Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 13

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--Mon Dieu! qu'avez-vous? s'écria Suard...--Rien de nouveau... Je suis blessé... au pied. Et il lui montra en effet son pied tout ensanglanté!... Suard sentit son coeur se serrer de nouveau... Condorcet s'en aperçut.

--Pas de faiblesse, lui dit-il... Rendez-moi un dernier service encore avant que je quitte votre toit hospitalier, mon ami... Donnez-moi du tabac... Si vous saviez tout ce que j'ai souffert depuis que j'en suis privé!... C'est plus douloureux _que de n'avoir pas de pain_!...

Suard lui en arrange un cornet... Dans le moment où il allait le mettre dans sa poche, un souvenir d'un nouveau genre le frappa.

--Ah! mon ami, mettez le comble à votre généreuse amitié! Donnez-moi un Horace! je vous en conjure!...

Suard lui donna un Horace, et Condorcet partit de cette maison, heureux encore dans son infortune, car il avait trouvé un ami...

En quittant la maison de Suard, il se dirigea vers les carrières, dans lesquelles il se tint caché pendant tout le jour... Il ne devait retourner que le lendemain chercher cette carte d'invalide que Suard avait été demander à Garat.

Garat la lui accorda à l'instant; mais pour plus de sécurité il employa un autre moyen, quelque puissant qu'il fût lui-même dans le gouvernement d'alors... Il se rendit à Auteuil auprès de Cabanis, ancien ami de Condorcet comme lui; Cabanis était alors employé dans les hôpitaux... Il donna pour Condorcet une vieille lettre de passe pour un invalide retournant chez lui en sortant de l'hôpital... Cette carte était cent fois plus sûre qu'aucun passeport... Garat la remit à Suard et retourna à Paris. Cette bonne action n'est pas la seule qu'il ait faite; il est bon de le dire.

Mais tandis que ses amis s'occupaient de sa sûreté, Condorcet ne pouvait plus en profiter. Le malheureux, en partant de chez Suard, n'avait pas songé qu'il lui fallait éviter tous les lieux habités, et il n'avait emporté _qu'un seul morceau de pain_, un seul!... la faim devint bientôt tellement impérieuse qu'elle domina et la crainte du cachot et celle de la mort, et qu'il sortit de sa retraite poursuivi par une faim si terrible qu'il aurait en ce moment bravé l'échafaud... Il entre, à Clamart, dans un mauvais cabaret dans lequel étaient seulement une femme et un de ces espions volontaires, espèces de serpents plus dangereux que les espions véritables.

Condorcet, dont la barbe et les cheveux hérissés, les yeux hagards et le regard inquiet, l'habit en lambeaux, la démarche incertaine, auraient éveillé l'attention de gens bien plus confiants, attira sur lui la surveillance de l'espion. Cet homme ne le quitta plus des yeux et le désigna à la maîtresse du cabaret... Condorcet, affamé, mourant de fatigue, ne fit aucune attention à ce colloque ayant lieu pour ainsi dire sous ses yeux; il commanda et dévora aussitôt une omelette avec l'avidité d'une faim assez violente pour l'avoir fait sortir de sa retraite en face de l'échafaud.

--Payez moi, lui dit brutalement l'hôtesse en lui voyant expédier sa dernière bouchée, et craignant probablement qu'il ne s'échappât.

Condorcet, sans réfléchir à ce qu'il fait, tire de sa poche un portefeuille de satin blanc[90], brodé en soie plate, comme on brodait alors; l'élégance de ce portefeuille frappa en même temps l'hôtesse et l'espion.

[Note 90: Le portefeuille était la bourse de ce temps-là, à cause des assignats.]

--Qui es-tu? demanda brusquement l'espion.

