Part 22
[Note 141: Ces deux hommes, accusés alors par la Cour comme Montagnards, périrent peu de temps après comme royalistes et déclarés traîtres à la patrie.]
Un des hommes de la société de madame de Staël, dans ces temps orageux, dont les principes et la droite équité furent toujours les guides, était Thouret, ami de Barnave et de Chapelier, comme eux ardent ami de la liberté, et comme eux donnant sa vie pour soutenir ses principes. Quant à Barnave, il est bien connu. On sait quel était cet homme, à l'âme ardente, au sang bouillant, aux vues élevées, et dont l'éloquence admirable ne fut ternie dans sa vie parlementaire que par un seul mot, qui n'était pas même l'expression de sa pensée. Jeune, beau, ou du moins agréable, et surtout distingué, Barnave était, de tous les membres des États-Généraux, celui qui devait être le mieux orateur à la manière anglaise... Le parti royaliste voulait assez l'adopter, mais ce malheureux mot le perdit[142]... Les journaux parlèrent contre lui; les discours du côté droit, ceux de l'abbé Maury surtout, l'accablèrent: on l'irrita; bientôt il fut dans l'impossibilité de revenir sans s'humilier, et la délicatesse de son caractère s'y opposait. Quelle triste fin, et quel admirable et beau courage! Madame de Staël était faite pour comprendre un tel homme..... aussi l'a-t-elle apprécié.
[Note 142: À la prise de la Bastille, il entendit parler avec véhémence contre les meurtres qui ensanglantèrent cette journée vraiment belle, car ce fut peut-être la seule journée où le peuple se soit battu vraiment pour la liberté. Barnave dit avec humeur: «Eh! le sang qui a coulé est-il donc si pur?»]
L'abbé Sieyès, dont Mirabeau avait dit: Je le tuerai par son propre silence... était un des hommes les plus remarquables de cette époque; fin, rusé, cauteleux, il avait le rare talent d'être, en apparence, l'homme de tous les partis; mais il ne fut jamais celui d'aucun, et toute sa finesse ne l'amena, pour clore sa vie politique, qu'à être un niais vis-à-vis de Bonaparte qui se joua de lui au 18 brumaire.
Guadet, un des esprits les plus brillants de la Gironde, impétueux, bouillant dans l'attaque et ferme dans la défense, savait être l'homme parlementaire des temps de trouble, avec cette fermeté qui leur convient. Lié d'une amitié tendre avec Gensonné[143], aussi froid que son ami était ardent, leur liaison était peut-être d'autant plus intime qu'ils se ressemblaient peu. Guadet était orateur, tandis que Gensonné était logicien: aussi madame de Staël causait-elle davantage avec Guadet.
[Note 143: Ils étaient tous deux des modèles à citer comme bons pères et bons maris; leur intérieur avait un parfum de bonheur qui touchait et attachait à eux.]
--Avant que Gensonné n'ait délibéré avec lui-même ce qu'il va vous répondre, disait-elle, on a oublié ce qu'on lui avait dit.
J'ai vu un jour madame de Staël bien belle elle-même en faisant l'éloge de Vergniaud pour le défendre contre je ne sais plus quelle sotte, ou plutôt je le sais bien, mais je ne veux pas le dire, qui soutenait que les Girondins étaient des _scélérats imbéciles_... Madame de Staël fut sublime!... elle s'éleva au-dessus d'elle-même... mais ce fut surtout en parlant de Vergniaud!... Vergniaud, le plus brillant orateur de l'Assemblée Constituante!... il n'improvisait pas comme Guadet, mais son talent était bien beau; toutefois, madame de Staël ne le pouvait aimer. Il était égoïste et froid, et n'aimait pas les hommes; son égoïsme était de la nature de ceux qui devaient surtout déplaire à madame de Staël: elle était bonne, expansive, généreuse, et surtout une personne dévouée.
Elle en donna des preuves en sauvant M. de Narbonne, lorsqu'il fut décrété d'accusation après le 10 août. Il fallait du courage pour le faire; mais elle en montra un remarquable et fut pour tous ses amis une amie sublime. M. de Narbonne était caché chez elle au moment où les officiers municipaux vinrent pour y faire une visite domiciliaire... le coeur battait à madame de Staël, qui, pendant tout le temps de la visite, affectant une liberté d'esprit bien loin d'elle, raillait les hommes chargés d'arrêter son ami, et voulait même les effrayer sur le danger auquel ils s'exposaient en violant l'hôtel d'un ambassadeur. C'est avec de telles paroles jetées à ces hommes d'une voix tremblante, le coeur palpitant, que madame de Staël parvint à les faire sortir de chez elle... Chaque fois qu'ils passaient, dans leurs recherches, auprès de la porte qui conduisait à la retraite de M. de Narbonne, alors elle redoublait de gaîté, et pourtant, disait-elle, je me sentais mourir!... M. de Narbonne fut sauvé, et dut la vie au courage de l'amie admirable qui exposait la sienne pour lui!... La retraite libératrice ne fut pas longtemps déserte; M. de Montesquiou y remplaça M. de Narbonne, et madame de Staël arracha à la mort deux victimes désignées par les bourreaux de septembre et d'août.
