Part 12
À peine le jour baissait-il, que chacun se renfermait dans sa maison, tremblant d'en être arraché pendant la nuit, et d'avoir son sommeil troublé par une troupe de bandits qui vous en arrachait avec violence pour vous jeter dans un cachot d'où l'on ne sortait presque toujours que pour aller à la mort, sans savoir même quel était le crime pour lequel on mourait: car souvent ce crime était d'avoir envoyé un secours à un père, à une mère mourant de faim dans l'exil!... Et ces misérables osaient encore parler le langage de la douce familiarité... _Une fraternité_ était COMMANDÉE par eux!..... fraternité de sang! fraternité de Caïn, qui n'était scellée que par le meurtre et le pillage... Les démagogues étaient attaqués d'une sorte de folie cruelle qui devait être un sujet d'étude bien curieux pour ceux qui observaient nos malheurs d'un lieu où ils avaient sécurité. La folie la plus étrange, l'aberration stupide, avaient remplacé les lois, la morale, l'ordre et la paix dans l'intérieur des familles... La morale!... croira-t-on un jour à venir qu'une récompense de cinq cents francs était adjugée à la jeune _fille qui, sans être mariée, donnait des défenseurs à la patrie_?... Ainsi la bâtardise, la légitimité, avaient, non pas les mêmes droits, mais se voyaient placées en sens inverse de tout ce qui est prescrit même dans les peuplades sauvages. Ici l'immoralité, le vice, obtenaient une récompense... Le mot affreux mis sur les assignats: «_Le tiers au dénonciateur!_» peut aller de pair avec cette odieuse récompense...
Dans les rues de Paris, toujours si populeuses, si remplies de cette foule empressée, affairée, qui va, vient, circule, cause, rit ou pleure, en allant toujours, on ne voyait plus que des gens mal vêtus, marchant d'un pas craintif, redoutant tous les regards, même celui d'un ami... On n'entendait d'autre bruit que celui des crieurs publics hurlant les décrets de la Convention et la liste des morts de la journée.
À notre élégance native, à ce soin scrupuleux de la personne, qui est chez tout Français un besoin impérieux, avait succédé, pour les hommes, le vêtement du bagne; pour les femmes, celui des habitantes de la halle et des faubourgs... Le nom des rues était également travesti dans toute cette longue et terrible saturnale; celui qui arrivait d'un pays lointain, et avait à remettre une lettre rue Richelieu, devait savoir, avant de se mettre en course pour la chercher, qu'elle s'appelait _rue de la Loi_: car, la demander sous son ancien nom suffisait pour le faire arrêter et le mettre _en suspicion_.
Les hommes, les femmes, avaient changé leurs noms contre les plus absurdes, et cela avec la plus complète ignorance[73]. _Brutus_, _César_, étaient confondus par eux, et souvent on en a vu qui, pour avoir un nom ressemblant aux autres, s'appelaient indifféremment _Tarquin_ ou _Sylla_!...
[Note 73: Ma mère logea en revenant à Paris, après Robespierre, dans une maison de la _rue de la Loi_, pour parler le langage du temps, dont le portier avait un enfant dont les noms _patriotiques_ étaient Marat-Just-Nation... C'était Saint-Just qui était son parrain, c'est-à-dire le témoin à la mairie...]
Les spectacles étaient devenus des lieux infâmes où bien souvent une mère ne pouvait y conduire sa fille... Et puis quelle distraction trouver dans des pièces révolutionnaires où quelquefois l'instrument du supplice qui décimait la France était sur la scène, au mépris de tout sentiment humain. Avant le lever du rideau, on chantait _la Marseillaise_ en choeur, le dernier couplet à genoux..., et l'on a vu..., oui, cela s'est vu en France, dans ce pays si connu par son urbanité et sa douceur de relations, on a vu pour intermède, dans plusieurs spectacles, un acteur venir lire la liste des victimes de la journée!... Et à la suite de cette infamie, il chantait une chanson dont le refrain était à chaque couplet:
Ils ont fait une oraison, Ma guainguerainguon, À sainte Guillotinette, Ma guinguerainguette.
