Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 15

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L'ange[98] qui plaidait ainsi pour l'autre ange absent pleurait alors avec une profonde douleur, et mettait aux pieds de la croix toutes ses larmes et ses souffrances, en demandant à Dieu de changer le coeur de sa mère, et de lui inspirer pitié et pardon pour sa fille absente. Mademoiselle de Logny était de la plus grande piété... Élevée à Panthemont, elle n'en avait pas rapporté dans sa famille une grande hauteur, des manières insupportables, et tout ce que réprouve, au contraire, une douce charité, une vraie piété. Elle aimait sa soeur avec une grande tendresse; elle respectait sa mère, la craignait, mais remplissait exactement envers elle les devoirs d'une fille chrétienne. La beauté de mademoiselle de Logny était d'un autre caractère que celle de sa soeur. Madame de Louvois n'était que jolie d'ailleurs; mademoiselle de Logny était parfaitement belle. Ses yeux fendus en amandes donnaient un regard qu'on n'oubliait plus lorsqu'il s'était une fois arrêté sur vous. Ses paupières longues, soyeuses, s'abaissaient sur ses joues avec l'expression muette et pourtant si éloquente des vierges de Raphaël... Souvent un étranger, passant auprès de la chapelle de la Vierge à Saint-Sulpice, s'arrêtait avec une admiration saintement respectueuse devant une femme qui priait... En voyant ce front blanc et pur, cette tête ravissante de beauté s'incliner humblement comme la moins belle des servantes de Dieu devant sa sainte mère; en voyant tant de perfections extérieures exhalant un parfum du ciel, l'étranger devinait l'âme d'un ange, et disait en s'éloignant à regret:

--Oh! si elle priait jamais pour moi!...

[Note 98: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont demeurées profondément gravées dans mon coeur. J'ai visité le château de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle, mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny n'étaient qu'une même personne.]

Pour elle, inattentive aux choses de ce monde, elle priait et pleurait. Sa soeur, exilée de la maison maternelle, lui apparaissait dans ses rêves, la suivait incessamment. Sa mère, implacable dans son ressentiment, non-seulement refusait jusqu'aux lettres de madame de Louvois, mais elle avait défendu sous les peines les plus sévères qu'on prononçât son nom devant elle. Un jardinier au service de la famille depuis vingt-sept ans, et qui avait vu naître madame de Louvois, fut chassé sans pitié par sa cruelle mère pour avoir conservé chez lui un arbuste qu'il avait planté le jour où mademoiselle de Logny l'aînée avait fait sa première communion. Cet arbuste était une double-épine rose à fleurs doubles... En arrivant dans la terre où cette épine était plantée, madame de Logny ordonna que l'arbuste fût arraché. Le vieux jardinier s'y prit si bien que l'arbuste ne souffrit pas de son déplacement, et il le replanta dans le fond du petit jardin de sa maison. Madame de Logny, ayant appris cette fraude pieuse, chassa le vieillard qui lui montrait un coeur humain pour répondre à la parole d'une mère sans entrailles...

La vengeance et la haine sont deux hôtes que le coeur d'une femme ne devrait jamais recevoir... mais celui d'une mère!... il en devrait ignorer le nom!... Que de nuits sans sommeil! que de jours sans repos! que de souffrances sans relâche!... Madame de Logny, incessamment torturée par des sentiments haineux, l'esprit toujours tendu vers des projets de vengeance, ne tarda pas à ressentir les effets d'une existence hors nature... Son sang s'enflamma, et une maladie chronique longue et douloureuse vint ajouter les maux du corps à ceux de l'âme...

