Part 2
Il lui développa alors le plan d'un ouvrage critique par lettres. Mademoiselle Phlipon laissa parler La Blancherie sans l'interrompre... elle attendit même après qu'il eut fini pour n'avoir qu'une parole à répondre à un si long discours. Elle l'avait aimé sans doute... mais depuis... elle avait appris des choses qui le lui faisaient mépriser, et le mépris sur l'amour l'étouffe si bien qu'il ne respire plus.--Monsieur, dit Marie, je vous ai fait part de la volonté de mon père; après son arrêt, je n'ai rien à vous dire: quant à la lettre que vous avez reçue de moi, à mon âge la vivacité de l'imagination se mêle de presque toutes les affaires, et, ajouta-t-elle en souriant, change aussi quelquefois leur face. Mais l'erreur n'est pas même une faute, bien loin d'être un crime, lorsqu'elle n'est pas plus avancée, et je suis revenue de la mienne de trop bonne grâce pour qu'elle vous occupe encore un moment. Quant à vos projets littéraires, je les admire; mais permettez-moi de n'y prendre aucune part, non plus qu'à ceux de personne... Je fais des voeux pour la réussite de votre entreprise; mais je ne saurais aller au delà, et je me borne à demeurer dans la position que je me suis moi-même choisie: c'est pour vous le dire, monsieur, que je vous ai laissé parvenir jusqu'à moi; maintenant je vous demanderai de terminer votre visite.
Et elle se leva en achevant ces mots pour lui montrer qu'en effet il devait partir...
M. de La Blancherie, qu'il l'aimât ou non, fut tellement accablé de ce discours débité tranquillement et sans aucune contrainte apparente, qu'il fut obligé de s'appuyer contre une chaise, et son visage parut altéré; mais son antagoniste était sans pitié; car Marie songeait encore trop vivement _aux héritières_ pour que l'homme qui pouvait prostituer son coeur et le langage du coeur à un pareil manége lui inspirât un autre sentiment que du mépris; et l'expression de sa physionomie, qui était peut-être naturelle, ne lui parut qu'un nouveau rôle qu'il allait jouer. Cette pensée l'indigna: elle avait bien voulu se méprendre; mais qu'on entreprît de la tromper, c'était lui assigner, _à elle_, un rôle de dupe qu'il lui était trop ridicule d'accepter; et _la femme_ se laissa peut-être un peu trop vite entraîner à faire une réplique mordante.
--Monsieur, poursuivit Marie, si mademoiselle Bordenave ou toute autre, car je crois que nous sommes très-nombreuses en qualité de prétendantes, si l'une de ces demoiselles vous avait parlé aussi franchement que moi, vous eussiez été peut-être moins confiant dans des démarches qui, je le vois, sont toujours sans succès[10]...
[Note 10: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné; mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour... l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.]
Il voulut répondre, parce qu'en effet Marie montrait, en nommant mademoiselle Bordenave, qu'elle avait été jalouse. C'était vrai... Mais amour, jalousie... tout était passé... mort! et un souvenir pénible était tout ce qui restait de ce premier amour de jeune fille, que cet homme avait traité comme une belle fleur qu'on foule aux pieds et qu'on brise sans la regarder...
M. de La Blancherie demeurait toujours immobile devant Marie... La colère d'avoir été deviné, celle tout aussi vive, peut-être plus même, d'être refusé, éconduit, sans que le premier il eût dit: «Je me retire,» ces mouvements l'agitaient au point de faire croire à une passion véritable. Marie sourit de mépris, et le saluant avec ce geste de la main qui indique la porte, elle termina ainsi une entrevue qui commençait à devenir pénible... Cependant La Blancherie ne faisait pas un pas. Dans ce moment, on entendit du bruit dans la pièce voisine. La Blancherie se frappa violemment le front, sortit en courant, et heurta en passant un cousin de Marie, appelé _Trude_, qu'il ne reconnut ni ne salua.
Il ne revit jamais Marie!
