Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 7

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La société du Palais-Royal était, comme je l'ai dit, fort brillante et fort spirituelle; on pouvait même dire que c'était _le salon le plus agréable_ de Paris. Cet éloge est grand; car alors Paris renfermait bien des personnes d'esprit... Plusieurs vieilles femmes, surtout, formaient une sorte de tribunal assez important pour toute personne reçue, mais fort indulgent cependant lorsqu'on se présentait devant lui convenablement. Il était composé de madame la marquise de Polignac, laide comme un singe, dont elle avait la physionomie vive et maligne; madame la comtesse de Rochambeau, gouvernante des enfants d'Orléans dans leur enfance; la comtesse de Montauban, la plus joyeuse des femmes: elle était fort spirituelle, plaisante, et ne disait rien comme personne... Puis venaient deux femmes fort influentes dans l'intérieur du palais: l'une était madame de Blot, dame d'honneur de la duchesse de Chartres; l'autre, madame la marquise de Barbantane: elle avait été dame pour accompagner de la duchesse d'Orléans, et puis gouvernante de madame la duchesse de Bourbon, soeur de M. le duc de Chartres, cette jeune princesse qui inspira une si violente passion à son fiancé, M. le duc de Bourbon, qu'il l'enleva!... C'est une manière d'agir un peu leste pour tout le monde, et, en vérité, bien étonnante pour un prince!... Elle fait au reste la morale des mariages d'inclination, comme disent les bonnes femmes, car nous avons vu la suite de celui-là!... Madame de Barbantane était spirituelle, et surtout pour la conversation, talent qu'elle possédait avec un rare avantage sur les autres femmes... Il y avait encore la vicomtesse de Clermont-Gallerande. Madame de Genlis, comme on le voit, n'était pas déplacée dans cette société du Palais-Royal où vivaient ensuite dans l'intimité madame de Fleury, madame de Noailles et madame de Belzunce, sa soeur, et beaucoup d'autres très-connues par leur esprit ou bien par leur _facilité_ de commerce sociable et bienveillant, qualité qu'on estime au-dessus peut-être de toutes les autres.

M. le duc de Chartres, quoique bien jeune encore à cette époque, avait déjà l'aplomb d'un homme de cinquante ans; et de plus, il en avait presque la figure: extrêmement bourgeonné, les traits altérés par les veilles et, l'on peut dire, une vie déréglée, le duc de Chartres, quoique dans la première jeunesse enfin, était assez peu agréable pour ne pas vivement regretter quelquefois le funeste emploi de ses jeunes années. Ce qui lui restait était une grande élégance, une tournure leste et noble et des manières _à lui_, on peut le dire, qui le rendirent, pendant plusieurs années, l'idole des jeunes gens de son âge... Les soins ne lui avaient pas manqué, même ceux dont certes on ne peut prévoir l'utilité; c'était d'ailleurs son père qui s'était chargé volontairement de ce soin[38]. Pour gouverneur, le jeune prince avait eu le comte de Pont-Saint-Maurice, homme de cour, d'honneur, et même d'esprit, mais trop facile pour être le chef de l'éducation du premier prince du sang de France... Il paraît que l'on n'était pas difficile, au reste, pour l'éducation des princes dans la famille d'Orléans; car on aurait pu avoir mieux que l'abbé Dubois... M. de Pont, satisfait de la bonne grâce de son élève, n'en demanda pas davantage à lui ni à Dieu, et le sous-gouverneur et le précepteur furent traités de pédants lorsqu'ils disaient que le prince ne travaillait pas.

[Note 38: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.]

Il n'est pas fait pour cela, disait M. de Pont[39]!

[Note 39: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans l'émigration!]