Condorcet était naturellement embarrassé dans sa parole, comme on le sait, et dans ce moment il le fut encore davantage pour répondre aux questions faites brutalement, et son embarras devint bientôt plus que de la timidité... Il hésita d'abord; mais se rappelant ensuite le nom d'un homme de ses amis, membre comme lui de l'Académie des Sciences, il répondit qu'il était au service de M. du Séjour, conseiller à la Cour des Aides, savant distingué, et qui connaissait particulièrement Condorcet... Il pouvait donc donner sur cette maison des détails qui auraient prouvé qu'il était en effet au service de M. du Séjour. Mais cette réponse vint trop tard pour balancer l'effet de son extérieur et du portefeuille trop élégant pour lui appartenir. Il fut arrêté et conduit au Bourg-la-Reine, chef-lieu du district, où, ne pouvant rendre un compte satisfaisant de sa personne, il fut jeté dans une prison comme _vagabond_...

Le lendemain il fut trouvé mort lorsqu'on entra dans sa chambre; il avait pris du _stramonium_[91] combiné avec de l'_opium_. Il avait ce poison toujours sur lui. Cabanis l'avait composé et donné à plusieurs d'entre eux. L'archevêque de Sens l'avait employé pour échapper à l'échafaud, évitant par cette mort volontaire de porter sa tête sur cet autel où chaque jour on offrait en holocauste le sang le plus pur à la divinité, fille d'enfer, qui régnait alors sur la France!

[Note 91: C'est un datura plus vénéneux que les autres, dont la combinaison avec l'opium d'Orient donnait à l'instant même la mort... Depuis nous avons trouvé l'acide prussique. Il y a une femme nommée, je crois, madame _Pigeon_, et puis madame Tharin, qui a empoisonné onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontré dans le monde une femme qu'on m'a dit être l'amie de madame Pigeon, de cette dame colombe, qui je crois trompa un médecin qui fut sa dupe. Je verrai à connaître cette affaire plus clairement.]

--Je ne les crains pas si j'ai une heure devant moi! avait dit Condorcet à Suard...

Il avait toujours avec lui ce poison comme dernière ressource contre l'infortune.

Corvisart avait aussi de ce poison, appelé _poison de Cabanis_.

La dose pour mourir était fixée dans une petite recette qui enveloppait le poison. C'était une petite boule, grosse comme ces billes avec lesquelles jouent les enfants... La couleur en est brune (marron foncé). Cela se brisait en petits morceaux dans la bouche et se fondait facilement. On meurt sans aucune douleur. Il paraît que ce poison cause une congestion sanguine aux poumons. Ce qui le ferait croire, c'est que Condorcet fut trouvé mort avec tous les signes d'une attaque d'apoplexie, et le sang lui sortait par le nez. Le chirurgien appelé dit que cet _homme inconnu_, arrêté la veille, était mort dans la nuit d'une attaque d'apoplexie...

C'est ce même poison qui servit depuis à l'empereur, à Fontainebleau!... Mais le portant depuis longtemps sur sa poitrine, la chaleur l'avait, à ce qu'il paraît, altéré, et Napoléon ne put échapper aux tortures qu'on lui préparait à Sainte-Hélène; quant à la honte, elle est tout entière sur ses bourreaux...

La destinée de Condorcet est curieuse à examiner, ainsi que celle de tous les grands acteurs du drame de la Révolution: quelle fut leur fin? quelle fut leur vie politique même? Cette liberté qu'ils _ont fondée_, où donc est-elle?... quel est le moment où la France en a joui? Qu'on me le désigne, et je bénirai même l'époque la plus désastreuse de ces temps affreux. Mais l'impossibilité est positive. Est-ce donc en 93, lorsque la place de la Révolution voyait rouler quarante et cinquante têtes tous les jours, et que les prisons, insuffisantes pour contenir les victimes innocentes, se voyaient multiplier au nombre de cinquante?... Est-ce sous le Directoire, temps infâme de l'humiliation de la France, au milieu d'elle et sur la frontière?... Est-ce sous l'empire, temps de gloire et de renommée, et même de bonheur, mais où la liberté était enchaînée?... Non, la liberté ne nous fut jamais donnée... Toujours promise, c'est vrai, mais toujours inconnue pour nous. Eh bien! c'est pourtant à elle que nous avons vu sacrifier tant de nobles têtes; c'est pour la fonder, disait-on, qu'il fallait faire couler tant de sang!... Hélas! lorsque l'esprit de parti ne troublait pas la raison de ces hommes qui depuis furent en délire, voilà comment ils s'exprimaient. Il est curieux d'observer quelle était leur opinion sur le moyen d'amener le monde à cet état de perfectibilité humaine, but des vrais philosophes.

