurienne; le prince Colsini, ambassadeur du grand-duc de Toscane; le marquis del Campo, ambassadeur d'Espagne; M. Desandoz, ministre de Prusse; Ruffo, ministre de Naples; M. Abel, ministre du duc de Wurtemberg; le baron de Reitzenstein, ministre de Bade; Balbi, ambassadeur de Sardaigne; Steuben, ministre de l'électeur de Hesse-Cassel; Dreyer, ministre de Danemark; Esseid-Ali Effendi, ambassadeur de la Porte Ottomane.
Ce dîner eut lieu dans la grande salle d'audience du Directoire; il semblait avoir été prévu par Bonaparte, car la décoration de cette salle était toute de lui, et certes pas un coeur français ne pouvait sans une émotion vive jeter les yeux sur ce qui flottait sur les parois et à la voûte de ce lieu presque sanctifié... C'étaient tous les drapeaux que Bonaparte avait conquis sur l'ennemi, pendant sa campagne d'Italie... Les murs en étaient couverts!... _Ah!_ disait Junot, alors premier aide de camp de Bonaparte: _comme on est heureux de penser que notre sang à tous a taché ces drapeaux-là!_[88]
[Note 87: Mari de madame Visconti de Berthier.]
[Note 88: Il pouvait bien le dire, lui qui à Lonato reçut deux blessures, dont il portait les nobles cicatrices, en prenant l'un de ces drapeaux étant à la tête du régiment de hussards appelé _Berchini_, dont il était alors colonel.]
Mais, parmi ces drapeaux, un surtout était bien remarquable. Ce drapeau avait été donné à l'armée d'Italie par le Corps-Législatif... Bonaparte, en quittant l'armée d'Italie, reprit son drapeau, et en fit hommage au Directoire, mais chargé de nobles inscriptions... Ah! ce souvenir seul fait battre mon coeur à me faire mal! Quel temps pour nous! quel délire de gloire! quel enthousiasme!... Oh! qui nous le rendra donc ce temps? qui donc le ramènera?... car notre jeunesse est la même, tout aussi ardente de gloire, tout aussi désireuse de voir la France belle et grande... Elle est composée des fils de ces mêmes hommes qui s'en allaient vaincre en chantant, et regardaient une bataille comme une fête... Mon Dieu! je le voudrais pour notre France si belle!... Mais elle l'est toujours, et jamais son soleil ne succombera pour ne se plus lever; peut-être même l'émulation le fera-t-elle renaître plus radieux encore. J'en ai l'espoir; il le faut pour exister quand on a vécu dans l'autre temps.
Le Conservatoire jouait un rôle fort actif dans les fêtes directoriales. Barras aimait la musique, et comme il avait le pouvoir, le Conservatoire était souvent requis. Le 20 frimaire, malgré la rigueur du froid, les artistes et les jeunes filles élèves du Conservatoire étaient à leur poste dans la grande cour du Luxembourg, et plus tard ils vinrent dans la salle du banquet[89]; on va voir que ce n'était pas inutilement.
[Note 89: Jamais aucun gouvernement, même celui de Napoléon, qui était assez despotique, n'a fait marcher ainsi les premiers talents d'un art aussi relevé que celui de la musique... Le Directoire était despote avec dureté et sans compensation.]
Les toasts furent portés par Barras, comme président du Directoire:
_Au peuple français, et à la liberté!_
Aussitôt le Conservatoire chante en choeur:
_Amour sacré de la patrie_, etc.
Barras, continuant les toasts, se relève et dit:
_À la République! à la victoire! à la paix!_
Le Conservatoire aussitôt chante _le Chant du Retour_[90]. C'était un dialogue entre le président et lui.
[Note 90: Par Chénier; mais il était bien au-dessous de celui du _Départ_, et cela était simple: l'un était l'élan du coeur, l'autre était commandé.]