Et lorsque les spectacles étaient _gratis_, on voyait sur une grande affiche et en énormes caractères:
DE PAR ET POUR LE PEUPLE SOUVERAIN!
--Pauvre peuple!...
La mort elle-même, la mort naturelle même n'était ni suivie, ni précédée d'aucune de ces cérémonies que les sauvages eux-mêmes accordent aux leurs... Les cloches étaient proscrites... les prêtres persécutés et en fuite..., et le corps de celui ou de celle que vous aimiez était porté en terre par deux malheureux qui n'étaient accompagnés d'aucuns parents ni d'aucun signe de douleur..., et pourquoi! pourquoi les larmes d'une fille ou d'une mère, celles d'un fils, offusquaient-elles ces hommes de sang?
Plus d'écoles, plus de colléges, plus de pensions!... Tout se réduisait à des écoles presque primaires, où la mère de famille redoutait souvent d'envoyer son enfant.
Plus de joie, plus de ces rires heureux qui faisaient souvent reconnaître un Français à son hilarité bruyante. M. Galley, homme fort spirituel des environs de Douay, où il avait une fort jolie terre, dans laquelle il faisait un grand bien, fut envoyé à la mort pour avoir dit en plaisantant que Rousseau et Voltaire y auraient passé, l'un pour avoir dit que c'était payer trop cher une révolution que de l'acheter une goutte de sang..., l'autre, que le pire des mauvais gouvernements était celui de la canaille....
La mort était devenue notre souveraine...; elle était donnée à tout ce que l'homme peut faire..., pour les vices comme pour les vertus, pour un malheur comme pour un succès. Ainsi, mort pour le général qui battait l'ennemi, mort pour celui qui était battu....; mort à celui qui pleurait...., mort à celui qui riait!...
Ceux qui veulent justifier cette époque fatale disent que jamais il n'y eut moins de crimes privés à punir, ni moins de libertinage dans Paris... Je le crois sans peine... Mais il y a à cette vertu forcée une raison naturelle et que la force des choses elle-même a du produire... Lorsque le sang coule à flots sur les places publiques, lorsque les bandits du bagne sont salariés pour venir égorger en un jour, dans des prisons, plus de victimes qu'ils n'en auraient frappé dans une année au coin d'un bois, il n'est pas nécessaire qu'ils fassent dans l'ombre leur métier d'assassin..., puisqu'ils le peuvent au grand jour avec impunité... Les choses avaient changé de noms, voilà tout.... Et puis le vol était moins fréquent, par une raison tout aussi simple...: le peuple était continuellement payé avec cette profusion d'assignats qu'on lui jetait à poignées pour lui faire faire ou pour arrêter une insurrection... Un jour Danton dit à Pache, alors maire de Paris:
--J'ai besoin pour demain d'une insurrection.
--Je n'ai pas d'argent.
--Tiens, voilà trois cent mille francs...
Et l'insurrection fut très-bien faite. Cette fois, ce furent les femmes qui en furent chargées, et elles s'en acquittèrent si bien, que depuis ce fut toujours à elles qu'on s'adressa!...
Les moeurs étaient plus pures, dira-t-on. C'est vrai; mais comment en eût-il été autrement? comment un coeur glacé par l'effroi pouvait-il battre pour l'amour? comment une tête qui pouvait tomber sous la hache le lendemain pouvait-elle sourire à un bonheur, quel qu'il fût? Il n'y avait plus d'avenir!... il n'y avait qu'un affreux présent[74]...
.....Nul mets n'excitait leur envie, Ni loups, ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie. Les tourterelles se fuyaient: Plus d'amour... partant, plus de joie.
[Note 74: Et souvent encore des relations intimes se formaient dans ces lieux où gémissaient des milliers de victimes!... Des mariages, des liens, se décidèrent dans ces habitacles pareils à ceux du Dante... sauf la mort!... disaient les malheureux.]
Tout à coup ce rideau, ce crêpe noir et sanglant qui enveloppait notre vie, se lève!... Tout est changé!... et pourtant un seul jour s'est écoulé... C'est que ce jour est le 9 thermidor!...
