Part 16
À la vue de toutes ces belles choses, tout le monde se récria. M. de Caulaincourt[104], qui était seul dans le secret, gardait un sérieux imperturbable: il avait mis la lettre dans le sac à ouvrage dans lequel était le mouchoir de poche. Il priait le Ciel que madame de Crenay eût envie de se moucher pour qu'elle trouvât la bienheureuse lettre. Cela ne fut pas long... elle ouvrit l'autre sac, et voilà la lettre d'amour, qui sentait l'ambre de manière à donner dix migraines, qui roule au milieu de la chambre... Pour le coup, il n'y avait pas moyen de nier!... Comme madame de Crenay avait une excellente réputation, qu'elle méritait par la régularité de sa conduite... elle fut très-troublée de ce torrent de _preuves d'amour_ qui lui arrivait comme pour lui donner raison vis-à-vis des incrédules... L'effet de cette aventure fut très-comique. Madame de Crenay la prit au sérieux et voulait se fâcher contre le gentilhomme qui avait poussé la hardiesse jusqu'à séduire les gens, disait madame de Crenay. Car enfin, comment le chien, et le coeur, et la lettre étaient-ils arrivés dans les sacs!... On lui accorda tout ce qu'elle voulut, et M. de Caulaincourt lui proposa de remettre le coeur, le chien et la lettre à celui qui les avait envoyés.
[Note 104: Ma mère soutenait à M. de Caulaincourt qu'il avait été amoureux de madame de Crenay; il s'en défendait avec une opiniâtreté comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aimé les femmes grasses, et que madame de Crenay était énorme, ce qui était vrai. M. de Caulaincourt le père était fort petit, et très-mince surtout; il était comme un enfant; il avait dû être fort _joli_ dans sa jeunesse. Je ne l'ai jamais connu jeune.]
--Mais pour cela, dit-il, il faut que je sache le nom de l'audacieux. Madame de Crenay fut longtemps à se décider... Enfin, elle consulta madame de Custine, qui fut confondue en apprenant le nom et le rang de celui qu'on rendait ainsi coupable sans qu'il y songeât. M. de Caulaincourt reçut donc la lettre, le chien et le coeur, avec une réponse très-sèche et très-clairement vertueuse... Ce qui fut bien plus amusant, ce fut le courroux digne et glacé avec lequel madame de Crenay a toujours accueilli depuis le malheureux gentilhomme dont on avait pris le nom, et qui a dû ne jamais comprendre la cause de cette sévérité. Madame de Custine, lorsqu'elle sut plus tard la plaisanterie tout entière, voulut désabuser madame de Crenay et disculper le gentilhomme; il n'y eut pas moyen, madame de Crenay n'en voulut rien croire... Elle aimait aussi la danse avec passion et dansait fort légèrement, quoique très-grasse et très-grande[105]... Sa maison était agréable, et ses soupers et ses bals avaient de la réputation.
[Note 105: J'ai vu la même chose pour madame de Catelan, femme de M. de Catelan, pair de France sous la Restauration.]
Madame de Genlis, amie fort intime de madame de Custine, embellissait ses soupers du samedi et du dimanche par ses talents, qui, au fait, à cette époque étaient, relativement à ceux des autres femmes, très-supérieurs à ce qu'on rencontrait dans la société. Elle jouait de la harpe, elle chantait, jouait la comédie, faisait des livres, tout cela fort médiocrement pour aujourd'hui (j'en excepte les livres), mais enfin alors elle était une merveille, une _neuvième_, _dixième_ muse, comme j'ai entendu le chevalier de Boufflers appeler madame Hainguerlot... Madame de Balincourt[106] était aussi une amie qui augmentait le charme de cette réunion, qui avait lieu toutes les semaines lorsque madame de Custine était à Paris...
[Note 106: Madame de Balincourt, mère de M. le marquis de Balincourt que nous connaissons tous, était mademoiselle de Champigny. Elle était la seconde femme de M. de Balincourt; sa première se nommait mademoiselle de la Maisonfort.]
