Part 13
Carnot rassura les amis de la Révolution sur ce qu'on pouvait craindre: il avait été du comité de Salut public; sa sévère probité républicaine était un garant pour sa conduite de directeur.
Rewbell, député d'Alsace aux États-Généraux, fut constamment dans la représentation nationale; il était ardent pour la Révolution, sans être sanguinaire, et quoique conventionnel, il n'était pas un des forcenés de la Montagne; il était avocat, et connaissait à fond toutes les questions contentieuses; c'était un homme probe en conduite politique. S'il avait été loin dans la route révolutionnaire, c'est qu'il croyait que c'était le bien de la France. Il fut accusé souvent dans sa carrière administrative de partager la terrible renommée de Schérer et de Rapinat, son beau-frère; mais il s'en défendit toujours, et victorieusement.
Letourneur, ancien député de la Manche à l'Assemblée législative, était aussi un des élus à la formation du Directoire; c'était un homme ardent aussi pour la cause _révolutionnaire_, mais non pas de ce mot traduit par Robespierre et les siens par le mot _massacre_; il avait, au contraire, toujours attaqué le terrorisme. Aussi Robespierre l'avait-il fait nommer pour aller remplir une mission dans les Indes orientales. Il refusa, et fit bien, parce que le 9 thermidor arriva. Il alla alors dans le Midi pour y combattre le terrorisme, qui fut si ardent dans cette partie de la France. Revenu à Paris, il fut du comité de Salut public, mais après la mort de Robespierre, ce qui n'était plus aussi réprouvé. Sa conduite fut toujours honorable et celle d'un vrai patriote; élu membre du Directoire, il en fut aussi le président, et fut le premier que le sort en éloigna: il en sortit l'année suivante (an V).
Laréveillère-Lépaux était originairement député d'Angers aux États-Généraux (1790). Dès son entrée dans la carrière politique, il fut un des plus violents meneurs; ses motions ont une couleur insurrectionnelle vraiment étonnante pour un homme qui, plus tard, voulut instituer une secte religieuse: elles portent toutes un cachet tellement particulier de virulence et d'emportement, qu'on croit voir un homme exerçant une vengeance contre un autre homme. Je voudrais connaître la _vie entière_ de Laréveillère-Lépaux; je suis sûre qu'on y trouverait une histoire telle qu'il l'a fallu pour exciter sa haine contre tout ce qui était au-dessus de lui.
--Plus de princes! s'écriait-il à l'Assemblée Nationale;--pourquoi ce nom?
Et le lendemain il faisait faire le rapport d'un décret proposé par Ruhl, pour annoncer à l'Europe que la France viendrait au secours et marcherait au secours de tout peuple qui voudrait recouvrer sa liberté; jamais il ne fut un député plus parleur et, pour dire le mot, plus bavard. Tous les jours il faisait une motion. Élu membre du Directoire (an IV), et même président, il dut avoir une joie sans pareille; là il pouvait, à son aise, faire des discours. Aussi ne chômait-on pas de cette production essentiellement indigène de la terre des révolutions. Laréveillère-Lépaux, l'un de nos cinq rois, avait très-peu de dignité: c'était un homme petit, bossu, mal bossu même, et ne voulant pas l'être, ce qui doublait sa bosse... Toute sa vie, il avait eu des idées assez bizarres sur la religion catholique. Un ami, qui avait été élevé avec lui, lui a entendu mille fois répéter dans son enfance que l'_état de pape_ était le plus à envier, et il appuyait son opinion de mille traits qu'il prenait dans l'histoire des Papes, lorsque plus tard il put faire cette lecture. Mais lorsque enfin revêtu d'un titre, investi d'une grande puissance, il comprit qu'il pouvait aussi, lui, exercer une puissance spirituelle et temporelle à la fois, il n'hésita plus, et les _théophilanthropes_ se promenèrent dans Paris... Folie stupide!...
La morale en est bien admirable, s'écrièrent quelques gens toujours à genoux devant une chose, parce qu'elle est neuve, comme il est d'autres gens tout aussi sots de ne trouver beau que tout ce qui est ancien.
