Part 12
«Presque toutes les institutions civiles, dit la brochure de M. Necker, ont été faites par les propriétaires. On est effrayé, en ouvrant le code des lois, de n'y découvrir partout que cette vérité!... On dirait qu'un petit nombre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait des lois _d'union et de garantie contre_ LA MULTITUDE... comme ils se seraient fait des abris dans les bois pour se défendre contre LES BÊTES SAUVAGES!...»
Voilà ce qu'a écrit et publié M. Necker lors de l'insurrection des blés le 2 mai 1775. C'est prêcher la loi agraire, après tout. Elle est bien singulière aussi, cette émulation dans les deux partis philosophiques pour la réforme de la France! Je ne puis la comparer qu'à l'émulation des partis populaires de l'Assemblée Constituante, dans laquelle toutes les factions et toutes les familles révolutionnaires, réunies sous une même voûte, la faisaient retentir de motions et de cris, avec lesquels ils travaillaient à saper jusqu'en ses fondements la plus ancienne monarchie de l'Europe...
Oui, c'est M. Necker qui a fait faire l'émeute des blés le 2 mai... Sans doute l'intention était bonne, et le but était le même; et les désastres opérés dans la Révolution l'ont été en grande partie par cette même classe prolétaire que M. Necker mettait, _avant tout_, dans la balance de ses affections. M. Turgot ne parlait, au contraire, que de la classe possédant, _mais comme industrielle et utile_. Je le répète, j'aime M. Necker, que tous les miens aimaient; mais l'évidence, dans cette circonstance, est pour M. Turgot... Il faut une justice impartiale pour les temps de troubles; sinon les jugements sont impossibles.
--C'est M. Necker qui a dirigé l'émeute des blés, dit le chevalier Turgot en s'approchant de M. Soulavie... _Il l'a fait pour perdre mon frère_, ajouta-t-il avec un accent de fureur concentrée.
--Ceci est faux, par exemple.
--Mon ami! s'écria son frère, je vous ai déjà dit que vous m'affligiez en parlant ainsi!... M. Necker peut avoir de mauvaises idées en administration; mais qu'il excite une émeute dans un moment où la monarchie montre toute sa misère[86], dans la seule vue de perdre un homme innocent, voilà ce que je ne puis consentir à entendre proclamer par quelqu'un de ma famille!...
[Note 86: C'était l'époque des querelles des parlements.]
Le chevalier Turgot regarda son frère avec un sentiment indéfinissable de tendresse et de reproche; puis se tournant, vers Soulavie:
--Je suis fâché, lui dit-il, de ne pas être de l'avis de mon frère; mais j'avoue que je ne le puis... C'est M. Necker qui a fait faire l'émeute pour les blés, répéta-t-il avec plus de force... d'abord à Dijon le 20 avril, et puis à Paris le 2 mai suivant... Mais ayez de la prudence; car M. Necker est moins généreux que mon frère, qui refusa de signer la détention du Genevois à la Bastille, et il expédia des lettres de cachet contre ses ennemis, même contre M. le duc de Lauraguais, qui défend, dans ses écrits, ses propriétés contre les _attentats_ de M. Necker.
Et en parlant ainsi, M. le chevalier Turgot avait les yeux enflammés et la voix tremblante; tandis que M. de Condorcet, avec le sourire du calme et de la réflexion, approuvait ce que disait son ami; et d'Alembert, avec sa petite figure de singe, semblait se railler de tout ce qu'il entendait...
Ce fut à cette époque que notre langage subit un changement très-marqué; ce fut cette même querelle de M. Necker et de M. Turgot qui donna jour à ce changement: d'abord dans la brochure de M. Necker, écrite dans un ton sentimental, qui existe au reste dans tous les écrits de M. Necker, il parle de la hausse ou de la baisse d'un boisseau de blé avec la même expression qu'il mettait à nous dire qu'il avait remarqué l'absence d'un ami bien aimé... M. Turgot et son frère portaient au même degré ce ton sentimental; M. Turgot, le brigadier des armées du Roi, incrédule en fait d'opinions religieuses, comme l'étaient son frère et M. de Malesherbes, ennemi déclaré des folies et des dissipations de la Cour. Ligués tous deux avec Condorcet et toute cette société savante qu'il réunissait chez lui, ils firent un grand mal à la royauté; en voulant frapper M. Necker, ils frappèrent sur le pouvoir, car ils étaient inhérents l'un à l'autre. Condorcet, par sa naissance et ses relations, était tout à la fois homme du grand monde et homme de science; il pouvait faire beaucoup de mal, et il en fit. Madame de Staël, alors ambassadrice de Suède à Paris, avait aussi son influence; on voit dans son admirable livre des _Considérations sur la Révolution française_ tout le mal que cette faction philosophique de Condorcet et de Turgot a fait à son père.
