Part 17
--Oh! s'écria la jeune victime, comment ne vous aime-t-elle pas!... Le vicomte alors, sans aucune nécessité, lui nomma madame de Genlis et lui dit combien il était malheureux de cette passion dédaignée qui consumait sa vie!... Ce fut la jeune femme _elle-même_ qui raconta le fait à madame de Genlis... C'était là ce que voulait le vicomte... Quant à sa conduite envers elle, il faisait les plus inconcevables extravagances... Un jour, madame de Genlis avait quelques inquiétudes relativement à la santé de madame de Mérode, l'une de ses amies habitant Bruxelles; elle en parle un soir à souper chez la belle-soeur du vicomte de Custine... il ne dit rien, seulement il sort avant tous les autres convives... Le surlendemain à midi, il demande à être introduit chez madame de Genlis et lui remet un petit billet de la comtesse de Mérode qui la rassurait sur sa santé... Le vicomte _était allé à Bruxelles à franc-étrier_. Il _avait vu_ madame de Mérode et puis était reparti!... Ce sont de ces traits dignes de l'époque la plus chevaleresque qu'on ne peut expliquer que d'une manière: c'est que le vicomte aimait à jouer des proverbes, chose qu'il devait faire dans la perfection!... Ce fut alors que, poussé _au désespoir_, il disparut tout-à-coup et pendant plusieurs semaines. Son frère, le comte de Custine, dont le coeur était parfait, alla à sa recherche et dans le plus _véritable_ désespoir, et peut-être que les rigueurs un peu exagérées de madame de Genlis lui parurent trop sévères... Quoi qu'il en soit, au bout d'un mois _on retrouva le vicomte_. Où croyez-vous qu'il s'était allé cacher?... dans la forêt de Sénart... Au moment où, dit-il, il s'allait tuer..... il avait rencontré un ermite, puis encore un ermite, enfin une douzaine d'ermites, ce qui m'a l'air d'être une communauté... Ces bons frères, en effet, s'étaient réunis pour vivre en commun du produit de leur industrie, et ils faisaient des bas de soie, des rubans et de différentes petites choses qu'ils vendaient à Paris et à Essonne. Le vicomte demeura parmi ces hommes simples et pieux... Il leur en imposa et leur fit plusieurs mensonges pour motiver son arrivée parmi eux... et surtout son séjour. Au bout d'un certain temps, il les quitta et rentra dans Paris lorsqu'il se vit découvert.--Il avait laissé croire en quittant l'hôtel de Custine qu'il allait se donner la mort... La terreur d'un tel adieu avait tellement dominé son malheureux frère que sa douleur fut au moment de le rendre insensé... Le vicomte jouait ainsi avec le coeur de tout ce qui était autour de lui, et d'une voix douce laissait tomber dans leur âme des paroles de mort et de désespoir... Quelle était donc la nature de cet homme?... madame de Genlis en porte ce jugement un peu plus loin, et son attachement exclusif pour le reste de la famille la rend tout-à-fait admissible à donner son opinion.
«Le vicomte de Custine, dit-elle, savait prendre tous les masques, même celui de la religion[110]!... Il alla dans cette Chartreuse de la forêt de Sénart, et y passa quatre mois dans les exercices de la plus haute piété: il était, disait-il, rendu à la religion! Les solitaires le prenaient pour un saint! En les quittant, il les laissa tout édifiés. Il avait suivi leurs exercices et même travaillé avec eux. Ils vantèrent sa douceur, sa simplicité, sa candeur. Je suis persuadée, ajoute-t-elle, que le vicomte de Custine s'est beaucoup amusé dans cet ermitage: car il y avait une telle duplicité dans son caractère, que, même sans but et sans intérêt, _il se délectait dans l'hypocrisie_. Un jour, dit encore madame de Genlis, il jouait au whist avec moi; tout-à-coup il laisse tomber les cartes... et me fixant avec une attention plus que ridicule il suspend ainsi la partie... Il me mit en colère... Une jeune femme sentimentale, qui le trouvait charmant, se leva indignée, et dit que j'étais _monstrueuse_!...»
