Part 6
L'année suivante, il fut reçu à l'Académie... Il écrivait en général avec une manière à lui, dans laquelle on trouve un néologisme peu favorable à la diction de Chamfort lui-même, qui aimait à traduire ordinairement sa pensée. Son talent dramatique était peu remarquable; il était paradoxal, défaut immense pour un auteur dramatique, comme obstacle au dialogue et à la marche de la pièce. Mais dans la conversation il était parfaitement aimable; il avait de l'âme et du mouvement sans tristesse, quoiqu'il en eût beaucoup dans son organisation naturelle... Dans cette lutte incessante qu'il soutenait contre la société, comme individu que son code proscrivait, Chamfort avait puisé des idées qui le portèrent à l'instant au niveau de 1789, lorsque la dernière pierre de la Bastille vint à tomber! Aucune influence préservatrice n'avait entouré son coeur, qui reçut de vives et profondes blessures, dont la cicatrice fut toujours douloureuse. Aussi fut-il un des premiers à crier: _Vive la liberté!_ et surtout _l'égalité!_... Toutefois cette cause, qu'il embrassa avec ardeur, lui devint fatale... il perdit le peu qui lui avait été donné, ses pensions et sa place à l'Académie... Mais il n'en demeura pas moins attaché aux principes de la cause républicaine; et quand la tempête politique gronda plus forte et plus dangereuse, sa voix s'éleva au-dessus de celle des orages pour rappeler la nation à l'ordre et au devoir.
_La fraternité des hommes de sang de la Révolution_, disait-il, _est celle de Caïn... sois mon frère ou je te tue!..._
Il fut arrêté et jeté dans un cachot... ses amis, et ils étaient nombreux, parvinrent à le faire mettre en liberté... Il retourna chez lui. Mais cette nouvelle persécution du sort le trouva sans force et sans courage!... Être frappé par la main d'un frère lui parut une injustice plus impossible à supporter qu'aucune de celles qui lui avaient été infligées jusque-là!... la prison surtout! oh! la prison!...
--Jamais je ne repasserai sous les voûtes d'un cachot! répétait-il en frémissant.
Il tint parole.
Dénoncé une seconde fois au comité de salut public, il vit arriver chez lui les soldats et les officiers civils chargés de l'arrêter. Il les reçut avec calme, les pria seulement de vouloir bien attendre qu'il changeât de vêtements, et demanda la permission de passer dans un cabinet qui n'avait pas d'issue. À peine y fut-il entré que, saisissant un pistolet chargé qu'il tenait toujours prêt, il le tire à bout portant en visant au front; mais il se manque, et le coup fracasse le haut du nez et enfonce l'oeil droit!... Résolu à mourir, il prend un rasoir, se donne plusieurs coups dans la gorge, se frappe au coeur... et enfin vaincu par la douleur, il pousse un cri, et tombe baigné dans son sang! Cependant on travaillait à enfoncer la porte, car le coup de pistolet avait donné l'alarme; mais la porte était forte et résista longtemps; enfin on parvint à la briser; on entre... on trouve le malheureux vivant encore... palpitant au milieu d'une mer de sang!... et voulant dicter ses dernières volontés... Les médecins voulurent lui mettre un appareil...
--Laissez-moi, leur dit-il, et que l'un de vous écrive plutôt ce que je vais dire:
Et il dicte:
«Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort, déclare avoir voulu mourir plutôt en homme libre qu'en esclave, ne voulant pas être reconduit dans une prison et perdre ainsi ma noble dignité d'homme; et je déclare que, si l'on voulait m'y traîner en l'état où je suis, il me reste encore assez de force pour achever ce que j'ai commencé... Je suis UN HOMME LIBRE, et ne rentrerai jamais vivant dans une prison...»
Il souffrit plusieurs heures les plus atroces douleurs!... enfin il expira le 13 avril 1794.
Il a fait beaucoup de travaux importants pour Mirabeau, qui, malgré son beau talent, employait assez souvent celui des autres lorsqu'il leur en reconnaissait, et dans son opinion Chamfort était placé très-haut.
Les autres habitués du salon de Brienne étaient, comme je l'ai dit, Condorcet, Marmontel, l'abbé Morellet, l'abbé Delille et plusieurs autres littérateurs dont les talents comme écrivains peuvent n'être pas du premier ordre, mais qui étaient fort aimables, comme fournissant à la conversation; M. le chevalier de Boufflers, si spirituel..... car alors l'auteur d'_Aline_ était dans toute sa fraîcheur; il faisait des lectures de son joli conte, qui étaient fort recherchées, et qui, en vérité, donnaient un grand plaisir à ceux assez heureux pour les entendre... Marmontel mit à la mode pendant une saison un genre de distraction tout-à-fait agréable en ce qu'il flattait l'amour-propre sans faire souffrir celui des autres...