Et les choses allaient toujours de même, c'est-à-dire un peu plus mal, parce que, lorsqu'elles ne vont pas mieux, elles vont en empirant... C'est ainsi que le prince atteignit quinze ans. Alors l'enthousiasme pour lui fut au comble parmi les partisans et les serviteurs de la maison d'Orléans. Il était agréable, spirituel, avait des manières gracieuses, qualité qu'il ne garda pas longtemps, en quoi il eut grand tort; car je crois qu'il n'existe rien de plus séduisant dans le monde qu'un jeune prince et une princesse ayant de la bienveillance. Tout ce qu'ils ont de bien double en eux; on leur sait tant de gré d'être prévenants!... On les remercie avec tant de reconnaissance de sortir de leur place royale pour venir à vous!... Mais ce n'était pas la morale de M. de Conflans, du chevalier de Coigny, de M. de Fitz-James, et d'une foule de jeunes gens plus évaporés que méchants peut-être, mais dont les principes étaient assez mauvais pour corrompre un coeur de prince de quinze ans. Plus tard, M. d'Argenson, M. de Valençay et d'autres vinrent aussi!... Un seul homme pouvait le sauver, c'était le chevalier de Durfort, l'homme qu'il a le plus aimé peut-être; il eut aussi de l'empire sur lui, mais le mal était fait... M. de Durfort eût été pour le prince un inestimable bienfait de la Providence s'il fût venu à temps pour le guider dans sa marche.

Le duc de Chartres était moqueur. C'est de tous les défauts, le plus funeste dans un prince. Rien n'efface la douleur que cause un sarcasme auquel on répond pourtant souvent avec avantage... Quelle doit être celle d'une blessure qu'on ne peut panser... sur laquelle n'est posé aucun appareil!... Le duc de Chartres se fit beaucoup d'ennemis dans la maison même de son père... Les femmes surtout se déchaînèrent contre lui. Il était alors de mode de faire du romanesque. Richardson, Rousseau, mademoiselle de Lespinasse, Werther, madame Riccoboni, une foule d'ouvrages et de gens à grands sentiments, avaient renversé tout l'ordre de choses établi dans la société. Cela ne passait pas le sentiment, mais aussi on en était si bien entêté, que rien ne peut donner une idée de ce qu'était alors un salon où se trouvaient beaucoup de femmes... On y soutenait des thèses comme au temps des cours d'amour... et il était rare qu'on ne dît pas beaucoup de choses inconvenantes. Le duc de Chartres trouva un de ces tribunaux tout organisé parmi les femmes de la maison de sa mère; il s'amusa d'abord à les combattre avec de la raillerie, et ce fut assez pour qu'elles le prissent dans la plus belle des aversions.... Mais après son mariage, il changea en plus d'amertume et de causticité ce qui n'était avant que de la raillerie: aussi, malgré le respect qu'imposait sa qualité de prince, les dames de madame la duchesse de Chartres et celles de madame la duchesse d'Orléans douairière se permettaient quelquefois de lui tenir tête.

Malgré tous ces inconvénients, M. le duc de Chartres était un homme parfaitement agréable dès qu'il voulait plaire... M. le vicomte de Ségur, M. le comte Louis de Narbonne, tous les Dillons, qui étaient alors les hommes les plus à la mode de France, prenaient modèle sur le duc de Chartres pour dire et faire comme lui, parce qu'il était à la mode... Plus tard, cette influence fut _directe_ et _funeste_.

La duchesse de Chartres était un ange de bonté et de perfection. Elle avait de la candeur, de la sensibilité, qualités précieusement rares dans une princesse... Elle était pieuse comme un ange... Enfin, elle était ce que l'on ne peut rencontrer que rarement dans le monde ordinairement. Qu'on juge de l'effet que cela produisait à la cour! C'était une oasis dans le désert.

Parmi les autres hommes du Palais-Royal était M. de Thiars, frère du comte de Bissy; c'était un homme fort spirituel, quoi qu'en dise madame de Genlis. Il était caustique, et peut-être lui avait-il donné quelques coups de griffe. Il était prodigieusement laid... Sa laideur, me disait ma mère, était dangereuse pour une jeune femme comme celle de quelque animal étrange... Et pourtant on citait les noms de plus de dix femmes charmantes dont il avait été aimé avec passion. Il était auteur. Son fils était aussi fort spirituel...