Les amis de madame de Custine remarquèrent vers ce temps qu'elle était mélancolique. Sa santé s'altéra, elle devint plus sédentaire, et son salon fut constamment le rendez-vous de tout ce que la Lorraine avait de plus distingué parmi la noblesse, et de tout ce que la Cour avait également de remarquable en considération et en position élevée. Madame de Custine était si respectée, qu'il suffisait d'avoir été admis chez elle pour l'être partout... et elle n'avait que vingt-trois ans!... Son mari l'adorait... Elle avait un fils et une fille dont elle s'occupait exclusivement... Hélas! son fils infortuné est mort sur l'échafaud comme son père! et lorsque les grands yeux mélancoliques de sa mère se reposaient sur lui, avec leur regard d'ange, y avait-il donc un pressentiment maternel qui lui montrait pour son enfant bien-aimé un avenir sinistre?...
Alarmé de sa tristesse et de son changement, le comte de Custine voulut que l'intérieur de sa maison prît une teinte de gaîté plus prononcée... Il donna de grands dîners, même des bals, dans lesquels la comtesse de Custine était la plus belle de toutes; son air était si noble, sa taille si élégante, la beauté de ses traits si parfaitement pure!... et lorsqu'un sourire venait éclairer cette physionomie angélique, elle était alors d'une beauté véritablement remarquable...
Les jours où l'hôtel de Custine était ouvert et illuminé pour une fête, alors la comtesse semblait repousser une pensée qui lui était odieuse!... elle paraissait souffrir, mais avec cette résignation qu'ont les saintes!...
--Mon amie, lui disait souvent madame d'Harville... vous me cachez une souffrance!... à moi!...
Et l'ange remuait doucement la tête, comme pour démentir ce soupçon d'une amie... mais en relevant ses longues paupières on voyait trembler une larme entre ses longs cils... et madame d'Harville se désespérait de voir son amie ainsi frappée par une peine secrète qu'elle s'obstinait à lui cacher; car elle était sa plus intime amie: madame de Genlis prétend qu'elle était plus étroitement liée avec elle qu'avec toute autre; cela peut être, mais pas pour madame d'Harville...
Le vicomte de Custine était toujours fort assidu chez son frère; il allait peu à la Cour, et les jours où le comte de Custine était de la chasse du Roi, le vicomte le remplaçait dans son salon pour y recevoir les hommes qui y venaient en son absence...
C'est un caractère _type_ que celui de M. le vicomte de Custine; je le connaissais par relation, en ayant entendu parler à plusieurs personnes qui m'en avaient donné une étrange idée. L'une était M. de Bonnecarrère, ami du général Custine, dont il avait des lettres bien curieuses; l'autre était Saint-Phar, et la troisième était madame de Montesson, qui m'en parla avec beaucoup de détails un jour à Bièvre, à propos de sa nièce[107].
[Note 107: Adam Philippe, comte de Custine, né à Metz le 4 février 1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'époque, une destination dès le berceau... Il fut voué à l'état militaire, et à sept ans, il était lieutenant en second dans le régiment de Saint-Chamans; pendant la guerre des Pays-Bas, il était à la suite, ou pour parler plus juste, quelque comique que cela soit, dans l'état-major du maréchal de Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collége, et lui faire faire sa première communion... Après ses études, il entra dans le régiment du Roi, et à vingt-un ans il fut colonel du régiment de Custine. Il voulut connaître parfaitement tout ce qui avait rapport à cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des défenseurs du trône. Les Cours du Nord étaient alors des écoles où l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna pour la méthode allemande; il demeura longtemps à Berlin, et en arrivant en France, il introduisit _la discipline_ allemande dans son régiment, et au moment où le canon retentit sur les plages américaines, il voulut aller secourir des opprimés, car son âme était noble et grande; il échangea son beau régiment de dragons pour le régiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amérique. Arrivé sur le théâtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant chevalier des temps historiques de la France... au siége de New-York, il gagna exactement son grade de maréchal-de-camp à la pointe de l'épée; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut nommé gouverneur de Toulon et puis député aux États-Généraux. Il avait dès lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le parti de la Révolution, mais jamais dans une exagération blâmable; jusqu'au moment où il se déclara pour la cause de la nation, parti que l'on ne peut blâmer, sa conduite fut toujours irréprochable, et en admettant que ce parti fût une faute, il l'a payée tellement cher, qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine avait de la fermeté dans l'exécution de sa volonté, mais cette volonté était pour