Mademoiselle de Logny, dévouée par devoir, le fut alors de coeur pour remplacer la fille absente auprès du lit mortuaire de sa mère. Elle espérait que le moment viendrait où madame de Logny rappellerait l'enfant exilée!... Elle épiait chaque instant favorable... mais, hélas! il n'en venait pas! plus madame de Logny avançait vers la tombe, plus son ressentiment devenait implacable!... Il y avait dans l'âme de cette femme des semences de haine d'une amertume inconnue pour qui porte le nom de femme!... Sa fille était bien malheureuse!... elle venait de découvrir une vérité que son respect filial lui avait jusqu'alors dérobée!... sa mère n'avait aucune piété... Mademoiselle de Logny, au désespoir, se révéla tout entière dans ce moment solennel; la jeune fille timide disparut pour faire place à la fille chrétienne... Sans sortir du respect qu'elle devait à sa mère, elle résolut d'empêcher l'affreux malheur de lui voir rendre à Dieu une âme impénitente ne sachant pas pardonner... Depuis cinq jours et cinq nuits, madame de Louvois était dans la maison de sa mère comme une criminelle qui serait obligée de céler et sa voix et ses pas... Un ami de madame de Logny, le président de Périgny, homme d'une probité exacte et positive, et dont l'âme était aussi tendre et bonne que son caractère[99] était honorable, le président de Périgny se joignit à mademoiselle de Logny, qu'il aimait et vénérait, pour obtenir le pardon de madame de Louvois... Ils dirent quelques paroles vagues... Au premier mot, madame de Logny, qui était mourante, parut se ranimer, et une expression si terrible se peignit dans son regard agonisant que mademoiselle de Logny n'osa poursuivre et fit signe au président de ne pas continuer... Dans ce moment le curé de sa paroisse, ayant appris l'état désespéré de la malade, crut qu'il était de son devoir de se présenter chez elle, même sans être appelé... En le voyant, madame de Logny parut agitée... elle se détourna, témoignant ainsi sa volonté... Mais l'homme de Dieu était là pour remplir une mission, il devait se laisser repousser; le prêtre chrétien ne peut jamais être humilié... Il parla de Dieu à la mourante... lui montra ses miséricordes, lui dit combien il était indulgent et paternel!... qu'il suffisait d'un instant de repentir pour racheter une vie entière de fautes et même d'oubli de Dieu!... Madame de Logny, immobile et silencieuse, ne paraissait pas entendre les paroles du prêtre... Il voulut alors arriver à son âme par une route qu'il jugeait plus accessible!... il osa prononcer le nom de madame de Louvois!... À ce nom, tout le corps de la mourante s'agita... ses lèvres, qui étaient demeurées fermées pour répondre à l'homme de Dieu quand il lui parlait de sa miséricorde, ses lèvres s'ouvrirent pour dire au curé:

--Monsieur, je vous ordonne de sortir!...

[Note 99: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les proverbes.]

Le curé s'éloigna avec soumission; mais, à la prière de mademoiselle de Logny, il ne quitta pas la maison.

Après son départ, madame de Logny parut vivement agitée; elle appela le président de Périgny.

--Je veux voir mon notaire, lui dit-elle d'une voix tremblante d'émotion... mais d'une émotion qui n'avait rien de doux... Faites-le venir... et qu'il se hâte, je sens qu'il en est temps.

Le notaire était un homme d'une haute probité, comme les notaires l'étaient presque tous à cette époque... Il s'approcha de madame de Logny avec l'intention de calmer l'irritation de ses ressentiments dont il connaissait toute l'étendue, car depuis deux ans il avait constamment lutté avec madame de Logny pour l'empêcher de dénaturer entièrement sa fortune: la pensée que sa fille aurait sa part dans sa succession la mettait au désespoir... Cette femme n'avait rien d'humain!...

Le notaire espérait qu'accablée par la souffrance, elle serait plus accessible aux représentations qu'il voulait lui faire... mais quelle fut sa surprise lorsque la moribonde, se soulevant à demi, lui dit sèchement:

--Je vous ai mandé pour faire mon testament et non pour vous demander conseil... Je n'en prends que de moi-même dans une affaire telle que celle-ci, surtout lorsqu'elle se décide sur un lit de mort!... Si vous ne voulez pas écrire sous ma dictée... sortez et laissez-moi... les moments me sont comptés...

