Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 14

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--Prends cette tapisserie que tu vois à terre auprès de toi, dit-il au rustre... tu dois trouver amplement dans toute cette partie que j'ai mise à bas de quoi me faire un habit complet... _emporte ta marchandise_, mets-toi à l'ouvrage, et sois prêt pour après-demain à midi... Sinon!...

Ce fut pour le coup que le tailleur crut que M. de Louvois n'avait pas la tête saine... mais sa volonté était impérative; il s'imagina enfin que les grands seigneurs pouvaient avoir des modes étrangères aux coutumes de province... il ramassa la tapisserie, et finit par penser qu'il y aurait en effet de l'originalité dans cet habillement, et le plus curieux, c'est qu'il mit de l'amour-propre à le faire... il arrangea les choses de façon que les deux bras de Clorinde, dont l'un tenait un sabre, couvrirent les deux manches très-exactement... et le corps de la guerrière fit le même office sur le dos, et la partie inférieure dans les deux basques. Tancrède, dont les jambes étaient revêtues de cothurnes richement ornés de mufles de lion dorés, recouvrit les deux côtés de la culotte... quant à la veste, elle était légèrement ornée des plumes des deux casques.

Le surlendemain, M. de Louvois avait envoyé son valet de chambre, qui était dans le secret de cette belle affaire, dès le matin chez le tailleur pour qu'il fût exact. Il avait passé la nuit et tint parole; à midi il était au château avec le précieux habillement, que M. de Louvois revêtit avec une joie complète; la chose avait du mérite, car on était alors dans le plus fort de l'été, et la chaleur était étouffante... C'était une étrange figure que celle de M. de Louvois, ayant alors à peine vingt ans, et vêtu d'un habit à nul autre pareil, car certainement, depuis le jour où l'Arétin se mit dans un habit de papier peint à l'huile, représentant une riche étoffe, pour aller faire sa cour à l'empereur Charles-Quint, on n'avait imaginé un pareil vêtement. Ce qui complétait la bouffonne mascarade, c'était une riche garniture de dentelles que lui avait donnée la femme de charge, vieille femme attachée autrefois au service de la mère de M. de Louvois, et qui, l'ayant vu naître, l'aimait et _le gâtait_, comme on le disait alors. En apprenant la sévérité de M. de Souvré, elle avait cherché à l'adoucir; et elle s'était occupée à monter un jabot et des manchettes en superbe maline brodée; elle avait joint à cela des bas de soie blancs et un col de très-belle mousseline des Indes. Elle ignorait l'histoire de la tapisserie comme tout le monde, car le secret avait été fidèlement gardé par le tailleur et le valet de chambre, et la bonne vieille femme de charge dit au valet de chambre en lui donnant ses dentelles et ses bas de soie:

--Du moins ce cher enfant relèvera-t-il un peu le triste état de son vieil habit... mais aussi! comment est-il possible, monsieur Comtois, que vous ayez laissé venir M. le marquis de Louvois dans un pareil état!...

M. de Louvois avait aussi trouvé le moyen d'avoir une épée assez belle[95], à laquelle la femme de charge se chargea de mettre un noeud... Son valet de chambre se surpassa dans la manière de le coiffer... Enfin c'était le plus étrange composé de choses inconvenantes et convenables qu'il soit possible d'imaginer!... C'est ainsi arrangé qu'il attendit, avec un battement de coeur inimaginable, le moment où il ferait son entrée triomphale dans le salon.

[Note 95: Une épée était une chose indispensable dans la toilette et la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle était pour le maître de maison _chez lui_; mais aussitôt qu'il y était en cérémonie, il avait l'épée au côté... Cette coutume était _une mode_, on peut le dire, de la régence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait à la cour ni l'épée, ni l'uniforme, excepté pour prendre congé quand on partait pour l'armée...

Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des _gants_. Un homme ne portait _jamais_ de gants, si ce n'est à la chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses mains. Quant à _elles-mêmes_, il était censé qu'elles étaient toujours assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque, n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour _vêtir_ la main d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y laisser leurs chevaux, S'_ils oubliaient d'ôter_ leurs gants, les palefreniers avaient _un droit_ dont ils usaient. L'un d'eux allait vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui qui avait oublié d'_ôter ses gants_. C'était une amende à laquelle il fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...

Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée, mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi. L'amende qu'on imposait me porterait à le penser.

C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut: Taglioni a dansé comme un ange!--Déjazet a fait Frétillon en original.--Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus, etc., etc.

Cette manière de retrancher l'épithète de _madame_ ou de _mademoiselle_ n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du _champagne_, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.»

Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.]

Les convives arrivèrent. M. de Louvois ne bougea pas de son appartement aux premières voitures, qui n'amenaient que des personnes assez indifférentes pour lui; mais lorsqu'on lui annonça la voiture de madame l'intendante et de quelques autres femmes de distinction, il s'élança, léger comme un sylphe, et se trouva à la portière au moment où la voiture s'arrêtait devant le perron, prêt à donner la main à madame l'intendante, qui d'abord crut avoir une vision, et qui retomba ensuite dans le fond de sa voiture, toute pâmée et riant à en mourir!...

Quant à M. de Louvois, parfaitement impassible et sérieux, il attendait avec un air modeste que ces dames eussent épuisé leur gaîté, ce qu'il ne pouvait espérer; car à chaque nouveau coup d'oeil jeté sur lui, on faisait une nouvelle découverte qui redoublait cette gaîté. C'était la plus burlesque des histoires de M. de Louvois, et il en faisait de bonnes... Enfin l'intendante sortit de sa voiture, et, se confiant à M. de Louvois, elle se disposait à monter au château, lorsque le marquis de Souvré arriva lui-même pour recevoir ses convives... Sa venue sur le lieu de la scène acheva le comique de l'aventure. M. de Louvois a dit depuis que jusque-là la chose avait été médiocrement, et qu'en l'imaginant il avait spécialement compté sur ce qu'il appelait la coopération de son père.

Aussitôt, en effet, que M. de Souvré aperçut cette étrange figure qui montait gravement l'escalier du perron du château, ayant Clorinde sur les deux bras, Tancrède sur le dos et l'intendante au poing, M. de Souvré eut le caractère assez mal fait pour se fâcher!... Se fâcher!... à la bonne heure encore!... mais ne pas rire! voilà qui ne mérite aucune pitié.. M. de Louvois, eût-il fait pis, aurait encore bien fait... Quoi qu'il en soit, M. le marquis de Souvré, en apercevant son fils, lui lança un regard de colère furieuse, qui devait le foudroyer; mais M. de Louvois avait aussi revêtu la cuirasse de Clorinde, et tous les traits qu'on lui décochait venaient mourir à ses pieds sans le frapper.... Il n'en continua pas moins à mener madame l'intendante comme en triomphe, et sa manière ne changea en rien sous l'artillerie incessante de son père:

--Monsieur, s'écria enfin M. de Souvré, que la fureur rendait presque inintelligible, monsieur, qu'est-ce donc que cette mascarade?

--Monsieur, répondit M. de Louvois très-respectueusement, j'ai eu l'honneur de vous répondre avant-hier, lorsque vous m'ordonnâtes d'avoir pour aujourd'hui un autre habit que celui que je portais, que je n'en avais pas d'autre... et je vous demandai...

--Assez, assez, monsieur, s'écria M. de Souvré...

--Je vous demande humblement la permission de me justifier devant ces dames, monsieur, interrompit M. de Louvois. Je vous ai demandé de l'argent pour me faire faire un habit; vous m'avez refusé avec raison, car je suis bien coupable!... mais il fallait vous obéir, monsieur... car je ne voulais pas ajouter la désobéissance à mes autres torts, et j'ai fait faire cet habit.

J'ai entendu raconter l'histoire par un témoin même du fait, qui dit que rien ne peut donner une idée d'abord de la figure de M. de Louvois; Carmontel fit son portrait par ordre du comte de la Marche (depuis M. le prince de Conti) dans son costume de vieille tapisserie. Quant à lui, il demeurait sérieux et calme, donnant toujours la main à l'intendante, entourée de plus de vingt personnes qui étaient arrivées depuis le colloque filial[96] et paternel, et dont la gaîté, contenue d'abord, avait ensuite éclaté, comme on peut se l'imaginer, devant une telle représentation.

