Part 9
--Oui, dans mon dos, dit tranquillement madame de Montauban, qui jusque là avait écouté l'histoire comme si elle eût été celle d'une autre.
--Vous dire les cris du gros Allemand, poursuivit M. de Conflans, ne se peut pas avec vérité... c'était une fureur d'insensé d'avoir manqué son coup, fureur d'autant plus grande, qu'il venait de voir qu'il aurait gagné...
--Je crois bien vraiment, dit madame de Montauban avec un sourire de souvenir... J'y ai gagné vingt louis en faisant paroli ce coup-là, moi...
--Madame de Montauban vient de vous dire elle-même qu'elle était occupée à ramasser son argent: aussi fut-elle impassible aux cris et à la colère du gros Allemand, jusqu'à ce que son dernier louis fut revenu devant elle. Alors se tournant avec une dignité comique vers le gros homme, elle lui demanda pourquoi donc il criait si fort..., et se levant, elle se mit _à se secouer_ pour faire tomber les louis qu'elle avait dans son corset. Le gros homme grommelait je ne sais trop quelle parole, tandis que madame de Montauban faisait son singulier exercice et se donnait un mal épouvantable; enfin elle surprit, parmi quelques paroles, celle assez plaisante qu'elle faisait _le gros dos_.
--Qu'appelez-vous, monsieur... que croyez-vous donc que je veuille faire de votre pluie d'or?... me prenez-vous pour une Danaé?...
À ce mot, tout le monde se mit à rire autour de M. de Conflans et de madame de Montauban... Ils étaient tous deux excellents dans cette affaire, parce que madame de Montauban écoutait son histoire comme si M. de Conflans la composait, et toutefois elle prenait la parole pour continuer ou pour rectifier...
--Conflans, dit le duc de Chartres, tu nous racontes là une histoire de ta façon.
--Sur mon honneur, monseigneur, je dis la vérité, et rien que la vérité.--Oui, oui, dit madame de Montauban, il dit vrai... Cet homme, cet Allemand, cet Anglais, je ne sais de quel pays il est, il est comte, prince même je crois bien... Ne voulait-il pas me mettre la main dans le dos pour y chercher ses louis!... alors je me suis remise au jeu fort paisiblement, en lui faisant observer qu'on avait vingt-quatre heures pour payer les dettes d'honneur..., et je me suis de nouveau mise à ponter avec un bonheur inouï.
--Et votre homme, et son or? demanda le duc de Chartres, tout amusé de cette histoire.
--Eh bien! monseigneur, mon homme et son or, tout cela a fort bien été. En me déshabillant le soir, ou plutôt ce matin, ma femme de chambre a trouvé dix louis, que mon valet de chambre a reportés à la cathédrale de Strasbourg. Il aurait dû les rapporter pour lui, mon valet de chambre...; mais il paraît que la cathédrale n'est pas donnante... Le gros homme a reçu ses louis; et le joli de l'aventure, c'est qu'il m'a fait dire que _le compte y était_... Je vous demande un peu qu'est-ce que ça me faisait?... Et mon fils, à qui je raconte mon aventure, et qui me demande si le gros homme est catholique ou protestant... ça m'est encore bien plus égal.
--Eh bien! n'est-ce pas une belle histoire? demanda M. de Conflans.
--Oui certainement, dit la duchesse de Chartres, et nous avions besoin de cela pour nous distraire d'une histoire terrible... une apparition...
M. de Conflans se tourna vivement vers M. le duc de Chartres, et lui jeta un coup d'oeil interrogateur[57], auquel le prince répondit par un signe de tête négatif... La princesse ne vit pas ce mouvement, mais madame de Genlis l'avait aperçu... elle regarda elle-même M. de Conflans avec plus d'attention qu'elle ne l'avait fait jusque-là.
[Note 57: Le duc de Chartres avait déjà beaucoup de croyance aux Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici un fait positif qui a été raconté par le duc d'Orléans lui-même; je ne puis affirmer l'année précise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a raconté étant chez moi au Raincy, me l'ait dit également.--Étant un jour à dîner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres personnes de son intimité à la porte de Chelles chez son secrétaire des commandements M......., la conversation fut conduite sur les somnambulistes et les mesméristes... Le prince parut rêveur, il écouta plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-même, et tout-à-coup prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au château en nous promenant. Nous partîmes, et à peine fûmes-nous à quelque distance que le duc me dit qu'il lui était arrivé il y avait peu de temps une aventure très-étonnante.
Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre, et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était dévoué à mes intérêts, qu'il _m'aimait_ et ferait tout pour me servir, TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous, monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de votre part qu'un peu d'aide?--Que faut-il faire? m'écriai-je.--Avoir le courage de me suivre.--Je l'aurai.--Dès ce soir!--Dès ce soir.--Eh bien! soyez prêt.--À quelle heure?--Minuit.--Le lieu?--La plaine de Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir _seul et sans armes_...--Je viendrai _seul et sans armes_...--À ce soir donc, monseigneur! jusque-là silence!!!...
À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui m'accompagnaient, et j'entrai _seul_ dans la plaine; la nuit était profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet anneau... le voici!...--Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet presque magique...--Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince, je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me donner. Je le vois souvent, et toujours de même...
Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé, c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit, voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans cette même allée où nous nous promenons en ce moment.
Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait mal.]
[Note 57-A: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois, surtout dans l'aventure du ballon.]
--Mesdames, je crois qu'il est heure de nous retirer, dit la princesse en se levant et donnant le signal du départ; et, saluant avec une gracieuse bonté, elle rentra dans l'intérieur de ses appartements.
SALON DE MADAME LA COMTESSE DE GENLIS.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
AVANT LE PALAIS-ROYAL, BELLE-CHASSE ET L'ARSENAL.
J'ai peu vécu avec madame de Genlis; je ne suis même allée que deux fois chez elle avec le cardinal Maury, qui voulait former entre nous une liaison qui était impossible, parce que j'aimais avec passion le talent et le caractère de madame de Staël, dont elle s'était déclarée l'ennemie; mais j'ai passé ma vie avec les personnes de France qui pouvaient le mieux me la faire connaître: l'une était sa tante, madame de Montesson[58], et les autres les plus intimes de la société de M. le duc d'Orléans. Madame de Genlis rentrait en France au moment de mon mariage. J'avais été prévenue en sa faveur par ses livres. _Adèle et Théodore_, ce _chef-d'oeuvre_ si vanté, qui n'est plus aujourd'hui qu'un ouvrage toujours remarquable, mais enfin susceptible de comparaison avec un autre livre, _Adèle et Théodore_ me paraissait sublime... Ma mère, qui ne lisait jamais, et n'avait en toute sa vie lu que _Télémaque_, se faisait lire _Adèle et Théodore_, et retrouvait une foule de personnages de sa connaissance parfaitement dépeints dans beaucoup de portraits de cet ouvrage. Le vieux comte de Périgord (oncle de M. de Talleyrand) reconnaissait aussi des gens de sa connaissance lorsque le jeudi[59] je lisais haut avant et après le dîner. J'avais donc beaucoup de raisons pour me laisser aller à de l'attrait, si j'en eusse ressenti pour elle; mais ce fut tout le contraire. Madame de Staël ne m'a jamais fait éprouver un pareil sentiment: j'ai admiré aussitôt que j'ai lu et entendu cette femme étonnante, sans qu'elle me commandât de le faire; et il y a en moi, pour madame de Genlis, une répulsion que je ne puis vaincre: elle s'impose avec une telle autorité, qu'elle inspire aussitôt l'envie de résister. Nous avons en nous l'esprit de contradiction, mais c'est là surtout que nous le trouvons plus actif que jamais... J'ai connu des amis de madame de Genlis qui la défendaient de ce reproche de _fatuité_; mais la preuve en est donnée par elle-même. Lisez ses _Mémoires_.
[Note 58: Madame de Montesson, tante _de madame_ de Genlis, et non pas de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs biographies!...]
[Note 59: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes: ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il était l'auteur des _Liaisons dangereuses_. Il avait pour madame de Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son caractère.]
L'existence sociale de madame la comtesse de Genlis est une sorte de problème difficile à résoudre; elle se compose d'une foule de contradictions plus extraordinaires les unes que les autres. Elle était d'une famille noble dont le nom et les alliances lui donnèrent à huit ans le droit d'être nommée chanoinesse du chapitre d'Alix à Lyon, et elle se nomma jusqu'à son mariage madame la comtesse de Lancy. Elle épousa M. de Genlis, homme de grande qualité et allié de près à toutes les grandes familles du royaume; et jamais cependant madame de Genlis n'eut dans le monde l'attitude d'une grande dame... Parlant toujours _de vertu_, _de piété_, _de devoirs_, elle n'eut jamais dans toute sa vie la moindre considération, tout en fulminant contre les femmes qui avaient un amant... publiant des traités sur l'amitié, des protocoles d'affection de toutes les sortes, ayant toujours une collection de souvenirs pour chaque jour de l'année, et finissant par mourir isolée, sans un ami véritable pour lui fermer les yeux... Quelle est la morale de ces réflexions?... Une bien triste!...