Le notaire s'inclina et lui dit qu'il était prêt... En effet, que pouvait-il faire?... Madame de Logny aurait fait faire son testament par un notaire étranger qui ne pouvait défendre aucun intérêt dans une famille qui lui était inconnue. Le notaire de madame de Logny avait toujours une espérance, quelque vague qu'elle fût, d'être utile aux enfants de la mourante.

Les dispositions de madame de Logny furent longues à légaliser... et lorsque le notaire sortit de sa chambre, elle était expirante... Sa fille, mademoiselle de Logny, était pendant ce temps en prières, et demandait à Dieu de la guider dans une circonstance aussi délicate... À demi éclairée par quelques mots que sa mère avait laissé échapper dans un moment de délire, elle voulut éloigner d'elle jusqu'à l'inquiétude de pouvoir écouter une tentation. Elle fit prier le président de Périgny de passer chez elle. Lorsqu'ils furent seuls, mademoiselle de Logny dit au président qu'elle avait de vives inquiétudes sur le sort de sa soeur...

--Je crains, dit-elle, que ma mère ne persiste dans sa funeste résolution et que nous ne puissions obtenir le pardon de ma soeur... Cette nuit, tandis que je veillais auprès de ma mère, j'ai recueilli quelques paroles qui m'ont fait trembler!... Mais si, comme je le redoute, j'étais l'objet d'une injuste préférence, je veux qu'un engagement solennel me lie à jamais... C'est dans vos mains, monsieur, c'est à vous, vous que je regarde comme un père, que je jure ici devant mon Sauveur (et elle se mit à genoux devant un crucifix) de rendre à ma soeur la part qui lui revient dans le bien de ma mère!... Vous êtes témoin et dépositaire du serment que j'en fais, monsieur;... c'est comme un testament, maintenant, poursuivit-elle: je suis engagée, quoi qu'il arrive.

Le président aimait mademoiselle de Logny comme si elle eût été sa fille... il fut touché aux larmes de cette énergie donnée par le coeur que venait de témoigner cette jeune fille en face d'une position épineuse selon les vues du monde, mais facile pour une personne comme mademoiselle de Logny... elle n'était point faite pour ce monde et ne le comprenait pas...

--Allons retrouver ma mère, dit-elle à Périgny, je viens d'entendre sortir le notaire...

C'était lui, en effet, qui venait de quitter madame de Logny; accablée par l'effort qu'elle avait dû faire pour dicter ses dernières volontés, fatiguée peut-être de ce doute qui s'établit au chevet de mort du chrétien réfractaire, madame de Logny paraissait souffrir plus qu'elle n'avait encore souffert: sa respiration courte et pressée, son regard vague et quêteur, un tremblement convulsif qui agitait tous ses membres, semblaient annoncer que sa dernière heure allait bientôt sonner; sa fille se mit à genoux près de son lit, en priant Dieu tout bas. En ce moment minuit sonnait... madame de Logny tressaillit... Cette cloche, dont le son se perdait au loin, tout en résonnant à l'oreille de ceux qui veillaient, lui parut comme une sorte d'appel.

--Quelle est cette heure?... demanda-t-elle d'une voix assez assurée.

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Minuit, ma mère...

MADAME DE LOGNY.

Minuit!... voilà la dernière fois que je l'entendrai sonner!...

MADEMOISELLE DE LOGNY, se remettant à prier, dit à voix basse plusieurs prières... peu à peu sa voix s'élève:

Ô mon rédempteur! victime d'amour et de patience... je remets mon esprit entre vos mains... et puisqu'en mourant vous nous avez ouvert le chemin du ciel, permettez à cette âme chrétienne d'entrer dans la demeure de vos élus... accordez-lui...

MADAME DE LOGNY, interrompant sa fille.

Qu'est-ce que cette prière que vous dites?

MADEMOISELLE DE LOGNY.

Les stations de la Passion, ma mère; Jésus-Christ sur la croix[100]...

[Note 100: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.]

