Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 18

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«....Mariée à dix-sept ans, elle passa sept années dans le monde, pour y offrir le modèle de la plus rare perfection... Sa vie fut courte, mais pure, irréprochable et parfaitement heureuse. Je n'ai jamais vu dans la jeunesse, avec une beauté remarquable, une raison si ferme, des principes et une piété si austères, réunis à tant de grâce, de gaîté, de douceur et d'indulgence... Elle n'allait jamais au spectacle ni au bal, mais elle trouvait tout simple qu'on y assistât, et ses amies s'habillaient souvent chez elle pour qu'elle présidât à leur parure... Il était dans sa destinée de ne devoir ses vertus et sa considération qu'à elle seule. Elle entra dans le monde sans guide ni mentor... et cependant sans conseils, sans surveillance, jamais elle ne fit une fausse démarche ni une faute!... Elle avait infiniment d'esprit et ne l'employait qu'à perfectionner sa raison et son caractère. Riche, jeune, et belle comme un ange, elle mena toujours une vie sédentaire, avec tant de simplicité, que son goût pour la retraite ressemblait à de la paresse: elle était charmée qu'on le crût ainsi.--J'aime mieux, disait-elle à ses amies, que l'un m'accuse d'indolence que de singularité.

«Madame la comtesse de Custine vécut sept ans dans le monde avec la considération personnelle d'une femme de quarante ans, dont la conduite aurait toujours été parfaite[114].

[Note 114: Madame la comtesse de Custine a laissé, comme je l'ai déjà dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le même échafaud que son père. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brézé, dont les vertus rappellent sa mère, et dont le fils, M. Scipion de Brézé, est l'un de nos plus habiles orateurs à la Chambre des Pairs: sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frère, Pierre de Brézé, qui se fit prêtre à vingt ans, est l'un des plus honorables que compte le clergé français: il a, comme son frère Scipion, le talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de Dieu.]

L'ATELIER DE MADAME DE MONTESSON

À BIÈVRE.

Tout ce qui porte un nom marquant, tout ce qui est _notabilité_ frappe vivement l'imagination de la jeunesse, et nous porte vers l'objet qui, par un motif quel qu'il soit, a mérité de sortir de la voie commune et d'attirer l'attention de ses contemporains; ce fut ce qui m'arriva avec madame de Montesson. J'en avais beaucoup entendu parler... Son nom était surtout prononcé dans une terre où j'avais été dans mon enfance. La belle terre de Seine-Assise avait été achetée par une de nos amies... J'avais entendu parler de madame _la marquise de Montesson_, dans ces champs qui avaient été les siens, avec une reconnaissance qui n'avait pas d'équivoque, car elle était presque proscrite et ne pouvait plus faire le bien que d'intention.

Je venais de me marier, j'avais quinze ans, mais j'étais enfant seulement par l'apparence. Mes goûts étaient sérieux et me portaient à causer et à connaître tous les personnages du grand drame qui venait de se jouer, tandis que les fils de mon intelligence se débrouillaient. Les émigrés rentraient en foule... On entendait annoncer des noms qui paraissaient exhumés de la tombe!... Hélas! beaucoup d'eux en effet y étaient ensevelis, mais pour n'en plus sortir!... Ce fut à cette époque que mes oncles, messieurs de Comnène, rentrèrent de leur émigration[115]... Le prince Démétrius, frère aîné de ma mère, n'avait pas quitté soit Louis XVIII, soit l'armée de Condé. Mon autre oncle, l'abbé de Comnène, qui demeura avec moi jusqu'à sa mort[116], avait agi de même. Ils me trouvèrent mariée depuis peu de jours, et dirigèrent, de concert avec ma mère, une grande partie de mes relations sociales. Ce fut cette influence qui faisait dire à l'Empereur «_que je voyais ses ennemis_.»

[Note 115: Le prince Démétrius, l'aîné de mes oncles, avait été accueilli par le duc de Parme comme un _allié, un prince fugitif_...; mon oncle y fut traité comme il avait été, au reste, en Piémont, qu'il ne quitta qu'à l'invasion des Français!...]