Mais, en fait de belle morale, celle de l'Évangile
Nous suffirait encor si vous le trouviez bon[78].
Que pouvons-nous chercher de plus que ce que nous avons en ce genre?--Quoi qu'il en soit, toutes ces pasquinades de philanthropes firent rire tout le nouveau Paris, qui commençait à se reformer assez pour se moquer de pareilles choses. Mais si l'on commença par rire, on finit par huer ces folies et les saltimbanques qui les faisaient. Laréveillère-Lépaux pendant ce temps-là _parlait, parlait, parlait_; il faisait dans la même semaine un discours au Champ-de-Mars pour le premier vendémiaire, un autre à l'ambassadeur cisalpin, un autre pour l'anniversaire de la fondation de la République... pour la cérémonie funèbre de _Hoche_... pour la paix de Campo-Formio par le général Bonaparte, un encore à l'Institut; un pour le 21 janvier, afin de célébrer l'anniversaire de la fête du tyran[79]; et enfin un autre pour la présentation des drapeaux napolitains que Championnet, je crois, envoyait en hommage au Directoire. Il était possible d'avoir un directeur plus beau que Laréveillère, mais plus bavard, je ne le crois pas... Enfin il en vint à un point de _parlage_ tellement fort, qu'on l'attaqua à la tribune des Conseils comme ayant perdu la confiance publique pour avoir trop parlé. Bertrand (du Calvados) le lui reprocha à la tribune; Boulay (de la Meurthe), l'un des beaux talents de la Convention, le lui répéta et, de plus, blâma son fanatisme. Il vit alors clairement qu'on ne voulait pas de lui. Il écrivit une belle lettre au Directoire pour annoncer qu'il donnait sa démission: on l'accepta, et Laréveillère s'en alla jouer au pape et à la chapelle tant que cela lui convint, mais loin du lieu où siégeait[80] en effet le gouvernement de l'État.
[Note 78: Vers de Berchoux... Satire contre les Grecs et les Romains modernes et anciens.]
[Note 79: Une femme du peuple, entendant ce mot de TYRAN, demanda à quelqu'un ce qu'il signifiait... On lui dit qu'un tyran, c'était un roi...--Ah!... voyez-vous ça!... et on lui fait sa fête à ce roi... Dame! c'est ben juste... On lui dit qu'au contraire on célébrait le jour où il était mort, pour s'en réjouir...--Ah! oui, oui, j'entends... un tyran, c'est comme qui dirait notre pauvre bon roi Louis XVI!...
Cette femme rappelle l'homme d'Athènes, qui ne savait pas pourquoi il condamnait Aristide, si ce n'est qu'il s'ennuyait de l'entendre appeler le Juste.]
[Note 80: Les philanthropes durèrent encore jusqu'au consulat. Alors Napoléon étant à la tête des affaires, cette comédie tomba d'elle-même, d'autant mieux qu'il ne les persécuta pas...--Ils seraient bien contents d'avoir un seul martyr, disait-il... mais je m'en garderai bien...]
Barras s'est trouvé le dernier au bout de ma plume. C'était un homme singulièrement placé au milieu de cette horde révolutionnaire, hurlant et agissant comme elle; Barras était d'une haute et antique noblesse; il avait donné de grandes preuves de bravoure; il avait de l'esprit, une belle figure, une tournure faite pour dignement représenter là où le sort l'avait transporté. Parmi ceux qui étaient ses collègues en apparence, mais en réalité des instruments à sa volonté, Barras pouvait paraître un homme supérieur, quoiqu'il ne le fût pas.
Entre eux tous, il était le seul qui pût recevoir, avoir un salon digne du retour de la bonne compagnie, quoiqu'il ne l'eût pas toujours fréquentée; mais il la connaissait et l'aimait. Laréveillère recevait bien un jour de la décade, Rewbell aussi, ainsi que Letourneur; mais ces réceptions étaient contraintes, on n'y _causait_ pas. On entrait dans une de ces vastes salles du Luxembourg, on allait faire sa révérence, quand on savait ce que c'était qu'une révérence, à la _citoyenne directrice_; on s'approchait du _citoyen directeur_, qui vous demandait comment se conduisait la section dans laquelle on demeurait. Et la conversation continuait dans ce goût-là, à moins que le directeur n'eût des choses graves à dire à quelqu'un. Les femmes étaient toutes plus communes les unes que les autres dans cette foule; personne ne pouvait _donc tenir un salon_, excepté pourtant trois des hommes qui ont tour à tour siégé dans le fauteuil directorial, Barras, François de Neufchâteau et Gohier.