Mais son nom parvint depuis à la femme dont il avait troublé le coeur comme jeune fille! car son nom devint européen!... Qui de nous ne connaît l'ouvrage auquel il fut attaché? qui de nous ne se rappelle le nom de _l'agent général pour la correspondance des sciences et des arts_?
Devint-il totalement étranger à Marie? je ne le crois pas; car elle avait un noble coeur, et celui qu'elle y avait admis n'en devait jamais sortir:... l'image n'avait plus de ressemblance, mais c'était elle que Marie continuait à aimer.
Mademoiselle Phlipon reçut une commotion vive de cette nouvelle entrevue; mais le calme se rétablit, et grâce au moyen qu'elle avait employé, moyen que pouvait seul concevoir et exécuter une âme forte comme la sienne, elle recouvra cette tranquillité qui accompagne toujours la vraie philosophie, et sans laquelle l'homme ne fait que rêver au lieu de penser.
M. Roland venait voir Marie toutes les fois qu'il venait à Paris. Lorsqu'il lui faisait une visite, il la faisait longue et sans aucune mesure. J'ai remarqué que c'est toujours ainsi qu'agissent les hommes qui font une visite pour satisfaire un besoin de coeur et non pour remplir un devoir de politesse: ils ne savent jamais s'en aller, mais il faut ajouter que c'est lorsqu'ils plaisent; on ne le leur a pas dit, mais ils le comprennent. Marie appréciait M. Roland et il le sentait. Le petit salon de Marie renfermait peu de monde, mais on se convenait. Ensuite, la maîtresse de la maison savait à merveille conduire cette réunion et la rendre agréable à ceux qui la composaient, au point de leur faire souhaiter d'être au lendemain lorsqu'on la quittait...
La vie privée d'une personne comme madame Roland est d'un grand intérêt à étudier et à suivre dans son accroissement en raison de l'influence que cette femme étonnante exerça sur les événements de cette époque. Mademoiselle Phlipon, lorsqu'elle épousa Roland, avait déjà un esprit arrêté et un jugement parfaitement éclairé. À quoi devait-elle cette perfection de conduite dans une femme de son âge?... À sa propre nature elle-même, qui, appelée à lutter de bonne heure contre les difficultés d'une destinée de femme, sut les vaincre et la diriger à son tour.
Le premier obstacle qu'elle rencontra en son chemin de femme après la mort de sa mère, ce fut son père lui-même. Du vivant de sa femme, qu'il rendait peu heureuse, il sortait continuellement. Sa société, composée de gens qui aimaient l'esprit doux, causant, de madame Phlipon, et en même temps celui plus éclairé, plus énergique de sa fille, déplaisait à M. Phlipon, qui disait _qu'il avait assez des arts_ après avoir passé sept à huit heures dans son atelier le matin. Voilà comme il entendait les arts!
Après la mort de sa femme, il voulut remplir _ses devoirs de père_; il demeura davantage chez lui. Mais comme ses manières avaient éloigné les amis de Marie, ils demeurèrent seuls, et pour ces deux êtres qui s'entendaient si peu, cette solitude ne pouvait être que pénible... Il y avait plus. Le souvenir de celle qui venait de mourir, loin d'être un lien qui détruisît la froideur entre eux, l'augmentait encore; son aspect se présentait à l'un comme un remords, à l'autre comme un reproche. Pour rompre la glace qui s'étendait chaque jour davantage sur leurs relations, Marie proposa à son père de faire son piquet. Cette offre, qu'il accepta, était d'autant plus méritoire qu'elle détestait les cartes. Son père le savait: dès lors le sacrifice de Marie fut d'autant plus perdu, que son père était de ces hommes qui ne comprennent jamais la reconnaissance, parce qu'ils la considèrent comme imposée; c'est le raisonnement de tous les ingrats.