[Note 110: Je pourrais croire que madame de Genlis a été aigrie par la cause assez désagréable que je vais rapporter plus loin. Mais le même jugement a été porté par d'autres personnes, et celles-là désintéressées; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine était de cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.]
Cette scène se passa chez madame la comtesse d'Harville, où la comtesse de Genlis allait passer presque toutes les soirées qu'elle ne passait pas chez elle depuis le malheur qui avait frappé l'hôtel de Custine.
J'ai déjà dit que madame de Custine souffrait, et souffrait sans se plaindre; mais on voyait se développer, malgré les soins, sur ce beau visage, des principes de mort, qui, chaque jour, devenaient plus visibles. Dans l'hiver qui suivit sa dernière couche elle sortit peu, et s'efforça de rendre sa maison encore plus agréable à ses jeunes amies. Elle avait perdu sa soeur... Madame de Louvois était morte, et cet héritage que madame de Custine avait si vertueusement partagé était revenu dans les mains pures qui l'avaient restitué pour obéir à la loi de Dieu... Le chagrin avait frappé madame de Custine au milieu de cette félicité domestique dont elle jouissait... et puis son heure avait sonné sans doute! Elle alla en Lorraine, passa quelques mois auprès de sa belle-mère, qui, elle aussi, était un modèle de vertu. La comtesse revint à Paris vers la fin de l'automne; M. de Caulaincourt et madame d'Harville se trouvèrent chez elle pour l'embrasser en descendant de voiture... En la voyant, M. de Caulaincourt recula d'épouvante!... C'était la mort qu'il voyait sur ce visage, où la beauté des traits luttait encore avec une décomposition frappante...
Le comte de Custine était demeuré en Lorraine; le vicomte était revenu avec sa belle-soeur... M. de Caulaincourt lui dit combien il était frappé de son changement..... En l'écoutant, le vicomte pâlit:
--La croyez-vous malade? lui dit-il...
--Mais son état vous est mieux connu qu'à moi, répondit M. de Caulaincourt... Comment a-t-elle supporté la route?...
Le vicomte, au lieu de répondre, passa chez sa belle-soeur. Elle était à demi couchée sur une ottomane... pâle, ses beaux grands yeux à demi fermés... Sa main tombait à côté d'elle; M. de Caulaincourt la prit... elle était brûlante et sèche!... Le lendemain, elle était très-mal... On fit appeler Tronchin... Elle avait une fluxion de poitrine, et fut dès le premier jour dans le plus grand danger...
Madame de Genlis lui était profondément attachée... Aussitôt que le danger fut reconnu, elle s'établit au chevet du lit de son amie et fut sa garde-malade... Madame d'Harville vint aussi remplir tous les devoirs pieux d'une amie... Mais les ravages furent rapides, et bientôt on désespéra de la malade. L'ange allait retourner au ciel.
Une nuit, elle ne dormait pas, et entendit doucement prier près d'elle... C'était madame d'Harville.
--Je voudrais entendre, dit-elle.
Son beau-frère, qui veillait avec les deux amies, accourut à sa voix. En l'apercevant, un mouvement inexprimable anima la physionomie de madame de Custine, surtout en le voyant s'agenouiller et prier.
Lorsque la prière fut terminée, la malade voulut boire...
--Et vous, dit-elle, comment vous traite-t-on ici?... Hélas! l'oeil de la maîtresse ne peut veiller sur les soins rendus à ses hôtes, ajouta-t-elle avec un angélique sourire!... Elle fit appeler son maître d'hôtel:
--Qu'il y ait toujours dans le salon, dit-elle, des oranges, du raisin et des eaux glacées, surtout pour la nuit!... Soyez exact à exécuter cet ordre... C'est peut-être le dernier!...
