Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 19

Chapter 193,934 wordsPublic domain

--On le conduisit chez moi, dit-elle, car on en parlait tant qu'il fallait l'avoir vu pour être à la mode. M. le duc d'Orléans, qui aimait beaucoup ce genre de plaisanteries, mais avec mesure cependant, riait comme un enfant lorsque le marquis de Bièvre vint lire chez moi l'histoire de la _comtesse Tation_, et puis celle de la _fée Lure_ et de l'_ange Lure_, son almanach des calembours, enfin une foule de pauvretés misérablement prônées. J'ai ri comme les autres en l'entendant pour la première fois; mais j'avoue que cette continuelle tension d'esprit me fatiguait au point de me faire quitter le salon au milieu d'une de ses plus belles histoires du père _Hoquet_, de l'_abbé Casse_, du _père Drix_ et de l'_abbé Vue_, qui n'y voyait pas clair. L'histoire de ce dernier cependant était fort drôle...

M. MILLIN.

J'ai été témoin d'un fait qui ne fut pas agréable pour lui, et je crois que de quelques jours il ne fut pas empressé de faire des calembours. Mon frère Grandmaison était toujours en hostilité avec lui, mais il ne le craignait pas. Un jour M. de Bièvre parlait avec assez de mauvais goût des gens qui avaient deux noms.

--Vous avez bien raison, lui dit mon frère. C'est comme vous, par exemple... pourquoi avoir changé votre nom?... À votre place, je me serais appelé le _maréchal de Bièvre_.--En entendant Millin, tout le monde se mit à rire. Je ne savais pas pourquoi, et tout en riant comme les autres, je demandai de quoi il s'agissait. Je sus que le père de M. de Bièvre s'appelait _Maréchal_, et qu'il avait pris le nom de Bièvre après avoir acheté le château et en être devenu seigneur...

MADAME DE LATOUR.

J'ai été témoin de la scène dont on a parlé, mais qui était bien plus burlesque dans sa vérité... Il dînait ainsi que nous chez madame la comtesse Potocka, charmante Polonaise que nous avons tous connue à Paris. Il y avait au nombre des invités une femme très-spirituelle, madame de Vergennes, qui manifesta d'abord une grande admiration pour M. de Bièvre; elle écoutait avec une attention perfide tout ce qu'il disait, et puis riait à se pâmer. Mais enfin arriva le dîner: il fallut bien se résigner alors à parler le langage des humains, et M. de Bièvre, qui précisément ce jour-là avait bon appétit, était vulgaire au-delà de tout ce qu'on peut dire. Ce fut le moment du triomphe de madame de Vergennes... Elle parut chercher le sens du premier mot de M. de Bièvre... Elle demeura silencieuse, et paraissant chercher le sens de ce qu'il disait, et puis elle avouait qu'elle ne comprenait pas. Ce n'était pas seulement pour des _épinards_, c'était _tout_.--Je n'entends pas ce que vous voulez dire, disait madame de Vergennes... _J'ai été me promener!_... J'ai été... me... pro... mener... et à chaque syllabe elle semblait chercher...

--Mais, madame, s'écriait M. de Bièvre, j'ai été me promener, et voilà tout...

--Voilà tout! répétait madame de Vergennes... Eh bien! par exemple, voilà la première fois que je vous vois de cette force-là!... Vous êtes ce soir un sphinx véritable...

Le jeu dura de cette manière tout le temps du dîner. Jamais on ne vit un homme plus attrapé que M. de Bièvre; il était au moment d'en pleurer... Mais il prit madame de Vergennes dans la plus belle aversion depuis ce jour-là.

M. MILLIN.

C'était un homme qui valait bien mieux que sa réputation... Il était sérieux, même de sa nature; c'est la faute de son temps s'il a eu un si mauvais esprit. Pourquoi rire de ses sottises? on l'encourageait. Je dirai comme Alceste: C'est vous qui le poussez à mal dire.

MADAME DE MONTESSON, souriant.

Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon ami: pourquoi nous accuser des fautes de M. de Bièvre? Sans doute, nous avons ri de ce qu'il disait, mais c'était à son bon goût à discerner la vraie louange de la raillerie _complimenteuse_... Est-ce nous qui lui avons fait arranger son parc en calembours?

MILLIN.

Comment cela?