Voici un passage d'un avertissement mis par Condorcet en tête de _l'Homme aux quarante écus_, dans une édition de Voltaire faite à Kehl, tome LVII, in-12:

«Ceux qui ont dit les premiers que le droit de propriété dans toute son étendue, celui de faire de son industrie et de ses deniers un usage absolument libre, était un droit aussi naturel et surtout bien plus important pour les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes, que celui de faire partie pour un dix-millionième de la puissance législative; ceux qui ont ajouté que la conservation de la sûreté et de la liberté personnelle est moins liée qu'on ne croit avec la liberté de la constitution... tous ceux qui ont dit ces vérités ont été utiles aux hommes en leur apprenant que le bonheur était plus près d'eux qu'ils ne le pensaient, et que ce n'est pas en bouleversant le monde, _mais en l'éclairant_, qu'ils peuvent espérer de trouver le bien-être et la liberté...»

...Quelle fin que celle de l'homme qui avait écrit de si belles pensées!

Sa femme, l'une des plus remarquables de son temps, pour sa beauté, son esprit et ses connaissances, fut bien coupable dans les efforts qu'elle-même tenta auprès de Condorcet pour l'exciter au lieu de le calmer, au moment où le paroxysme révolutionnaire était au plus haut degré. C'est à son instigation qu'il proposa cette loi insensée qui ordonnait de _brûler ses titres_ de noblesse[92]... Que voulait dire cette parade? Pour les nobles _vraiment nobles_, cette mesure ne servait au contraire qu'à faire resplendir leur noblesse d'un nouvel éclat en mettant au néant toute cette noblesse moderne sortie _des savonnettes à vilain_, comme on appelait les _marquisats_ achetés, et voilà tout. Quant au reste, il n'en était ni plus ni moins. Madame de Condorcet, après la mort de son mari, fut doublement malheureuse par ses remords et par sa ruine totale. Encore belle et jeune même, elle se vit réduite à faire de petits portraits à la gouache pour exister. Elle était retirée à Auteuil, où sa vie s'écoulait misérablement à l'époque du consulat. Elle était soeur du maréchal Grouchy.

[Note 92: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente ans, parlait beaucoup de son désespoir d'être contraint à brûler SES TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son château, et fait de cet _auto-da-fé_ une cérémonie, dont le détail devait le sauver, à ce qu'il espérait, du comité révolutionnaire. Il arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un énorme paquet de parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et rouges, dont l'éclat annonçait le peu d'existence... et il les jeta dans un grand brasier, qui avait été allumé au milieu de la cour du château. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu ne fût pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mêlât, les malheureux parchemins ne voulaient pas brûler... _Le marquis_ avait beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu, et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien allier avec une apparente stupidité, lui dit en patois:

--Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne _breuleront pas_... y sont _trop vards_!...]

SALON DE Mme LA COMTESSE DE CUSTINE

(FEMME DU GÉNÉRAL).

PREMIÈRE PARTIE.

MADEMOISELLE DE LOGNY.

C'était une chose rare à l'époque à laquelle nous sommes arrivés dans cet ouvrage, qu'une femme jeune, belle, riche, d'une grande naissance, et vivant solitaire au milieu de ce monde si bruyant dont les éclats ne la touchèrent pas, et ne lui donnèrent jamais la tentation d'aller dans ses fêtes partager les joies folles de ces femmes moins belles qu'elle, et dont le triomphe eût disparu devant le sien.

Mais cette vie tumultueuse n'était pas celle qu'elle préférait... elle cherchait le calme, le silence, aimait la solitude d'une église pour y prier longtemps; puis elle rentrait dans sa maison, asile sanctifié par les vertus d'un ange, embelli par le charme de son caractère; elle y retrouvait une famille dont elle faisait le bonheur et la gloire, un enfant au berceau qu'elle-même nourrissait, une soeur dont elle était l'idole, un mari dont elle était l'orgueil, et des amis dont elle était la joie.