M. Phlipon était naturellement paresseux: la paresse est funeste à l'homme qui n'a pas l'esprit cultivé; dès que l'amour du travail languit, les dangers sont là, et s'il s'éteint, les passions l'envahissent. Devenu veuf[11] au moment où le dérangement de ses affaires demandait qu'il fût plus sédentaire, M. Phlipon eut une maîtresse pour ne pas donner une belle-mère à sa fille... il joua pour réparer les pertes qu'il faisait dans le commerce...[12] et sans cesser d'être honnête homme, il se ruina pour ne pas être ruiné... Sa fille n'avait que peu de bien du côté de sa mère, il fut perdu... Alors elle devint tout-à-fait malheureuse; mais elle le supporta comme elle devait plus tard regarder la proscription et l'échafaud. Elle garda le silence vis-à-vis des parents de sa mère qui, en invoquant la loi, pouvaient mettre son bien à l'abri; mais ses paroles eussent accusé son père, et pour Marie c'était un crime. La résignation, dans une âme comme la sienne et dans une nature puissante dans tout ce qu'elle éprouvait, est d'un bien plus grand mérite que la faiblesse passive de la douceur: elle souffrait et se taisait. Seule dans sa maison depuis le départ de Roland et celui de Sainte-Lette, que la maladie d'un ami commun, Sevelinges, cet auteur que nous avons applaudi souvent, avait appelés à Rouen, Marie, tout-à-fait solitaire, partageait son temps entre des ouvrages de femme, la musique, le dessin et l'étude. Elle se détournait quelquefois de cette vie, qui n'était pas sans douceur, pour répondre à ceux qui se fâchaient de ne jamais trouver son père, qui ne rentrait souvent qu'au milieu de la nuit, furieux de toujours perdre, et doublement malheureux d'entraîner sa fille dans sa perte. Son atelier de graveur, mal dirigé, n'ayant plus de chef qui lui donnât ses soins, devenait désert de jour en jour, et maintenant deux élèves étaient ses seuls commensaux. Marie, ainsi abandonnée, ne sortit plus que pour aller chez ses grands parents et à l'église; dans ces courses elle était accompagnée de sa gouvernante, que j'appelle ainsi pour ne pas lui donner son vrai nom, qui est celui de _bonne_: c'était, dit elle-même madame Roland, une petite femme de cinquante-cinq ans, maigre, propre, alerte, vive et gaie, qui adorait Marie, parce qu'elle lui rendait la vie douce.
[Note 11: Il avait un an de moins que sa femme.]
[Note 12: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son état de graveur alla mal.]
Marie n'était pas dévote, elle ne l'avait jamais été. Du vivant de sa mère, qui l'était beaucoup et sans raisonnement, comme les personnes faibles sans instruction, Marie, qui l'adorait, remplissait minutieusement une foule de devoirs que, sans cela, elle eût par son propre raisonnement laissés de côté. Après la mort de sa mère, elle continua à remplir la partie extérieure de ces mêmes devoirs, parce que, disait-elle, je me dois à l'édification de mon prochain et au bon ordre de la société; dans ce principe elle allait à l'église les dimanches et les jours de fêtes. Elle y portait, non pas la même onction qu'à douze ans, lorsqu'un jour elle se crut enlevée au ciel[13], mais un air de décence et de recueillement fait pour servir d'exemple. Elle ne _lisait pas l'ordinaire_ de la messe, mais toujours un bon livre de piété, comme saint Augustin, qu'elle préférait à tous les pères de l'Église. Ce fut dans ce temps qu'elle fit, comme elle le racontait elle-même fort plaisamment, son cours de _prédicateurs vivants et morts_. Elle aimait déjà l'éloquence de la chaire, comme plus tard elle aima l'éloquence tribunitienne. L'action de la parole pour diriger les masses lui paraissait la prérogative la plus noble et la plus admirable de l'homme... Elle se mit à relire Bossuet et Fléchier, Massillon et Bourdaloue; elle lisait ces ouvrages avec attention et lenteur, comme il faut lire pour bien juger. Ce qui la frappa fortement, dit-elle, fut de voir combien les prédicateurs entendaient mal les intérêts de la religion, en faisant sans cesse intervenir les mystères dans leurs sermons. Il suit de là un néologisme qui nuit, disait-elle, au bien de la religion. Comment bien aimer ce qu'on ne comprend pas? Elle disait cela à l'abbé Lenfant, qui prenait plaisir dans ses derniers jours à chercher à convertir une personne aussi supérieure.--Monsieur l'abbé, lui disait-elle, je vous admire beaucoup, mais je vous admirerais bien davantage si vous ne parliez pas toujours du diable et de l'incarnation.