[Note 116: C'était un saint homme que mon oncle l'abbé de Comnène!... il édifiait ma maison par sa vénérable conduite. Ferme et constant dans ses opinions, dévoué aux Bourbons dont l'état lui imposait la loi de fidélité, jamais il n'y manqua pendant quinze années qu'il fut auprès de moi. Certes, s'il l'eût voulu, il eût été non-seulement évêque, mais archevêque, et, à l'époque du concordat de 1803, peut-être aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicité pour notre oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait intraitable tout aussitôt qu'il était question de religion. J'ai su depuis que mon oncle appartenait à ce qu'on nommait alors _la petite église_ (on appelait ainsi les ecclésiastiques qui n'avaient pas reconnu le concordat de 1802). Mon oncle était d'une austère piété, mais seulement sévère pour lui seul.]

Mon oncle avait beaucoup connu monsieur le duc d'Orléans le père; je lui en ai entendu parler avec un accent profondément touché. Il en avait conservé un souvenir complétement dégagé de madame de Villemomble (mademoiselle Marquise) et de ses compagnes; et madame de Montesson, avec ses grâces, sa douceur, ses excellentes manières, était un exemple, suivant mes oncles, que je devais suivre. Mon oncle Démétrius parlait continuellement des voyages de Villers-Cotterets... de Seine-Assise... et une fois sur ce chapitre, il ne tarissait plus. Ce fut dans ce même moment où il était sous le charme des souvenirs, que Junot me donna une petite campagne pour y passer les premiers mois d'une première grossesse pénible. Cette maison était dans la vallée de Bièvre; elle avait appartenu à _M. de Chamilly_, valet de chambre du Roi. Le parc, si l'étendue était suffisante pour faire un parc avec soixante arpents, était une des ravissantes choses dans ce genre que j'aie jamais vues... Les plus beaux arbres exotiques, la plus riche végétation, les plus beaux ombrages, des sites pittoresques, des points de vue ménagés avec un art merveilleux, faisaient de cette campagne une retraite enchantée!... Lorsque Junot en fit l'acquisition, le mois de mai commençait... Dans ce temps-là le mois de mai voulait dire _printemps_...: c'était alors le mois des roses... ce mois dédié à la mère de Dieu, parce qu'il était frais, pur et suave comme son culte!... La vallée de Bièvre était, à cette époque de l'année, comme un bouquet dont le parfum magique donnait du bonheur... Quelle belle contrée!... quel charme attaché à son souvenir!... C'est bien d'elle qu'on peut dire avec Ramond: «_Son souvenir[117] rappelle celui de plusieurs printemps!_...» Bien des émotions ont agité mon âme depuis cette année où je vis Bièvre pour la première fois!... Eh bien! le seul nom de cette vallée parfumée me transporte, par la pensée, par la puissance de cette mémoire de l'âme, à cette époque où, âgée de seize ans, j'arrivai dans ce beau pays, si heureuse et si gaie! portant si légèrement la vie, y trouvant à chaque pas de ces jouissances infinies dont la nature est prodigue envers nous, mais que nous dédaignons!... et que je fus assez heureuse pour ne pas méconnaître... J'avais seize ans!...

[Note 117: Souvenirs en revenant de Gavarnie, à la grotte de Gèdres. Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.]

Je ne connais rien dans les environs de Paris qui puisse balancer l'aspect de la vallée de Bièvre, si ce n'est peut-être la vallée d'Aunay... Ses prairies sont vertes comme celles qui bordent les rives du lac de Thoune... L'herbe en est elle-même plus parfumée que celle des autres prairies dans le cercle qui entoure Paris... et lorsqu'on voit se balancer sur la montagne les longs rameaux des beaux chênes des bois de Verrières qui forment comme une couronne à cette contrée solitaire et romantique, on se croit transporté dans un pays éloigné, et, se laissant aller doucement à vivre, on rêve, on est bercé par une idée vague mais heureuse; c'est une vie toute de bonheur, on ne se rappelle alors que ce qui flatte notre âme et nos penchants: voilà du moins ce que j'ai éprouvé souvent à Bièvre[118]... Encore une fois j'avais seize ans!...