On faisait le portrait écrit d'une femme de la société, et chacun lisait le soir ce qu'il avait composé dans la journée. Madame de Damas, jeune et jolie femme, eut le plaisir d'entendre d'elle un des plus jolis éloges qu'une femme puisse recevoir, car elle fut louée par une autre femme: madame de Brienne, alors jeune et fort spirituelle, fit un portrait écrit de madame de Damas, dont j'ai entendu quelque partie, et qui était vraiment charmant. Il y avait une sorte d'émulation toute spéciale et toute flatteuse dans cette occupation directe d'une femme ou d'un homme par un ami. Madame Necker avait aussi ce talent à un degré remarquable. Le portrait de madame la duchesse de Lauzun est une des jolies choses en ce genre qui nous restent de cette époque. Thomas fut celui qui remit à la mode ce genre d'amusement littéraire fort en usage sous Louis XIV, mais oublié depuis.
Marmontel faisait aussi beaucoup de portraits. Neveu de l'abbé Morellet par son mariage avec sa nièce, il était parfaitement accueilli à Brienne, et le cardinal lui témoignait une estime particulière; mais il était peu propre au genre léger et tout entier d'agrément; et lorsque Marmontel voulait sortir de sa manière romanesque, il montrait aussitôt l'auteur des _Contes moraux_, et parlait de la marquise de Duras, de madame d'Egmont, comme il faisait parler Annette et Lubin. Il n'avait pas de _trait_ dans l'esprit, pour me servir d'une expression de ce temps-là, qui chez nous peint d'un seul mot... C'est ainsi que cette réunion d'hommes et de femmes aimables faisait de Brienne un lieu de délices. Il se joignait à cet agrément, qui fournissait aux plaisirs de chaque jour, un sujet de bonheur et de paix qui ne pouvait qu'augmenter le charme de ce beau lieu; c'était la bonté inépuisable du comte et de la comtesse de Brienne. On citait de cette bonté des traits vraiment touchants... Un jour le comte apprend que les lapins d'une garenne à laquelle il tenait beaucoup commettaient de grands dégâts; il donne aussitôt l'ordre d'entourer la garenne d'un mur élevé à ses frais. Un malheureux ne s'adressait jamais à lui sans en être écouté et soulagé. Un hospice pour les malades, des écoles pour les enfants, une école militaire, tous ces bienfaits étaient l'ouvrage de l'archevêque et de son frère. Pour le comte de Brienne, il avait peu d'esprit, mais un sens droit, une manière toujours indulgente de voir les choses et de les juger. Il avait été ministre malgré lui, et n'avait accepté que pour ne pas faire de peine à son frère l'archevêque, lorsque celui-ci était parvenu au premier ministère... Il quitta donc la place sans regret, et retourna dans sa paisible retraite, espérant y retrouver le repos. Mais le malheur avait frappé un premier coup, et il ne devait plus s'arrêter... Qui aurait prévu cependant, lorsque les plus belles fêtes faisaient retentir les salons et les jardins de Brienne des accents d'une joie heureuse, que quelques années plus tard cette belle demeure entendrait les cris du désespoir!...
Lorsque le comte de Brienne fut arrêté et conduit à Paris, plus de trente villages environnants réclamèrent pour lui... mais telle était la rage stupide des bourreaux de cette époque, qu'on ne voulut voir dans cette démarche qu'un acte insurrectionnel!... Le malheureux périt sur l'échafaud!...
L'archevêque avait été jeté dans une prison de Sens, puis ensuite, à la fin du mois de février 1794, il avait été transféré chez lui avec des gardes qui ne le perdaient de _vue sous aucun prétexte_... Un jour, il dormait; des gardes, accompagnés d'un commissaire du gouvernement, viennent de nouveau l'arrêter... le malheureux vit qu'il était perdu!... et son parti fut pris... Son frère devait venir le voir le lendemain de Brienne. L'archevêque demande à l'attendre... Indignement traité par les exécuteurs de l'ordre, il reçoit une funeste impression de cette sévérité et de l'horreur de sa position. Autour de lui était la belle madame de Canisy, sa mère, mère de la belle duchesse de Vicence, et les trois jeunes Loménie, ses neveux... sa tête se perdit, et le lendemain matin, son frère le comte de Loménie, partant pour voir mettre les scellés à Brienne, entra dans la chambre de l'archevêque, et le trouva mort dans son lit; il s'était empoisonné avec le poison composé par Cabanis lui-même: du _stramonium_ combiné avec de l'opium.