[Note 13: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait, disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.]
Enfin, à force de lire des sermons, il lui prit fantaisie d'en faire un!... Elle prit la plume et écrivit un sermon en trois points sur l'amour du prochain...
Elle n'aimait pas la dialectique de Bourdaloue; elle trouvait Fléchier froid, et Bossuet trop pompeux et trop peu charitable; c'était Massillon qu'elle aimait... Mais lorsque je distribuais ainsi mon affection et le blâme, disait-elle plus tard, c'est que je ne connaissais pas les orateurs protestants, et Blair devait me présenter la réunion de l'élégance à cette simplicité chrétienne que je cherchais en vain dans nos prédicateurs français.
Quelque corrompue que fût la société à cette époque, on eut un temps la mode des prédicateurs, comme on en aurait eu une autre... L'abbé Lenfant, le père Élisée, l'abbé Beauregard, eurent leur vogue. Il n'y eut pas jusqu'au père Bridaine qui ne fût charlatan à sa manière... car je ne me passionne pas du tout pour ces insolences chrétiennes du père Bridaine... il fut charlatan en injuriant, tandis que les autres le furent en flattant; voilà toute la différence, et non parce qu'il aimait mieux le paysan que le châtelain... c'était une mode nouvelle, elle devait réussir et réussit en effet... Mais, un homme qui frappa beaucoup mademoiselle Phlipon, ce fut l'abbé Beauregard... C'était un petit homme, ayant une voix tonnante, qui surprenait en sortant de cette petite taille... Cette voix lui servait à faire entendre la parole de Dieu avec une violence qui n'était rien moins qu'évangélique... il prenait un ton inspiré pour dire des choses vulgaires... Mais comme, à la chaire comme en tout, il suffit, IL FAUT même frapper plus fort que juste, il suit de là que l'abbé Beauregard, tout en se démenant dans sa chaire comme une bête du Jardin des Plantes dans sa loge, tout en beuglant des pauvretés, persuadait aux gens, du moins à un grand nombre, que tout ce qu'il disait était fort beau...
Les temps ne sont pas changés!... aujourd'hui comme alors, étonner les hommes, c'est les séduire... ils vous croient si vous parlez haut... C'est là tout le secret de la discipline, et la Révolution elle-même est là pour me donner raison... Quel est celui de ses dogmes qui fut inculqué par la seule persuasion?...
Ce n'est pas ma morale, au reste, mais cela est... Madame Roland disait, elle, qu'il était malheureux qu'aussitôt que les hommes étaient réunis en grand nombre, ils eussent plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens.
Voici un fait concernant l'abbé Beauregard qui le résume assez drôlement.
L'abbé Beauregard se démenait un jour avec plus de violence que de coutume... La chaire retentissait sous ses pieds, dont il donnait des coups à briser le plancher; ses bras, sa tête, toute sa petite personne était dans un état violent: aussi était-il fort écouté d'un homme du peuple qui, debout en face du prédicateur, les yeux attachés sur lui, la bouche béante, laissait échapper parfois un cri admiratif; mais son attention était stupide... Tout-à-coup il se tourne vers un de ses camarades qui était près de lui, et lui montrant le prédicateur avec une sorte de respect, il lui dit: COMME IL SUE!
Cet homme en admiration devant le prédicateur suant à grosses gouttes de l'exercice qu'il se donne pour parler avec ses bras, me fait croire à cette parole de Phocion qui, ayant été applaudi dans une assemblée du peuple, demandait à ses amis s'il n'avait pas dit quelque sottise.