[Note 96: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société, dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir, une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je retrace, vous ne verrez une lutte _corps à corps_ et sans frein entre un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux. Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu, serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de candeur et de bonté dont les blanches _ailes_ cachent comme dans un sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil exemple!]

M. de Louvois était alors fort jeune; son esprit, naturellement caustique, se trouva aigri et presque excité par cette lutte continuelle entre son père et lui... Mes oncles, entre autres l'abbé de Comnène, ont beaucoup connu et aimé le marquis de Souvré, et j'ai été accoutumée à entendre parler de lui avec un grand respect et beaucoup d'affection. Quant à M. de Louvois, on en disait du mal, parce que son esprit satirique n'épargnait personne, et qu'à cette époque, ainsi que je l'ai déjà souvent démontré, la malveillance était plus qu'une malice lorsqu'elle s'exerçait sur des êtres inoffensifs; c'était grave. On était marqué d'un sceau réprobateur, et Gresset, en faisant sa comédie du _Méchant_, prit, dit-on, pour modèle le caractère de M. de Louvois. Son immense fortune, sa position dans le monde, ses alliances, tout lui donnait le droit de demander à la société du bonheur et une existence agréable... Il préféra déclarer la guerre à cette même société, dont il pouvait devenir lui-même l'un des plus importants personnages comme esprit distingué et comme amateur éclairé des arts. Son père espérant que le mariage pourrait peut-être calmer cet esprit inquiet, cette âme turbulente sans être passionnée, il regarda autour de lui, car il pouvait choisir, et il fixa son choix sur mademoiselle de Logny l'aînée. Madame de Logny était veuve et sa fortune immense; elle n'avait que deux filles, dont la dot était, dit-on, de plus d'un million pour chacune d'elles...

Mesdemoiselles de Logny étaient toutes deux charmantes. L'aînée était fort petite, mais une miniature ravissante... C'étaient les plus jolis pieds, les plus jolies mains, une perfection de détails qu'il est difficile de décrire, et puis une charmante physionomie candide et exprimant tout ce qu'en effet renfermait de perfections l'âme d'une femme angélique comme l'était madame de Louvois.

Madame de Logny, dont le caractère sera suffisamment dépeint par les faits qui vont se succéder dans cette histoire, madame de Logny avait un côté vulnérable dans son âme, et c'était ce qui avait quelque rapport avec sa fille aînée surtout. Cette enfant était l'enfant de sa tendresse, et toutes ses préférences étaient pour cette tête chérie. Enfin elle n'aimait qu'elle après elle-même. Aussi l'un des articles du contrat fut que M. et madame de Louvois habiteraient avec madame de Logny.

Or, il est une vérité, et cette vérité existe depuis que le mariage est institué, et que par conséquent il y a des gendres et des belles-mères: ce sont deux feux grégeois renfermés dans le même lieu, et ce qu'il y a d'affreux, c'est que la pauvre jeune femme est la victime de la lutte, qui commence d'abord par des explications et finit toujours par une rupture[97]. Viennent ensuite les querelles et les raccommodements _replâtrés_, comme on le dit vulgairement; aux raccommodements succèdent les disputes et les injures, tout cela d'une charmante manière parmi les gens bien élevés; mais, ne fût-ce qu'à voix basse, les disputes ont lieu, et des disputes entre parents, c'est ce feu grégeois dont je parlais... Quel est le plus coupable des deux? je n'en sais rien. Je suis belle-mère, et je ne saurais pas affirmer que je n'ai jamais eu tort. Le fait est que le gendre et la belle-mère sont deux natures, qui probablement ne peuvent pas vivre ensemble; le mieux pour tous est donc de vivre séparés, _mais unis_, puisque être _réunis_ est impossible.

[Note 97: Je parle de la généralité.]