L'archevêque de Brienne a fait de grandes fautes dans son ministère. Je suis fâchée d'ajouter un mot de blâme à cette fin si désastreuse, mais la vérité est là pour l'histoire, et elle est sévère pour l'innocent comme pour le coupable... Et l'on ne peut se dissimuler que l'archevêque de Sens n'ait commis des fautes graves, surtout depuis la Révolution, dans le premier ministère à la tête duquel il était.
J'ai entendu raconter à l'empereur une histoire assez extraordinaire qui aurait eu lieu au château de Brienne, alors qu'il était le rendez-vous de toutes les joies. L'empereur n'y était pas admis alors, il le fut depuis, et on le comblait même de bontés; mais il savait beaucoup de choses par le retour de quelques-uns de ses camarades que leurs relations de famille faisaient admettre au château lors des vacances.
Un jeune homme de la société de madame de Brienne avait un caractère tellement désagréable qu'on ne pouvait vivre avec lui en bonne harmonie. Il avait surtout beaucoup de prétentions, et entre autres celle de n'avoir jamais peur. Un soir, la discussion s'échauffe; quatre personnes de la société font le pari avec ce jeune homme qu'avant six mois il aura été effrayé: il accepte; les conditions sont arrêtées; cent louis de pari seront payés par le jeune homme s'il perd, cent louis seront payés par les attaquants si le jeune homme sort vainqueur de la lutte...
Pendant les premiers temps, les choses furent assez bien. Quelque _bourrue_ que fût l'humeur de cet homme, elle ne tenait pas, elle cédait même parfois aux bouffonnes inspirations de ses amis. Le premier mois s'écoula sans qu'il eût cédé une seule fois à de la peur. On avait arrêté de ne continuer la chose qu'à Brienne.
Un jour, les quatre amis réunis se dirent qu'il y avait une sorte de honte à n'avoir pas encore réussi. L'un d'eux fit une proposition qui fut adoptée et mise à exécution le soir même.
J'ai déjà dit qu'il y avait à Brienne, dans les premières années de la construction du château neuf, quelques restes d'un vieux pavillon de l'ancienne construction, où les rats mangeaient les souliers de l'abbé Morellet; ce pavillon servait à loger des jeunes gens lorsque le château avait plus de monde qu'il n'en pouvait contenir. L'on se trouvait précisément dans cette circonstance, et le jeune homme poursuivi y logeait, ainsi que quelques-uns de ses amis.
Le temps avait été orageux tout le jour... Le soir la tempête s'était apaisée, mais sans avoir éclaté, et lorsqu'on se retira, le temps avait cette pesanteur qui accable et rend malade.
--Voilà une nuit pour une apparition! dirent les jeunes fous à leur ami...
--Vraiment, leur répondit-il, je lui conseille de venir, elle sera bien venue.
Et les saluant d'un air ironique, il rentra dans son appartement.
L'air était lourd, l'atmosphère accablante; le jeune homme se laissa aller sur un fauteuil, dont les pieds vermoulus le soutenaient à peine, et là il eut d'étranges visions. Bientôt ses idées s'embrouillèrent, et il tomba dans un sommeil étrange. Son domestique le réveilla de cette sorte de torpeur... il se coucha presque malade et succombant à une impression toute nerveuse qui ne pouvait être naturelle, même par l'effet de la tempête...
La chambre où il se trouvait était éloignée de toute la partie occupée même de ce pavillon déjà assez désert... elle était vaste et sombre... Un lit à colonnes torses, garni de rideaux en point de Hongrie, était la pièce la plus remarquable de l'ameublement. Le jeune homme l'avait longtemps considéré avant de se coucher.
--Mon Dieu!... avait-il dit, c'est comme un tombeau!...
La chaleur accablante qu'il faisait et le temps orageux l'eurent bientôt endormi profondément, et il était enseveli dans son premier sommeil, lorsqu'un son plaintif le réveilla en sursaut. Ce bruit est près de lui... il est contre son oreille!... il se lève sur son séant... et croit continuer un rêve interrompu. Les quatre parties de rideaux sont relevées autour des colonnes; contre chacune d'elles est appuyée une panoplie complète[35], c'est-à-dire un chevalier revêtu de son armure, mais immobile, silencieux, et sans aucune apparence de vie!...
[Note 35: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux château.]
Le jeune homme les regarde d'abord avec surprise, puis avec une sorte de trouble.