MADAME DE LATOUR.

Ah! c'est que Millin n'a pas vu le parc!...

LA MARQUISE DE COIGNY.

Ni moi non plus, ni Fanny!... Qu'est-ce donc qu'il a, ce parc?

MADAME DE MONTESSON, se levant en tenant toujours sa palette et son bâton de chevalet, et parlant en regardant en perspective ses belles fleurs terminées.

Eh bien! je suis précisément un peu fatiguée, je veux prendre l'air; nous allons parcourir le parc et _les communs_ du château, car, _eux_ aussi, ils ont leur part dans la distribution d'esprit.

Tout en parlant, madame de Montesson avait détaché un grand tablier de taffetas vert et des bouts de manches en même pour préserver sa robe blanche, dont l'éblouissante neige était toujours l'objet de mon admiration... Elle demanda un chapeau de paille, un parasol, qui ne s'appelait pas encore une _ombrelle_, et nous nous mîmes en marche sous les ravissants ombrages du parc de Bièvre, conduites par madame de Montesson.

Le parc du château de Bièvre et toutes ses dépendances appartenaient alors à madame Paulze, veuve d'un receveur-général des finances dont le nom était fort connu. Elle louait cette propriété, quoique riche encore. Sa mère avait une autre terre fort belle, appelée la Cour-Roland, et située sur le sommet de la montagne, en allant à Versailles et à Jouy.

Le parc de Bièvre était ravissant dans le moment de l'année où nous étions alors... Il était humide, et la _Bièvre_, qui le traversait et lui donnait ses eaux, entretenait une fraîcheur peut-être mauvaise pour les habitants du château, mais très-salutaire aux arbres et aux prairies. Tout y était d'un vert frais qu'on ne voyait que dans cette vallée enchanteresse. Les lilas et leurs grappes pourprées, les ébéniers aux rameaux d'or, les boules-de-neige, les rosiers, les épines roses et blanches, une foule d'arbres et d'arbustes odoriférants, rendaient cette retraite un lieu de délices. Mon parc était moins grand, mais plus soigné que celui de Bièvre[125].

[Note 125: Le parc de Bièvre a été probablement changé depuis cette époque, mais il était ainsi lorsque je le vis, en 1800.]

Madame de Montesson nous conduisit par une longue allée de lilas encore fleuris jusqu'au bord d'un petit lac sur les eaux duquel était une petite flotte composée de quelques bateaux. Sur le vaisseau-amiral était une devise dont j'ai oublié jusqu'au sens. C'est mal à moi; mais j'ai toutes les mémoires, excepté celle du calembour, genre d'esprit que j'ai en aversion. Les eaux du lac étaient verdâtres, qualité peu agréable pour l'ornement d'un parc aussi beau, du reste, par ses ombrages. En nous éloignant du lac, nous entrâmes dans une _forêt_ de sapins dont l'ombre mystérieuse avait engagé M. de Bièvre à en faire un lieu propre à tout ce que pouvait promettre une retraite aussi solitaire, et dans un rond assez bien entouré de talus recouverts de gazon dans lequel on avait semé une quantité de violettes et de pensées sauvages, on voyait six ifs plantés symétriquement.

--Nous voici, dit madame de Montesson, dans l'endroit _décisif_ (des six ifs)... Comment trouvez-vous le jeu de mots?... Junot se prit à rire... je me fâchai: lui si spirituel! dont l'esprit surtout avait une élégance _innée_, et non pas inculquée par cette éducation qui souvent fait mentir les plus nobles natures!... Madame de Montesson riait de ma colère...--Ménagez-vous, me dit-elle, car vous en verrez bien d'autres!...

Nous arrivions alors dans une vaste prairie au bout de laquelle j'aperçus un point blanc...

MADAME DE MONTESSON.

Je préviens ces dames que nous allons à la _laiterie_... Comme la promenade est fatigante à cette heure du jour, nous pourrons peut-être y boire du lait.

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Lorsque j'allai en Suisse, mon plus grand plaisir était de boire du lait lorsque j'avais bien chaud. Nous en trouvions toujours d'excellent dans les ruisseaux qui sont auprès des cabanes...

MADAME DE LATOUR.

Dans les ruisseaux!

MADEMOISELLE DE COIGNY.