Le vicomte de Barras était d'une noble et antique famille de Provence[81]. Jeté dans la Révolution par son mécontentement contre les hommes qui, à son niveau, voulaient le repousser loin d'eux comme ils avaient fait de Mirabeau, il suivit le torrent tout en déplorant chaque jour son malheur de s'y abandonner. Jeune et beau, noble et brave, il quitta de bonne heure l'Europe pour se rendre à l'île de France auprès de son oncle, qui en était gouverneur. Officier dans le régiment de Pondichéry, il revint en France, où il trouva une grande fortune dont il jouit avec excès. En 89, lorsque les États-Généraux furent convoqués, il se présenta _d'abord_ à l'assemblée du tiers; son frère était à celle de la noblesse. À dater de ce jour, la route qu'il suivit fut celle de la plus violente démagogie. Nommé député du Var à la Convention, il vota la mort du Roi, se mit contre la Gironde avec la Montagne, puis s'en alla à l'armée de Toulon avec Fréron, Gasparin et Salicetti. C'est là qu'il connut le général Bonaparte, et non pas, plus tard, par le moyen de madame de Beauharnais; la preuve en est, d'ailleurs, dans le choix que Barras fit de Bonaparte pour le suppléer, lorsqu'il fut nommé par la Convention, le 13 vendémiaire, pour la défendre contre les sections; Bonaparte ignorait ce jour-là encore l'existence de madame de Beauharnais.
[Note 81: Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de Barras, né à Fohemboux, en Provence, le 20 juin 1755. «_Noble comme les Barras, qui sont aussi anciens que les rochers de Provence_,» disent les paysans de la province. M. de Barras était en outre fort riche et fort beau. On ignore s'il a laissé des enfants.]
Mais une fois parvenu au plus haut point du pouvoir, ayant enfin saisi le sceptre, car son autorité était évidemment la dominante dans le Luxembourg, Barras parut ne pouvoir en porter le fardeau. Ce pouvoir, qu'il avait appelé, désiré, lui parut ce qu'il était, un poids impossible à soulever pour sa main débile et devenue efféminée par les plaisirs et cette vie inactive qu'il avait continuellement menée depuis tant d'années. C'est alors qu'on prétend qu'il conspira pour les Bourbons: cette version a eu beaucoup de crédit.
Un grand nombre de personnages marquants parurent tour à tour sur ce trône éphémère, où chacun d'eux faisait une mystification dans laquelle il remplissait un rôle. Plusieurs d'entre eux, je le répète, étaient sociables dans la vie privée; mais une fois dans un grand salon doré, au milieu de cinq cents personnes, ébloui du feu de mille bougies, le directeur habile devant un grand procès, comme Merlin de Douay, devenait un étudiant timide devant le grand monde. Moulins, brave homme, consciencieux, ayant une bonne réputation militaire[82], était bien placé au Directoire, parce qu'il fallait un homme qui pût se mêler, avec connaissance de cause, des affaires militaires; mais, encore une fois, tout cela ne suffisait pas pour avoir et tenir une maison.
[Note 82: Il avait commandé l'armée des Alpes, et avec succès, en l'an IV.]
Pendant les cinq années d'existence qu'eut le Directoire, il y eut plusieurs mutations, des exils, des proscriptions. Barthélemy et Carnot furent _fructidorisés_. Laréveillère et Merlin de Douay donnèrent leur démission, et d'autres furent chassés par le sort; et dans toute cette nombreuse liste de noms, je n'en ai trouvé que quatre qui fussent capables de présider un salon.