Le comte de Valençay, frère du marquis d'Étampes, était un des hommes les plus agréables du Palais-Royal. Jouant la comédie à ravir, spirituel sans méchanceté, bon sans fadeur, aimant les arts et s'y connaissant bien, il était aimé et désiré dans toutes les maisons où il allait. M. le comte d'Osmond était aussi un homme de bonne compagnie, et tout-à-fait de mise; mais des amis qui l'ont beaucoup connu m'ont dit que sa distraction continuelle lui donnait cette réputation de grand esprit qu'on lui reconnaissait généralement, et que particulièrement on lui contestait. Le marquis de Barbantane, mari de madame de Barbantane dont j'ai parlé, était aussi un homme de beaucoup d'esprit, moqueur, et peut-être même un peu méchant, ce qui contrastait singulièrement avec une recherche exquise de politesse dont on ne savait que faire avec ce persiflage continuel.

M. et madame Duchâtelet, la duchesse de Grammont, M. de La Tour-du-Pin, le comte de Clermont-Gallerande, dont la jolie figure était déformée par des _tics_ tout-à-fait singuliers. Mais ceux-là n'étaient rien, il en avait un autre plus insupportable; c'était de faire continuellement des citations et de les faire fausses... Le chevalier d'Oraison était par son esprit un des hommes[40] recherchés du Palais-Royal.

[Note 40: Il était savant sans pédanterie et faisait servir son instruction à l'amusement des autres, chose fort rare.]

La société du Palais-Royal fut ensuite plus étendue dans son intimité... mais à cette époque elle était encore assez restreinte pour qu'il fût très-difficile d'y être admis. Je ne prétends pas faire du salon de madame la duchesse de Chartres un Éden, ni faire croire que c'était l'âge d'or que cette époque!... Mais dans ce monde, qu'on distinguait alors sous le nom de _grande société_, on remarquait des points de réunion plus ou moins recherchés, et plus ou moins faits pour l'être... Le Palais-Royal était ainsi dans le temps dont je parle... Là, dans le cercle des jours ordinaires, se trouvaient réunies toutes les grâces à toute l'urbanité française. Ce mot avait alors une signification; aujourd'hui il n'en a plus. Je sais encore ce que cela veut dire, parce que je l'ai vu; mais les génies de l'époque, tels que M. Charles La...t, par exemple, qui écrase les pieds d'une femme sans saluer, et cela parce qu'il fait des pièces qu'on ne siffle pas; celui-là, par exemple, ne sait pas ce que c'est. On y combinait les moyens de plaire... on feignait les vertus qu'on n'avait pas... et du moins pendant ces heures consacrées à cette supercherie la vertu recevait cet hommage du vice, dont le culte était déserté... On pouvait bien faire une méchanceté, on la faisait même; mais on ne racontait pas sans esprit une calomnie, on n'attaquait pas avec une brutalité qu'on appelle franchise, et qui n'est autre chose qu'une mauvaise éducation, l'existence d'une femme... L'âcreté d'une telle façon d'être se serait mal accordée avec l'aménité des procédés et des manières qu'on apportait dans cette grande et haute société dont le code de lois était alors observé avec rigidité... J'ai vécu dans ce monde-là dès ma première enfance, et je puis dire que ce n'est _que là_ aussi que j'ai _vécu_. Ce n'est que là, par exemple, que j'ai vu louer sans cette fadeur et cette maladresse de louange qui vous empêche d'accepter un compliment, fût-il fondé. Ce n'est _que là_ que j'ai vu discuter sur de graves, d'importantes matières sans _disputer_ et sans injure[41]... Ce n'est que là que j'ai vu faire valoir les autres sans les protéger, et paraître heureux de leurs succès!... et cela sans hypocrisie, non! c'était une dernière écorce des anciennes moeurs qui se conservait par la force de l'habitude... et ce n'était cependant qu'une écorce... mais elle me rendait la vie bien légère à porter dans ces jours de ma jeunesse: qu'aurais-je donc éprouvé dans le siècle précédent, lorsque tous les liens de famille étaient sacrés, lorsque les charmes de cette même union sociale rendaient faciles jusqu'aux moindres actions de la vie!...

[Note 41: La société est tellement changée sous ce rapport, que j'ai vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours, se prendre de querelle une fois à l'Abbaye-aux-Bois assez fortement pour être obligé de sortir du salon où il était avec son antagoniste, homme des plus grossiers, et qui pourtant était reçu chez M. de Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez madame Récamier, parce qu'elle est un ange de bonté.]