C'est à cette époque que l'on reprochait à madame de Staël de tenir un bureau d'_esprit public_.
--Elle corrompt l'esprit public! disait aussi plus tard le premier consul... C'était une étrange manie que de répéter cette phrase... Hélas! à l'époque où nous sommes arrivés maintenant, il n'était plus question de corrompre: le mal était fait; tout était produit, et le génie de madame de Staël, au contraire, venait apparaître comme une lueur libératrice et bienveillante... Une femme avec son talent et sa bonté... que ne pouvait-elle opérer en bien! et en effet, que ne fit-elle pas!...
Le Roi avait accepté la constitution; les Jacobins, les Cordeliers, toutes les sociétés populaires, étaient formés; Paris se trouvait transformé: plus de salon où se rencontraient les amis. Les intérêts de tout genre, une désunion entière, une agitation sourde, annonçaient l'orage, révélaient ce qui allait suivre. Déjà on pressentait la Convention...: les Genevois réfugiés, Clavières, Marat, Duroveray, tous avaient quitté l'Angleterre pour inonder la pauvre France au moment du paroxysme le plus terrible de sa révolution. La Gironde, déjà désignée par l'index sanglant de Robespierre et de Danton, faisait entendre le chant du cygne; Barbaroux, avec sa belle tête d'Apollon, son regard presque magique lorsqu'à la tribune il tonnait contre les monstres aux mains sanglantes, Barbaroux et tous ceux qui lui ressemblaient ne devaient attendre que malheur et proscription.
Et cependant délicat, même dans l'attaque, Barbaroux ne fit jamais un discours qui pût affliger son antagoniste; sensible, généreux, brave... quelles belles qualités furent s'éteindre dans le creuset sanglant de Robespierre!... Ces souvenirs sont affreux!...
C'est ainsi qu'on marchait vers 92, vers le 10 août!... Marat, qui déjà était à la tête d'une faction, et faisait plus de mal alors, peut-être, qu'il n'en fit ensuite, était regardé par madame de Staël comme une de ces apparitions fantastiques envoyées par le génie du mal. Elle racontait, ainsi que chacun le sait, comme personne. Voici une anecdote qu'elle nous dit un jour chez le maréchal Suchet, alors que celui-ci était encore garçon, et qu'il demeurait avec son frère, rue de la Ville-l'Évêque, dans l'hôtel qu'il n'a pas conservé depuis. C'était dans ces causeries intimes qu'elle était charmante, et surtout en racontant ce qu'elle avait vu à une époque si frappante et si vive d'émotions.
On sait que Marat était effroyablement laid. Cette laideur était encore augmentée par une manière de se mettre tout-à-fait absurde.--Une femme de Marseille, que je ne nommerai pas, car elle est toujours vivante, avait un cousin en prison et voulait l'en faire sortir. Elle va chez Marat et lui demande une audience. Admise seulement dans une première pièce, elle est d'abord refusée; elle insiste, et Marat, entendant la voix d'une femme, vient lui-même la prier d'entrer dans son cabinet. Il la fait s'asseoir et se place près d'elle sur un sopha fort élégant, contrastant avec la toilette de Marat, qui, pour le dire en passant, était curieuse. Il portait une chemise fine, mais crasseuse, et qui avait au moins une semaine de service... Cette chemise était ouverte et laissait voir une poitrine velue et jaunissante; des ongles longs et noirs se dessinaient au bout de ses doigts, qu'ils faisaient paraître crochus... Ses pieds, sans bas, étaient dans des bottes mal cirées, et une culotte blanche complétait cette toilette bizarre, en si grande opposition avec l'élégance de la pièce où il se trouvait. Ce salon était meublé en fort beau damas bleu; des rideaux très-amples et relevés en draperies[144], un beau lustre, et de magnifiques vases en porcelaine remplis de fleurs naturelles très-rares pour la saison, composaient un ameublement bien étrange autour d'un tel homme.