Cette femme était madame la comtesse de Custine... Il y avait loin sans doute de l'agitation fiévreuse qui faisait courir les femmes au-devant de toutes les folies qu'elles allaient chercher dans les bals, les fêtes, les spectacles de tous genres qui remplissaient le temps de délire que l'hiver consacre toujours aux saturnales du plaisir, au calme profond de l'hôtel de Custine... et cependant ce n'était pas du silence, ce n'était pas du sommeil... on y riait, on y était joyeux, mais de cette joie du coeur qui n'a pas d'éclats et qui rit tout bas. Ayant une grande fortune, possédant tout ce que le monde appelle éléments de bonheur, madame de Custine voulut y joindre celui que donne la vertu... elle avait l'âme et la figure d'un ange, elle devait vivre comme eux.

Son salon[93] était le point de réunion de plusieurs jeunes femmes qui avaient de l'esprit et des talents; sa société était extrêmement choisie sans qu'il y eût cependant de la pédanterie; elle-même était parfaitement naturelle et gaie. Sa conduite fut toujours d'une pureté irréprochable; elle était pieuse, charitable, mais aussi elle était fort indulgente; elle aimait les lettres, et les protégeait; elle avait beaucoup de finesse dans l'esprit, et ses amis citaient d'elle une foule de mots charmants, ce qui devait être, puisque le fond de son esprit était le naturel et la bonté. Lorsqu'une jeune femme timide lui était présentée, elle l'encourageait avec une bienveillance dont la jeune femme était d'abord touchée, et qui la lui acquérait pour amie tout aussitôt. Madame de Custine aimait à voir ses amies autour d'elle; elle choisissait pour cette réunion le samedi, parce que M. de Custine allait à Versailles pour faire sa cour, et souvent pour accompagner le Roi à la chasse, lorsqu'il était nommé. Elle avait alors à souper huit à dix femmes et quelques hommes; mais souvent, et c'était là ce qu'elle préférait, elles étaient huit ou dix femmes seules sans un autre homme que le vicomte de Custine, beau-frère de la comtesse. Madame de Genlis, amie intime de madame de Custine, faisait porter sa harpe; elle jouait et chantait. On jouait quelquefois des proverbes. L'abbé Delille, qui alors entrait dans le monde sous les auspices de son poëme des _Jardins_, et qui en faisait des lectures avec le charme qu'il mettait à dire ses vers, était admis dans ces petites réunions, où la joie était toujours plus sentie que dans des lieux où le bruit était plus éclatant.

[Note 93: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec l'époque.]

Madame de Custine était belle, sa taille élégante, et tout son ensemble fort distingué; mais l'habitude de sa physionomie était triste et rêveuse. On voyait, au travers de ce regard d'ange, qu'il existait, au-delà de ce que voyait le monde, une peine secrète qui froissait une âme tendre... Madame de Custine n'avait pas été heureuse dans sa première jeunesse de jeune fille... et sa vie à cette époque est une de ces histoires qu'il faut conter et entendre pour se reposer du bruit fatigant que produisent tant de vaines louanges données à des perfections idéales.

M. de Logny, receveur-général des finances, avait laissé en mourant une très-grande fortune, dont devaient hériter, à la mort de leur mère, deux filles, dont l'une était madame de Custine, l'autre madame de Louvois; madame de Louvois était l'aînée.

C'était une charmante créature, une miniature parfaite; des mains, des bras et des pieds modelés, des traits ravissants de finesse et charmants par leur harmonie entre eux... une voix douce, un esprit comme sa voix, un coeur excellent, une âme comme celle de sa soeur, voilà ce qu'était mademoiselle de Logny l'aînée lorsque M. le marquis de Louvois, fils du marquis de Souvré, et l'un des hommes les plus spirituels, les plus méchants et les plus riches de France, obtint sa main.