Dans une société moins étendue que les cercles que je viens de nommer, on était plus ouvert, plus confiant; _on causait_, on parlait des bruits du monde; on médisait, mais toujours avec mesure; on n'attaquait JAMAIS l'honneur de personne. C'était un sanctuaire que la vie d'un homme sous ce rapport; c'était une arche sainte dont jamais dans le monde la main la plus hardie ne soulevait le voile... Un jour, dans l'un des bals particuliers de la Cour, un jeune homme trouve à terre un papier qu'il relève; il lit!... _Ah!_ s'écrie-t-il involontairement, _une lettre d'amour signée avec du sang!..._ mais tout aussitôt il s'aperçoit de sa faute et cache le billet... Eh bien! pour cette seule indiscrétion le pauvre jeune homme fut _rayé_ de la liste des invités au bal particulier pour l'espace de six mois par Marie-Antoinette elle-même!...

Ce qu'on demandait surtout dans cette société si regrettable, c'était de la grâce, de la gaîté, de l'originalité... La méchanceté profonde est toujours triste... il y a plus, elle est vulgaire et grossière. C'est pour cela qu'on ne pardonnait jamais la bassesse des manières ou du langage, et surtout celle des actions lorsqu'elle était avérée. On n'avait peut-être plus assez de principes pour être irrité au fond de l'âme d'une bassesse; mais telle était la _force de l'opinion_, qu'on avait encore plus de vanité que de cupidité: ce n'était peut-être plus de la grandeur, c'était de l'orgueil, mais qu'importe!... Enfin, de toutes ces hypocrisies que je viens de citer, aucune n'est imposée pour nuire, et toutes produisent un bien. C'était ainsi qu'était _la grande société_ ou _la bonne compagnie_.

J'ai dit, je le crois, que la duchesse de Chartres recevait tous les jours de représentation d'opéra tout le monde présenté. On pouvait aller souper au Palais-Royal sans autre invitation qu'une première, qui suffisait pour toujours; mais les autres jours, qui s'appelaient _les petits jours_, il y avait une liste pour la société intime, qui, également invitée, l'était pour l'avenir. Ces _petits_ soupers étaient les plus agréables. La duchesse de Chartres travaillait, et conséquemment toutes les femmes travaillaient aussi. On faisait quelquefois une lecture, ou bien de la musique... Pendant tout un hiver, ce fut une folie de jouer la comédie. Alors on lisait des pièces inédites, soit de Marivaux ou de tel autre auteur du répertoire de la Comédie Française, pour choisir parmi elles. Madame de Genlis était toute en faveur pendant ces jours de triomphe pour les arts. La princesse l'aimait alors avec une tendresse _qui faisait croire aux sortiléges_, disait madame de Barbantane.

Un jour (c'était celui d'un petit souper), la princesse travaillait devant une grande table ronde recouverte d'un tapis vert; elle _parfilait_... Madame de Blot, assise auprès d'elle, _parfilait_ aussi et mettait en pièces un magnifique échiquier en or qu'on lui avait donné pour cet usage. Madame de Barbantane et toutes les femmes de l'intimité de la duchesse se trouvaient ce même soir chez elle. La conversation était animée... on parlait beaucoup de _sentiment_, et madame de Blot, dont j'ai déjà cité l'esprit, avait avancé une thèse assez difficile à soutenir... Le duc de Chartres, qui ne l'aimait pas parce qu'elle commençait peut-être à être clairvoyante, se promenait dans le salon, et finissait toujours par revenir se mettre en face d'elle, en la fixant avec une intention assez maligne. Rien n'est perfide comme un regard qui s'applique sérieusement à vous pénétrer, surtout lorsque ce regard est fixe et questionneur... Dans ces soirées du Palais-Royal la conversation était parfaitement libre, et le prince donnait lui-même l'ordre de l'être...

--En vérité, dit le duc de Chartres, je ne comprends plus le coeur des femmes aujourd'hui!... elles veulent de l'amour avec cette autorité sentimentale et dogmatique qui ferait d'une passion la chose du monde la plus ennuyeuse, la femme qui l'inspirerait fût-elle belle comme la plus belle des houris de Mahomet.