--Maintenant, ajouta-t-elle, prions encore!... prions ensemble! C'est surtout auprès du lit d'une mourante que doit se réaliser cette vérité: «Jésus-Christ sera au milieu de nous, lorsque nous serons quelques-uns rassemblés en son nom...» Quelques moments après, elle fit elle-même cesser la prière pour faire approcher le vicomte de Custine, et lui demander s'il avait envoyé chercher son frère... Le vicomte répondit par un signe affirmatif.
--Pourvu qu'il soit encore temps! dit-elle, en élevant au ciel ses admirables yeux, animés de l'amour de Dieu dans ce moment terrible où la mort s'approchait brutalement d'elle et posait son doigt osseux sur le corps parfait de beauté de cette jeune femme que Dieu rappelait à lui à vingt-quatre ans!...
Vers le matin, elle était tellement agitée qu'elle ne pouvait même sommeiller.--Mon amie, dit-elle à madame de Genlis, prenez ce volume (et elle lui indiquait un livre qui était sur une table) et venez ici, bien près, m'en lire un chapitre...
Ce livre était un recueil de morceaux de littérature religieuse... elle se fit lire les _Quatre fins de l'homme_, par Nicolle... Arrivée à un passage sur la mort, qu'elles avaient souvent médité ensemble:
--N'allez pas plus loin, dit-elle, cela vous affligerait!...
Et elle se fit lire l'_Imitation_!...
La nuit qui précéda sa mort fut affreuse! elle luttait contre la maladie avec la vigueur d'une nature pure et vierge et la force d'âme qui se rattache aux liens de mère, d'épouse et d'amie!... Quelle vie que celle abandonnée par elle?... Amour, amitié, considération, fortune, beauté!... voilà les biens qu'elle quittait!...
Le matin du cinquième jour, Tronchin déclara qu'il n'y avait plus d'espérance!... Le vicomte de Custine, madame d'Harville et madame de Genlis passèrent dans le salon, où ils sanglotèrent pendant plus d'une heure, tandis que la mourante était enfermée avec son confesseur et son notaire... Il était alors quatre heures du matin... À cinq heures, elle rappela ses amis auprès d'elle... Elle avait voulu savoir de Tronchin combien il lui restait d'heures à vivre!... C'était un dimanche.
--Je voudrais que vous me lussiez la messe, dit-elle à son amie... En la voyant, madame de Genlis fut frappée de son admirable beauté... toute trace de souffrance avait disparu... C'était une auréole d'ange qui entourait sa tête, ou plutôt, c'était la sainte qui déjà appartenait au Ciel... En la voyant si belle, ils tombèrent à genoux près de son lit, et ne purent avoir aucune inquiétude... Qu'est-ce que que la mort pouvait oser sur ce corps si beau? L'espérance revint dans tous les coeurs... On lut la messe auprès d'elle.
--Maintenant je suis _bien_, dit-elle à madame de Genlis, allez à la messe; vous l'entendrez à mon intention...
Elle lui donna un livre d'heures qui lui servait habituellement... M. de Caulaincourt, qui arrivait alors pour avoir de ses nouvelles, en reçut aussi un livre, qu'elle lui donna... Madame de Genlis alla entendre la messe avec madame de Caulaincourt: il était alors neuf heures du matin; au bout de trois quarts d'heure ils revinrent; tout était fini: l'ange était au ciel!...
Le désespoir de cette maison ne se peut décrire; les larmes et les cris étaient déchirants!... Le soir, le malheureux comte arriva. À la vue de ses deux enfants, qui venaient à lui sans être conduits par leur mère comme toujours, il se sentit défaillir, et son désespoir fut aussi profond que long à se calmer... Son coeur était parfait, et il avait su apprécier l'âme que Dieu avait commise à sa garde et dont le bonheur lui avait été confié.