lui longtemps difficile à fixer; une fois arrêtée, il disait lui-même _que rien ne devait_ coûter pour l'accomplir!... Un officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du feld-maréchal Lawdon, qui brûla la cervelle de sa propre main à deux soldats révoltés!... Il était fort habile comme chef militaire, et ses premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants qu'avantageux à la France; il prit Mayence, Worms, Spire, Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mêmes rivages où il avait triomphé pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela est-il mal, je ne puis prononcer. À la chute des Girondins, il envoya à la Convention les papiers du général Wimpfen, démarche qu'on lui a reprochée. Sévère et d'une probité spartiate, ne pouvant voir les exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'épargna pas dans ses rapports les représentants du peuple et plusieurs généraux aussi corrompus que l'étaient souvent les proconsuls empanachés qui suivaient l'armée, mais n'étaient JAMAIS à sa tête!... Rappelé à Paris au commandement de..., il se vit en même temps traduit au Comité de salut public après avoir été appelé à la barre de la Convention... puis au Tribunal révolutionnaire! L'accusation portée contre lui était absurde!... Il dédaigna d'y répondre, il eut tort!... Il fut condamné par ce tribunal de sang, qui était heureux de frapper des têtes innocentes et vertueuses, car, je le répète, si le comte de Custine a erré, c'est qu'il a cru que le salut de la France dépendait du parti qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces épreuves cruelles, ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite, comme elles devaient le rendre célèbre par leur beauté et leurs agréments. Mademoiselle de Sabran, qui épousa le fils du comte de Custine, était une de ces ravissantes créatures que Dieu donne au monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aimée, madame de Custine, ayant à peine vingt ans, s'enfermait à la Conciergerie avec son beau-père, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces moments d'épreuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume dans le coeur brisé de son mari, qui, à peine lié à elle, voyait la mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortunée passait ainsi entre un vieillard accablé par la fortune injuste et son mari, le père de son enfant, frappé du même coup et marchant en même temps vers un même but... l'échafaud!... Madame de Custine la jeune est la mère de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est connu pour être l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manières et d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette époque, mais de toutes celles qui l'ont précédée.
Son aïeul mourut avec cette résignation de l'homme vertueux et du sage: on l'a accusé de pusillanimité parce qu'il avait demandé un prêtre!... nous sommes absurdes en étant cruels, nous trouvons le moyen d'être moquables en étant atroces!... le général Custine mourut au contraire comme il avait vécu, en homme irréprochable...
«J'ignore comment je serai demain en allant à la mort, écrivait-il à son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut répondre de lui; mais je m'efforcerai, mon fils, d'être digne du nom que je vous laisse.»
Quelle touchante simplicité dans ce peu de mots! point de vantarderie, de fausse vaillance, à cette heure solennelle où l'homme, vis-à-vis de lui-même,
Ne paie point à Dieu le prix de sa rançon.
Le général Custine mourut sur l'échafaud comme l'un des martyrs de notre infâme et sanglante époque, le 18 août 1793!]
[Note 107-A: Ces détails sont positifs; ils viennent des bureaux de la Guerre.]
Le physique du vicomte de Custine était agréable. Il était grand, svelte, et d'une extrême élégance; ses traits étaient fins et doux, ses cheveux blonds et remarquables par leur finesse, ce qui faisait croire qu'il en avait peu tandis qu'il en avait beaucoup... Son frère avait une autre expression, et cette expression, moins élégante peut-être, était plus forte d'attraction pour ceux qui auraient eu à choisir entre les deux frères... Le comte de Custine avait plus d'énergie, et surtout de cette énergie de l'âme qui révèle les vertus qu'elle renferme.
En voyant le vicomte de Custine, on avait le désir de causer avec lui; en voyant le comte, on avait la volonté d'en faire son ami... Placé dans le monde aussi haut que le pouvait vouloir son ambition, par sa belle naissance, sa grande fortune et sa considération personnelle, le comte de Custine eut toujours une existence honorable comme elle devait l'être. Mais il avait de l'ambition, et peut-être que son humeur un peu acerbe, sa répugnance à se plier aux moindres complaisances, même convenables, pour la Cour, lorsqu'il fut sollicité quelquefois de le faire, furent un obstacle à une élévation plus rapide après son retour d'Amérique.