Mais de toutes les belles-mères de France et de tous les gendres du monde, madame de Logny et M. de Louvois étaient les plus incapables de vivre ensemble pendant quinze jours. M. de Louvois prit bientôt pour sa belle-mère une de ces belles aversions, bien complètes, _bien cubiques_, qui rendent, au reste, la vie un enfer pour ceux qui sont seulement témoins de ces scènes scandaleuses. Bientôt madame de Logny crut s'apercevoir que sa fille l'aimait moins; cela n'était pas vrai. M. de Louvois pouvait bien être un méchant coeur en tout ce qui frappait le ridicule, pour cela il était sans pitié, mais il avait de l'honneur, et jamais une parole qui aurait pu frapper à côté d'un sentiment douteux même ne serait sortie de ses lèvres. Le premier soupçon manifesté à cet égard l'exaspéra si puissamment qu'il voulait sortir de l'hôtel de sa belle-mère, quoiqu'il fut minuit!... Madame de Louvois se jeta aux pieds de son mari, les mouilla de ses larmes... il resta, mais le coup avait été porté, et la blessure ne devait plus se fermer... Cela est pour toutes les discussions... Il est des mots qu'il ne faudrait jamais dire!...

Madame de Louvois aimait sa mère avec une grande tendresse, mais elle adorait son mari... À compter du jour où se rompirent leurs rapports intérieurs, elle n'en connut plus de tranquilles ni d'heureux. Sa mère, dont le caractère était naturellement terrible, devint elle-même aussi malheureuse que tout ce qui l'entourait; car enfin elle aimait sa fille, et le refroidissement de son affection, en lui donnant une souffrance inconnue, développa dans son âme des sentiments qui peut-être seraient demeurés éternellement inactifs dans un état heureux.

Poussée au désespoir par le renouvellement journalier des plus cruelles scènes, madame de Logny crut qu'il suffisait de montrer à sa fille que son mari ne l'aimait plus pour qu'elle revînt à elle... Elle jugeait madame de Louvois d'après son propre coeur... elle ignorait au contraire l'effet qu'elle allait produire... Madame de Louvois devait haïr l'être qui lui enlevait ses illusions pour mettre du malheur en la place de son bonheur bien-aimé! Mais c'était sa mère... elle ne fit que s'éloigner... L'infortunée n'avait même plus un coeur pour y verser ses peines, un sein sur lequel elle pût pleurer!... et à vingt ans elle demeurait isolée, entourée des plus douces affections, et si bien faite pour les sentir!...

M. de Louvois était absent. À son retour de la campagne, où il avait été passer huit jours, il trouve sa femme pâle et mourante... voulant se taire, mais l'âme trop brisée pour contenir et ses tortures et le sujet de ses souffrances... Enfin elle parla!... En l'écoutant, son mari sourit avec une expression qui devait avertir la malheureuse femme de l'avenir qui se préparait pour elle... Elle n'osait parler à son mari... seulement elle le regardait en pleurant... mais quelle éloquence dans ce regard!... que de souffrances cachées venaient s'y révéler! il semblait dire:--Grâce!... grâce _pour moi_ qui ai tant souffert!...

Monsieur de Louvois n'était pas un homme méchant dans l'acception attachée à ce mot... En voyant souffrir aussi cruellement un être parfait dont le seul crime, après tout, était de l'aimer assez pour le défendre contre une mère injuste, toutes les facultés actives de son âme se soulevèrent contre sa belle-mère, et les larmes de madame de Louvois ne servirent plus au contraire qu'à entretenir une haine qui devait amener un résultat funeste pour les acteurs de ce terrible drame...

Un jour, madame de Logny était allée dîner à Auteuil chez M. de la Popelinière. Elle revint tard... en entrant dans la cour de son hôtel, elle vit toute la partie qu'occupait madame de Louvois sombre et solitaire; c'était le jour de la loge de madame de Louvois à l'Opéra... Madame de Logny fit sonner sa montre:

--Minuit! dit-elle... déjà retirée! serait-elle malade? Votre soeur devait-elle aller à l'Opéra ce soir? demanda madame de Logny à sa fille cadette, qu'elle avait fait sortir du couvent depuis peu de jours...

--Oui, madame, elle devait y aller avec madame de Belzunce... Cette réponse calma l'inquiétude qui avait saisi madame de Logny en voyant toutes ces fenêtres fermées, et pas un rayon de lumière rompre ce voile noir qui semblait envelopper cette partie du bâtiment... Madame de Logny a dit depuis à quelqu'un de son intimité qu'un pressentiment sinistre l'avait frappée au moment où sa voiture était entrée dans la cour de son hôtel...