[Note 144: Il paraît positif que Marat, dans les différents appartements qu'il a occupés, avait cette recherche dans une partie de son logement; et celle-là n'était ouverte qu'à peu de monde.]
La jeune Marseillaise était jolie. Marat s'assit à côté d'elle, prit sa main, la lui déganta, la baisa avec une sorte de respect et d'émotion; ensuite cet homme étrange demanda à la jeune femme ce qu'elle voulait de lui; elle le lui dit: Marat sourit, en la regardant avec une expression singulière.
--C'est que la jeune femme en avait bien peur, disait madame de Staël; et en vérité, d'après ce qu'elle m'a dit, je crois que la liberté du cousin aurait pu lui coûter cher. Mais heureusement que le monstre n'avait pas faim, et qu'il était dans un de ces moments de repos où sa nature atroce ne criait pas: _Sang et luxure!_ Et la pauvre enfant sortit pure de l'antre de la bête féroce!...--Le soir même, la jeune femme reçut la mise en liberté de son cousin... Cette mise en liberté envoyée par l'ami du peuple lui fut remise par une personne pour laquelle Marat demandait un service au mari de la jeune Marseillaise.
Mais quelle étude à faire, disait madame de Staël, que cet homme méditant le massacre de la moitié de la France et grandissant chaque jour dans son impudence sanguinaire et son impureté physique et morale!... Il se vautrait dans sa bauge d'où il lançait sur la France mort et malheurs... Et ce fut une femme qui seule eut le courage de frapper le monstre!... C'est un type d'une étrange espèce... C'est ainsi qu'il nous a conduits au 10 août et au 2 septembre.
Quelque courageuse que fût madame de Staël, elle pouvait rarement parler de cette journée de septembre sans frissonner à son souvenir...
M. de Narbonne était en sûreté: c'était un grand point pour madame de Staël. Le docteur Bolmann, le même qui, depuis, voulut sauver M. de Lafayette lorsqu'il était dans les prisons d'Autriche, le docteur Bolmann, Hanovrien, homme de cette nature d'élite qui devient plus généreuse devant le péril, avait sauvé M. de Narbonne: il était à Londres.--De tous les amis de madame de Staël, c'était peut-être alors un des plus précieux pour elle. Mais, je l'ai dit plus haut, M. l'abbé de Montesquiou avait remplacé M. de Narbonne dans la retraite hospitalière. Il fallait le sauver aussi! et comment le faire au moment d'une tempête comme celle qui était suspendue sur Paris? C'était le 31 août 1792!...
Madame de Staël, ayant obtenu des passe-ports pour la Suisse, faisait ses préparatifs de départ, et se disposait à emmener avec elle l'abbé de Montesquiou comme un des hommes de sa livrée, lorsqu'on vint lui annoncer que deux autres de ses amis, M. de Jaucourt et M. de Lally-Tollendal, venaient d'être arrêtés et mis à l'Abbaye...
On ignorait la tragédie que les monstres devaient jouer les jours suivants. Mais une vapeur sinistre enveloppait Paris, et tout malheur ordinaire dans un autre temps devenait menaçant au bruit de l'orage qui grondait déjà sourdement sur nos têtes.
--Ah! s'écria la généreuse femme, en se tordant les mains et marchant à grands pas dans l'appartement, comment les sauver?...
Tout-à-coup elle se rappelle que Manuel vient de publier des lettres de Mirabeau, avec une préface de lui. Il s'occupait aussi de littérature... «Il avait, disait madame de Staël, la bonne volonté de montrer de l'esprit...» Elle lui écrit aussitôt pour lui demander une audience. Manuel était alors syndic de cette terrible commune de Paris, sanguinaire souveraine dont la puissance éphémère devait marquer son passage par des ruisseaux de sang!
Manuel indiqua sept heures du matin à madame de Staël, alors ambassadrice de Suède. L'heure était matinale, mais madame de Staël n'y fit aucune attention. Manuel n'était pas levé... En l'attendant, madame de Staël remarqua le propre portrait de Manuel dans son cabinet.
--Il est vain, se dit-elle; il doit être facile à prendre par la louange.--Il entra dans ce moment dans le cabinet et fut parfaitement poli et homme du monde; madame de Staël lui parla de la position fâcheuse et même terrible de ses amis...
--Votre position est précaire, lui dit-elle: ne connaissez-vous pas la faveur populaire? aujourd'hui sur le trône, demain aux Gémonies... Sauvez M. de Lally et M. de Jaucourt, et réservez-vous un appui.