Quoi qu'il en soit, madame de Genlis, puis madame de Sillery, et enfin madame de Genlis a été assez influente sur nos affaires à l'époque où nous sommes dans cet ouvrage pour que nous lui donnions un moment de spéciale attention. L'importance que cette femme eut sur les destinées de la France est d'une telle nature que nous devons nous en occuper, et d'autant mieux qu'elle met à nier une foule de faits les plus notoires de ce temps, où son nom se trouve mêlé, une telle naïveté, qu'en vérité il est impossible de ne se pas croire sous une sorte de prestige lorsqu'on lit en même temps ces pages où elle prétend n'avoir jamais parlé à des hommes que non-seulement elle devait connaître comme rapports de société, mais dont elle devait être l'amie. Longtemps avant les premiers éclats de la Révolution, madame de Genlis préparait cette influence qui éclata ensuite comme une bombe maudite, et couvrit de ses éclats jusqu'à celle qui avait préparé la mèche et l'avait peut-être allumée.
C'est une vie bizarre que celle qu'elle avait menée dans sa première jeunesse, s'il faut le dire. Cette vie nomade, ambulante, avait à cette époque surtout un caractère d'autant plus étrange qu'il était inusité: ne quittant un château que pour aller dans un autre, se déguisant en paysanne pour courir la campagne... allant ou du moins voulant aller de Genlis à Paris à franc étrier et en bottes fortes, et trouvant, heureusement pour elle, un maître de poste dont la raison valait mieux que la sienne... mystifiant tous ceux qui lui tombaient sous la main, mangeant des poissons crus, et tout cela à dix-huit ans, avec une jolie figure; jouant de la harpe comme Apollon, jouant la comédie comme Thalie, dansant comme Terpsichore, faisant des armes comme Bellone, sage comme Minerve, voilà comment se trouvait en ce monde madame de Genlis, ainsi que je l'ai déjà dit, lorsqu'elle fut nommée dame pour accompagner madame la duchesse de Chartres...
On ne pouvait pas parler du salon de madame de Genlis avec cette vie nomade que je viens de rappeler. Le moyen de fixer une telle personne en un même lieu plusieurs mois de suite?... Un seul endroit cependant était celui de sa prédilection: c'était le château de Sillery, lorsque surtout il appartenait à M. et à madame de Puisieux[60]... La raison qui lui fit prendre la route qu'elle suivit alors peut être bonne; je ne déciderai rien à cet égard. Je dirai seulement que ce salon de Sillery devait être une singulière école pour une jeune personne, lorsque madame de Genlis y tenait son cours de bonnes manières, à l'usage des jeunes filles qui doivent être _modestes et retirées dans leur intérieur_; c'est une sorte de parade, et pas autre chose[61]...
[Note 60: M. de Puisieux était le chef de la famille de Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à Sillery, madame de Genlis, ordinairement _si mouvante et si parlante_, ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de coeur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que, lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer elle-même.
«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues... aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et l'attitude d'une femme alors!
«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery et joua du _tympanon_ d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se passionna pour cet _instrument_ et regretta de voir partir le musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis, d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis, ayant mis sur sa tête une _baigneuse_ et étant enveloppée dans une robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du tympanon devant elle.--Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant _sa baigneuse_ et son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle joua du _tympanon_ à merveille, et charma tout le monde. «On me fit porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis, pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et modeste[60-A]...»
J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la première fois que je vis cette anecdote dans le premier volume de ses _Mémoires_!... et je pensai que peut-être elle avait voulu mettre: «La jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle s'amuse;» mais pas du tout; c'est «modeste» qu'il faut être. Quant à cela, ça va sans dire; mais que pour être modeste il soit nécessaire de se mettre en évidence de cette manière, de faire de l'éclat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les hommages d'un cercle, voilà ce que je ne puis trouver en accord dans ma pensée avec la modestie d'une jeune fille à l'existence pure et ignorée, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus simples et _modestes_. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs comme elle mystifiait le chevalier _don Tirmane_.]
[Note 60-A: Page 334, premier volume des Mémoires.]
[Note 61: Ce n'est pas que j'aie le mauvais goût de déclamer contre ce siècle; il vaut autant, peut-être mieux que le nôtre. Je dis seulement que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplacé le passé, voilà tout.]