Pendant plusieurs mois, une seule existence lui fut permise par le violent chagrin qui détruisait aussi sa vie... Il allait déjeûner avec M. et madame de Genlis; ensuite ils allaient se promener en voiture ou à cheval ou à pied. Le comte de Custine rentrait, et puis madame de Genlis, madame de Balincourt, madame d'Harville ou madame de Crenay, enfin, l'une de ces dames, jamais plus d'une ou de deux, allait dîner avec lui; on y trouvait son frère le vicomte, dont la passion violente pour madame de Genlis était alors à son plus haut degré... Au bout de plusieurs mois, madame de Genlis put faire un peu de musique... Alors le comte de Custine lui envoya une harpe, que madame de Custine avait achetée pour son amie, afin que la sienne ne fît pas de trop fréquents voyages... Il y joignit une clef en or émaillée de noir, avec ces mots:
_Ne l'oubliez jamais..._
Je cite ce fait comme un démenti donné à ceux qui parlent de la _dureté_ du général Custine. Un homme qui sent profondément les sentiments d'amour et d'amitié est un homme digne d'être aimé...
Il joignit à ce présent celui du portrait de madame de Custine et de ses enfants[111]. Je l'ai vu, ce portrait; M. de Caulaincourt en avait une copie, ainsi que madame d'Harville. Qu'elle était belle!
[Note 111: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la marquise de Brézé, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle espérance, périt sur l'échafaud quelques semaines après son père.]
Plusieurs mois s'écoulèrent. Le comte de Custine et le vicomte voyaient chaque jour madame de Genlis...: ce fut alors que le vicomte s'en alla à la Trappe et fit toutes ses folies!... Enfin il revint, et pendant un peu de temps on eut la paix. Mais bientôt les scènes ridicules recommencèrent, et il finit par devenir importun, même à son frère, le meilleur des hommes.
Un jour, M. de Custine arrive chez madame de Genlis; il était pâle et paraissait bouleversé...
--Attendez-vous à apprendre une affreuse perfidie, dit-il à son amie.--De quoi s'agit-il?--De mon frère!--De votre frère, grand Dieu!...--C'est un malheureux!... non-seulement il vous trompait, mais... (Ici le général ne put parler, tant il était oppressé)--il aimait ma femme!... Madame de Genlis demeura immobile.--Oui, poursuivit le général, il aimait la femme de son frère... cet ange dont la pureté devait repousser un tel amour; car la vertu et le vice sont incompatibles dès qu'ils apparaissent l'un à l'autre.
Madame de Genlis demanda comment la chose s'était découverte: son amour-propre souffrait un peu de voir s'en aller en fumée cette passion qui avait occupé tout Paris pendant deux ans!... Le comte, dont l'indignation lui permettait à peine de parler, lui raconta que le matin même, voulant mettre en ordre quelques papiers particuliers de madame de Custine, quelque douloureux que fût ce devoir, il l'avait accompli; il ne restait plus qu'une seule cassette renfermant des lettres de madame d'Harville et de madame de Louvois. Le comte allait refermer cette cassette en reprenant les lettres de madame d'Harville, lorsqu'il crut s'apercevoir que la boîte avait un double fond; en effet, elle en avait un, et même fort profond. Il trouva le secret, et dans ce double fond plus de cent lettres de son frère adressées à sa femme; et quelles lettres!... Tout ce que l'esprit peut employer de plus subtil pour attaquer le raisonnement, tout ce que l'amour sait dire de doux et de captivant pour endormir le coeur, tout ce que le délire, enfin, de la passion peut produire pour égarer les sens et troubler l'âme, était employé dans ces lettres... Madame de Custine les avait gardées comme une précaution utile; elle avait lu les _Causes célèbres_, et savait l'histoire de madame de Ganges!...