Manuel était un homme passionné, mais susceptible aussi de bons sentiments, et même de sentiments honnêtes... Il comprit madame de Staël.
--Je ferai ce que je pourrai, lui dit-il... Et le 1er septembre au matin il lui écrivit que Condorcet avait fait sortir M. de Lally[145], et qu'à la prière de madame de Staël il venait de faire mettre M. de Jaucourt en liberté.
[Note 145: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au moment où les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble défense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il témoigna désarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est grand frappe toujours juste!]
Tranquille sur le sort de ses deux amis, madame de Staël put alors organiser la fuite de l'abbé de Montesquiou; il devait revêtir l'habit d'un de ses gens, sortir de Paris avant elle, et l'attendre hors de la barrière de Charenton, derrière une haie, jusqu'au moment où elle passerait.
Elle devait partir le 2 septembre au matin.
La prise de Longwy et de Verdun venait d'être annoncée, et le peuple était dans une telle agitation, que les plus affreux malheurs étaient à redouter. Madame de Staël, émue, agitée dans la nuit qui précédait son départ, se levait par intervalles, car elle ne pouvait dormir... Tout-à-coup elle entend sonner le tocsin!... C'était un horrible son... et le 10 août était trop près pour que le souvenir des heures cruelles de cette journée fût effacé.--Madame de Staël réunit tous les moyens de sûreté qu'elle avait préparés; ils étaient nombreux, et elle persista à partir, quoi qu'on pût lui dire.
Le matin venu, madame de Staël rassemble toutes ses forces, voit partir l'abbé de Montesquiou pour l'endroit où il doit l'attendre, et ordonne à ses gens de se mettre en grande livrée. Elle fit mettre six chevaux à sa voiture, et dans cet extraordinaire gala, elle sortit de son hôtel pour traverser Paris, croyant imposer au peuple par sa magnificence; mais elle se trompa.--C'était mal vu, car frapper non-seulement l'attention du peuple, mais réveiller son attention envieuse et haineuse, c'était une maladresse.
Il y parut bientôt... À peine la voiture de madame de Staël fut-elle en marche, qu'une foule de femmes, vieilles mégères, aussi cruelles que hideuses dans ces jours de sang et de deuil, l'entourèrent en criant qu'elle emportait l'or de la nation. Aux cris de ces furies accourut tout le peuple du quartier. Ils se jetèrent sur les postillons, en criant qu'il fallait que l'on conduisît la voiture _et la femme_ à l'assemblée de la section... ce qui fut exécuté. Madame de Staël descendit de voiture, et eut la présence d'esprit de dire au domestique de l'abbé de Montesquiou d'aller avertir son maître...
--Vous êtes accusée d'emmener avec vous des proscrits, lui dit le président...
On examina les domestiques. Il s'en trouva un de moins: c'était celui qu'avait renvoyé madame de Staël, pour mettre en sa place l'abbé de Montesquiou...
--Il faut que vous alliez à la commune, dit le président. Et en effet elle y fut conduite.
Elle mit plus de trois heures à se rendre du faubourg Saint-Germain à l'Hôtel-de-Ville. Sa voiture allait au pas au travers d'une foule ivre de rage encore plus que de vin, et dont la fureur redoublait en voyant une grande dame dans une voiture armoriée et une riche livrée. Madame de Staël, réellement effrayée, s'adressa plusieurs fois aux gendarmes qui devaient la protéger; mais ils ne lui répondaient que par des menaces. Enfin, il était temps qu'elle arrivât, lorsque sa voiture atteignit le perron de l'Hôtel-de-Ville... Elle descendit de voiture au milieu d'une foule encore plus menaçante que celle qu'elle avait traversée... Elle était grosse cependant; mais cette situation si intéressante, même parmi les sauvages, ne fut chez des Français qu'une raison d'indécentes railleries... et ne les désarma pas...
En montant, elle se trouva sous une voûte de piques...: comme elle était à moitié de l'escalier, un homme ivre dirigea le bout de la sienne contre le sein de madame de Staël; le gendarme qui l'accompagnait plus spécialement détourna le coup avec son sabre... Si elle était tombée en ce moment, c'était fait d'elle...
La commune était présidée ce jour-là par Robespierre, ayant pour adjoints Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois... Le bureau qui leur servait étant plus élevé, il fut possible de la placer à côté de ces hommes, et là du moins elle put respirer!... Là, à côté de Robespierre et de Collot-d'Herbois!... oh! il devait y avoir une odeur de sang dans cet air qu'on respirait près d'eux!...