Aussitôt que la tête de Robespierre eut roulé sur le même échafaud que lui et les siens avaient fait élever, la France respira comme délivrée du plus horrible martyre... Les monstres eux-mêmes qui avaient partagé ses fureurs demeurèrent quelques jours aussi bons que les autres hommes. La joie revint.--On entendit chanter les ouvriers: on revit enfin cette gaîté française, que rien n'imite et dont rien ne console.
Mais ce changement fut aussi un texte pour l'observation, et un texte curieux. Il semblait que toutes les digues étaient rompues: on courut aux plaisirs de tous genres dont Paris est toujours rempli avec une avidité folle. Les femmes, qui avaient été si héroïques dans les années de terreur qui venaient de s'écouler, furent les premières à oublier le péril passé pour se jeter dans l'excès de la dissipation. On voulut jouir en proportion de ce qu'on avait perdu; et, pendant plusieurs mois, ce fut une licence complète dans cette société informe qui voulait renaître, mais qui repoussait ses anciennes entraves pour ne reprendre que ses plaisirs.
L'argent n'avait pas été détruit: seulement il avait été enfoui par crainte. Bientôt il reparut pour satisfaire au luxe, à la toilette des femmes, à leurs ameublements. Ce fut alors que les modes grecques devinrent une fureur; les vêtements, les meubles, tout fut grec; tout, jusqu'au langage. Nous fûmes transportés dans l'Attique, et souvent chez Phryné ou Aspasie. Ce fut à cette époque que Berchoux fit cette charmante pièce de vers sur les Grecs et les Romains, où il se moque avec tant de grâce de cette rage vraiment comique de ne parler que la langue d'Euripide et celle de Cicéron, dit-il plaisamment en racontant comment on le fouettait pour apprendre son rudiment:
La langue des Césars faisait tout mon supplice; Hélas! je préférais celle de ma nourrice!
Cette satire elle-même raconte notre caractère: nous rions de tout, nous faisons des vers sur tout, des chansons sur tout. Le vaudeville renaissait; nous chantions, nous dansions, et la famine montrait sa face blême... On n'avait pas de pain, mais on riait... On commençait à se réunir... C'était l'âme française qui revenait... Tout renaissait.
Un jour, on chanta un couplet dont l'auteur fut longtemps inconnu, et qui était assez drôle pour déplaire à la Convention, ou plutôt au Corps-Législatif: car, depuis le 13 vendémiaire et l'institution du Directoire, la Convention, divisée en deux Conseils (les Anciens et les Cinq-Cents), forma le Corps-Législatif.--Ce fut donc à lui que le vaudeville, toujours moqueur, s'adressa.
LE CORPS-LÉGISLATIF AU PEUPLE.
AIR: _Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas._
Sans cesse le sénat s'applique À te rendre content, joyeux. Il t'a donné la république; Que diable veux-tu donc de mieux? Chaque année en réjouissance Au Champ-de-Mars tu danseras; Mais pour la paix et l'abondance, Ça n'se peut pas, ça n'se peut pas.
Voici un autre dans un esprit différent.
AIR: _Des Visitandines._
Dans le jardin des Tuileries Est un chantier très-apparent, Où cinq cents bûches bien choisies Sont à vendre dans ce moment (bis). Le marchand dit à qui l'aborde: Cinq cents bûches pour un louis; Mais bien entendu, mes amis, Qu'on ne les livre qu'à la corde.
Mais, en revenant à la vie, la France prit une autre physionomie et presque un autre caractère. L'argent, qui déjà, au moment de la Révolution, commençait à montrer son orgueil sous la forme insolente des gens de la haute finance, reprit son ascendant sous celle un peu moins agréable des fournisseurs et des agioteurs. Le Perron du Palais-Royal, rendez-vous des joueurs sur les mandats et sur tous les papiers-monnaies qu'on aurait osé émettre, le Perron fut le lieu d'où sortirent une quantité de fortunes que nous admirons et respectons presque autant aujourd'hui que si elles venaient des Montmorency ou des La Trémouille[75]. C'est là que le maître de piano de la Reine et de tout ce qui était grand dans le monde élégant fit une fortune qui étonna moins qu'un poëme vraiment de lui, dit-on, qu'il a fait en quarante-huit ou soixante chants, sur je ne sais plus quel sujet, ni lui non plus, je crois. La rapidité avec laquelle on s'enrichissait était fabuleuse. Vous aviez un valet de chambre: il vous demandait son compte; et trois mois après vous voyiez arriver chez vous le même valet de chambre, mais qui venait dans un beau cabriolet, ayant de beaux chevaux, entretenant une demoiselle de l'Opéra, et venant, malgré ou plutôt à cause de tout cela, vous demander votre fille en mariage, si elle était riche et jolie. Ces moeurs ne sont pas exagérées: elles sont la peinture de celles de la société à cette époque.