Barras, prenant la parole une troisième fois, salue et dit:
_À la Constitution de l'an III. Puissent tous les Français demeurer unis autour d'elle! périssent toutes les factions qui voudraient l'anéantir!_
Le Conservatoire chante aussitôt:
_Veillons au salut de la France_[91], etc.
[Note 91: On avait substitué le mot _France_ au mot _empire_.]
On voit que le Conservatoire avait le talent de la _réplique_.
Barras une quatrième fois se levant:
_Au Corps-Législatif._
Au même instant, le président du conseil des Cinq-Cents, qui n'était autre que _le citoyen Sieyès_, se lève aussi, et avec un air tout à fait joyeux s'incline vers les cinq directeurs, et dit à haute voix:
_Et au Directoire!... Que ces deux premières autorités soient réunies dans nos voeux comme elles le sont mutuellement dans leur commun et constant amour pour la République!_
Ce qui fut curieux, c'est que le Conservatoire ne trouva rien à dire pour réponse à ces deux belles protestations d'affection aussi fausses l'une que l'autre, qu'une longue et majestueuse symphonie!
Il avait deviné les Judas.
Mais Barras n'en avait pas fini avec ses toasts. Il se leva encore et dit:
--À tous les magistrats républicains!
Cette fois le Conservatoire fut encore dans le secret de la chose; il joua une marche d'un caractère grave.
Après ce toast, Barras, qui probablement avait formé le projet de mettre tous les convives en belle humeur, porta un nouveau toast:
--Aux armées triomphantes! aux généraux qui les ont conduites à la victoire!
Oh! pour le coup, ce fut comme un éclair électrique, en même temps qu'un murmure d'applaudissements répondit au toast. Le Conservatoire _joua le pas de charge_. À un septième toast porté par le président du Directoire, le Conservatoire répondit encore admirablement; Barras ayant dit:
--Au serment du Jeu de Paume! au 14 juillet! au 10 août! au 9 thermidor! au 13 vendémiaire! AU 18 FRUCTIDOR!
Le Conservatoire, soit hasard, soit malice, joua à la mesure du pas redoublé l'air: _Ça ira, ça ira_.
Le fait est que le hasard seul a conduit la chose; elle est au moins extraordinaire.
Barras, qui aimait à représenter, et que Bonaparte éclipsait ce jour-là, s'était sauvé dans les toasts et sur la table du dîner. À chaque santé portée, trois coups de canon étaient tirés, et comme ils étaient placés DANS LE JARDIN MÊME du Luxembourg, le bruit n'en était pas perdu... Au dernier toast, une décharge d'artillerie compléta ce grand bruit pour peu de chose.
Ginguené fit des vers pour ce jour-là, Chénier en fit, Lebrun en fit aussi que voici:
Héros cher à la paix, aux arts, à la victoire, Il conquit en deux ans mille siècles de gloire[92].
[Note 92: Ces vers sont dans mes _Mémoires sur l'empire_.]
Ces deux ans dont parle Lebrun me rappellent ce que je voulais rapporter relativement au drapeau que le général Bonaparte avait offert au Directoire. Ce drapeau, couvert des noms de tous les combats livrés par l'armée, avait donc été donné à l'armée d'Italie par le Corps-Législatif, et il portait sur l'une des faces:
«À l'armée d'Italie la patrie reconnaissante[93]!»
[Note 93: Si tout ce que je rapporte n'était exact, cela n'aurait aucun mérite... Ces choses-là, si elles sont altérées, ne sont plus que ternes et sans intérêt...]
Et Bonaparte, et cette armée d'Italie, reconnaissants à leur tour de cette preuve d'affection de la patrie, y répondirent par la victoire et des chants de gloire à rendre pour toujours la France fière d'elle... On avait écrit:
«Cent cinquante mille prisonniers, cent soixante-dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de siége, six cents pièces de campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de ligne de soixante-quatre canons[94], douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères.»
[Note 94: Cette marine venait de Venise, Trieste, etc...]