[Note 118: Je puis dire que j'ai souvent éprouvé les mêmes sensations, soit en Suisse, soit en Italie, et même en Espagne. Un beau pays, une scène de la nature comme la Suisse en déroule quelquefois dans les solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante vallée de Misogno... Les Pyrénées aussi!... et même je puis dire qu'elles me frappent davantage et plus immédiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs décorations naturelles!...]

La vallée de Bièvre n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était alors... Deux ou trois habitations, parmi lesquelles on comptait la maison seigneuriale qui était le château, formaient avec quelques autres maisons le village de Bièvre. Une manufacture de toiles peintes, à l'imitation de celle de Jouy, dont on apercevait le clocher au bout de la vallée, donnait beaucoup de mouvement et faisait un grand bien à cette contrée, qui paraissait séparée du monde et devoir servir de retraite à des hommes fuyant le bruit...

La maison que Junot avait achetée avait été construite par M. le marquis de Chamilly, premier valet de chambre de Louis XV; elle était ornée dans le goût du temps, ce qui, à l'époque de 1800, était de fort mauvais goût. En effet comment pouvait-on se résoudre à meubler un salon dont les glaces étaient entourées avec des bordures dorées et moulées, comme nous savons qu'on le faisait alors, avec des fauteuils en acajou recouverts d'une étoffe de soie tout unie, d'une couleur sombre; des formes austères, sans contours moelleux, pas de coussins, si ce n'étaient des carreaux de divan bien _rembourrés en crin_ et tellement _durs_ que l'impression du corps n'y demeurait pas; des trépieds de forme antique, des bronzes imités de ceux d'Herculanum, qu'on commençait alors à découvrir, des copies éternelles du grec et du romain enfin, voilà ce qui nous pourchassait jusqu'aux champs...

Quant à moi, entraînée dans le tourbillon, je faisais comme les autres, au grand courroux de ma mère, qui n'entendait pas raison sur l'article de l'ameublement et des convenances d'_intérieur_. Elle avait défendu pied à pied la grande maison de l'invasion de Mallard, mon tapissier, et de ses rideaux de percale blanche avec des galons et des franges rouges, bleues ou vertes, suivant l'ordre des pièces; et puis les meubles en crin!... les toiles peintes (nous ne connaissions pas encore les perses, c'est-à-dire que la mode n'en était pas encore venue, car ma mère me parlait toujours d'une perse doublée en taffetas, couleur de rose, pour ma chambre à coucher de Bièvre!...). Enfin, elle avait obtenu de meubler à sa guise un petit pavillon dans lequel elle logeait et qui n'était _qu'à elle seule_: on l'appelait le pavillon du Bain... La salle de bain était en effet dans le rez-de-chaussée de cette petite maison en miniature, et rien n'était plus gracieux que sa position. Il était au milieu du parterre et de l'orangerie, et une partie de l'année entouré du parfum des orangers, des myrtes et de toutes les plantes exotiques que renfermait la serre, qui était fort belle...

Cette campagne, car ce n'était pas assez considérable pour être appelé une terre ni un château, était un charmant lieu d'agrément, et tout-à-fait ce qui était nécessaire à Junot comme à moi, en ce que nous pouvions y venir en peu de temps, et qu'il lui était au moins possible de se distraire quelquefois en chassant dans les bois de Verrières et sur les étangs de Saclé.

J'ai dit que cette première année que je passai à Bièvre fut un véritable enchantement; je vais raconter comment une circonstance que j'avais été loin de prévoir augmenta pour moi le charme de la vallée de Bièvre.

Ma mère était assez bien portante à cette époque; elle avait voulu venir avec moi, pour m'aider dans mon installation. Ce fut une joie de plus: elle était si aimable, si charmante, si agréable comme _société_ surtout!... Aussi passions-nous de ravissantes soirées... Le matin, on _menait la vie de château_... liberté entière jusqu'à trois heures. Alors on se réunissait dans le salon, pour travailler et lire pendant une heure, et puis on allait se promener.