MADAME DE LOGNY, très-agitée.

Des prières!... je n'en veux pas!... je ne peux pas prier, moi!...

En ce moment, le curé de la paroisse, qui voulait au moins prier pour la mourante, tenta un nouvel effort auprès d'elle et rentra dans la chambre: en l'apercevant, madame de Logny éprouva une sensation terrible et qui devait ressembler à des remords; cependant elle jeta un regard encore animé par le feu de la haine... elle comprenait tacitement que ce prêtre chrétien était chargé d'absoudre et jamais de maudire... voilà quelle était la parole de Dieu... Le curé comprit le regard de madame de Logny, mais il ne s'en effraya pas... il devait parler...

--Madame, dit-il à la mourante, vous êtes bien malade: sans doute Dieu vous rendra la santé... mais il faut se préparer constamment à la mort... et surtout il faut être chrétienne.

MADAME DE LOGNY, dont les traits sont déjà altérés par les approches de la mort.

Monsieur le curé... monsieur... je vous ai déjà dit que je ne voulais pas que le clergé s'immisçât dans mes affaires de famille!... et en voilà... plus... peut-être... que j'ai...

LE CURÉ, l'interrompant vivement.

Madame, les moments que Dieu vous laisse sont trop précieux pour être perdus en vaines paroles... Vous avez deux enfants, madame...

MADAME DE LOGNY.

Silence... silence!...

LE CURÉ.

Non, madame; je ne garderai pas le silence dans une heure aussi terrible: je veux vous sauver... vous sauver de vous-même!... pardonnez... pardonnez au nom de celui qui pardonna à ses bourreaux...

MADEMOISELLE DE LOGNY, à genoux près du lit de sa mère.

Ma mère... grâce pour ma soeur!... grâce!

MADAME DE LOGNY, d'une voix sourde.

Jamais!... jamais!...

MADEMOISELLE DE LOGNY fait signe à Périgny d'aller chercher madame de Louvois... et prenant la main déjà glacée de madame de Logny.

Ma mère!... tandis que peut-être vous accusez ma soeur d'être loin de vous... elle était là!...

MADAME DE LOGNY fait un mouvement suivi d'un gémissement. Mademoiselle de Logny continua:

Depuis six jours elle partage mes veilles... elle est là... la voilà...

À cette dernière parole, madame de Logny retrouva un reste de forces... elle se dressa à demi sur son lit, jeta un oeil hagard vers la porte où madame de Louvois, soutenue par le président, attendait l'arrêt de sa mère. En la voyant, la physionomie déjà bouleversée de madame de Logny devint effrayante... Un son rauque s'échappa de sa poitrine; enfin, rassemblant ce qui lui restait de forces, elle jeta à sa malheureuse fille ces foudroyantes paroles:

--Je te maudis!...

Et retombant sur ses oreillers, elle expira peu d'instants après au milieu d'horribles convulsions.

Quant à sa malheureuse fille, elle était tombée sans connaissance sous l'anathème de sa mère, et pendant plusieurs heures on craignit pour sa vie. Revenue à elle, l'infortunée quitta cette maison où elle avait reçu la naissance et où sa mère venait de lui donner la mort... À compter de ce jour elle n'en eut plus un seul d'heureux, et peu d'années s'écoulèrent entre la malédiction maternelle et la mort de la fille innocente et maudite.

DEUXIÈME PARTIE.

MADAME LA COMTESSE DE CUSTINE.

Aussitôt que sa mère eut rendu le dernier soupir, mademoiselle de Logny quitta cette maison qui lui était devenue odieuse après les événements qui venaient de s'y passer; elle se retira à Panthemont. Ce fut là que le président de Périgny fit ouvrir le testament de madame de Logny... elle y déshéritait ses deux filles et donnait son argenterie, ses diamants, _toute sa fortune_, au président... Il avait fallu _ce fidéi-commis_ pour que M. de Louvois ne pût attaquer le testament... Le président remit donc fidèlement à mademoiselle de Logny toute la fortune de sa mère, qui était immense et dans le plus bel état...: cette fortune allait à plus de cent vingt mille francs de rentes, sans compter un mobilier estimé au-delà de cent mille écus...