J'ai oublié de parler en son temps d'une aventure qui arriva à Marie avant la mort de sa mère... Plus tard, j'en rapporterai une concernant un homme de la même profession, et aussi tragique que celle-ci est comique. C'est un singulier rapport.
Madame Phlipon avait voulu que sa fille fût aussi bonne ménagère que femme bien élevée. C'était ensuite une chose de règle dans la bourgeoisie, avant la Révolution, d'être tout à la fois à la cuisine et dans le salon, quand on en avait un. Mademoiselle Phlipon, naturellement studieuse, ne se souciait guère d'aller au marché avec la cuisinière de la maison; mais sa mère avait parlé, et jamais elle n'avait résisté à sa volonté... Elle accompagnait donc la cuisinière chez les fournisseurs de la maison quelques fois dans la semaine.
Leur boucher était encore jeune et fort riche; il avait une femme qu'il avait épousée en secondes noces et qui tenait fort bien sa place dans sa boutique. Cette femme était jeune, elle mourut et le laissa veuf une seconde fois; Marie n'y fit attention que parce que le comptoir lui parut occupé par une figure étrangère... Quelques semaines après, madame Phlipon étant aux Tuileries avec sa fille, elles virent passer devant elles un homme habillé de noir avec des dentelles fort propres qui leur fit une profonde révérence, s'adressant plus particulièrement à la mère qu'à la fille, et il passa son chemin... Le tour d'allée fini, il revint sur ses pas... encore même révérence... Ce manége dura toute la promenade.
--Quel est cet homme? dit madame Phlipon à sa fille.--Je l'ignore, répondit Marie, cependant il me semble le connaître!...
Au second tour, elle le regarda plus attentivement, et crut retrouver en lui les traits de leur boucher, mais la pensée ne lui en vint pas; cependant, à la troisième révérence, elle n'en put douter et le dit à sa mère... Elles rirent entre elles de la tournure demi-élégante du tueur de boeufs, et elles n'y pensèrent plus...
Le dimanche suivant, même apparition, mêmes révérences. Cette fois, il n'y avait pas moyen de douter, le boucher semblait n'être venu que pour elles deux. Marie cessa d'accompagner la cuisinière... elle fut malade; le boucher envoya régulièrement savoir de ses nouvelles. Ce manége dura trois mois environ; pendant ce temps, et surtout celui de la maladie de Marie, il fut aussi attentif. Un soir M. Phlipon conduisit chez sa fille une vieille demoiselle dévote et importante qui, ne pouvant plus se marier, mariait les autres ou les en empêchait quand le bonheur devait s'ensuivre... On l'appelait mademoiselle Michon... Mademoiselle Michon venait faire la demande de la main de mademoiselle Phlipon pour le boucher, qui n'avait pu voir Marie sans en devenir passionnément amoureux... Il était veuf, mais âgé seulement de trente-quatre ans, et riche de cent cinquante mille francs (somme énorme pour ce temps-là)... Comme M. Phlipon laissait sa fille maîtresse de refuser ou d'accepter le parti proposé, Marie refusa aussi cérémonieusement que mademoiselle Michon était venue offrir; mais elle et son père avaient grande envie de rire: ils refusèrent toutefois très-positivement, et mademoiselle Michon s'en fut très-convaincue que mademoiselle Phlipon ne se marierait pas, puisqu'elle n'épousait pas son boucher.
Roland revint de son voyage, Marie le revit avec une sorte d'intérêt; elle avait appris à le connaître pendant qu'il était absent, par la lecture d'un journal qu'il lui avait laissé, et qui parlait longuement de lui et de ses habitudes: aussi, lorsque Roland la demanda en mariage, accorda-t-elle son consentement à l'instant même, mais ce fut avec une restriction qui ne peut étonner dans une pareille femme.