Lorsque le digne neveu de l'auteur du _Voyage d'Anacharsis_ fut proscrit le 18 fructidor[83], François de Neufchâteau fut proposé pour remplacer Barthélemy ou Carnot.... et fut en effet nommé à la place du dernier.
[Note 83: Le directeur Barthélemy (comte François Barthélemy) était neveu de l'abbé Barthélemy, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_.]
François de Neufchâteau était un homme qui, nécessairement, devait produire des impressions différentes. Je suis convaincue qu'il est telle personne qui, en lisant l'opinion que j'ai de lui, me trouvera blâmable, tandis que d'autres, plus sévères que moi, peut-être trouveront mon portrait flatté.
M. François (car, enfin, il faut nommer chacun par son nom, et cet homme s'appelait François) était donc un homme ordinaire, selon les uns, et de beaucoup d'esprit, selon les autres. Par _ces autres_, j'entends les habitants d'une petite ville où l'_Almanach des Muses_ était le livre le plus parfait, et le but de l'ambition des jeunes poëtes de la province; aussi M. François, qui fut assez heureux ou malheureux pour être accueilli à l'_Almanach des Muses_[84], y fit insérer des poésies légères. Voltaire, qui répondait à tout le monde, lorsqu'on lui écrivait des louanges bien enflées et bien exagérées, répondit à M. François qu'il serait un jour le Tibulle, l'Anacréon de Neufchâteau; et cette alliance, que présageait le grand poëte par ces paroles, détermina M. François à joindre à son nom propre le nom de la ville où il avait été élevé[85]...
[Note 84: Je sais bien qu'on peut objecter que l'_Almanach des Muses_ contient des poésies légères de Colardeau, de Dorat, de Marmontel, de La Harpe... que Voltaire même y donnait des vers. Qu'est-ce que cela prouve? ne voyons-nous pas chaque jour les noms de Lamartine, Hugo, Dumas, M. de Vigny, M. de Rességuier, paraître dans des journaux, et de mauvais journaux!]
[Note 85: Il était né à Sassay, petite ville de Lorraine; mais il fut adopté par la ville de Neufchâteau. Il était né le 17 avril 1750.]
Il avait eu aussi le malheur d'être un enfant célèbre; à neuf ans, le petit François fit des vers qu'on envoya aux grandes autorités, qui répondirent que l'enfant serait un jour un grand homme... Il continua donc. Devint-il un grand homme? je n'en sais rien: ce qui est certain, c'est qu'il avait beaucoup d'ambition littéraire et politique, et qu'il eut surtout une existence mystérieuse, une vie privée dont les événements, s'ils étaient connus, feraient peut-être étrangement changer l'opinion sur son compte. Je connais une victime de François de Neufchâteau, dont le pardon généreux pour le mal et le tort qui lui furent faits ne diminue pas la grandeur de l'offense... En voyant François de Neufchâteau, on n'aurait pas jugé cet homme capable d'une longue suite dans une volonté perfide; il souriait toujours, avait une réponse gracieuse en vers presque pour chaque parole qui lui était dite en prose, chose fort ennuyeuse et très-plate, récitait des scènes de Racine, des vers de Boileau, de J.-B. Rousseau, avec un soin de diction qu'il prenait pour du talent, et dont il était fort prodigue, parce qu'il était convaincu de son talent de déclamation. Cette habitude de déclamer souvent et de parler en public lui avait donné une telle attitude théâtrale dans le port de la tête et de la main, dans l'accentuation de sa voix, qu'il en était souvent ridicule. On prétend quelquefois que cela allait bien dans les vastes salons du Luxembourg ou dans ceux de l'hôtel du ministère de l'Intérieur, qu'il occupa comme ministre deux fois dans sa carrière politique. C'est, au reste, surtout comme ministre de l'Intérieur qu'il faut lui assigner une place, bien plus que parmi nos poëtes et nos auteurs dramatiques.