Lorsque mademoiselle de Logny fut en possession entière, alors elle fit faire un partage _égal_ de tout ce qu'avait laissé sa mère... une tasse, même la plus commune, ne demeura pas dans son lot, et lorsque tout fut terminé, une cuillère de vermeil dépareillée ne trouvant pas sa place, mademoiselle de Logny la rompit en deux et en envoya la moitié à sa soeur!...

Un an après la mort de sa mère, mademoiselle de Logny fut demandée en mariage par tout ce que la cour de France avait de jeunes gens distingués et par leur naissance et par leur fortune... Elle hésita longtemps dans son choix; enfin elle se détermina en faveur de M. le comte de Custine, l'un des premiers seigneurs de la Lorraine, et lui-même, personnellement, était un homme supérieur: séduit par tout ce qu'il entendait dire de mademoiselle de Logny, il se mit sur les rangs pour obtenir sa main, et fut assez heureux pour être choisi par elle.

Jamais un mariage fait sous d'aussi heureux auspices n'eut de plus heureuses suites. J'ai dit quelques mots sur le bonheur calme de l'hôtel de Custine, mais je ne suis sans doute parvenue qu'imparfaitement à donner une idée de cette félicité des anges telle que celle qui se rencontre dans le mariage, lorsque les deux époux s'aiment! C'est de toutes les joies terrestres la plus profonde et la plus vive...

J'ai dit que le cercle de madame de Custine était borné; cependant il était assez étendu pour que son salon[101] offrît à l'observation un point de comparaison assez piquant avec ce monde bruyant qui l'entourait; toutes ses amies étaient jeunes et d'un esprit agréable: l'une d'elles vient seulement de mourir il y a peu de mois: c'est madame la comtesse d'Harville, dont le mari était sénateur et l'un des hommes les plus honorables de l'ancienne noblesse attachés à l'Empire; il était chevalier d'honneur de l'impératrice Joséphine. Madame d'Harville était jolie, son esprit parfaitement agréable et son commerce entièrement sûr; je ne l'ai connue qu'âgée, mais toujours aimable: elle était soeur de _mon petit père Caulaincourt_[102], père du duc de Vicence. La marquise de Brehan[103], dame du palais de la reine Marie-Antoinette, était aussi l'une des amies de madame de Custine: sa petite taille était une miniature parfaite; elle était charmante, et son esprit, sa grâce, ses talents (elle peignait les fleurs d'une manière remarquable), en faisaient une personne vraiment nécessaire dans une intimité lorsqu'une fois on l'avait connue et appréciée. Venait ensuite madame de Vaubecourt, jolie et agréable femme, que pendant longtemps madame de Custine admit dans l'intimité de son intérieur et que tout le monde croyait une _ingénue naïve_, et qui n'était rien moins que cela... Son mari était un homme parfaitement sérieux, qui ne riait que par éclats et puis qui retombait dans un silence de plusieurs semaines; ce qui lui arriva dans la suite n'était pas fait pour changer son humeur. La comtesse de Crenay n'était pas jolie, mais elle avait une sorte d'originalité qui amusait, surtout lorsqu'on _savait jouer d'elle_; elle était bien la personne du monde la plus heureuse; elle était laide, et quoique jeune elle paraissait vieille; tout cela n'était rien pour elle, elle ne le voyait pas: bien loin de là, elle était convaincue qu'on ne pouvait la voir sans l'adorer; il y a des femmes comme cela, il y a même des hommes... Quant à madame la comtesse de Crenay, c'était avec une bonne foi qui avait en vérité de la bonhomie: elle avait un recueil d'histoires plus ou moins tragiques des infortunés qui se mouraient d'amour pour elle: les uns se jetaient à l'eau, les autres s'empoisonnaient ou bien s'asphyxiaient...; enfin, c'eût été un hôpital curieusement peuplé que celui qui aurait renfermé _ses victimes_. Le curieux de la chose, c'est qu'elle était, avec ce ridicule, la personne la meilleure et la plus facile à vivre: ce qu'elle disait, elle en était convaincue; si l'on avait l'air de douter, elle n'insistait pas: mais pour elle la chose n'étant pas douteuse, elle souriait et n'en parlait plus. Un jour, madame de Custine lui dit:

--Ma chère, je veux absolument que vous me disiez le nom de quelques-uns de ces amants malheureux. Allons, vous ne craignez pas mon indiscrétion; d'ailleurs, c'est un secret de famille (madame de Crenay était cousine de madame de Custine).

[Note 101: C'est dans ce sens aussi que j'ai écrit ici la biographie de madame de Custine. J'ai voulu donner une idée de la femme angélique qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, préférait la retraite et y était heureuse. Cette figure est un type à observer.]

[Note 102: J'en parle longuement dans mes _Mémoires sur l'Empire_. M. de Caulaincourt était l'un des meilleurs amis de ma mère.]

[Note 103: C'est elle dont j'ai raconté l'intéressante histoire, dans le _Salon de madame de Polignac_, au premier volume.]

C'était surtout à souper et à dîner chez sa mère, madame de La Tour-du-Pin, que madame de Crenay recevait ces bienheureuses déclarations dont les expressions _brûlantes_, disait-elle, me causent quelquefois beaucoup d'émotion!... Alors madame de Custine et madame d'Harville redoublaient d'insistance, et madame de Crenay cédait enfin, et c'était pour leur dire les noms d'hommes ayant cinquante ans et qui devaient être horriblement ennuyeux et laids à vingt-cinq. Un jour M. de Caulaincourt, frère de madame d'Harville, écrivit une déclaration des plus passionnées à madame de Crenay et la signa du nom d'un gentilhomme de Normandie qui avait été recommandé à M. de Crenay. Cet homme était silencieux, et même taciturne; il était jeune, mais point agréable. En tout la conquête n'avait rien de séduisant.

Madame de Crenay laissait habituellement son sac à ouvrage et son sac à parfiler dans le salon; tandis qu'on allait souper, M. de Caulaincourt prit son temps et mit dans le sac à parfiler la lettre d'amour et deux _charmants_ morceaux en or pour parfiler, ainsi que cela était la mode alors. L'un représentait un coeur enflammé percé d'une flèche, l'autre un petit chien. Chacun de ces morceaux avait un petit papier attaché avec une épingle. Sur l'un on lisait:

_Brûlant et blessé comme lui!_

Et sur l'autre:

_Fidèle et soumis comme lui!_

Il y avait peu de monde ce soir-là à souper chez madame de Custine... On était en été, et elle-même n'était à Paris que par une raison extraordinaire. M. de Caulaincourt ne craignait donc pas les suites de son espièglerie. Il soupa fort gaîment et attendit avec une joie parfaite le moment de jouir de sa malice.

Il vint enfin; après avoir causé pendant quelque temps, madame de Custine donna le signal du travail, et toutes les dames se réunirent autour d'une grande table ronde, sur laquelle étaient leurs sacs à parfiler, tandis que les hommes, qui, ce soir-là, étaient M. de Caulaincourt, M. de Ludre, M. de Toussaint et le vicomte de Custine, beau-frère de madame de Custine, se disposaient à faire la lecture de quelque ouvrage nouveau, ou bien à raconter les histoires courantes, pourvu néanmoins qu'elles n'attaquassent pas directement la réputation d'une femme. Madame de Custine était d'une sévérité positive à cet égard-là.

Les femmes s'assirent donc et commencèrent à dénouer leurs sacs à parfilage...

--Ah! mon Dieu! s'écria madame de Crenay, qu'est-ce que cela?...--Elle venait d'attraper le petit chien...

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle encore; cette fois c'était de douleur, elle s'était piquée à l'épingle qui attachait le petit billet...