--Que me voulez-vous? leur dit-il... je vous reconnais, vous êtes ici pour m'effrayer, mais je vous préviens que je N'AI PAS PEUR... Vous connaissez nos conventions; ainsi donc laissez-moi, et qu'il n'en soit plus question...
En parlant ainsi il se recouche et ferme les yeux, mais les figures sont toujours immobiles et silencieuses; elles gardent la même attitude, tandis que le tonnerre grondait avec éclats au-dessus du pavillon dont il ébranlait les vieux fondements...
Impatienté de cette obstination, il se relève, et, s'adressant à l'une des quatre figures:
--Que voulez-vous de moi? leur dit-il... Je vous ai déjà dit que vous ne m'effrayiez pas. Vous connaissez nos conditions... tenez-les donc, et observez votre parole comme j'observe la mienne.
Toujours le même silence... Il y avait dans cette immobilité une sorte de terreur sinistre, qui finit par agir sur le jeune homme.
--Éloignez-vous, leur dit-il!...
Et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front... ses dents claquaient l'une contre l'autre.
--Éloignez-vous, leur répéta-t-il... éloignez-vous!... _j'ai peur!_...
Ce mot une fois sorti de sa bouche, il retomba sur son lit épuisé et tout haletant...
Les figures demeurèrent toujours immobiles et silencieuses.
--Messieurs, s'écria le jeune homme hors de lui, je ne sais si vous avez fait un pacte avec les démons. Je crois, car... je vous reconnais sous vos visières... et pourtant... je ne sais qui vous êtes. Laissez-moi... vous m'avez effrayé, que voulez-vous de plus?
Même silence!
Depuis le commencement de cette plaisanterie, le jeune homme, craignant qu'elle ne dépassât les bornes de ce qu'il pourrait supporter, avait toujours sur lui une paire de petits pistolets chargés, et prêts à faire feu... il les mettait sur sa table de nuit auprès de lui, et ce même soir il en avait revu l'amorce, elle était en bon état... il en saisit un.
--Messieurs, dit-il d'une voix émue et tremblante d'émotion... je prends Dieu à témoin que le malheur qui va suivre est la faute de celui sur qui il frappera...
Il arme son pistolet et met en joue l'une des quatre figures... aucune ne fait un mouvement... Le malheureux qu'elles entourent ne voit plus aucun objet, n'entend aucun son; sa main tremble... il fait un dernier appel.
--Encore un coup, dit-il d'une voix brisée... Pas de réponse... Le second coup part... le malheureux regarde... personne n'a même chancelé... Le jeune homme porte ses regards de l'objet qu'il a frappé à un autre objet qu'il voit devant lui... c'est la balle qui lui est revenue; il la fixe... et tombe mort[36]...
[Note 36: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.]
SALON DE Mme LA DUCHESSE DE CHARTRES,
AU PALAIS-ROYAL.
Ce fut à l'époque de son arrivée au Palais-Royal que madame de Genlis commença à exercer son influence sur une société entière. Son crédit avait pour base une nécessité avec laquelle on mènera toujours les hommes chez nous; elle amusait... Les uns se plaisaient à causer avec une femme que son esprit supérieur plaçait au-dessus de toutes les autres, et les autres étaient fort attirés par des talents qui, à cette époque, faisaient le charme d'un salon. Elle jouait la comédie à ravir, elle chantait bien, elle jouait de la harpe comme personne n'en jouait alors; ajoutez à tous ces avantages une figure agréable et même jolie, un autre esprit que celui du monde et capable de remuer ce même monde, ce qu'elle a fait, au reste, avec une adresse plus qu'ordinaire dans un caractère de femme, et vous aurez le portrait de ce qu'était madame de Genlis au moment où elle quitta l'hôtel de Puisieux pour aller occuper un appartement au Palais-Royal, où elle venait d'obtenir une place de _dame pour accompagner_ (et non de _dame du palais_, comme le dit une biographie de madame de Genlis que j'ai lue l'autre jour, et qui est absurde depuis la première ligne jusqu'à la dernière).
Madame de Genlis était nièce de M. le duc d'Orléans à cette époque[37]. Madame de Montesson avait épousé le prince, et s'était elle-même créé cette inconcevable position; à l'aide de l'amour que M. le due d'Orléans n'avait pas pour elle, et qu'elle avait su lui donner, elle avait eu l'habileté de le conduire à une union légitime, ne voulant pas en accorder une autre.... Cette union toutefois fut secrète; le Roi, qui n'aimait pas la maison d'Orléans, fut bien aise de la tenir ainsi dans une sorte de dépendance. Ce n'était pas l'avis de M. Turgot et de M. Necker: tous deux, quoique ennemis, avaient à cet égard la même pensée; ils voulaient que le roi fît la grâce entière. M. de Malesherbes pensait comme eux.