Mais tout ce que cet ange avait dû souffrir en vivant à côté d'un pareil homme!... Toujours tremblante, et redoutant une découverte qui devait faire couler le sang fraternel dans sa demeure... en face d'un frère dont la parole d'amour résonnait chaque jour à son oreille pure et chaste, la vie de madame de Custine fut empoisonnée dans son bonheur même. Lorsqu'on a connu cette femme angélique, soit par elle-même, soit par ses amis; lorsqu'on a fléchi le genou devant cette nature d'élite qui montre une âme brûlante de l'amour de Dieu et continuellement livrée à l'exercice de toutes les vertus domestiques et privées comme la femme forte de l'Écriture, en voyant cet homme circuler autour d'elle et chercher à l'endormir par ses paroles emmiellées, toutes de vice et d'imposture, on croit reconnaître le serpent, l'Ève chrétienne, et le Paradis souillé enfin par la présence du tentateur se retrouve dans cette maison où un frère veut jeter de la honte au front d'un frère et perdre une âme d'ange avec son âme de démon...
Le comte de Custine, en parlant à madame de Genlis, ne lui dit pas tout: il lui fallait ménager l'amour-propre de cette femme vraiment offensée... et dans la noble franchise de son caractère le général n'avait pu se contenir; mais il avait besoin de confiance, et surtout de conseils!... Il alla à madame d'Harville... C'était une soeur pour madame de Custine... Son âme vertueuse recula devant un tel plan, conçu et mis à exécution en présence de cette femme angélique et sainte qu'ils pleuraient!... Madame d'Harville avait aussi été l'objet des hommages du vicomte de Custine; mais comme elle lui répondit sans aucune coquetterie, et qu'elle n'était pas à la mode comme madame de Genlis, il s'éloigna...
--Que je vous plains! dit-elle au général. Que comptez-vous faire?--Je ne sais!--Gardez le silence.--Ah! le pourrai-je jamais!--Vous le devez à la mémoire de celle qui vous a montré cette route par sa propre conduite. En vous laissant ces lettres, elle a voulu vous instruire, sans jouer le rôle d'accusatrice; elle a remis cette cause terrible entre les mains de Dieu!... Mais je la connais assez pour être certaine qu'elle mourrait à vos pieds pour obtenir l'oubli du crime de votre frère.
Le général était sombre et même farouche... Facile à émouvoir par des sentiments violents tels que celui qui alors bouleversait son âme, il ne savait lui-même s'il existait... Il froissait ces lettres dans ses mains convulsives... et parfois il en lisait quelques lignes qui lui rendaient sa fureur; l'une de ces lettres répondait probablement à des reproches d'avoir fait une action indigne d'un honnête homme, en affectant pour madame de Genlis une passion qu'il n'avait pas:
«Tant mieux que tout le monde croie que c'est elle qui m'envoie en Corse; mais vous qui, avec une âme si grande, si noble et si sensible, n'en êtes qu'effrayée _et non touchée_, comment pouvez-vous craindre pour elle cette impression dangereuse dont vous me parlez?... Confiez-vous davantage à sa vanité; soyez persuadée qu'en voyant l'objet de cette action, elle la trouvera toute simple[112].»
[Note 112: Cette lettre est copiée sur l'original cité par madame de Genlis _elle-même_.]
Le comte de Custine se résolut à garder le silence!... Quelle noble résolution et quelle âme assez maîtresse d'elle-même peut demeurer devant un frère qui a médité votre perte!... Mais le comte connaissait le monde! il savait surtout que de toutes les supériorités, celle de la vertu, qu'il a moins que toutes les autres, l'importune davantage; il ne fallait donc pas porter à son tribunal souvent injuste une cause comme celle qui se présentait... Mais quel effort!... quelle grandeur!... quelle admirable vertu surtout que le silence gardé vis-à-vis de son frère!... Car JAMAIS il ne sut à quel point l'offense avait été connue!... Le comte de Custine brûla ses lettres!... il n'en garda que quelques-unes qui constataient la pure et sainte conduite de la martyre qui avait été frappée au coeur, pendant cinq années d'un supplice renouvelé tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes!... Sa vie en fut, sans doute, abrégée!... Le vicomte de Custine est un type à étudier.... C'est un de ces caractères qui appartiennent à la science physiologique.... C'est une âme formée autrement que l'âme d'un méchant ordinaire... Il ne se trouve pas dans les sentiers du vice connus. Il lui fallait de nouvelles émotions dans le mal... pour le commettre il lui fallait un encouragement par la singularité du forfait... il fallait enfin que le crime le fît sourire devant son étrange nature!...