[Note 75: Je ne me trompe guère, puisque le prince de Tarente a épousé mademoiselle Saint-Didier.]
Mais où il fallait suivre le tragique changement burlesquement opéré de notre société française, c'était dans les hôtels déserts, abandonnés par leurs maîtres proscrits, et rachetés par ces mêmes fournisseurs, ces riches d'un jour, qui croyaient prendre les manières du beau monde en se mirant dans la même glace... Quelles scènes! quels détails précieux pour un autre Molière, s'il y en avait eu un!... C'était un assemblage unique de l'ancienne splendeur tout aristocratique de ces mêmes hôtels avec les modes nouvelles toutes grecques et romaines. Il y avait un désaccord complet qui frappait d'abord la malice de l'esprit, et puis ensuite éveillait la sensibilité du coeur... On tressaillait souvent en écoutant les paroles grossières, le ton inconvenant des nouveaux maîtres de ces féodales demeures. Leur jargon _patoisé_, leurs _réminiscences populacières_, tout chez eux inspirait d'abord la moquerie, et puis ensuite la pitié et la colère, en songeant à l'exil des vrais maîtres de ces maisons bien souvent profanées.
Les jeunes gens de cette époque étaient les plus désagréables du monde. Présomptueux plus que la jeunesse ne l'est ordinairement; ignorants, parce que depuis six ou sept ans l'éducation était interrompue; faisant succéder la débauche et la licence à la galanterie; querelleurs, et même plus qu'on ne le permettrait à des hommes vivant continuellement au bivouac; ayant inventé un jargon aussi ridicule que leur immense cravate, qui semblait une demi-pièce de mousseline tournée autour d'eux; fats, impertinents, voilà le portrait des jeunes gens de l'époque du Directoire. En guerre contre un autre parti qu'on appelait le club de Clichy, et qui soutenait le parti royaliste, ils prirent un costume qui devait différer de tous points avec celui des jeunes gens aristocrates: un très-petit gilet, un habit avec deux grands pans en queue de morue, un pantalon dont j'aurais pu faire une robe, de petites bottes à la Souwarow, une cravate dans laquelle ils étaient enterrés; ajoutez à cette toilette une petite canne en forme de massue, longue comme la moitié du bras, un lorgnon grand comme une soucoupe, des cheveux frisés en serpenteaux, qui leur cachaient les yeux et la moitié du visage, et vous aurez une idée d'un incroyable de cette époque.
Les femmes, les _merveilleuses_, étaient tout aussi ridicules, si même elles ne l'étaient plus encore. Coiffées à la _grecque_, habillées à la _grecque_, mais à leur manière, elles suivaient les modes (à leur façon) de l'an 400 avant Jésus-Christ, tout en minaudant à la manière de 1798, la plus mauvaise de toutes. Madame Tallien, et quelques autres femmes seulement, suivaient la mode selon la belle antiquité grecque, tout en observant le bon goût français, et adaptant ce costume gracieux à des formes pures et antiques. La coiffure elle-même subit un changement: les cheveux furent coupés; les femmes se coiffèrent ainsi d'après madame Tallien, dont la tête, parfaitement moulée et bien attachée sur les épaules, convenait merveilleusement à cette coiffure; mais, en revanche, il y en avait qui, en vérité, n'offraient, comme encore aujourd'hui, que des modèles de caricatures.