Et puis après les conquêtes on lisait:
«Armistice avec le roi de Sardaigne, armistice avec le duc de Parme, convention avec Gênes, armistice avec le duc de Modène, armistice avec le roi de Naples, armistice avec le Pape, préliminaires de Leoben, convention de Montebello avec Gênes, traité de paix avec l'Empereur à Campo-Formio.»
Quelle belle et glorieuse liste! Que d'honorables marques d'un coeur touché et reconnaissant de la confiance de la patrie!...
Maintenant, par un peu de ce même orgueil français, qui me fait pleurer en lisant ces mêmes paroles qui me rappellent un temps si lumineux, je veux terminer ce paragraphe par une petite lettre écrite à la République Française une et indivisible par sa majesté Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, prince électeur du saint Empire Romain, etc.
«Berlin, 17 novembre 1797.
«Frédéric-Guillaume III, _par la grâce de Dieu_, roi de Prusse, margrave de Brandebourg, etc.
«À la République Française, et en son nom aux citoyens composant son Directoire exécutif.
«Grands et chers amis,
«La Providence ayant disposé des jours du roi, mon père, décédé le 16 de ce mois, et m'ayant appelé au trône de mes ancêtres, je m'empresse de vous annoncer ce double événement, persuadé que vous prendrez part à la perte que je viens de faire, et que vous vous intéresserez à mon avénement à la régence des États Prussiens. Je mettrai tous mes soins à cultiver la bonne harmonie que je trouve si heureusement établie entre les deux nations. Et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, chers amis, dans sa sainte et digne garde.
«Votre bon ami,
«FRÉDÉRIC-GUILLAUME.»
Lorsqu'on pense que le père de cet homme s'est retiré devant nos paysans, qui, avec une valeur héroïque, firent des armes de leurs bêches et de leurs charrues lorsque les Prussiens entrèrent en Champagne, en laissant ainsi égorger la Reine, et qu'on voit son fils venir demander l'amitié, tendre la main enfin à un gouvernement qu'il devait ne pas aimer, on ne s'étonne plus de la conduite de Napoléon à Tilsitt: pour que le malheur soit estimé, il faut qu'il ait été estimable dans le bonheur et la prospérité.
Le lendemain de cette grande fête, François de Neufchâteau donna un grand dîner au général Bonaparte, mais chez lui, et tout à fait dans le genre opposé à la fête de la veille. C'était une réunion littéraire et d'hommes de science; il y avait des gens de lettres, des savants, des artistes, et Bonaparte fut charmé de sa journée; il fut aimable pour tout le monde, parla mathématiques avec M. de Laplace et Lagrange, métaphysique avec Sieyès, poésie avec Chénier, droit public et législation avec le représentant conventionnel Daunou[95], politique avec Gallois, musique avec Laïs et Chéron, et de tout avec grâce et cette clarté remarquable, cette concision qu'il mettait dans tous ses discours. Déjà même, à cette époque, il raconta plusieurs anecdotes sur sa campagne d'Italie, qui, dites par lui, firent un extrême plaisir... François de Neufchâteau lui parlait de sa gloire si belle, si entière!...
[Note 95: Daunou vit toujours... c'est un des hommes les plus vertueux qui existent.]
--Ah! s'écria Bonaparte, ne dites pas ce mot! Le citoyen Talleyrand, me parlant dans ce sens l'autre jour, a bien voulu me croire et me lire ma pensée dans son discours.
M. DE TALLEYRAND.
C'est vrai.
FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.
Cependant, général...
BONAPARTE.
Non, non, croyez-moi; sans doute le général qui commande en chef a beaucoup à faire, mais il est seulement la tête qui conçoit; ses officiers, ses soldats sont les bras qui exécutent. Ah! ma brave armée d'Italie!... mes braves frères d'armes!...
CHÉNIER, ému.
Général, vous venez d'être poëte comme je ne le serai jamais dans toute ma vie...