Ce pressentiment n'était que trop fondé!... Madame de Louvois n'était plus chez sa mère!... Son mari avait enfin exécuté ce qu'il méditait depuis bien des jours!... Il avait acheté un hôtel, l'avait fait meubler, avait tout disposé; et puis, pour éviter une scène, il avait choisi un jour où sa belle-mère était absente pour annoncer à sa femme qu'elle allait quitter la maison maternelle... Le désespoir de madame de Louvois fut affreux!... Elle se mettait à genoux devant son mari, lui prenait les mains, les lui baisait en les mouillant de larmes!... Pauvre femme! souffrir et pleurer... toujours des douleurs, toujours des sacrifices!... Mais cette fois qu'il était grand! et puis qu'il était inattendu! car M. de Louvois avait tout caché à sa femme... il avait compris que madame de Louvois ne pouvait entrer en aucune manière dans un mystère qui avait pour but de causer une grande peine à sa mère. De quel droit demanderait-elle un jour à ses enfants du respect ou de l'amour, si elle-même était mauvaise fille?... Cette pensée, qui n'était suggérée que par un sentiment tout personnel, devrait être plus connue qu'elle ne l'est de la génération présente...

En quelques heures tout fut accompli. Madame de Louvois, au désespoir, quitta furtivement la maison maternelle pour n'y plus jamais revenir!... En passant le seuil de cette porte qu'elle croyait ne jamais franchir pour toujours que dans son cercueil, elle sentit son coeur se briser, et, tombant à genoux dans sa voiture, elle fondit en larmes!... Son mari, qui appréciait l'étendue du sacrifice qu'elle lui faisait, la releva, et, la pressant sur son coeur, il lui promit de lui rendre tout le bonheur qu'elle laissait derrière elle... Mais, dans un pareil instant, la pauvre enfant ne l'entendait pas... les torts de sa mère s'effaçaient à chaque tour de roue de cette voiture qui l'enlevait à elle! Et sa soeur!... cette amie de son enfance, cette soeur bien-aimée, cet ange!... ne plus la voir!... Un moment madame de Louvois crut qu'elle allait mourir...

--Je ne puis, non, je ne puis les quitter! s'écria-t-elle dans une angoisse qui bouleversait tous les traits de son charmant visage...

M. de Louvois fit arrêter la voiture.

--Vous êtes maîtresse de vos actions, dit-il à sa femme. Je ne m'oppose pas à ce que vous demeuriez avec votre mère... Mais vous savez que jamais je ne repasserai le seuil de sa maison... Quant à vous, c'est votre devoir d'y retourner, si votre coeur vous y entraîne... Mais alors... adieu pour toujours!...

Madame de Louvois demeura pâle et glacée en écoutant ces terribles paroles!... Quelle option on lui proposait!... d'un côté sa mère et sa soeur!... de l'autre son mari, un mari qu'elle adorait!... Cette torture de l'âme à laquelle elle fut soumise pendant quelques minutes, elle ne sait pas elle-même a-t-elle dit depuis, comment elle put la supporter! Enfin la nature elle-même se prononça, car une plus longue indécision aurait brisé l'être délicat qui l'éprouvait... Elle se jeta toute en larmes dans les bras de son mari, en lui criant:

--Toi! toi!... Mais ne dis pas que tu ne reverras plus ma mère!...

M. de Louvois a dit que ce cri du coeur avait été si puissamment jeté qu'il avait été au moment de ramener sa femme chez sa mère... Mais cette pensée fut tellement fugitive que madame de Louvois l'ignora toujours. Ils arrivèrent dans leur nouvel asile, et pendant plusieurs jours madame de Louvois fut distraite par les soins que réclamait d'elle une nouvelle installation.

Mais qui peut peindre la fureur de madame de Logny?... Plus elle avait aimé sa fille, plus son _abandon_, ainsi qu'elle appelait son départ, lui semblait outrageant!... Selon elle, madame de Louvois devait avoir assez d'empire sur son mari pour l'empêcher de partir... Les sentiments les plus haineux s'éveillèrent dans cette âme remplie de passions violentes et hors de mesure: elle blasphéma, elle maudit; et lorsque sa plus jeune fille, épouvantée de ses accès furieux, lui demandait en pleurant de pardonner à sa soeur, elle lui criait:--Tais-toi! ne me parle pas de cette _étrangère_! N'a-t-elle pas une autre famille?