Le salon de François de Neufchâteau, au Luxembourg, était fort remarquable à cette époque de notre révolution, parce qu'il offrit tout à coup un lieu de réunion pour les arts et les muses... Le maître pouvait n'avoir pas de droits à le présider comme le premier dans notre littérature légère, mais il avait au moins le droit d'être remercié et loué pour le soin qu'il prenait d'y réunir les littérateurs distingués du temps... C'était le moment où cette pauvre France, si longtemps opprimée, relevait sa tête abattue et recommençait ses chants; Lemercier, Chénier, Legouvé, Ducis, Duval, Andrieux, l'abbé Delille et plusieurs autres, donnaient à leur patrie le produit de leur intelligence. Les femmes, qui avaient tant souffert par le coeur et par elles-mêmes, recommençaient une nouvelle vie; elles se demandaient si elles aussi elles ne sauraient pas trouver la lumière de cette intellectuelle existence, qui seule peut rendre heureuse celle d'une femme. Beaucoup se mirent à écrire, et le salon de François de Neufchâteau vit souvent une réunion curieuse en ce genre: madame Victorine de Châtenay traduisait _les Mystères d'Udolphe_ avec un rare talent, en leur laissant la couleur sombre et terrible qu'Anne Radcliffe a donnée à cette oeuvre, que lord Byron lui-même regardait comme celle d'une femme de génie...; mademoiselle de Meulan, exemple à la fois de ce qu'une femme peut avoir dans le coeur de vertus, et de charme et de poésie dans son talent; madame Roland, dont les romans, tous d'invention, tels que _le Courrier russe_, et plusieurs autres, trouveront toujours des lecteurs; madame de Salm; madame de Beauharnais (Fanny), qui pouvait bien être ridicule, mais qui certes avait bien de l'esprit. Voilà les femmes qui étaient alors remarquables; François de Neufchâteau connaissait à merveille les talents et le mérite de chacune. Tour à tour appelées à prouver leur mission poétique ou littéraire, les femmes auteurs étaient accueillies, et même recherchées, dans ses salons. On y faisait des lectures, on y essayait des pièces; lui-même, qui, au fait, disait fort bien les vers, en récitait souvent, même dans les soirées intimes où il n'avait chez lui que vingt-cinq ou trente personnes. C'est ainsi qu'on connut _Paméla_, drame rempli, dit-on, d'intérêt, et dans lequel le talent poétique de François de Neufchâteau se montre plus que dans tout autre ouvrage. Mais longtemps les soirées intimes furent aussi destinées à une autre lecture tout à fait réservée aux élus: c'était une traduction de _l'Arioste_ dont s'occupait François de Neufchâteau; cette traduction était fort exacte et belle, à ce que m'ont assuré plusieurs personnes qui l'ont entendue.
François de Neufchâteau fut marié deux fois. Sa première femme, avec laquelle il divorça ou dont il se sépara, vivait dans la province et tout à fait inconnue. La seconde était madame Bonnelier, mère de M. Hippolyte Bonnelier, connu par beaucoup de jolis ouvrages, et même des oeuvres dramatiques. Beau-fils de M. François de Neufchâteau, il n'en parle jamais qu'avec une extrême mesure, et même avec convenance; mais j'ai su par d'autres que par lui que l'orphelin ne trouva pas un père dans le second mari de sa mère...; et son silence alors est vraiment une vertu.
Sa mère était une charmante personne, faisant les honneurs de la maison de François de Neufchâteau avec une grâce qui faisait oublier la prétention de son mari. Elle avait un sourire pour chacun, une parole gracieuse qui charmait davantage peut-être que ses mielleuses prévenances.
François de Neufchâteau n'était ni beau, ni distingué dans sa tournure. Son visage était celui d'un homme qui, après avoir beaucoup vécu, aurait des habitudes de table qui devenaient visibles par un nez très-gros, et dont la couleur était accusatrice. Sa coiffure, à l'époque du Directoire, était celle du moment, les cheveux poudrés et tombant des deux côtés du visage. Quant à sa tournure avec le costume des directeurs, elle était moins comique que celle de Laréveillère-Lépaux, mais elle était encore assez ridicule comme cela.
Ce costume était, comme toutes les pasquinades d'alors, parfaitement absurde. Aussi, excepté Barras, qui supportait cette pénitence avec moins de burlesque que les autres, c'était une véritable mascarade.