BONAPARTE, souriant.
Vraiment! je m'en doutais d'autant moins que je n'ai certes pas le talent des vers. Je n'ai jamais pu en faire vingt de suite; les seuls que j'aie composés l'ont été par moi dans ma première jeunesse pour madame Saint-Huberti, qui passait par Marseille où j'étais alors.
FRANÇOIS DE NEUFCHÂTEAU.
Général, voilà un aveu qui va vous coûter quatre vers à dire.
BONAPARTE, d'un ton fort sérieux.
Je ne déclame jamais, citoyen directeur.
SIEYÈS, changeant de propos.
Général, avez-vous rencontré en votre vie un homme dont le renom vous fît envie... dont vous ayez enfin ambitionné le nom et la position?
BONAPARTE, souriant.
Vous me faites là une singulière question, citoyen Sieyès... j'y répondrai cependant, mais je ne sais si ma réponse vous suffira... J'ai toujours souhaité être Annibal; c'est un caractère que j'honore, c'est l'homme de l'antiquité qui me plaît le plus. Ceci vous répond pour l'époque présente, dans laquelle je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'hommes qui ressemblent à Annibal...
CHÉNIER.
Vous avez dignement marché dans sa route, général... vous avez même parcouru les mêmes lieux.
BONAPARTE.
Oui; nous livrâmes même un jour un petit combat sur un terrain sur lequel il avait campé, selon les présomptions du général Joubert et du chef de brigade Andréossy... Vous parlez de mes officiers de l'armée d'Italie, voilà un homme d'une haute distinction!...
LAPLACE.
Lequel, général?
BONAPARTE.
Joubert! et si jeune!... si peu avancé dans la vie!... Il fera de grandes choses si la mort ne l'arrête pas.
SIEYÈS.
Pourquoi ce présage?
BONAPARTE, avec tristesse.
Est-ce qu'une vie à son matin arrête jamais la mort lorsqu'elle vient à vous sa faux levée?... Non, non, une jeune et belle tête l'attire à elle, au contraire... Voyez Hoche[96]!...
[Note 96: Il venait de mourir le 22 vendémiaire à Wetzlar, avec de grands soupçons de poison.]
M. DE TALLEYRAND.
C'était donc aussi un homme d'une haute supériorité?
BONAPARTE.
De la plus élevée; et puis un noble coeur, une de ces âmes qui veulent le bien parce qu'elles le pratiquent en l'aimant... C'est non-seulement une grande perte pour l'armée, car il avait de grands talents, mais pour l'humanité tout entière.
CHÉNIER, voyant son front devenir sombre.
Mon général, vous nous aviez promis quelques anecdotes sur vos _amis_ de l'armée d'Italie; nous ne vous en tenons pas quitte.
BONAPARTE, souriant.
Vous êtes un vrai barde, citoyen Chénier... vous voulez faire récolte de grandes actions ainsi que faisaient les bardes d'Irlande et d'Écosse... Eh bien! tenez, écoutez ce fait, il pourra vous servir!
Le jour de la bataille de Lodi, lors de l'attaque du pont, me trouvant à l'entrée, au moment où les boulets pleuvaient comme de la grêle ainsi que les balles, j'entendis un tambour battre la charge tout près de moi avec une régularité très-rare, il faut le dire, au milieu d'un tel vacarme, et surtout de cette pluie assez désagréable qui tombait alors. La fumée m'empêchait de voir où était placé ce tambour et quel il était; tout à coup, un coup de vent enlève cette fumée qui couvrait un monceau de pierres brisées par la mitraille, et je vois sur ces mêmes pierres un enfant de douze ans qui battait la charge avec autant de sang-froid qu'à l'école du tambour-maître. N'est-ce pas un beau pendant au fifre de Frédéric II?