Sa femme en était adorée, et pourtant elle le craignait... elle avait pour lui une affection tendre et dévouée, mais elle redoutait l'humeur sévère du comte. Souvent elle cachait une faute légère commise par un domestique, de crainte que le comte ne le chassât... Aussi les gens de sa maison l'avaient-ils surnommée _Notre-Dame de Bon-Secours_!...
Ce fut quelque temps avant le dérangement de la santé de madame de Custine, que le vicomte, son beau-frère, fut atteint d'une passion insensée pour madame de Genlis... Cette passion devint bientôt publique, et madame de Genlis ne put faire un pas sans que l'obsession du vicomte de Custine ne vînt entraver ses démarches les plus simples. Cela en vint au point que madame de Genlis fut contrainte d'en parler à la comtesse, sa belle-soeur; quel fut son étonnement de ne pas la trouver de son sentiment!
--Vous vous trompez sur son compte, lui dit la comtesse: mon beau-frère ne vous porte qu'un intérêt profond et ne vous veut aucun mal. Ne lui en veuillez pas: c'est moi qui vous le demande.
Quelque recommandation que fît la comtesse, madame de Genlis exigea le départ de M. de Custine pour la Corse. Tous ceux qui pouvaient avoir des doutes sur cette passion manifestée si singulièrement par le vicomte, étaient étonnés que madame de Genlis affectât une aussi grande sévérité; le vicomte de Custine était parfaitement agréable, et M. de Caulaincourt (le père), qui le comparait au vicomte de Ségur, comme il complétait la comparaison entière du comte de Custine au comte de Ségur, et de madame de Ségur à madame de Custine, disait que le vicomte de Custine était un homme charmant[108]. Sa taille était haute et bien prise, et d'une élégance remarquable, surtout comme distinction. Mais son regard et son sourire, qui étaient d'abord ce qui paraissait charmant en lui, devenaient au contraire comme une répulsion en ce que le sourire avait une expression sardonique et toujours railleuse, et que le regard était, lorsqu'il ne le surveillait pas, faux et comme quêteur... Cependant ses yeux étaient bleus, et lorsqu'il le voulait, leur douceur était infinie... Voici, au reste, le portrait qu'en fait madame de Genlis dans ses _Mémoires_, et que j'avais entendu faire bien avant que les _Mémoires de madame de Genlis_ ne parussent. Les intérêts de coeur de M. de Caulaincourt avaient été liés d'une manière intime à la famille Custine, d'une telle sorte, que plus tard il ne parlait jamais de cette époque sans que le nom du général ne vînt sur ses lèvres. Frère de la meilleure amie de madame de Custine, il l'avait aimée avec passion, mais infructueusement, comme tout ce qui l'a aimée d'amour! Que de fois, lorsque je lui entendais citer le nom de madame de Custine comme l'exemple de toutes les vertus, j'étais loin de me douter que cette même madame de Custine était l'aïeule de l'auteur du _Monde comme il est_!... Ainsi donc il a eu deux anges pour mères!...
[Note 108: Madame de Custine aurait été, je crois, plus âgée que madame de Ségur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualité de frère de madame d'Harville, était familier dans la maison de Custine, venait de ce qu'il aimait les deux familles également, et n'aimait pas les deux vicomtes, qu'il prétendait se ressembler beaucoup, ce qui était faux, car l'un était dissimulé.]