Et, en effet, on comprend comment leur concours dans une même opération, leur émulation, la haine qui en résulta, leur activité pour arriver mieux et plus vite, tous ces sentiments animaient ces deux hommes; mais l'amour de la patrie était nul chez l'un, puisque ce pays n'était pas le sien, et chez l'autre il était presque annulé par la haine qu'il ressentait pour M. Necker. M. Necker et lui se détestaient véritablement, et cette haine, excitant les hautes notabilités sociales dans un pays comme celui de France, devait mettre le feu dans la plus simple conversation, aussitôt qu'un partisan de l'un se trouvait en face d'un champion de l'autre dans un salon. Ma partialité pour M. Necker se trouve ici fort heureusement à l'aise, car il est reconnu que sa conduite fut honorable et belle pendant cette malheureuse lutte, et que dans ses écrits il ne dit jamais _d'injures directes_ à M. Turgot; tandis que celui-ci invectivait M. Necker avec une violence que rien ne peut excuser. Qu'on lise les ouvrages de Turgot sur ce sujet; Condorcet en publiait au moins _trois_ tous les ans... Il avait au reste une indépendance de pensées bien admirable. M. le duc de la Vrillière était chancelier et fort en faveur; il se présenta une occasion où le marquis de Condorcet dut écrire sur la Vrillière _et le louer_... Le marquis s'y refusa obstinément et donna sa démission lors de l'avénement de M. Necker au ministère, pour éviter tout rapport avec un homme qui était _l'ennemi de son meilleur ami_. Cet emploi était dans l'administration des monnaies et fort éminent. C'est une preuve d'amitié qui aujourd'hui ne paraîtrait qu'une sotte et plate niaiserie... mais j'ai tort... on n'a pas besoin de la juger, car personne ne donnera cet embarras; et lorsqu'on a une bonne place, on la garde.
Les soirées se passaient chez Condorcet à faire des lectures, à lire des vers, à causer, non-seulement sur les sciences, mais aussi sur les beaux-arts et la littérature. C'était un peu ce qu'on appelle un bureau d'esprit. Madame de Condorcet, jeune, belle et charmante, avait le défaut qui alors commençait à ternir tant de qualités agréables dans une jeune et jolie femme...: elle écrivait; et comme son esprit s'appuyait souvent sur celui de son mari, elle prit involontairement la teinte philosophique de cet esprit sérieux et penseur... Elle a traduit Adam Smith, et l'a enrichi de plusieurs lettres bien dignes de sortir de la plume d'une femme, et dans lesquelles elle supplée à ce qu'a omis Adam Smith: c'est _sur la sympathie_[87]. L'ouvrage qu'elle a traduit est tout-à-fait dans le style qui convient non-seulement à une femme, mais à une mère de famille. Cependant, dans cette relation, bien éloignée, sans doute, de tout ce qui a rapport à la politique, on trouve encore une teinte de cet esprit tracassier et disputeur qui à cette époque avait non-seulement envahi les salons des femmes les plus charmantes, mais avait terrassé toutes nos anciennes et belles coutumes, et foulé d'un pied audacieux tout ce qui florissait autour de notre fauteuil de maîtresse de maison, véritable trône du haut duquel nous dictions des oracles... Madame Roland, madame de Condorcet, madame de Genlis, madame de Staël, madame Cottin, ont toujours été des _reines_, je le sais... mais des reines sans royaumes, et leur pouvoir étant dégagé de ce prisme qui entourait le sceptre et empêchait de sentir ce qu'il avait de dur en frappant; ce pouvoir jadis si doux, qu'on ressentait en craignant de s'y soustraire, ce pouvoir se perdit sans même passer en d'autres mains, et c'est à peine aujourd'hui si la tradition nous en est demeurée... Il faut, pour en parler, qu'on invoque le souvenir du salon d'une actrice qui jouait bien _Madame de Clainville_ ou _la Coquette corrigée_, parce que le comte Louis de Narbonne, le vicomte de Ségur, le duc de Lauzun, et plusieurs autres de l'époque élégante, allaient dîner chez la courtisane, et lui disaient quelquefois sérieusement... et quelquefois en riant aussi...:
--Ma chère, saluez ainsi; vous ferez comme madame du Barry.