Oui, le lait est déposé dans des baquets de sapin bien cerclés; on met le baquet dans le ruisseau, où il baigne jusqu'à la moitié; on le fixe avec plusieurs pierres, on le couvre avec une large ardoise, et le voyageur trouve à tout moment un lait savoureux et parfumé, même en l'absence des maîtres du chalet... Il boit quelquefois tout leur lait; mais au retour ils trouvent une pièce d'argent sur la table de leur chaumière, et alors ils bénissent l'étranger pour s'être arrêté sous leur toit et s'être restauré avec leur lait, comme nous allons le faire avec le lait de madame de Montesson.

Le fait est qu'il faisait chaud, et nous étions toutes fort altérées. Arrivées au bout de la prairie, nous ne vîmes aucune maison, ni rien qui annonçât une habitation... rien que ce poteau, qui de notre côté ne présentait qu'un poteau au haut duquel était un grand carré blanc. Tout-à-coup nous entendons une exclamation très-énergique de la marquise de Coigny, s'adressant à Eugène de Beauharnais, qui arrivait à l'instant, et qui se mit à rire comme un enfant qu'il était encore, en voyant le côté du poteau; nous y courûmes, et il nous fut loisible de faire comme lui. Sur le blanc mat du poteau se détachait en noir de charbon une immense lettre majuscule, un

I

C'était la _lettre I_ de Bièvre!

J'avais chaud, j'avais soif, et je hais les calembours. Qu'on juge de ma colère!

Fanny de Coigny et moi, nous avions l'une pour l'autre un de ces attraits qu'on ne peut définir. Je l'aimais pour sa bonne grâce, pour son charmant et doux esprit, pour sa tournure distinguée, quoique l'on reprochât à sa taille de n'être pas parfaitement droite; je n'en sais rien. Je connais bien des femmes à taille d'asperge qui ne me plaisent pas autant qu'elle, et la quantité d'hommages déposés à ses pieds prouvaient qu'on était de mon avis. Lorsqu'on la connaissait plus intimement, on n'avait plus seulement de l'attrait, mais une franche et constante amitié. Nous nous éloignâmes, en nous tenant par le bras, de cette malencontreuse _lettre I_, et je crois aussi pour éviter une personne qui venait d'arriver et dont les intentions n'étaient pas un mystère; mais Fanny ne pouvait ni les partager ni les sanctionner, ne connaissant pas la volonté du premier Consul. Sa conduite fut admirable dans toutes ces circonstances. Quant à Eugène, il en était amoureux comme un fou... Il se mit bien respectueusement à quelque distance de nous; car il aimait et n'avait que vingt ans!... On ne fait jamais la volonté de son coeur alors... Nous parcourions ainsi, sous des voûtes de fleurs et de feuillage, respirant un air embaumé, tout le parc de Bièvre, trouvant à chaque pas de nouveaux calembours. Comme j'ai prévenu que je n'ai pas cette sorte de mémoire, il ne faut pas s'étonner si je ne les rapporte pas tous.

L'un d'eux cependant a trouvé grâce devant moi; c'est celui qui était sur la porte de l'écurie:

Honni soit qui mal y pense. Honni soit qui _mal y panse_.

avec les armes d'Angleterre et la jarretière. C'est de tous ces misérables jeux de mots le moins mauvais.

En rentrant au château, nous trouvâmes des glaces et des rafraîchissements de toutes les sortes. Madame de Montesson nous dit qu'elle n'avait pas voulu nous donner une seconde représentation de la scène du _Barmécide et du frère du barbier_[126]... Elle n'avait pas besoin de nous le faire remarquer; jamais hospitalité de grande dame ne fut plus noblement exercée.

[Note 126: Conte charmant des _Mille et une Nuits_.]

Je fis la proposition de retourner à l'atelier pour juger de l'effet de l'esquisse... Madame de Montesson me remercia d'un coup d'oeil: elle n'osait pas le proposer elle-même. Lorsque nous y entrâmes, une vapeur embaumée vint nous envelopper, et un cri d'admiration échappa à tous ceux qui m'avaient précédée; car, auteur de la surprise, je voulais jouir de l'effet sans être sur le lieu de la scène...