C'est ici le lieu de placer un trait de rusticité égoïste digne d'être connu. On avait arrêté, en même temps que madame de Staël, le bailli de Virieu, envoyé de Parme... Comme elle reprenait ses sens, voilà cet homme qui se lève et déclare, avec toute la poltronnerie possible, qu'il ne connaît pas madame la baronne de Staël... En ce moment, Manuel arriva; il fut un peu surpris de trouver dans cet horrible lieu, et un tel jour, une femme comme madame de Staël... Son premier soin fut de répondre d'elle et de s'établir sa caution. Alors il la prit sous le bras et l'emmena dans son cabinet, où il l'enferma avec sa femme de chambre.
Pendant six heures elle demeura dans ce cabinet, ne pouvant appeler, ne l'osant pas!... mourant de soif, de faim, mais surtout d'inquiétude: le bruit du tocsin, les cris des victimes, les hurlements des meurtriers, le tumulte du massacre, tout parvenait jusqu'à elle d'une manière confuse, et lui donnait un mortel effroi... Hélas! il était fondé! pendant ce temps on massacrait à l'Abbaye!... À de fréquents intervalles, des groupes d'assassins revenaient de l'Abbaye et de la Force, les bras nus et sanglants, et poussant des cris de cannibales.
La voiture toute chargée de madame de Staël, gardée seulement par quelques domestiques, était demeurée au milieu du peuple, qui se disposait à la piller. Aucune force humaine ne la pouvait sauver, lorsque, de la fenêtre du cabinet de Manuel où elle était, madame de Staël vit tout-à-coup un grand homme en habit de garde national s'élancer sur le siége, et de là ordonner au peuple de ne toucher à aucune chose appartenant à l'ambassadrice de Suède. Cette lutte, très-vive et soutenue, dura plus de deux heures... Le soir, cet homme entra avec Manuel dans la chambre où on l'avait enfermée. Il avait été témoin des approvisionnements de blé donnés par M. Necker, et le souvenir de ces choses fut pour cet homme un motif de défendre la fille de celui qui avait nourri le peuple.
Lorsque Manuel entra dans la chambre, il était vivement ému...
--Ah! s'écria-t-il, combien je suis heureux d'avoir mis vos deux amis en liberté!
Il était pâle et tremblait fortement... Quoique le jour fût presque tombé, madame de Staël put distinguer le bouleversement de ses traits... Hélas! on égorgeait alors des vieillards et des femmes!...
Lorsqu'il fut nuit, Manuel ramena madame de Staël chez elle. Les réverbères n'étaient pas allumés, les rues étaient sombres et désertes... le massacre planait sur Paris... Quelle journée!... quelle nuit!... quelle époque, grand Dieu!...
Le lendemain, Tallien vint chez madame de Staël, et lui dit qu'un gendarme l'accompagnerait jusqu'à la frontière, et que, quant à lui, il aurait l'honneur de la suivre jusqu'à la barrière pour veiller à sa sûreté... Il y avait plusieurs personnes dans la chambre de madame de Staël qui pouvaient être compromises si l'autorité avait connu leurs noms... Madame de Staël demanda à Tallien de ne les pas nommer.--Il donna sa parole de garder le silence, et il l'a tenue. Honneur à lui!... Cette conduite était rare dans ces jours d'affreuse mémoire!... Madame de Staël partit enfin et traversa Paris au milieu des hordes d'assassins, qui donnaient la mort à tant de victimes innocentes, et frappaient avec joie sur le prêtre, le vieillard, la femme et l'enfant!... Arrivée à la barrière, elle se sépara de Tallien pour aller chercher une terre plus amie où elle pût enfin trouver le repos... et lui... rentra dans Paris... pour aller de nouveau distribuer des poignards et ranimer le courage des bourreaux fatigués en leur désignant de nouvelles victimes.
FIN DU TOME DEUXIÈME.
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE DEUXIÈME VOLUME.
Pages.
Salon de madame Roland. 1
Salon de madame de Brienne et du cardinal de Loménie. 67
Salon de madame la duchesse de Chartres, au Palais-Royal. 109
Salon de madame la comtesse de Genlis. 163
Salon du marquis de Condorcet. 201
Salon de madame la comtesse de Custine (femme du général). 239
L'atelier de madame de Montesson, à Bièvre. 323
Salon de madame de Staël, ambassadrice de Suède. 359
PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, Nº 12.
[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe de l'auteur a été conservée.
Les lettres supérieures unusuelles sont entourées de parenthèses.]