[Note 87: _Théorie des sentiments moraux_, etc., etc., suivie d'une dissertation sur l'origine des langues.]
Et voilà où nous irons chercher nos traditions de l'époque... et cela n'est pas surprenant. Comment en eût-il été différemment?... La révolution de la Cour d'abord, qui arriva par Marie-Antoinette, et celle de 89 qui arriva bien aussi par elle et qui fit une révolte dans une révolution!... Le moyen de conserver une tradition, quelque légère qu'elle soit, au milieu de ces bouleversements répétés!... Je rendrai compte tout à l'heure d'une foule de détails dont mon jeune esprit fut vivement frappé à cette époque. Ce fut le temps qui succéda au 9 thermidor... et puis le Directoire... ce temps où les jeunes filles, ayant encore leur habit de deuil, s'en allaient, le tête couronnée de roses, danser la gavotte dans un bal public, au risque de heurter du pied quelque cadavre!... Quel temps et quels souvenirs!...
Condorcet, dont j'ai parlé dans cette relation, n'était plus jeune[88] au moment où la Révolution commença; sa figure, sans être remarquablement belle, avait une expression qui frappait. Son front était vaste et bombé, ses yeux couverts mais vifs et donnant des regards profonds, qui révélaient de grandes et hautes pensées; son nez était aquilin et très-prononcé; sa bouche était le trait le plus caractéristique de sa figure; son sourire était calme, mais il devenait facilement satirique. Il annonçait une chose intime qu'il ne traduisait que par cette expression légèrement moqueuse qui relevait les coins de sa bouche lorsque la pensée qu'il accompagnait était trop vivement sentie. Mais dans toute sa personne comme dans sa physionomie on retrouvait cette expression malheureuse que Walter Scott a bien raison de reconnaître sur le visage de ceux qui doivent mourir de mort violente ou prématurée... Je ne prétends pas retrouver cette expression sur un front après qu'il m'a été non-seulement nommé mais indiqué par la voix publique, et entouré d'un jugement qui me force à ne le prononcer qu'avec mépris ou bien avec louange. Je ne me laisse pas entraîner à ce jugement. Je ne loue ou ne blâme que d'après moi-même. Je l'ai assez prouvé, je le crois, dans Catherine, dans M. de Bourmont et beaucoup de personnes qui m'apparaissent entourées d'une auréole de gloire ou bien frappées d'un mépris injuste. Je pose la figure en face de moi, je l'interpelle devant son siècle, et les accusations, ou les choses qui _existent_ comme telles, me répondent souvent et la justifient ou bien l'accusent... C'est la loi que je me suis imposée pour beaucoup de personnages du grand drame que je me suis chargée de mettre sur la scène: je veux parler de l'histoire des salons de Paris. Celle de nos affaires politiques tient immédiatement à celle des salons. Il y a plus qu'un rapprochement, il y a _fraternité_.
[Note 88: Né en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment où la Révolution commença, en 87.]
Ce que je pense là-dessus est de tous les pays; mais pour la France, c'est une immense vérité...
Intimement lié avec toute la troupe philosophique, enfant de Voltaire et de Diderot, Condorcet, ainsi que je l'ai fait observer, ne tenait à aucune de leurs doctrines; la sienne se prolonge encore de nos jours, au reste, et j'avoue que j'aime encore mieux voir suivre sa croyance, toute funeste qu'elle est, que celle bien autrement désolante de Voltaire et de Diderot. L'empereur en la pratiquant nous a fait bien du mal ainsi qu'à lui-même!... Qu'est-ce donc en effet que la mort de toutes choses? le néant!... Est-ce donc pour ce but que l'homme travaillerait? Quelle image plus désolante voulez-vous présenter à l'oeil qui voit encore, mais qui voit avec la conviction qu'une fois fermé cet oeil ne se rouvrira plus, même devant un juge... même devant une punition éternelle. Car tout est préférable à ce mot épouvantable: Le néant!... L'âme se glace en l'entendant seulement prononcer!...