Son père était ruiné... cinq cents livres de rentes, voilà tout ce qu'elle avait sauvé de cette fortune qu'elle devait avoir, et dans laquelle elle avait été élevée: elle le déclara à Roland avec la même franchise qu'elle aurait mise à lui parler d'une autre femme. Et puis son père pouvait faire un mauvais mariage qui rendrait son alliance honteuse... Elle dit enfin à Roland tout ce qui pouvait l'avertir et le détourner, et lui imposa même de faire ses réflexions pendant un certain temps; mais tout fut inutile, et elle fut enfin amenée à donner son consentement pour un mariage qui lui procurait à elle-même un bonheur qu'elle ne pouvait refuser... Mais il survint un incident dans lequel elle développa un caractère qui montrait dès lors ce qu'elle serait un jour...
Roland voulut parler à son père; mais elle lui demanda de ne le faire que par écrit, et lorsqu'il serait de retour à Amiens... La lettre vint; M. Phlipon en fut mécontent... Depuis longtemps il trouvait Roland hors de ses goûts, même comme société; qu'on juge de ce qu'il en pensait comme gendre! Il refusa... Mademoiselle Phlipon avait vingt-deux ans; elle se retira dans un couvent, et de là elle écrivit à Roland qu'elle le priait d'abandonner ses projets; que, pour elle, elle allait fixer sa destinée... Elle abandonna la maison de son père, que lui-même n'habitait presque plus, si ce n'est lorsqu'il rentrait du jeu, et alors il était ou ivre ou furieux. Elle n'aurait jamais quitté son père autrement; elle était trop supérieure pour ne pas remplir les devoirs d'une fille envers son père. En quittant la maison, elle lui laissa pour satisfaire quelques dettes pressantes l'argenterie qui lui appartenait... n'emportant avec elle qu'une rente de cinq cents francs et sa garde-robe.
La manière dont elle vécut pendant six mois est presque fabuleuse; elle avait de l'ordre et ne voulait pas faire de dettes!... Qu'on songe à ce qu'elle pouvait faire avec cinq cents francs de rente! Elle ne vivait que de légumes cuits à l'eau avec un peu de beurre; mais elle supportait toutes ces privations... le froid et même la faim!... et cependant elle n'abandonna jamais son père... Elle allait raccommoder son linge, tandis qu'il passait sa vie dans les tripots, et achevait d'y ruiner sa santé et son bonheur...
Au bout de six mois, Roland revint à Paris... Il fut au parloir et revit Marie... Il lui renouvela l'offre de sa main et la fit presser par un frère bénédictin qu'il avait, et qui enfin détruisit les scrupules de délicatesse qu'elle avait en n'apportant rien à un homme riche; mais il avait aussi vingt ans de plus qu'elle, et cette différence était beaucoup dans une union telle que celle-ci... Elle se maria donc, et ce mariage fut pour Roland la source d'un bonheur qui, jusque là, lui avait été inconnu! Avant de la montrer comme femme mariée et maîtresse de maison autrement que dans la sphère bourgeoise, je dois dire qu'elle ne fut jamais heureuse: elle fit tout pour la félicité de Roland, mais la sienne ne fut jamais complète. Le caractère froid, compassé, presque puritain de Roland, le faisait peu aimer de ceux qui l'approchaient; sa femme tenta de fondre cette glace qui enveloppait ainsi ses relations avec le monde... elle y parvint, mais à ses dépens... Elle voyait dans son mari l'homme le plus estimable: cette préférence exclusive lui fit supporter la vie; mais, sans qu'elle le dise, on voit combien elle lui était pénible quelquefois...
Elle suivit pendant cette première année de son mariage, où ils étaient en voyageurs à Paris[14], un cours de botanique et un cours d'histoire naturelle... Ils vivaient en hôtel garni. La santé de Roland était délicate. Il n'y avait pas alors une foule de restaurateurs excellents qu'on pût prendre à son service comme un cuisinier à deux mille francs d'appointements. Madame Roland, pour parer à l'inconvénient par lequel la santé de son mari pouvait souffrir de cette mauvaise nourriture, _faisait elle-même_ le dîner de son mari, occupation dont elle s'acquittait gracieusement en revenant de l'un de ses cours, et tout en relisant pour la centième fois une des belles vies de Plutarque...
[Note 14: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme manufacturier, et surtout _chef_ d'une manufacture.]