MADAME DE BLOT.

Mais monseigneur croit-il qu'on aime moins parce que la passion raisonne?...

LE DUC DE CHARTRES.

Ma foi, je n'en sais rien. Je n'ai jamais essayé de savoir comment j'aimais ni pourquoi j'aimais... mais aussitôt que mon coeur était occupé, je m'inquiétais pour avoir la preuve de l'amour de la femme que j'aimais.

MADAME DE BLOT.

Mais, monseigneur, c'est en cela que Rousseau est le plus grand historien du coeur humain. _Julie_ va d'elle-même au-devant du coeur de celui qu'elle aime... tout ce que la femme peut sacrifier, elle le donne avec une abnégation d'elle-même vraiment héroïque.

M. LE DUC DE CHARTRES en regardant madame de Blot avec ironie.

Vous trouvez donc Rousseau bien admirable, madame?

MADAME DE BLOT

Moi, monseigneur!... je l'admire à un tel point, que je ne conçois pas qu'une femme véritablement sensible n'aille pas trouver Rousseau pour lui consacrer sa vie.

LE DUC DE CHARTRES s'arrêtant avec une expression de crainte affectée.

Je vous demande en grâce, mesdames, de garder religieusement le secret de madame de Blot; car, en vérité, si Rousseau apprend cette admiration si vive, il viendra enlever madame de Blot, qui sera perdue à jamais pour le Palais-Royal et pour M. de Blot.

MADAME DE MONTBOISSIER souriant avec un accent de reproche.

Ah! monseigneur!

M. DE SCHOMBERG.

Monseigneur pardonnera à une si vive admiration.

M. DE THIARS.

Elle est si comprenable!

LE DUC DE CHARTRES[42] reprenant sa promenade aussi méthodiquement.

[Note 42: C'était une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'était presque toujours lorsque la discussion l'attachait.]

Vous avez raison (_il s'incline_), madame de Blot; c'est moi qui vous demande pardon.

Madame de Blot avait trop d'esprit pour ne pas comprendre que la révérence, le pardon, et tout ce qui venait du duc de Chartres, ne pouvait être vrai... Aussi le sourire qui accompagnait la révérence qu'elle lui rendit fut-il pour le moins aussi railleur que celui du prince... Tout-à-coup elle avisa madame de Genlis, qui, assise entre le chevalier de Durfort et M. de Thiars, travaillait à une bourse en filet. Son silence pendant cette discussion, qui durait depuis une heure, était assez étrange pour que madame de Blot en fût surprise; aussi ne laissa-t-elle pas échapper l'occasion d'une petite vengeance...

--Et quel est votre avis sur le sentiment que peut inspirer Rousseau, madame? dit madame de Blot à madame de Genlis.

MADAME DE GENLIS.

Je ne saurais le dire, madame.

MADAME DE BLOT.

Vous ne sauriez le dire, et pourquoi?

MADAME DE GENLIS.

Parce que je connais à peine les ouvrages de Rousseau.

MADAME DE BLOT.

Mais _la Nouvelle Héloïse_...

MADAME DE GENLIS.

Je ne l'ai pas lue.

Ce fut un coup de théâtre dont l'effet fut instantané... l'ouvrage tomba des mains de toutes les travailleuses... _le parfilage_, _le filet_, _la tapisserie_, tout fut en suspens... et jusqu'à la princesse tout le monde s'écria:

--Vous n'avez pas lu _la Nouvelle Héloïse_!

MADAME DE GENLIS.

Non, et je n'ai pas même lu _Émile_...

Un moment de silence suivit... tous les yeux étaient attachés sur madame de Genlis, qui, sans être embarrassée de son maintien, continuait son filet sous l'artillerie des regards jetés sur elle... Cependant, si elle avait levé la tête, elle eût été embarrassée en voyant les yeux du duc de Chartres qui lui donnaient un démenti formel. Quant à madame de Blot, elle haussa les épaules et dit avec un accent moqueur:

--Cela est en vérité bien surprenant, et vous avez là, madame, une _prétention_ bien ridicule.