Avant d'entrer au Palais-Royal, madame de Genlis eut cependant pendant un hiver _un salon_ fort remarquable, en ce qu'il n'eut pas beaucoup d'imitateurs. Ce mouvement qui la portait à de continuels voyages se concentra dans l'intérieur de sa maison, mais avec le même désir de plaisirs et de fêtes.--Il se mêlait à cette activité joyeuse les relations douces et paisibles d'une amitié comme il s'en voit peu aussi de nos jours. Madame de Genlis était intimement liée avec la comtesse de Custine. C'était une personne de la plus haute vertu, comme je l'ai dit dans l'article qui la concerne. Madame de Genlis y allait tous les samedis régulièrement, mais madame de Custine allait moins chez elle; elle vivait fort retirée, et cette solitude à laquelle ses goûts la portaient l'éloignait des plaisirs bruyants que madame de Genlis provoquait chaque jour.
Chez madame de Genlis, on voyait déjà, à cette époque, quoiqu'elle fût encore fort jeune femme, combien elle aurait un jour le goût, non-seulement d'apprendre et de savoir, mais de vouloir qu'on ne l'ignorât pas.--Elle rassemblait chez elle des savants, des artistes, chose alors encore assez inusitée dans la haute compagnie. Le fameux Cramer, violon fort habile, ainsi que Jarnowitz, Duport, sur le violoncelle; mademoiselle Baillon[62], sur le piano; madame de Genlis, sur la harpe et pour le chant; mais surtout Albanezi, chanteur italien; Friseri, sur sa mandoline, tous ces talents composaient des concerts charmants.--On jouait des proverbes--des charades en action; on mettait un fait quelconque en ballet, et on en faisait un quadrille. Ce fut ce même hiver que madame de Genlis inventa une mode fort originale, qui fut suivie avec une sorte de fureur. La mode de jouer des proverbes continuant toujours, madame de Genlis fit un quadrille appelé _les Proverbes_. Chaque couple formait un proverbe dans la marche deux à deux qui toujours précédait la danse principale. La duchesse de Lauzun, habillée fort simplement et parée de sa seule beauté, avait seulement une ceinture grise, et la devise était:
«_Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée._»
[Note 62: Mademoiselle Baillon était une charmante jeune personne, parfaite musicienne et composant à ravir. Elle a fait un opéra, appelé _Fleur d'épine_, qui eut du succès. Elle a épousé depuis le célèbre architecte Louis.]
Elle était menée par M. de Belzunce.
La duchesse de Liancourt, dont l'esprit et la grâce prouvaient dès cette époque que les femmes destinées à porter ce nom seraient aimables, spirituelles et gracieuses, madame la duchesse de Liancourt était menée par le comte de Boulainvilliers, et leur proverbe était:
«_À vieux chat jeune souris._»
M. de Saint-Julien, un des hommes les plus agréables de la société de Paris, menait madame de Marigny; leur proverbe était singulier en raison de ce qui l'avait motivé. M. de Saint-Julien était déguisé en Maure... son visage était teint... Madame de Marigny tenait un mouchoir à la main, et de temps à autre elle le passait sur le visage noirci de M. de Saint-Julien; le proverbe était:
«_À laver la tête d'un Maure, on perd sa lessive._»
Madame de Genlis venait ensuite, conduite par le vicomte de Laval magnifiquement vêtu, tandis qu'elle était habillée en paysanne.... Elle avait l'air fort gai et fort animé, tandis que le vicomte de Laval, fort triste naturellement et presque toujours ennuyé, et tout chargé de pierreries, semblait succomber à un sommeil invincible; leur devise était:
«_Contentement passe richesse._»
Gardel, alors l'homme le plus à la mode pour ces sortes de divertissements, fit la figure du quadrille, qui signifiait aussi un proverbe:
«_Reculer pour mieux sauter._»
Gardel s'y surpassa, et fit la plus charmante figure de contre-danse et la plus animée qu'on puisse voir. Cette figure ressemblait beaucoup à une mazourka... Madame de Genlis en avait composé l'air.
On comprend qu'une vie aussi joyeuse devait être une vie de bonheur pour une jeune et jolie femme comme madame de Genlis. Son intérieur était heureux, du moins d'après ce qu'elle dit elle-même. M. de Genlis l'aimait avec _passion_, et partageait tous ses plaisirs ou plutôt toutes ses folies: il était lui-même un homme fort spirituel, faisait de jolis vers, jouait la comédie à ravir, et avait toute la corruption nécessaire pour être l'un des hommes les plus agréables dans un cercle où cette corruption était absolument nécessaire. M. de Sillery a été parfaitement dépeint à cet égard dans un ouvrage de beaucoup d'esprit qui parut il y a quelques années...