C'était un singulier homme que M. de Louvois; il était amusant, après tout, et lorsque le public assistait aux scènes qui se passaient à Louvois, on était heureux de pouvoir rire de ce rire joyeux que provoque la vraie malice. M. de Louvois n'était pas l'exemple de la soumission filiale; mais qu'est-ce que cela importait aux spectateurs? Aussi, lorsqu'il parvenait dans la société de Paris quelque tour joué par M. de Louvois à son père, on en riait, et on en rit encore de souvenir.

Je suis presque Bourguignonne, et les hauts faits de M. de Louvois m'ont été racontés dans la province même par mes parents, qui avaient un grand recueil de tous les _crimes_ de M. de Louvois; en voici un dont madame de Marlague, femme fort aimable, qui avait à cette époque une terre près d'Ancy-le-Franc, m'a attesté la vérité.

M. de Louvois dépensait beaucoup; le marquis de Souvré était fort avare, et il ne lui envoyait pas d'argent lorsqu'une fois il avait dépensé celui de sa pension.

Cela n'arrangeait nullement M. de Louvois; aussi faisait-il des dettes, et bientôt il en vint au point de n'avoir plus de crédit chez aucun de ses fournisseurs. Il était alors à Brest, je crois, ou dans une autre ville du littoral de la Bretagne... il allait quitter sa garnison pour retourner à Louvois, et pas un louis pour faire le voyage... il en était aux expédients, il le fit bientôt voir... Il vendit tous ses habits et ne garda pour faire sa route qu'un méchant habit râpé que n'avait pas voulu son valet de chambre; enfin, il partit pour Louvois tout-à-fait en enfant prodigue.

Lorsque le marquis de Souvré vit son fils dans cet équipage, il fut content; il crut d'abord que, par économie, il avait pris pour le voyage le plus mauvais de ses habits; mais lorsque, les jours qui suivirent son arrivée, il lui vit toujours la même toilette, il lui demanda s'il ne se proposait pas de changer enfin d'habit.

--Cela me serait difficile, monsieur.

--Pourquoi cela?

M. DE LOUVOIS.

Parce que je n'ai pas apporté avec moi d'autres habits; toute ma garde-robe est demeurée à Brest, avec mes uniformes.

M. DE SOUVRÉ.

Mais vous êtes fou! fit-on jamais une pareille sottise!... j'ai après-demain cinquante personnes à dîner... Comment voulez-vous vous montrer dans un pareil équipage?

M. DE LOUVOIS.

Mais, monsieur, rien n'est plus facile que d'y remédier... je vais faire venir un tailleur d'Ancy-le-Franc, et mon habit sera prêt pour demain soir... et pour cela je vous demanderai de m'avancer vingt-cinq louis... je ne crois pas que le tailleur d'Ancy-le-Franc me prenne plus...

M. DE SOUVRÉ, furieux.

Ah! ah! voilà pourquoi vous êtes arrivé ici en véritable enfant prodigue! Eh bien! monsieur, vous pouvez achever à vous seul la comédie comme vous l'ayez commencée. Je ne serai pas aussi Cassandre que le père du mauvais vaurien qui ne revient dans la maison paternelle que pour commettre de nouveaux désordres... Je ne vous donnerai pas une obole.

M. DE LOUVOIS, froidement.

C'est votre dernier mot, monsieur?

M. DE SOUVRÉ.

Je n'ai pas deux paroles... vous n'aurez pas la gloire de m'avoir _mystifié, monsieur, cette fois-ci_!...

Monsieur de Souvré avait appris que, l'année précédente, son fils avait raconté dans un souper d'officiers comment il s'y était pris pour lui attraper de l'argent. Cette _mystification filiale_, comme l'appelait M. de Louvois, devait lui coûter cher, mais aussi devait donner lieu à la plus amusante des aventures. M. de Souvré résolut d'user de sévérité envers son fils; mais M. de Louvois n'était pas un homme qu'on pût corriger!...