Pendant l'absence que nous venions de faire, on avait été jusque chez moi. J'avais écrit au crayon sur une carte à ma mère de faire couper une gerbe de fleurs pour remplacer celles qui étaient fanées. Je nommais les arbustes qui étaient encore dans la serre et ceux plus avancés qui en étaient dehors... Ma mère, toujours élégante et charmante, avait groupé toutes ces fleurs dans un magnifique vase de porcelaine qui venait de chez Dagoty et m'avait été donné au jour de l'an rempli de fleurs artificielles de madame Roux. Ce vase ainsi garni était la plus délicieuse chose à contempler... Les fleurs n'étaient plus les mêmes, mais _leurs teintes_ restaient: c'était l'essentiel...

Nous nous mîmes en cercle de nouveau autour de madame de Montesson, et l'entretien fut général. Jamais je n'ai passé de plus gracieuses heures que celles qui s'écoulèrent dans cette journée pour moi... Il y avait d'abord madame de Coigny, avec son spirituel et mordant esprit; sa fille, avec son charme et sa grâce innés, son visage doux entouré de boucles blondes, qui était pour moi une amie que j'aurais encore aujourd'hui, j'en suis certaine, si elle existait toujours... Millin, qui alors n'avait pas cette morgue d'une science qu'on lui a disputée depuis, et qui était tout simplement un homme; M. Suard, avec ses histoires du temps passé;... M. de Choiseul; madame de Guémené, qui avec sa gourmandise était bien amusante: elle me donna ce jour-là d'une poudre de cachou préparée pour mettre dans le café, qui en faisait une chose exquise!... M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, qui n'avaient peut-être aucune spécialité d'esprit, mais qui étaient amusants alors, parce qu'ils avaient beaucoup vu de bonnes choses et les racontaient bien;... un homme d'un esprit ravissant, M. de Sainte-Foix;... et puis le bon Lavaupalière;... une Anglaise, qui avait, je crois, déjà le château pour l'année suivante, milady Clavering, amie dès ce temps-là de M. de Las Cases, qui était aussi tournoyant dans quelque petit cercle inconnu comme un Ariel à venir... que serait-il devenu si l'on avait prévu sa gloire future?... tout ce monde circulait autour de madame de Montesson, et puis c'était la personne la plus charmante de toutes... c'était sa nièce, madame de Valence! son charmant visage, la distinction de sa tournure et de ses manières, son esprit si naturel, auquel on semblait d'autant plus rendre hommage en raison de celui apprêté de sa mère... Madame de Valence était une bien aimable et bien charmante femme... Je ne pouvais le lui témoigner comme je le sentais dans mon esprit, mais elle a toujours dû le voir. M. de Valence n'était pas encore ennuyeux comme il l'est devenu depuis; il était même spirituel alors, et le prince de Nassau, qui m'honorait d'une grande attention, me disait que M. de Valence avait été un homme dont le mérite n'avait _jamais_ été contesté.

--_Jamais?_ lui dis-je.--_Jamais._--C'est bien fort. Je ne suis qu'une enfant, mais je commencerai bien certainement la défaite de cette gloire imaginaire.

M. de Nassau hocha la tête.--C'était encore un bon faiseur de contes que celui-là...

M. de Talleyrand n'était pas encore l'heureux époux de madame Grant à cette époque.--Madame Grant était une belle personne, ayant encore de beaux cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et tout ce qui fait plaire à un esprit qui se repose... M. de Talleyrand n'était pas ce jour-là à Bièvre...

Le soir, on lut une comédie de madame de Montesson, intitulée _la Rentrée de l'Exilé_... Ce fut M. de Valence qui lut, et qui lut admirablement; son organe était sonore, plein et très-assuré... La pièce était parfaitement mauvaise. Il fallut pourtant en dire son avis. Je tâchai de m'échapper. Je trouve criminel de donner un avis et de parler ainsi contre sa conscience: c'est faire errer et faire tomber dans un précipice l'auteur, qui peut-être serait le lendemain dans le droit chemin. Je m'esquivai dans le parc.--Au bout d'un moment je fus rejointe par quelqu'un que je reconnus à la voix: c'était le comte Louis de Narbonne.

--Et moi aussi, je me sauve, me dit-il.

--Laissez-moi, lui répondis-je, vous êtes un perfide ami! a-t-on jamais vu donner de l'encensoir par le nez à un auteur comme vous l'avez fait tout à l'heure?...

Il se mit à rire:

--Ma pauvre amie, vous ne connaissez pas encore le monde. Il faut le ménager, et pour cela, il faut lui mentir en face; que voulez-vous? il est ainsi fait, et nous aussi.

--Mais elle est mauvaise, cette pièce!...

--Je le crois bien, parbleu! dit une voix derrière nous... C'était M. de Sainte-Foix... il m'avait effrayée.

Mauvaise, dites-vous; elle est détestable...

MOI.

Et vous l'avez louée plus que personne!

M. DE SAINTE-FOIX.

Sans doute. Et j'ai fait mon devoir...

Des pas se firent entendre... c'étaient MM. de Saint-Phar et de Saint-Albin...--Eh bien! s'écria Saint-Phar à haute voix, que dites-vous du chef-d'oeuvre dramatique?... Et ce Valence, qui va nous mettre du sentiment dans sa diction!... du sentiment! lui... mais on dit que le premier amour n'a pour rival que le dernier... Qu'en dis-tu, Narbonne?

LE COMTE LOUIS.

Je n'en sais ma foi rien, je n'en suis pas encore là...

Ils se mirent à rire aux éclats et se parlèrent bas entre eux. J'ai su depuis ce que voulait dire le mot sur M. de Valence, moi, ainsi que tout le monde...

M. DE SAINT-ALBIN.

J'ai entendu de mauvaises pièces d'_elle_, mais jamais de cette force-là...

M. DE SAINTE-FOIX.

Avez-vous jamais raconté à madame Junot l'histoire de la pièce et du duc d'Orléans?...

M. DE NARBONNE.

Je ne l'ai pas dite.

M. DE SAINT-PHAR.

Ni moi.

MOI.

Qu'est-ce donc?

M. DE SAINTE-FOIX.

Ah! c'est une chose admirable de comique... pas la pièce, au moins, ne vous trompez pas... mais l'aventure. Voici le fait:--Imaginez-vous que madame de Montesson... (Il s'arrêta: il venait d'entendre marcher, et c'était une femme.)

MADAME DE COIGNY.

Ne vous dérangez pas... c'est moi... Je connais l'histoire, et si par aventure vous ne vous la rappelez pas bien, je vous aiderai; c'est une bonne histoire... La connais-tu, Fanny?

Mademoiselle de Coigny répondit que oui... Et cela se croit: avec sa mère la chose était probable... Nous arrivions alors au bord du petit lac, la nuit était ravissante, l'air doux, et tout juste ce qu'il fallait de clarté pour distinguer le charmant paysage qu'on apercevait au travers d'une percée faite dans le bois qui entourait le lac: on voyait la vallée tout entière.--Nous nous assîmes au bord du lac, et M. de Sainte-Foix commença.

--Vous saurez, nous dit-il, qu'un jour M. le duc d'Orléans nous convoqua pour le soir, afin d'entendre une comédie de lui... Une comédie de M. le duc d'Orléans! cela parut merveilleux aux uns!... impossible aux autres.... et singulier à tout le monde. Quoi qu'il en soit, Valençay, qui était le compère de tout ce que faisait le prince, nous dit avec un grand sérieux que l'oeuvre était sublime. Le mot était fort, mais enfin... On invite des femmes, on invite des hommes, on invite deux cents personnes... On arrange la table, l'eau sucrée, le flambeau avec l'abat-jour, tout l'attirail. Il n'y manquait que l'auteur... Il y vint ma foi! Jusque-là j'avais pris la chose pour une plaisanterie... Mais pas du tout... Je vis l'énorme personne de M. le duc d'Orléans qui s'avançait, en faisant l'effet d'un navire qu'on va mettre à flot, vers sa petite table, avec un rouleau gros comme son bras... Cela me fit trembler! une pièce en cinq actes!--Il commence... Il lit... ma foi, ce n'était pas mal!--Cependant il y avait des fautes; mais la chose pouvait aller.--Grande admiration alors! Au troisième acte... délire... Au cinquième... ah! ma foi, c'était plus que du délire... On n'y tenait plus... on se précipite vers M. le duc d'Orléans... Les femmes l'embrassent, les hommes se prosternent... Je crois que je me suis prosterné aussi!... On pleurait... C'était un chamaillis de désespéré... M. le duc d'Orléans, hors de lui, se lève... s'agite... s'écrie: Mes amis! mes bons amis!... C'est trop! arrêtez!... arrêtez!.... La pièce n'est pas de moi! elle est de cet ange, aussi modeste que belle et remplie de perfection!

Et il montrait madame de Montesson.

Je ne suis pas assez habile, poursuivit Sainte-Foix, pour vous peindre la confusion des louangeurs!... mais la chose était faite... le moyen de dire maintenant: C'est une méchante pièce!... C'était impossible. Quant à elle, je vous jure qu'elle eut un complet triomphe, même sur moi. Je ne me rappelle jamais cette soirée sans honte. Comment ne l'ai-je pas devinée!

--Mais pourquoi ce mystère? demandai-je.

M. DE SAINTE-FOIX.

--Ah! voilà la question! je ne le puis dire ni vous non plus.

Nous retournâmes au château lentement, moi et ceux que madame de Montesson appelait ses amis!... J'étais triste... Quelle leçon venait de recevoir mon âme de seize ans[127]!...

[Note 127: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la société d'autrefois n'eût aucun inconvénients; mais ils sont demeurés sans aucune des compensations.]

SALON DE MADAME DE STAËL[128],

AMBASSADRICE DE SUÈDE.

[Note 128: Je parlerai plus tard de madame de Staël, et même avec grands détails, à l'époque du Directoire, du Consulat et de l'Empire, ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une introduction à elle-même.]

C'est une des chances les plus heureuses pour une femme littéraire que d'avoir à parler de madame de Staël..., cette femme dont le génie a jeté de si brillants rayons, non-seulement sur nous, pauvres déshéritées de toutes les gloires, mais sur le siècle qui la vit naître et celui qui, plus heureux encore, fut témoin de ses succès. Madame de Staël est un de ces êtres que la nature a richement dotés: car elle le fut non-seulement par le génie, mais Dieu, en lui donnant son intelligence, lui mit au coeur cette bonté native, cette noblesse de sentiments, cette grandeur dans les pensées qui la firent adorer de tout ce qui l'entourait. On sait bien qu'elle fut la femme la plus remarquable de son temps; mais tout le monde ne sait peut-être pas que madame de Staël avait un coeur d'or et qu'elle était bonne, mais bonne à être aimée tous les jours davantage dès qu'on l'avait connue.

Son éducation fut singulière, et peut-être doit-on être surpris que cette femme étonnante soit devenue ce qu'elle a été, après avoir été conduite par une main aussi peu faite pour guider sa jeune et brillante intelligence que sa mère. Madame Necker[129] avait une instruction remarquable, et lorsqu'elle se maria peut-être était-elle plus habile que sa fille à cette même époque de sa vie. Son père, M. Naaz, ministre protestant dans le pays de Vaud, avait une instruction savante; il l'inculqua à sa fille, et madame Necker était une des femmes les plus profondément instruites de son temps. Mais, en même temps qu'elle recevait de la science, son esprit recevait des opinions, et l'une des plus positives était que tout peut s'acquérir par l'étude. Ainsi donc, elle étudiait la société comme elle aurait étudié une question littéraire; elle observait tout, réduisait tout en système, et tirait alors de tout aussi des inductions et des observations qui, pour être toujours finement exprimées, n'étaient pas toujours justes. Un grand inconvénient de cette manière d'agir, c'est de faire attacher trop de détails aux grandes choses. L'esprit veut trouver à tout un point de contact, et il devient métaphysique.

[Note 129: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.]

Il faut ajouter à ce que je viens de dire de madame Necker qu'elle avait une moralité parfaite et que rien chez elle ne donnait l'idée d'une imperfection; elle était dans cette rectitude qui efface peut-être ce qui est imparfait, et M. Necker le sentait lorsque lui-même disait spirituellement:

Pour que madame Necker fût trouvée parfaitement aimable par le monde, il faudrait qu'elle eût quelque chose à se faire pardonner.

Ce n'est pas qu'elle fût sévère; elle était même caressante et prévenante dans son accueil, ses yeux bleus étaient doux et gracieux dans leur regard, et l'expression pure et angélique, la naïveté même de sa physionomie contrastait d'une manière adorable avec le maintien raide et compassé que la contraignait à avoir la triste maladie dont elle est morte.