Un habit bleu, richement brodé, serré par une écharpe tricolore et fait de telle manière qu'il n'avait pas de collet...; la cravate remplacée par un col de mousseline garni de dentelle, exactement fait comme l'étaient les nôtres il y a deux ou trois ans...; des souliers à bouffettes, quelquefois des bottines à la _Lowinsky_, comme on les appelait; enfin, pour compléter le tout, un grand manteau écarlate brodé en arabesques sur le bord, et drapé à _l'antique_, et un vaste chapeau qu'on appelait, dès lors même, _à la Henri IV_, malgré l'horreur pour la royauté, et conséquemment garni de dix à douze plumes: voilà le costume des directeurs; ce costume donnait parfaitement l'air de chiens habillés aux pauvres _rois-directeurs_, lorsque, dans une cérémonie, ils représentaient le peuple souverain, qui venait ainsi bien servilement s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question. Les occasions de représentation étaient, au reste, fréquentes: le 21 janvier, le 1er vendémiaire, la fête de la Vieillesse, celle de la Jeunesse, celle de la Raison, qui fut continuée; toutes les victoires de nos armées, qui, grâce au général Bonaparte, étaient assez nombreuses pour donner de l'occupation au Directoire; toutes les occasions de représenter étaient saisies par eux pour montrer leur royauté d'emprunt. Alors, au retour du Champ-de-Mars, où se faisaient habituellement toutes les cérémonies, les salons des cinq directeurs étaient remplis de monde. Chez Barras, on causait, on jouait, on riait: c'était le seul salon qui méritât ce nom. Chez les autres, on mangeait, on parlait et on s'ennuyait, et on s'en allait le plus vite qu'on pouvait. Chez François de Neufchâteau, l'exception pouvait encore se rencontrer, parce que toutes les notabilités littéraires s'y trouvaient; on y faisait des lectures, on y causait aussi, mais on y _dissertait_ plus souvent encore. Du reste, on y voyait de jolies femmes, parce qu'il les aimait, et on y entendait de la bonne musique et quelquefois de bonnes pièces.
Un jour, le salon de François de Neufchâteau fut plus sombre qu'il ne l'était habituellement; on parlait sourdement d'une visite qui, le même matin, lui avait été faite par une femme qui, venue de sa province, réclamait des droits que, dans son opinion, le divorce n'avait pu rompre. C'était la première femme de François de Neufchâteau.--Cette femme était pauvre, disait-elle; elle voulait connaître au moins le bonheur de l'aisance, puisque celui dont elle avait porté le nom était l'un des rois de France!... Cette femme pleurait...; elle parlait haut... on l'entendit: car, dans les palais du pouvoir, on entend tout bien plus que chez les autres hommes, car des oreilles curieuses y sont incessamment ouvertes pour tout recueillir. La scène fut donc connue pour chacun, et une heure n'était pas écoulée depuis l'arrivée de l'étrangère, que tous les collègues de François de Neufchâteau savaient ce qui se passait chez lui... Enfin les pleurs s'arrêtèrent; la douleur de cette femme fut apaisée, soit par une promesse, soit, ce qui est plus probable, par un effet positif et immédiat de la part de François de Neufchâteau: la suite le ferait croire. L'étrangère repartit le même jour... De retour chez elle, où elle n'avait pour famille et pour alentours que deux domestiques, qui devaient savoir ce qu'elle avait rapporté avec elle, la malheureuse fut trouvée assassinée dans son lit le lendemain même de son arrivée dans le lieu solitaire qu'elle habitait... Les gens qui répondaient d'elle, pour ainsi dire, furent arrêtés: ils devaient être convaincus, ou du moins fortement appréhendés; mais il n'en fut rien: la justice allait alors comme TOUT en France, c'est-à-dire fort mal. Les assassins s'échappèrent, et cette sanglante histoire demeura toujours couverte d'un voile mystérieux qui glace, lorsqu'on pense à l'impunité des meurtriers et au pouvoir de celui qui, par devoir plus encore que par un souvenir du coeur, devait venger celle qui avait porté son nom aux jours de sa jeunesse.