Remonté dans son appartement, il se promena longtemps avant de s'arrêter au parti qu'il devait prendre... enfin un coup d'oeil jeté par hasard sur les murs de sa chambre lui donna une idée aussi comique qu'originale, qu'il se hâta de mettre à exécution. Il commanda en conséquence à son valet de chambre, espèce de Crispin de comédie, et que M. de Souvré avait dans la plus belle des haines, d'aller lui chercher le tailleur du village. Le valet de chambre crut avoir mal entendu, il fit répéter son maître deux fois; il comprit enfin que c'était bien le tailleur d'Ancy-le-Franc que voulait le marquis. Il alla chercher cet homme, qui crut à son tour que le valet de chambre était dans l'erreur, et qui ne le suivit au château qu'avec une sorte de crainte. M. Maldan, de Laignes, dont le père était dans les affaires de M. de Souvré et de toute la famille de Louvois, était alors à Louvois, et m'a raconté le fait plus de dix fois; il en a été le témoin oculaire.

En entrant dans la chambre de M. de Louvois, le tailleur le trouva juché sur une chaise, en garçon tapissier, ayant ôté son vieil habit, et occupé à déclouer une vieille tapisserie représentant Clorinde et Tancrède[94]; cette tapisserie en manière de haute lisse, et bordée d'un point de Hongrie, était tellement remplie de poussière qu'on se voyait à peine dans la chambre. Lorsqu'elle fut détendue, M. de Louvois ordonna qu'on la battît bien et à plusieurs reprises; cela fait, il la fit rapporter dans sa chambre et commença la plus étrange conversation avec le tailleur du village.--Tu sais bien ton métier, n'est-il pas vrai? dit-il au tailleur très-étonné de tout ce qu'il voyait, et bien plus occupé à deviner ce que pouvait vouloir faire M. le marquis qu'il ne l'avait été de sa vie pour lui-même... en sorte que la question de M. de Louvois le trouva au dépourvu; M. de Louvois la répéta, mais avec plus d'humeur.

[Note 94: On doit avoir encore cette tapisserie au château de Louvois; elle y est bien longtemps demeurée comme une preuve parlante de cette histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la première fois, elle y était encore, et M. Maldan, mon beau-frère, qui me montrait le château comme cicérone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui avait fait cette belle besogne, la tête montée par cette aventure, était venu à Paris pour s'y établir, comptant sur sa renommée; mais il fut obligé de revenir à Ancy-le-Franc.]

--Tu sais bien ton métier, n'est-ce pas, faquin?...

M. de Louvois, quoique très-jeune, était déjà redouté de ses vassaux futurs; il était même plus que redouté; et l'excès de sa violence, qui, après tout, n'était souvent provoquée que par la rigueur de son père, était une cause de la terreur que les paysans de ses terres avaient de lui... Le pauvre tailleur le regarda sans lui répondre. Enfin une troisième fois M. de Louvois très-énergiquement lui demanda:

--_Sais-tu bien ton métier, coquin?_

L'épithète croissait et devenait significative... le tailleur comprit enfin que _le marquis était fou_ ainsi que lui-même le dit ensuite; aussi s'empressa-t-il de lui répondre:

--Oui, monseigneur.

--Es-tu capable de me faire pour après-demain, à midi, un habillement complet?

LE TAILLEUR.

Oui, monseigneur.

M. DE LOUVOIS.

Habit, veste et culotte?

LE TAILLEUR.

Oui, monseigneur.

M. DE LOUVOIS.

Je ne suis pas ton seigneur, et tu m'impatientes; réponds-moi tout naturellement: es-tu capable d'employer une étoffe qui n'est pas en usage, et qui sera difficile à mettre en oeuvre? réfléchis bien avant de t'engager.

LE TAILLEUR, avec orgueil.

Oui, mons..., oui, monsieur le marquis...

M. DE LOUVOIS.

Eh bien! prends ma mesure...

Le tailleur prit la mesure de M. de Louvois avec le même sérieux qu'aurait mis à cette opération le plus fameux tailleur de Paris... Cela fait, il attendit les ordres de M. de Louvois; son valet de chambre, qui connaissait l'état de la bourse du tailleur, ainsi que celle de son maître, se pencha à l'oreille de celui-ci, et lui dit très-bas:

--Monsieur, voilà bien la mesure prise... mais ce n'est pas tout, et l'étoffe?...

M. de Louvois haussa les épaules, et s'adressant au tailleur: