Part 5
À côté de M. de Dillon, dans le parti des _prélats administrateurs_, on voyait M. de Loménie, jaloux de l'archevêque de Narbonne; il ne l'en accueillait pas moins avec une amitié apparente, et M. de Dillon était une des personnes habituées du salon de Loménie lorsqu'il était hors de son diocèse, ce qui arrivait souvent.
Loménie avait pour lui la grande faveur de la Reine; il avait un esprit fin et délié, de l'esprit d'intrigue surtout; habile à faire valoir les plans des autres; ayant plus de pétulance que de vivacité dans les idées, plus de vanité que d'orgueil ou de sentiment de juste estime de soi-même. La Reine avait juré qu'elle en ferait un ministre, et malheureusement elle eut assez de faveur auprès du Roi pour triompher de ses répugnances à lui-même, car Louis XVI ne l'aimait pas. Entièrement dévoué aux intérêts de la Reine, ami intime de M. de Vermont, son instituteur, que lui-même avait envoyé à Vienne, affectant la prétention de succéder à M. de Maurepas, il disait hautement qu'un ministère ordinaire ne lui suffisait pas, et qu'il ne voulait que de la première place. Il eût été plus tôt en effet ce qu'il désirait tant, si M. de Vergennes, en qui le Roi avait une grande confiance, ne l'eût éloigné de cette nomination. Mais à la chute de M. de Calonne, la Reine fit enfin nommer M. l'archevêque de Toulouse au ministère.
C'est pour arriver à son but que M. de Loménie avait organisé le château de Brienne comme il l'était. En revenant de ces fêtes somptueuses, en entendant raconter les enchantements de ce palais de fées par les jeunes femmes qui avaient contribué à la magie de ces fêtes ravissantes, dont le seul récit charmait la Reine et même le Roi, ces relations concouraient encore à entourer le nom de monseigneur de Toulouse d'une auréole plus lumineuse. Madame de Damas, madame d'Houdetot, madame de Duras, toutes ces femmes par leur grâce et leur beauté faisaient à elles seules le charme de ces fêtes enchantées, et le récit qu'elles en firent souvent devant le Roi restait, en apparence cependant, bien au-dessous de la vérité de ces magiques plaisirs.
--Savez-vous que j'aurais presque le désir d'aller voir une de ces fêtes de Brienne? dit un jour Louis XVI à la Reine.
--Ah! sire, s'écria-t-elle, ce serait un beau jour pour M. de Loménie! mais il faudrait aussi faire le même honneur à M. le duc de Choiseul.
Ce nom gâta tout. En l'entendant prononcer, le roi fronça le sourcil, et ne reparla plus du voyage de Brienne.
Le parti des prélats administrateurs était, comme on le pense, dans l'intimité de la famille de Brienne. Les prélats les plus zélés, comme M. de Dillon, M. de Cicé, archevêque de Bordeaux, M. de la Luzerne, évêque de Langres, élève et ancien grand-vicaire de M. de Dillon, Colbert, évêque de Rhodez, affectaient, avec quelques autres, de professer l'esprit _économiste_ et réformateur, pour être à la mode. À eux se joignaient M. Turgot et son frère le chevalier, ainsi que le marquis de Condorcet, qui était aussi l'un des habitués de Brienne, quoique d'un esprit plus grave que les hommes qui faisaient le fond de la société de madame de Brienne. Il portait sur sa figure cette même expression sinistre annonçant une fin malheureuse!... Un autre homme, qui périt aussi comme eux, Chamfort, homme d'un haut mérite, mais malheureux, et dont la fin tragique fut l'une des scènes terribles de notre révolution[27].
[Note 27: Il est à remarquer que, dans cette société de Brienne, il y eut trois suicides d'hommes très-remarquables, Condorcet, Chamfort et le cardinal; tous les trois incrédules! sans religion!... Voilà quel fut le résultat de la croyance philosophique.]
C'était du sein de ces plaisirs dont j'ai fait la relation que l'archevêque de Toulouse faisait jouer les nombreux ressorts qui devaient enfin mettre en mouvement ce qui devait le porter au ministère; il savait qu'en France, et dans le pays de la Cour surtout, il faut que les femmes soient les auxiliaires employés. Depuis que la Cour de France existe, nous avons vu la vérité de cette doctrine mise en oeuvre. Le cardinal de Richelieu, en attirant la haute noblesse à la Cour, en la rendant oisive, a donné passage à toutes les intrigues les plus actives. Rien ne se fit plus que par les femmes une fois qu'ayant cessé d'être châtelaines, elles sont venues sur un théâtre où l'action toute préparée les engageait à prendre un rôle dans la pièce. Suivez l'état de la société depuis Louis XIII, et voyez dans quel lieu se forment les conspirations!... C'est dans le salon de madame de Longueville, c'est chez madame de Chevreuse, madame de Montbazon, et plus tard madame Tallien, madame de Staël, madame Château-Regnault, et une foule de femmes qui dans la Révolution ont été non-seulement activement importantes, mais dont l'influence fut discrète et puissante.
M. de Boisgelin, archevêque d'Aix, était dans le parti des _prélats administrateurs_, et fit beaucoup de bien dans la Provence comme M. de Dillon dans le Languedoc[28].
[Note 28: À l'époque même de la Révolution, on disait dans les villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-même: _Ah! c'est encore de l'ouvrage de notre bon archevêque, de notre père!_ Il était adoré dans tout son diocèse.]
Puisque j'ai parlé du château de Brienne, voici une chanson qui fut chantée le jour de la Saint-Louis, pour l'inauguration du nouveau château. Elle peint l'intérieur de la maison d'une manière assez vraie.
Sur l'air: _Dans le fond d'une rivière._
Dans le plus beau jour du monde, À Brienne consacré, Quand son nom est célébré Par vos santés à la ronde, Je chanterai de nouveau, Si votre voix me seconde, Je chanterai de nouveau Et Brienne et son château.
Voyez ce lieu délectable, Où les bons mets, les bons vins, À vos désirs incertains Offrent un choix agréable. Comus donna ce projet Pour placer les dieux à table; Comus donna ce projet Du plus beau temple qu'était.
Au salon si je vous mène, Vous admirerez encor, Non pas la pourpre ni l'or Qu'étale une pompe vaine, Mais une noble grandeur D'où tout s'arrache avec peine, Mais une noble grandeur Symbole d'un noble coeur.
Là, d'un temple de Thalie Il[29] a tracé les contours; Le ton du monde et des cours À l'art de Baron[30] s'allie. Le vice et les préjugés, Enfants de notre folie, Le vice et les préjugés En riant sont corrigés.
Des lieux où la trompe sonne, Je vois sortir à grands flots Chiens et chasseurs et chevaux, Que même ardeur aiguillonne. Diane apprête ses traits Comme la fière Bellone; Diane apprête ses traits Pour les monstres des forêts.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Puisque ce séjour abonde En biens, en plaisirs si grands, Revenons-y tous les ans De tout autre lieu du monde. J'y chanterai de nouveau Si votre voix me seconde, J'y chanterai de nouveau Et Brienne et son château.
[Note 29: Brienne.]
[Note 30: Fameux comédien.]
Cette chanson est de l'abbé Morellet; on voit qu'il écrivait mieux en prose qu'en vers.
C'est ainsi que se passait la vie à Brienne, au milieu d'une société nombreuse et pourtant choisie: de bonnes conversations, des fêtes et des plaisirs, voilà la vie comme il la faut mener; nous l'ignorons maintenant, c'est un secret perdu.
Mais du sein de cette réunion de joies et de plaisirs un orage s'avançait menaçant et terrible: les jeunes femmes commencèrent à sourire avec moins d'abandon; leurs joues rosées devinrent pâles, car elles craignirent pour un père, un mari, un frère, un amant, un ami. Hélas! à cette époque, quelles sont les affections qui ne furent pas d'abord froissées par le sort, déchirées et baignées dans le sang!
M. de Loménie fut ministre, son ambition fut satisfaite. Mais combien alors il regretta les jours tranquilles de Brienne! J'ai souvent pensé, en me trouvant dans la pièce qui faisait son cabinet, et dans laquelle j'attendais quelquefois des heures entières lorsque j'étais de service auprès de MADAME MÈRE[31], combien peut-être M. de Loménie y avait fait entendre des plaintes trop longtemps contenues dans le monde!... Cette maison m'a toujours imprimé une profonde tristesse lorsque ma pensée me reportait vers une époque passée au milieu des troubles affreux dont le sang du malheureux archevêque de Sens avait augmenté l'horreur.
[Note 31: L'hôtel de MADAME MÈRE était l'hôtel de Brienne; il est situé rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui le Ministère de la Guerre.]
Sans doute M. de Loménie fit des fautes dans son administration, mais ces fautes n'étaient pas de nature à lui donner vis-à-vis de la nation l'aspect d'un homme qu'il fallait conduire à la mort. Le jour où il fut décidé qu'il sortait du ministère, tous les jeunes avocats, toutes les têtes ardentes qui rêvaient déjà la Révolution, portèrent, sur la place de Grève, un mannequin habillé comme l'archevêque, et le brûlèrent. Il y eut du tumulte; le chevalier Dubois, commandant alors le guet de Paris, fit tirer sur la multitude, et plusieurs personnes tombèrent. Hélas! ce ne fut pas la première fois que les pavés de la Grève furent rougis du sang français autrement que par le supplice d'un criminel!
Cette affaire, que je ne raconte pas plus longuement, au reste, dans cet ouvrage, parce que ce n'est pas son but, l'est avec beaucoup de détail dans mes Mémoires sur Napoléon et sur la Révolution.
Cependant, s'il était condamné par un parti, M. de Loménie était excusé par l'autre, à la tête duquel était la Reine. Mais il y avait une autre faction qui lui était nuisible plus peut-être que l'autre ne lui était favorable, et cela par la conséquence toute naturelle que le mal blesse bien plus avant que le bien ne produit de bien lui-même. Ces factions qui se levaient avec haine, même contre M. de Loménie, étaient conduites par des femmes choquées dans quelques prétentions au château de Brienne, parce qu'elles jouaient mal la comédie, par exemple; et qui, ayant été exclues d'un rôle, n'avaient jamais pardonné au maître du château qui n'avait pas voulu qu'elles fussent ridicules. De là des haines plus ou moins gratuites, mais toutes funestes à celui qu'elles frappaient. Madame de Coigny était une des plus acharnées contre l'archevêque. Jeune, jolie, charmante, fort grande dame, riche, elle avait tous les droits d'une femme à la mode pour paraître sur le théâtre de Brienne; mais sa voix avait un tel accent qu'il était impossible de lui donner un rôle. Soit qu'elle crût que l'archevêque ne pouvait récuser ses droits, soit qu'elle se fît elle-même illusion sur cette voix vraiment désagréable, elle ne pardonna pas le refus qu'elle essuya, quoiqu'il fût entouré de tout ce qui pouvait l'adoucir. Elle fut une des plus ferventes à poursuivre l'archevêque lorsqu'il fut une fois sorti du ministère; elle était pourtant bonne, et la personne la plus sociable, surtout dans sa jeunesse; elle était fille de M. de Conflans.
Sans être beau, le cardinal de Loménie en avait l'apparence; j'ai vu beaucoup de ses portraits dans sa famille qui me donnent de lui cette idée, du moins. Mais il avait dans le regard, dans le sourire, dans l'ensemble de la physionomie, cette expression malheureuse qui révèle une destinée funeste. Il avait de l'esprit, contait bien, et avait dans les manières cette sorte de charme attaché aux positions élevées, et qui donne une teinte que nul autre ne peut recevoir... C'était là un des sujets de sarcasme les plus amers... peut-être même de haine de la classe inférieure envers la noblesse de France. Le cardinal de Loménie avait de la hauteur, mais jamais une fois qu'il était dans le monde; alors il devenait l'un des hommes les plus aimables du salon de sa belle-soeur.
L'abbé Delille était l'un des habitués les plus assidus de la société de madame la comtesse de Brienne; mais il avait été trop dévoué aux exilés de Chanteloup pour que Brienne l'accueillît comme un ami. Cependant l'abbé Delille aurait voulu être bienvenu dans ce palais enchanté, où les plaisirs étaient si admirablement variés, qu'on doutait encore s'il n'y avait pas un peu de magie dans leur exécution. Les poètes qui chantaient ses merveilles recevaient la lumière de leur gloire. L'abbé le savait bien; à cette époque, cependant, il n'avait pas besoin d'un reflet étranger pour se montrer comme l'une de nos gloires littéraires. _Les Jardins_ avaient paru, ainsi que plusieurs autres ouvrages.
L'abbé Delille n'avait nullement la figure et la tournure de ce qu'on pourrait penser de lui en lisant, par exemple, son poëme de l'_Imagination_ et quelques passages des différentes traductions qu'il a faites; il avait une physionomie fine et railleuse, et qui s'accordait mal avec des traits assez forts pour n'avoir rien de gracieux; il était même laid. Son nez était gros; ses sourcils avançaient sur ses yeux, dont le globe était fort couvert par la paupière. Son sourire avait presque toujours de la malice, et dans sa conversation on retrouvait cette disposition. Avant son émigration, lorsqu'il était à Brienne, par exemple, il était alors Jacques Delille, l'un de ces abbés musqués dont Rivarol fit un si plaisant portrait, lorsque l'abbé Delille, par un oubli impardonnable, s'avisa d'omettre le jardin potager dans _les Jardins_. Rivarol fit alors une satire intitulée: _le Chou et le Navet_, qui est dans tous les recueils de pièces détachées, et que, pour cette raison, je ne transcris pas ici. L'abbé Delille, enfant trouvé à la porte de l'hospice de la Pitié à Clermont en Auvergne, fut traité sans merci par Rivarol dans cette pièce de vers; mais il avait, dit-on, cherché cette correction par l'air dégagé avec lequel il accueillait les moindres avis.
«_Ingrat!_ lui disait le chou, tu m'oublies!... et pourtant
«Ma feuille t'a nourri, mon ombre t'a vu naître!... _Le Ciel fit les navets d'un naturel plus doux...._ Dit le navet au chou... et puis console-toi... Car... _ses vers passeront, les navets resteront_.»
Il y a dans toute cette pièce un esprit charmant contre lequel aurait échoué tout le talent poétique de l'abbé Delille, s'il avait voulu y répondre... Il y a une autre pièce dans le même genre, excepté qu'elle ne s'adresse pas à un individu, mais à l'époque. C'est la satire de Berchoux, parlant aux Grecs et aux Romains. Il y a là dedans un véritable sel attique; ce peut n'être _plus de mode_, comme on le dit assez bêtement (j'en demande pardon à ceux qui parlent ainsi), mais j'avoue que je trouve du plaisir à lire ce qui est spirituel, de quelque époque et dans quelque époque que cela arrive et soit écrit. Le Dante, l'Arioste, Pétrarque, Homère, pour remonter plus haut, tous ces hommes-là m'amusent, ou m'intéressent même, et les siècles disparaissent devant l'intérêt de la pensée, lorsque le poëte sait l'éveiller.
L'abbé Delille avait, comme je l'ai dit, beaucoup de malice dans sa conversation et dans sa physionomie. Je ne l'ai connu qu'aveugle, et escorté de sa femme, ce qui en faisait l'être le plus désagréable à supporter. J'en reparlerai plus tard, à l'époque de son entrée en France. L'abbé Delille et le cardinal Maury, tous deux dans un genre opposé, sont deux hommes remarquables dans leur changement de carrière littéraire et politique en tout ce qu'elle tient au monde.
L'abbé Maury, comme on l'appelait avant la Révolution et pendant ses premières années, est un nom sur lequel l'attention se porte aussitôt qu'on le prononce. Il avait tout ce qui exclut de la bonne compagnie; et pourtant il allait dans les maisons, non-seulement les plus distinguées comme rang et comme pouvoir, mais chez les femmes les plus à la mode, comme madame de Beauvau, madame de Simiane, madame de Coigny et plusieurs autres, dont la jeunesse, l'élégance et l'agréable esprit attiraient encore plus de monde chez elles que leur grand état de maison.
L'abbé Maury était parti de son village, auprès d'Avignon, avec deux chemises dans un sac, son bréviaire, et quelques mouchoirs. Son gousset était léger et tout-à-fait en harmonie avec son bagage; mais il avait vingt ans, une santé robuste, un esprit ayant la conscience de ce qu'il pouvait, et devant lui une époque qui accueillait tout ce qui la comprenait; avec d'aussi grands avantages, on est bien puissant contre le sort, me disait le cardinal lui-même. Il se mit donc en route gaîment pour Paris, mais à pied, car il n'avait pas de quoi faire le voyage en voiture... Parmi toutes ses facultés agissantes, celle de manger _toujours_ était la plus prononcée. Il cheminait donc en songeant, en composant son premier sermon... en rêvant enfin, lorsqu'il fut joint par un jeune homme aussi mince et délicat que l'abbé Maury était robuste et carré. Le jeune homme pâle et maigre avait aussi un petit paquet au bout d'un bâton... il était pauvre comme l'abbé Maury, allait à Paris comme lui, avait des illusions comme lui, et comme lui enfin croyait trouver à Paris un monde de merveilles dans lequel ils allaient être admis sur leur première demande.
--Je ne désire qu'une chose... je suis modeste, dit le jeune homme pâle... je ne demande qu'à faire l'autopsie du premier prince ou de la première princesse de la famille royale qui mourra.
--Ah! monsieur est donc médecin... chirurgien?
--Je suis _docteur_, monsieur...
Le futur cardinal se découvrit devant la science voyageant à pied.
--Quant à moi, dit-il, mon ambition ne s'élève pas beaucoup plus haut que la vôtre... Je voudrais faire l'oraison funèbre du prince ou de la princesse dont vous _scalpelleriez_ le corps.
--Ah! monsieur est ecclésiastique?
Et le jeune homme pâle se découvrit en s'inclinant très-bas devant le jeune abbé, qu'il aurait soupçonné, à sa taille robuste, sa mine fleurie, être plutôt un futur colonel qu'un futur archevêque.
La connaissance fut bientôt faite; les deux jeunes gens se confièrent leurs projets, leurs espérances... hélas! elles étaient nulles, car elles ne reposaient que sur leur volonté profondément déterminée... Ils s'unirent enfin de cette confiance que les malheureux ont l'un pour l'autre, et qui n'existe pas parmi les gens heureux. Ils firent leur route pédestrement et gaîment, arrivèrent à Paris, furent tous deux se loger dans une chambre, au cinquième étage, puis furent remettre le peu de lettres de recommandation qu'ils avaient, et attendirent les événements...
Ils n'attendirent pas longtemps. Il mourut une jeune princesse, fille du Dauphin et de la Dauphine... Le jeune abbé, aidé de ses protecteurs qu'il ne cessait de voir chaque jour, fit son oraison funèbre. Le médecin l'embauma.--Savez-vous le nom de ces deux jeunes gens?--L'un est, comme je vous l'ai dit, l'abbé Maury; l'autre était M. Portal, qui est mort premier médecin du Roi, laissant cent mille livres de rentes à ses enfants[32]... La seule chose qu'il avait conservée de sa figure de grande route, c'était sa pâleur et sa maigreur.--Elles étaient au point de faire demander si le malade n'avait pas eu besoin de prendre l'air, et si, étant mort tandis qu'il était levé, on n'avait pas oublié de le recoucher.--Il joignait à cela une voix tellement éteinte, que l'illusion eût été entière s'il avait eu la fantaisie de jouer le mort.
[Note 32: Il n'a laissé qu'une fille, madame Lamourier, qui à son tour n'a également qu'une fille, qu'elle a mariée il y a trois à quatre ans.]
--Mais cela porte malheur, me disait-il un jour, après avoir lui-même plaisanté sur cette apparence mortuaire, qui l'enveloppait comme un vrai linceul!...
Il était aimable, Portal; il savait une foule d'anecdotes, qu'il racontait à merveille quand on savait _jouer_ de lui, comme le disait ma mère. Sa perruque, cette petite figure toute grippée plutôt que ridée, cette pâleur de mort sur ce visage qui souriait avec une voix cassée et des yeux atones: tous ces détails formaient un ensemble qui avait à lui seul assez d'originalité pour plaire lorsqu'il accompagnait le récit amusant de quelque drôle d'histoire dont les personnages pouvaient être annoncés ou sortaient de chez nous.--Portal était médecin de tout ce qui était à la mode avant la Révolution. Lui, Tronchin, le docteur Petit et le docteur Thouvenel... étaient les seuls brevetés pour envoyer les gens dans l'autre monde ou les retenir dans celui-ci.
Thouvenel avait beaucoup de crédit auprès des femmes à vapeur; il était non-seulement partisan du magnétisme[33], mais l'un des sectaires les plus dévoués à la faction du baquet, et même un peu à celle de Cagliostro... Cette époque fut bien remarquable par les suites de la crédulité de plusieurs individus dont l'influence était fort importante... Thouvenel était un homme fort spirituel, un esprit mordant et avec de la réplique. Il racontait aussi de bonnes histoires du château de Brienne.
[Note 33: Thouvenel a été mon médecin pendant plusieurs années. Il est mort d'une apoplexie séreuse.]
Chamfort était encore un habitué de cette société où les idées nouvelles étaient toutes bien accueillies. Fils naturel et frappé de cet anathème que la société de l'époque précédente lançait sur chaque enfant fruit d'une de ces unions réprouvées par le monde, Chamfort sentit ce malheur plus vivement peut-être qu'aucun autre enfant dans cette même position; sans appui, sans protection, ignorant même jusqu'au nom de son père, il prit ce nom de Chamfort, bien décidé à l'illustrer par lui-même comme s'il en eût reçu l'obligation de cent aïeux: il essaya tout ce qu'un homme peut tenter en ce monde par l'industrie sans intrigue; partout il échoua. Enfin un riche Liégeois, qui croyait aimer les lettres, prit Chamfort comme secrétaire. Celui-ci partit avec son nouveau protecteur, et peu de temps après il revint à Paris abreuvé de malheurs et de tout ce qui fait l'amertume d'une situation dépendante rendue plus horrible par la dureté du protecteur... Chamfort rapporta de Spa et de Cologne, où il avait résidé, une amertume triste et souffrante, une âme abattue et découragée!... Le _Journal encyclopédique_ se formait alors, il y écrivit; et pendant deux ans l'infortuné vécut ainsi du fruit de son labeur, voyant chacune de ses lignes trempée de larmes et de la sueur brûlante de l'excès du travail... C'est ainsi que chacun de ses repas, le repos de ses nuits, étaient empoisonnés et troublés par la crainte de n'avoir pas de lendemain!... Il fit ensuite _la Jeune Indienne_, puis _le Marchand de Smyrne_, jolie petite pièce, qui se joue encore à la Comédie Française; plusieurs _Éloges_ couronnés à l'Académie[34]; une tragédie, mauvaise selon La Harpe, et passable selon quelques autres: la Reine en accepta l'hommage, et accorda sa faveur à l'auteur. Enfin le prince de Condé le nomma son secrétaire des commandements!... Il avait donc une existence morale!... La société ne le repoussait plus!... Il disait en pleurant à un ami qui le félicitait de sa nomination:
--Ah! c'est que j'étais bien malheureux, voyez-vous, car le jour qui se levait pour moi me menaçait de n'avoir pas de lendemain!...
[Note 34: _Éloges de Molière et de La Fontaine._ Ces deux morceaux sont peut-être ce que Chamfort a écrit de mieux.]