Citoyens, ajouta Bonaparte, c'est avec des hommes qui ont été enfants comme mon tambour que j'ai fait la campagne d'Italie. Voyez Junot et la bombe de Toulon? Mais il est là, poursuivit Bonaparte en souriant, je ne veux pas parler de lui.
La soirée fut charmante; Bonaparte, lorsqu'il se plaisait quelque part, était l'homme le plus aimable possible; il racontait, écoutait et savait en même temps parler et faire parler. Ce fut dans cette même soirée qu'il raconta aussi son intention de faire un bataillon de cent hommes les plus braves de l'armée, ayant reçu chacun un sabre d'honneur. Il voulait, disait-il, écrire leur histoire...
Laïs et Chéron chantèrent dans la soirée des cantates, dont les paroles étaient de François de Neufchâteau, de Chénier; c'était en l'honneur des braves de l'armée d'Italie, pour les victoires d'Arcole, de Lodi, de Tagliamento.
Bonaparte se retira enchanté de sa soirée et de son dîner.
--Voilà comment il fallait me donner des fêtes, disait-il en rentrant chez lui; tout le reste me déplaît et m'ennuie.
Sieyès dit le même jour à quelqu'un que je connais:--Voyez-vous ce petit homme-là? il y a dans sa tête du génie pour en faire CENT.
François de Neufchâteau a laissé beaucoup d'ouvrages assez inconnus pour notre génération surtout; il s'occupait spécialement d'agriculture. Ses principaux ouvrages sont: un discours sur la manière de lire les vers[97]; chose qu'il était en état d'apprécier, car il avait pour les dire un très-remarquable talent; un recueil de fables avec _la Lupiade_ et _la Vulpéide_; _les Vosges_, poëme[98]; _les Tropes_, en quatre chants[99]; _les Trois Nuits d'un Goutteux_[100]; _Épître sur l'avenir de l'agriculture en France_[101]; et puis d'autres ouvrages tels que des éditions refaites du _Gil Blas_, avec des notes de François de Neufchâteau. On a aussi de lui une histoire de l'occupation de la Bavière par les Autrichiens en 1778 et 1779. On attendait ses Mémoires, et je ne sais pourquoi; il n'a été ni assez avant dans les affaires de la République, quoique député, directeur et ministre, ni assez dégagé des entraves de ces mêmes affaires, pour en parler avec impartialité. Il y a, dans le coup d'oeil jeté sur les hommes en révolution, une sorte de nécessité lucide qui ne peut exister, pour peu qu'on ait participé en quoique ce soit à la marche des événements.
[Note 97: 1775.]
[Note 98: 1796.]
[Note 99: 1817.]
[Note 100: 1819.]
[Note 101: 1821. On peut ajouter, à ce que je viens d'énumérer, _Paméla_ et une foule de discours qui doivent former un recueil de plus de quatre volumes in-8º.
Des amis de François de Neufchâteau lui prêtent un mot qu'il disait lorsque, après avoir fait des discours louangeurs à Napoléon, il gardait le silence... _Le héros a changé, je me tais!_... S'il l'a dit, il ne l'a dit que devant très-peu de témoins... François de Neufchâteau fut _prié_, et cela est certain, par Cambacérès, de la part de l'Empereur, de mettre moins de pompe dans les discours qu'il lui faisait.]
La première comédie d'Andrieux, qui en faisait de charmantes, comme on le sait, fut faite d'après un morceau de poésie de François de Neufchâteau, intitulé: _Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces_... Il en est un peu de ce titre et du morceau comme de la comparaison d'une jolie femme à une rose. Ce fut charmant pour qui le dit le premier; aujourd'hui cela est presque ironique à force d'avoir été répété.
François de Neufchâteau mourut en 1828, à l'âge de soixante-dix-huit ans; il souffrait les plus cruelles douleurs par la goutte, et ses dernières années furent bien pénibles... Était-ce justice?... Dieu ne fait rien sans motif!...
SALON
DE MADAME DE STAËL
SOUS LE DIRECTOIRE.