Le général Custine était essentiellement bon; il aimait son frère avec une extrême tendresse. Aussi fut-il bien malheureux pendant un an de la contrainte qu'il s'imposait, car le vicomte demeurait chez lui, et puis il se calma. Toutefois, _jamais_ la confiance ne se rétablit entre les deux frères... elle était devenue impossible... Ce qui est déchiré ne se peut reprendre sans que la couture ne soit visible! Quoi qu'il en soit, JAMAIS le vicomte n'a su que son frère connaissait son crime[113].
[Note 113: M. le vicomte de Custine fut depuis attaché à M. le prince de Condé, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affecté sa passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu la vérité, elle pouvait croire à cette feinte qu'il continua bien longtemps encore après la mort de son infortunée belle-soeur!...
Maintenant je dois dire ma dernière pensée sur cette étrange aventure qu'il faut plutôt, après tout, regarder comme une de ces fatalités que les Anciens supportaient comme envoyées par les Dieux, et sous lesquelles ils courbaient la tête. Le chrétien devait fuir et porter dans un lointain monastère cette blessure qui pouvait atteindre du même coup tant de coeurs innocents!... mais que le vicomte de Custine _fut un monstre_ comme le prétend madame de Genlis, et cela parce que cette belle passion dont elle était l'objet apparent devenait nulle par cette révélation de la cassette de la comtesse de Custine! La femme chrétienne soutint même par-delà la mort son rôle admirable de la femme forte et même sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces lettres laissées à la volonté de Dieu pour être révélées ou célées selon son décret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je m'incline devant cette belle mémoire qui me présente une femme belle et jeune, morte à vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus heureuse! Que les mystères de Dieu sont grands!...
Le vicomte de Custine n'est peut-être pas aussi coupable que madame de Genlis le représente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait les douleurs inconnues qui ont brisé son âme? Cette funeste passion ne fut pas partagée: la vertu sans tache de madame de Custine répond de son innocence. Il y a des secrets dans le coeur, il y a des secrets dans l'amour surtout qu'on ne peut pénétrer; tout ce qui est passion ne se révèle qu'à ceux qui sont initiés à ses mystères. Sans doute le vicomte de Custine, au premier coup d'oeil jeté sur cet amour incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connaître, apprécier tout ce qu'il a souffert peut-être? L'esprit se confond devant les mystères du coeur. Taisons-nous et plaignons ceux qui aiment comme le vicomte de Custine. La pitié est un sentiment qu'on peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.]
Je finis cet article, qui a montré une société pure et vertueuse au milieu de Paris corrompu, par le portrait de madame de Custine. Je l'ai lu à deux personnes qui se la rappellent encore, et m'ont certifié qu'il était ressemblant. J'ai fait exprès de donner cet article, dans lequel j'ai montré un caractère de l'époque, tel que celui _du méchant_, par exemple, mais plus corrompu encore et au milieu d'un cercle de femmes pures et vertueuses... mais le reste, dont j'ai connu deux femmes, était une parfaite image de la société _morave_ dans la religion catholique. Cette maison, dont le nom illustre, la grande fortune, les alliances, lui donnaient une première place, que la beauté et les vertus de sa jeune maîtresse lui assuraient encore, cette maison paraissant comme une oasis dans le désert, au travers des détours infects de notre Babylone, m'a semblé devoir être montrée dans tous ses détails. Et l'épisode du vicomte de Custine donne encore plus de vigueur aux touches du pinceau qui fait revivre une époque.
Voici le portrait de madame de Custine.