[Note 37: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du Roi.]
--Un roi, disait M. Necker, est l'image de Dieu sur la terre... tout indulgence et tout amour!...
--Votre Majesté, disait M. de Malesherbes, qui ne croyait à rien ou du moins à bien peu de chose, doit s'attacher M. le duc d'Orléans par la reconnaissance; dans le coeur d'un homme comme lui, c'est pour jamais.
Mais Louis XVI était entêté comme, au reste, tous les esprits médiocres ayant le pouvoir.... Rien n'est au-dessous d'un pareil inconvénient dans un roi.
Quoi qu'il en fût, madame de Genlis n'en était pas moins la nièce du duc d'Orléans; _sa tante_ enfin _était tante_ de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres... Cette alliance, ce rapport intime n'a pas été assez remarqué dans les différents jugements qu'on a portés d'elle. Ce n'est certes pas que je la veuille défendre, j'ai dit en mille endroits que j'aimais trop madame de Staël pour aimer madame de Genlis. Ceci ressemblerait à de la passion, et cependant n'en est pas. Je suis juste, au contraire... car l'équité doit surtout présider à ce qui sort d'une plume contemporaine...
Oui, ces rapports étaient d'une nature, je le répète, qui imposait même des devoirs à M. le duc de Chartres, non pas ceux qui ont éveillé la censure publique, mais de ces rapports et de ces devoirs qui ne peuvent se décliner, et que l'on comprend à merveille pourvu qu'on connaisse un peu le monde de ce temps-là...
Aussitôt que madame de Genlis fut au Palais-Royal, on s'aperçut d'un immense changement dans la vie habituelle. La société de madame la duchesse de Chartres était agréable et presque entièrement composée des femmes de son service d'honneur. Jeune elle-même, agréable d'esprit, quoique assez nulle comme agrément de conversation, elle sentait néanmoins le charme qu'on pouvait trouver et apporter dans une _causerie_ journalière et dans une _vie d'habitude_. Madame de Genlis n'eut donc pas de peine à lui inculquer ses principes dans ce genre, et à lui faire donner sa sanction à des réunions et des soupers réguliers au Palais-Royal. Il y avait grande réception tous les jours d'opéra, et pourvu qu'on _fût présenté_ on avait _le droit_ d'y venir souper. Ces jours-là il y avait une cohue tellement confuse que _les intimes_ de la société de la princesse se dispensaient d'y paraître autrement qu'un instant et pour faire leur cour... Mais il y avait ensuite les _petits jours_, c'étaient les bons; on avait alors assez de monde pour y causer de tout et fort bien, et la soirée s'écoulait avec une rapidité charmante. J'ai connu particulièrement des hommes et des femmes qui avaient fait partie de ces _réunions intimes_, comme on les appelait, et qui étaient encore assez nombreuses pour qu'il s'y trouvât trente personnes à table... Parmi elles il s'en trouvait beaucoup de fort spirituelles; madame de Genlis était sans doute à la tête de tout ce qu'on pourrait nommer dans cette époque, fin du règne de Louis XV et commencement de celui de Louis XVI... Elle avait surtout le talent de charmer, comme, au reste, cela était assez communément alors. Comme on causait, comme on pensait, comme on écrivait dans ce temps-là! que d'esprit, de raison même au milieu d'une folie apparente qui ne présidait, au fait, qu'aux heures de dissipation!... Les deux générations d'aujourd'hui parlent de ce temps sans le connaître autrement que par les meubles de Boule et les portraits de madame de Pompadour et de madame du Barry; mais le siècle de Louis XV est aussi inconnu aux deux générations qui sont devant nous que le règne éloigné d'un Jagellon... On entend des femmes trancher, décider, sur cette _époque de Louis XV_, comme elles disent sans savoir seulement la portée et la valeur de ce mot; on entend des femmes parler de ce temps-là parce qu'elles ont des vases de Chine dans leur cabinet et des tableaux de Mignard dans leur salon... Mais je n'ai vu nulle part des Vanloo ni des tableaux des peintres de cette époque; la chose est toute simple, il faudrait pour cela bien des choses qui manquent radicalement.
Madame de Genlis était prodigieusement instruite; ce qu'elle savait est immense. C'est toujours une bonne chose lorsqu'on a de l'esprit naturellement; cette culture ne peut être que fructueuse alors, et eut en effet le résultat qu'on trouvait en elle...