Un jour, on remit à ma mère un billet, que lui apportait un domestique _en livrée_: c'était une chose peu commune alors, et ce fut une exclamation générale. Le domestique était à cheval, et nous l'avions vu entrer dans la cour.

--Ah! mon Dieu, dit ma mère, après avoir lu son billet, comment se fait-il que madame de La Tour soit notre voisine?...

Et voilà ma mère relisant son billet et renouvelant ses exclamations.

Ce billet était de madame la comtesse de La Tour, soeur de madame la duchesse de Polignac[119]. Ma mère l'avait beaucoup connue, et la voyait souvent avant la Révolution. Elle rentrait de l'émigration. Se trouvant à Bièvre, chez madame la marquise de Montesson, qui occupait le château, elle demandait à ma mère la permission de m'être présentée et de venir la voir.

[Note 119: Mademoiselle de Polastron.]

--Ah! mon Dieu! tout de suite, n'est-ce pas, ma fille?

Et se tournant vers Junot, avec un de ces sourires qui la rendaient adorable:

--Et moi qui commande chez vous, mon enfant! est-ce que vous voulez bien recevoir ma vieille amie royaliste!... C'est que malheureusement tous mes amis le sont.

Junot se leva et alla lui baiser ses deux petites mains d'enfant, en lui assurant qu'il était heureux et fier de lui obéir en tout... Il adorait sa belle-mère... mais il n'ignorait, au reste, aucun bon sentiment, et tout aussitôt qu'on lui présentait une noble démarche, une bonne action, il semblait qu'on ne fît que le lui rappeler.

Madame de Montesson, qui était venue habiter le château de Bièvre, était la veuve de M. le duc d'Orléans, père de celui qui a péri dans la Révolution. L'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, qui venaient chez ma mère, ne nous l'avaient pas fait connaître en beau. Je la rencontrais quelquefois chez madame Bonaparte, aux Tuileries; elle y venait déjeuner. Alors le premier Consul était pour elle comme _je ne l'ai jamais vu_ pour aucune femme. Pourquoi? je l'ignore. Je crois qu'à cette époque il avait des opinions très-erronées sur le faubourg Saint-Germain. Il le _connaissait peu_, et madame de Montesson, veuve du duc d'Orléans, lui semblait une princesse du sang royal de France!... Il n'en était rien.

Madame de Montesson venait de louer le château de Bièvre pour l'été: c'était une charmante habitation, petite, mais commode, et puis dans une ravissante situation. Madame de Montesson était là avec madame Robadet, sa dame de compagnie, madame de La Tour, mademoiselle de La Tour, dont la noble conscience se trouvait mal à l'aise de cette demi-dépendance... plusieurs autres femmes... la belle madame d'Ambert, madame la princesse de Guémené, la princesse de Rohan-Rochefort, madame de Fleury[120], madame de Boufflers, madame de Valence, petite-nièce de madame de Montesson. (Madame de Genlis revenait alors, je crois, de l'émigration et était en froid avec sa tante; elle ne vint pas cette année à Bièvre.) Quant aux hommes, c'étaient M. de Valence, M. de Narbonne, M. de Calonne, que je vis pour la première fois, avec une curiosité d'enfant... presque tout le corps diplomatique[121]... et puis beaucoup d'artistes et de littérateurs...

[Note 120: Madame de Montrond.]

[Note 121: En parlant de la société de Bièvre, je ne parle pas du salon de madame de Montesson _à Paris_. Cependant comme je la représente dans _son atelier_, et que je ne puis, en raison de la place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de plusieurs personnes qui venaient en passant à Bièvre.]

À peine le petit billet que j'écrivis pour ma mère à madame de La Tour était-il parti, que nous la vîmes arriver, courant au lieu de marcher, pour embrasser plus tôt ma mère... Elle la retrouvait toujours belle...; cependant ma mère souffrait déjà bien!... Pauvre mère!... mais elle était si belle et si gracieuse!...