MADAME DE GENLIS très-piquée.

Non, madame, non, je n'ai pas de _prétentions_... j'en vois autour de moi trop d'absurdes pour me donner à moi-même ce ridicule... Je n'ai pas lu _la Nouvelle Héloïse_, parce que j'en ai assez entendu dire pour savoir que _la Nouvelle Héloïse_ n'est pas un livre pour mon âge... Lorsque j'aurai le vôtre, madame, je lirai les ouvrages de J.-J. Rousseau, parce qu'ils contiennent, dit-on, de fort bonnes choses... et qu'alors j'en pourrai parler sans blesser la bienséance.

MADAME DE BLOT.

Je ne vous savais, madame, ni dévote, ni prude, ni rigoriste...

MADAME DE GENLIS.

Je me trouve, madame, assez honorée du titre de dévote pour n'en pas chercher d'autres, et surtout celui de _prude_... Au surplus, quel que soit mon rigorisme, il ne me portera jamais à soutenir des thèses extravagantes.

LE DUC DE CHARTRES bas au baron de Besenval.

En vérité, madame de Genlis me confond! comment peut-elle être aussi ferme dans sa défense vis-à-vis madame de Blot, dont l'attaque est presque grossière contre son ordinaire, car elle est toujours de si bon goût...?

LE BARON DE BESENVAL souriant.

Monseigneur, la femme la plus douce et la plus mesurée devient une lionne si elle est attaquée devant la personne qu'elle aime.

LE DUC DE CHARTRES fort embarrassé.

Mais... est-ce que cette personne est dans la chambre?

LE BARON DE BESENVAL.

Je croyais que monseigneur avait aperçu M. de Genlis lorsqu'il est entré tout à l'heure.

LE DUC DE CHARTRES souriant.

Vous avez raison, baron!... Eh! tenez, voilà encore la querelle qui recommence... Cette fois, ce n'est plus Rousseau.

En effet, la dispute entre ces deux dames, qui s'était apaisée depuis la dernière réponse de madame de Genlis, venait de se réveiller plus aigre que jamais à propos du _parfilage_. Interpellée sur un mot qu'elle avait dit la veille relativement au parfilage, madame de Genlis avoua qu'elle espérait faire tomber cette odieuse coutume, qui était si peu d'accord avec nos manières élégantes et nos _prétentions_ surtout à l'élégance.

MADAME DE MONTBOISSIER.

Mais, madame, veuillez me dire comment madame la duchesse peut faire une chose inconvenante.

Madame de Blot sourit d'un air triomphant... et dans le fait, la duchesse d'Orléans parfilait en ce même moment. Le coup semblait devoir porter fort et juste; mais madame de Genlis était trop fine pour s'aventurer sans guide dans un pays inconnu, et elle était sûre de son affaire; aussi répondit-elle à madame de Montboissier:

--Ce n'est pas madame[43] qui aura le tort que je reproche à toutes les femmes, et madame elle-même connaît à cet égard ce que je pense... mais je combats l'odieuse coutume qui fait prendre à une femme, presque sur les vêtements d'un homme, les brandebourgs de son habit, son noeud d'épée, ses épaulettes, enfin tout ce qui fait les profits de son valet de chambre... Nous recevons en outre fort souvent des présents d'une valeur que nous repousserions s'ils étaient sous une autre forme... Voilà ce que je trouve non-seulement indélicat, mais coupable même.

[Note 43: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses, et non pas continuellement par leur titre d'_Altesse_, comme on en a la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot _madame_ est le plus respectueux, employé à la troisième personne.]

MADAME DE BLOT se penche vers la marquise de Polignac, et lui dit à demi-voix:

Eh bien, voilà la mission commencée... il ne nous reste plus qu'à chercher à obtenir l'absolution d'un directeur aussi rigide!

MADAME DE GENLIS, qui a entendu madame de Blot, poursuit doucement et sans affectation.

Ce que j'ai vu de plus joli en ce genre, c'est une harpe en or, destinée à être parfilée, et offerte par M. le duc de Lauzun... ainsi qu'un tablier garni de franges d'or... fait pour le même usage...