Les premières réunions qui eurent lieu furent presque toutes des sujets de moquerie.--Les personnes _qui pouvaient_ recevoir ne l'osaient pas encore. Ce furent donc les nouveaux enrichis qui commencèrent à rouvrir cette délicieuse société française, modèle du bon goût en Europe... On ne pouvait plus souper..., on dînait trop tard. On donna des _thés_; ces thés, qui, par le luxe avec lequel ils étaient servis, pouvaient passer pour des soupers, étaient plus ou moins ridicules, selon le degré de ce même ridicule que pouvaient avoir ceux qui les donnaient. Madame Hainguerlot fut une des premières _merveilleuses_ qui fût vraiment élégante: sa maison était belle, bien arrangée; sa personne, pas trop mal; son esprit, supérieur pour une personne comme elle, qui faisait son entrée dans le monde à coups de sacs d'argent. Malgré cela, elle n'en faisait pas moins de minauderies que si elle eût été la première pairesse du royaume; ce qui, pour le dire en passant, était passablement ridicule avec une immense taille et aucun charme dans la personne et aucun droit pour minauder d'ailleurs.
On jouait des proverbes chez elle; on y faisait des lectures; on y dansait; on y causait même!... Voilà qui est étonnant... Il est vrai que M. de Boufflers l'avait prise sous sa protection; et un jour il l'appela, lui, M. de Boufflers..., il l'appela une dixième muse!... Il dut bien rire en rentrant chez lui; et, pour se consoler, il aura rejeté, en se parlant à lui-même, le compliment sur la politesse innée de sa nature.
M. de Trénis, le beau danseur, M. Laffitte, M. Dupaty, tous ceux qui alors étaient des _notabilités_, allaient chez madame Hainguerlot...; ils allaient aussi chez madame Hamelin, qui avait une charmante maison rue Chauchat, meublée à la grecque, comme toutes les autres, mais avec un très-bon goût. Là, du moins, on causait et on était bien; mais elle vint plus tard que l'époque où nous sommes: alors elle était en Italie.
Ce fut en l'an III, comme chacun sait, que le Directoire fut institué, et que, sous le nom de _directeurs_, nous eûmes cinq rois. Ce moment, qui fut, selon beaucoup de gens d'un grand mérite, le temps de la vraie république, fut, selon d'autres aussi, et je suis de ceux-là, le temps peut-être le plus déplorable, comme devant inspirer de la pitié pour la pauvre France tombée dans un état abject, après le paroxysme violent qui l'avait mise à deux pas de sa perte. Cette époque directoriale fut celle où tous les intérêts éveillés eurent la soif de se satisfaire, n'importe à quel prix... Chacun voulait avoir, et nul ne possédait. Ruiné, privé de revenus, soit en terres, soit en maisons, tout ce qui avait survécu à l'époque terrible se trouvait manquant de tout, et voulant TOUT avoir. Et pour se procurer les jouissances qui leur manquaient, ces affamés employaient aussi tous les moyens. On voyait des gens fort connus, dont les noms sont anciens et honorables, rentrer chez eux, les uns avec un paquet d'échantillons de draps pour des marchés sous le bras, un autre, avec un soulier de soldat dans une main, comme échantillon, pour une _soumission_[76] de deux ou trois cents paires de souliers pour l'armée d'Italie; un chapeau de mauvais feutre, ou de l'indigo dans sa poche; et tout cela circulant dans ce Paris, redevenu populeux et vivant, au milieu des palais abattus, des églises fermées... Des compagnies noires démolissaient les châteaux; des maisons de jeu s'établissaient dans presque toutes les maisons; des centaines de restaurateurs enseignaient et vendaient la gourmandise à toute une ville... Et cependant, tandis que tout se _recréait_ ainsi, les arts devenaient populaires, les sciences marchaient à un état de perfection; mais la littérature et la poésie sommeillaient, car je ne regarde pas Chénier et quelques autres comme devant former à eux seuls un corps littéraire, quoiqu'ils aient produit de belles choses.
[Note 76: On appelait ainsi un marché par lequel le Gouvernement vous payait dans un an trois cent, ou six cent, ou huit cent mille paires de souliers, à raison, par exemple, de six francs ou cent sous. On les achetait _soi_ au prix de trois francs, et même cinquante sous, parce que la semelle ne valait rien. Le soldat allait nu-pieds; mais les protégés et les parents s'enrichissaient, et on criait: _Vive la République!_...
Robespierre avait dans sa maison de la rue Saint-Honoré un cordonnier pour portier, et dont la femme _faisait le ménage_ du dictateur. Un jour il dit à cette femme:
--Fais monter ton mari.
Le mari monte en tremblant.
--Que me veux-tu, citoyen?
Robespierre écrivait:
--Prends ce papier, lui dit-il, va au ministère de la Guerre, et fais ta _soumission_ pour six cent mille paires de souliers.
Le cordonnier-_tire-cordon_ se mit à rire.
--Six cent mille paires de souliers!... Ah! ben, quand je vivrais comme Mathusalem, je ne pourrais pas; y m'faut trois jours pour...
--Imbécille, dit Robespierre, tu les feras faire! crois-tu que je veuille te les faire confectionner à toi-même!
L'homme alla où on l'envoyait. Il ne savait pas écrire; sa femme signa pour lui. Il fit une grande fortune..., laissa là le _tiret_ et sa forme, se lava les mains et se lança dans un certain monde. Il se fit entrepreneur de bâtiments; mais soit que Robespierre eut déteint sur lui par ses bienfaits, soit que sa nature fût mauvaise, cet homme était cruel et se fit détester de ses ouvriers... Un jour (il y a de cela deux ou trois ans), il faisait bâtir une maison sur le boulevard Bonne-Nouvelle; les ouvriers lui ménagèrent une _bascule_[76-A]... Et il mourut ainsi laissant plus de deux millions que lui avait fait gagner le caprice d'un tigre.]
[Note 76-A: On appelle ainsi un échafaudage mal arrangé et très-élevé. La planche, n'ayant pas d'appui, tomba, et l'entraîna avec elle. Les maçons, lorsqu'ils n'aiment pas un maître, se vengent ainsi quelquefois.]
Quant à la sûreté personnelle, elle était plus que douteuse: on volait à main armée, _au nom du roi de France_, jusque dans les rues, et les _chauffeurs_, qui torturaient dans les châteaux autour de Paris, prétendaient sortir de la Vendée. On arrêtait, mais pas encore assez, des faussaires passés maîtres dans l'art de la contrefaçon de votre nom. Quant aux nouveaux enrichis, ils ne tuaient pas, à la vérité; mais lorsque quelqu'un les gênait, ils savaient où trouver des assassins inoccupés, et ils les employaient... VITRY en sait quelque chose!... Une facilité de moeurs enfin digne de la Régence. Voilà quel était Paris sous le Directoire.
Cinq hommes choisis par la colère à la suite de cette fameuse journée du 13 vendémiaire composèrent d'abord le Directoire: Carnot, Rewbell, Letourneur[77], Barras et Laréveillère-Lépaux.
[Note 77: Ils étaient deux députés du même nom à la Convention: l'un, celui dont je parle, pour la Manche; l'autre, dont le nom s'écrit absolument de même, pour la Sarthe. Il y en avait un troisième du nom de _Letourneux_, qui fut connu à la Convention par une pétition déposée à la barre. Il fut ministre de l'Intérieur, et l'un des plus incapables qui aient jamais occupé un ministère. C'est une chose curieuse que la liste de ses bêtises et de ses méprises. C'est lui qui, allant au Jardin des Plantes, voulut tout voir, et vit tout aussi, mais Dieu sait comment... De retour au ministère, il raconta à sa manière pendant le dîner, sa visite ministérielle: Avez-vous vu Lacépède? lui demanda quelqu'un.--Non, répondit Letourneux, mais j'ai vu la girafe... Le Letourneur qui fut directeur était, comme je l'ai dit, de la Manche (E. L. F. Hen), député à la seconde assemblée, en 1792.]
Il faut leur rendre toute justice: les quinze premiers mois qui suivirent leur élection firent voir une grande amélioration dans la marche administrative de l'État; mais l'argent manquait toujours dans les coffres. Des particuliers savaient bien en trouver pour satisfaire leurs désirs de luxe ou d'ambition; mais le Gouvernement ne pouvait obtenir de confiance, et par là pas d'argent. Il eut sans doute à vaincre beaucoup de difficultés; mais je crois que ses partisans, parmi lesquels on voit des personnes d'un haut mérite, comme madame de Staël, les exagèrent peut-être un peu.