--Oui, sans doute, je conduirai Laure à madame de Montesson, dit-elle aussitôt qu'on lui eut exprimé le désir de madame de Montesson de me voir... et dès demain... Et pourquoi pas ce soir? dit-elle avec sa vivacité ordinaire.

Et une demi-heure n'était pas écoulée que nous étions dans le salon de madame de Montesson, qui me prodigua toutes ses grâces et fut vraiment coquette pour moi.

Le fond habituel de la société de madame de Montesson était agréable. Il l'était d'abord par elle-même. Madame de Genlis a fait de sa tante un portrait totalement faux...: elle a représenté madame de Montesson comme une personne nulle, d'une finesse plutôt gauche qu'habile et sans agrément dans l'esprit. Tout cela n'est pas vrai: je ne crois pas que madame de Montesson fût bonne, tout au contraire; mais elle était fine, adroite, et je n'en veux pour preuve que les résultats. Sans doute madame de Genlis a eu à se plaindre de sa tante; c'est un fait étranger à ce qui nous occupe, c'est-à-dire à ce que madame de Montesson pouvait donner d'agrément dans son intérieur et dans sa société. Je lui ai toujours connu une excellente maison, bien tenue, et beaucoup de considération, qui peut-être n'était pas méritée à ce degré où elle l'avait portée, mais voilà tout; quant à ses agréments, ils étaient positifs.

Nous demeurâmes assez tard pour cette première visite; il y avait du monde, et la conversation était générale. L'abbé Delille venait de partir; il avait dit des vers avec un charme ravissant, me dit madame de Montesson.

--Connaissez-vous cet homme? me dit-elle, en me montrant un homme d'un extérieur simple, appuyé contre la porte du jardin, et regardant avec attention un grand vase de magnifique porcelaine de Sèvres, rempli des fleurs les plus suaves et les plus admirables par leurs riches couleurs. Je ne connaissais pas l'homme qu'elle me montrait; je le lui dis.

--C'est Van-Spandonck, me dit-elle. Regardez-le bien! c'est le meilleur des hommes, aussi naturel qu'il est habile. C'est mon maître, ajouta-t-elle en souriant.

Je la regardai en souriant à mon tour, car, après tout, elle avait soixante-dix ans. Elle comprit mon regard.

--Pourquoi pas? dit-elle répondant à ma pensée muette!... et quand l'âme est jeune, que les goûts sont aussi vifs, les impressions sont aussi fraîches, pourquoi frapper tout cela de veuvage? Serait-ce donc pour satisfaire à un sot préjugé; mais nous sommes plus sottes que lui. C'est déjà bien assez que nous lui fassions d'autres sacrifices, à ce monde stupide et méchant, sans aller encore lui immoler nos penchants les plus purs!... Non, non, laissez-moi vous donner cette morale, ma belle petite; madame votre mère ne me désavouera pas.

Madame de Montesson avait eu dans sa jeunesse le goût de dessiner des fleurs, mais elle ne l'avait exercé que comme les talents l'étaient à cette époque. Ce fut à soixante-six ou sept ans que, rencontrant Van-Spandonck, elle reprit son goût pour peindre les fleurs. Bientôt, avec ses dispositions et un tel maître, elle fit de rapides progrès, et en peu de temps elle en vint au point de faire une copie de son maître semblable à l'original. J'ai vu d'elle des choses admirables. Jusque-là elle n'avait fait que des _niaiseries_, c'est le mot. Ici elle peignait à l'huile et d'après nature[122].

[Note 122: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pût rivaliser avec madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et leurs couronnes.]

--C'est le premier Consul qui m'a envoyé ce matin ce vase rempli de fleurs de la serre de la Malmaison, me dit-elle en me conduisant près de la gerbe embaumée. C'était adorable...

--Et moi aussi j'ai une serre, lui dis-je,... et j'aime assez les fleurs pour y cultiver les plus belles roses... Voulez-vous me permettre de vous les apporter moi-même, et, pour le prix de ma course, je ne demande que la permission de vous voir peindre.

Le lendemain, je lui apportai en effet une collection des plus belles fleurs, dont j'avais surveillé moi-même la récolte; il y en avait une immense corbeille: c'était ravissant à voir!... Nous la fîmes porter sur-le-champ dans le petit salon attenant à la chambre de madame de Montesson, où elle peignait pour avoir un beau jour. Elle se mit à l'oeuvre sur-le-champ pour esquisser les fleurs et les principales teintes dans la pureté de leur coloris.

Madame de Montesson avait été charmante, et on le voyait bien encore, quoiqu'elle eût à cette époque soixante-huit ans!... Jamais je n'ai rencontré une vieille femme plus propre et plus soignée. À quelque heure qu'on fût chez elle, une fois midi sonné à la campagne et deux heures à Paris, on était sûr de la trouver habillée et en toilette convenable pour le matin et pour le soir. Le matin elle portait, en été, une redingote en percale blanche garnie d'une dentelle ou d'une mousseline festonnée. Pas de rubans, si ce n'est celui qui garnissait un bonnet monté par mademoiselle Despaux ou bien par Le Roy, mais toujours d'une couleur allant à son âge. Sur son front on voyait un tour de cheveux qui rappelaient la couleur dont les siens avaient dû être autrefois, toujours parfaitement annelés et bien odorants. Jamais de pantoufles; toujours des souliers de peau de chèvre ou de prunelle noire, et bien attachés _en cothurne_, comme la mode les faisait alors porter. Un très-beau châle de cachemire, soit blanc, noir ou gris, remplaçait pour elle le mantelet dont elle avait l'habitude. Ses mains, qu'elle avait dû avoir fort jolies, conservaient toujours cette fraîcheur de forme que la vieillesse garde rarement... Enfin madame de Montesson me fit l'effet de Diamantine dans _le prince Titi_. Je crus voir une _fée_, et à chaque instant je m'attendais à voir la fée Diamantine _devenir une belle et grande reine resplendissante de lumière_, comme dit le conte.

C'était une chose merveilleuse que de la voir peindre à son âge (et des fleurs encore) comme elle le faisait. Elle avait bien peint des fleurs dans sa jeunesse, mais c'était sur de l'étoffe. Il y avait même un meuble peint par elle dans un petit salon à Seine-Assise. Lorsque je lui dis que ce meuble existait et qu'on l'avait religieusement soigné, elle fut un moment sans pouvoir me parler...--Non, cette femme-là n'est pas une femme artificieuse et méchante, dis-je à ma mère et à mon mari le même jour.

--Voilà bien comme tu es! me dit ma mère; tu veux aller contre l'évidence.

Ma mère aimait, je ne sais pourquoi, madame de Genlis... elle avait des préventions contre madame de Montesson: elles lui étaient données par M. de Saint-Phar et M. de Saint-Albin, et puis madame d'Ambert. Toutes les fois que ma mère allait au _Buisson de Mai_[123], avant sa dernière maladie, elle en revenait toujours plus prévenue contre madame de Montesson.

[Note 123: Charmante terre appartenant à madame d'Ambert, et située en Normandie.]

Le château de Bièvre, qu'elle occupait alors, était l'habitation seigneuriale du marquis de Bièvre, cet homme si fameux avec si peu de titres à la célébrité; car il avait un esprit fort au-dessus de sa réputation, et de celui-là on n'en faisait aucun cas... Madame de Montesson nous en parlait tout en peignant, et son jugement sur lui fut confirmé par M. de Valence et une foule de gens qui tous l'avaient connu.

M. le marquis de Bièvre[124] était bien né, disaient les uns, et n'avait qu'une _savonnette à vilain_, disaient les autres... Son esprit, tourné à ce genre de rébus appelé _calembour_, acheva de se perdre par la réputation que le mauvais goût du temps lui donna.--En se voyant _fameux_, c'est le mot, parmi ses camarades et un certain monde dans lequel il régnait, M. de Bièvre devint insupportable, nous disait madame de Montesson.

[Note 124: Maréchal, marquis de Bièvre. Il était né en 1747, et entra fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en faveur de sa noblesse: à cette époque, l'admission dans ce corps-là était facile.]