Voici ce portrait du vicomte de Custine:
«.....Il avait alors vingt-sept à vingt-huit ans, une taille et une figure particulièrement élégantes; on trouvait son visage joli: il ne m'a jamais plu (c'est madame de Genlis qui parle), parce que sa physionomie exprimait habituellement la raillerie et la moquerie, et qu'il y avait dans son regard je ne sais quoi de furtif, de faux et de méchant que je n'ai vu qu'à lui, et qui me paraissait d'autant plus surprenant, qu'il était blond et que ses yeux étaient bleus, ce qui ordinairement donne l'air de la douceur. Il avait de l'esprit, de la finesse et quelquefois de la gaîté, une jolie conversation, un ton parfait, et la réputation d'un jeune homme instruit, sage et très-aimable... Il avait beaucoup lu, et surtout l'histoire de France et tous les mémoires qui s'y rapportent. Il en parlait bien et sans pédanterie... Quand je consultais ma raison et mon jugement, il me semblait digne des plus grands éloges...; quand je le regardais et que je l'observais, il me déplaisait à l'excès. Il _se piquait aussi d'aimer avec passion_ la musique, ce qui motivait les transports auxquels il se livrait lorsque je jouais de la harpe... Un soir il se trouva mal en m'écoutant, tandis que je chantais en m'accompagnant ce bel air de _Castor et Pollux: Tristes apprêts, pâles flambeaux_!...
«Je suis convaincue, dit plus loin madame de Genlis, qu'il savait pâlir à volonté.»
Voilà ce portrait tel qu'elle le fait.
La passion du vicomte de Custine pour madame de Genlis, amie intime de sa belle-soeur et femme répandue dans le grand monde, comme cousine de madame la maréchale d'Estrées, nièce de M. de Puisieux, cordon bleu et ministre intime sous Louis XV, et puis ensuite comme femme supérieure fort à la mode et dont le nom était déjà célèbre; cette passion de M. de Custine, qui lui-même était un homme fort connu dans la haute société, dont il était l'un des membres les plus marquants par son nom et ses agréments, ne pouvait manquer de faire beaucoup de bruit; ce fut ce qui arriva, d'autant mieux qu'il n'épargna rien pour la rendre éclatante aux yeux de tous. Il suivait madame de Genlis sous mille déguisements: aujourd'hui c'était un mendiant à la porte d'une église; demain une _coiffeuse_[109]! parmi celles qui venaient la coiffer; une autre fois il revêtait l'habit de livrée de l'un des valets de pied de madame de Genlis... Il lui écrivait les lettres les plus passionnées!... et madame de Genlis était charmante à cette époque. Elle était jeune, faite pour plaire et pouvait donc croire qu'elle plaisait en effet!... Je fais cette remarque pour arriver à ce qui pouvait résulter de ce jeu... si toutefois c'était un jeu... Il écrivait surtout beaucoup; madame de Genlis lui renvoya ses lettres cachetées _après avoir lu les premières, à ce qu'elle dit_; c'est ici que je crois pouvoir émettre un doute sur cette sévérité de madame de Genlis. Mais cela n'a aucun rapport avec ce drame si grand et dont les ressorts tiennent évidemment à cette position de la société à cette époque. Voyez ce rôle joué par un homme de la plus haute naissance... voyez les moeurs qui ont été reflétées dans plusieurs ouvrages, et l'on peut porter un jugement sur une époque relativement à une partie seulement...
[Note 109: Les femmes avaient alors des _coiffeuses_. Ce ne fut que sous Marie-Antoinette que les _coiffeurs_ furent admis. Léonard fut le plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de Laval-Montmorency avec une serviette damassée coupée par bandes!]
Le vicomte de Custine aimait beaucoup tout ce qui _faisait effet_; mais en même temps il s'écriait qu'il n'aimait pas le monde et qu'une vie simple et retirée, comme celle de sa belle-soeur par exemple, lui convenait à merveille!.... Dans le paroxysme le plus violent de _sa passion_ pour madame de Genlis, il fut aimé d'une femme jeune et fort jolie: elle était toute jeune, naïve, et l'aima avec une passion que lui-même ne repoussa que pour faire un éclat. C'est un caractère très-prononcé que celui du vicomte de Custine!...
Cette jeune femme, qui l'aima bientôt avec tout le délire d'un premier amour, et qui se croyait aimée, fut un jour entraînée à lui avouer sa passion... Le vicomte se jeta à ses genoux en lui demandant sa pitié!...
--Accordez-moi votre amitié, lui dit-il _en fondant en larmes_... je ne suis pas digne de votre amour... J'aime!... sans être aimé, grand Dieu! et je souffre tous les maux d'un amour méprisé!!!