Secrétaire de l'Académie des Sciences, l'un des quarante de l'Académie, correspondant de beaucoup d'autres académies en Europe, ami de toutes les notabilités connues... Condorcet est peut-être l'homme qui a le plus écrit de notre époque... Ses ouvrages sont nombreux et présentent le double avantage d'avoir été faits par un homme de la science, et de l'époque où cette science régénérait le pays. Ses articles de journaux surtout sont fort remarquables: ils n'ont pas le défaut qu'on peut reprocher à son style dans ses autres ouvrages, d'être lourd et quelquefois monotone; ses articles de journaux ont du sel, du mordant, et font souvent image. Il a écrit surtout dans la _Feuille villageoise_ et la _Chronique de Paris_. Mais son oeuvre principale est sa dernière production, ce qu'il écrivit tandis qu'il errait proscrit et hors la loi, et qu'il cherchait un asile dans les bois et les carrières après avoir quitté l'amie généreuse qui l'avait accueilli pendant son malheur; cet ouvrage, intitulé: _Esquisses des progrès de l'esprit humain_, fut imprimé en 1795 un an après sa mort. Il a fait un plan de constitution, une _Vie de Voltaire_, une _Vie de Turgot_. Beaucoup d'ouvrages aussi sur les mathématiques lui ont fait un nom distingué dans les hautes sciences. Comme littérateur, son premier ouvrage fut remarquable et lui valut la place de secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences et devint un titre au fauteuil académique: ce sont ses _Éloges des académiciens morts depuis_ 1669. Sans doute ils sont inférieurs à ceux de Fontenelle, mais on reconnaît dans Condorcet un mérite au-dessus du mérite vulgaire; et tout ce qui sort de la ligne commune est si fort à estimer, que je place immédiatement celui qui marche ainsi hors du chemin battu dans un lieu où les hommages peuvent lui être rendus. Oui, il faut une récompense à qui n'est pas vulgaire.
Condorcet était naturellement bon et d'une grande équité. Cette rectitude dans l'habitude de la vie était portée par lui dans tout ce qu'il faisait et surtout dans ses écrits... Il était juste non-seulement dans ce qu'il imposait aux autres, mais il l'était même dans ses opinions politiques, du moins le croyait-il, et cela l'excuse... Je prouverai par un fait que je sais de lui qu'il avait une grande impartialité de jugement et que, même au risque de se donner tort, il disait lui-même ce qui le condamnait...
Son extérieur était plutôt bien qu'autrement, ainsi que je l'ai dit plus haut; mais il était timide, ce qui nuit toujours à un homme et lui donne des manières empruntées[89]. Il était réservé, même froid; mais son âme était brûlante, et sous cet extérieur réservé, sous ce front de glace, était une pensée de feu.
[Note 89: Ceci a pourtant besoin d'être expliqué. Je ne donne pas à ma pensée une latitude entière, comme on le peut croire.]
«_Ne vous y trompez pas_, disait d'Alembert, _c'est un volcan couvert de neige_.»
Un tort grave qu'on peut lui reprocher est d'avoir _aidé_ Voltaire à dénaturer le sens des belles pensées de Pascal... Mais chez Voltaire il y avait mauvaise foi, chez Condorcet rien de semblable. Voltaire trouvait sans doute Pascal un trop rude jouteur pour lui laisser toutes ses armes, il fallait le désarmer pour avoir quelquefois raison; tandis que Condorcet n'y songeait pas, et égaré par son maître ou plutôt _ses maîtres_, il a porté la main sur un des monuments de l'esprit le plus admirable peut-être que l'homme ait produit!... C'est un tort grave; mais il en est un plus profond que tous, c'est d'avoir siégé à la Convention... Je parle de ce tort avec amertume, parce que je sais plus positivement que beaucoup d'autres que Condorcet savait combien Louis XVI était un honnête homme, et voici un fait à cet égard dont fut témoin celui qui me l'a raconté, M. Brunetière, mon tuteur.
Madame Dupaty, veuve du président au parlement de Bordeaux, de celui qui fut l'auteur des _Lettres sur l'Italie_, était parente de M. de Condorcet. Il y soupait souvent, et il causait plus familièrement dans cette maison qu'ailleurs; j'ai déjà dit qu'il avait beaucoup de timidité et une sorte de difficulté dans la parole. Un soir, après souper chez madame Dupaty, Condorcet était soucieux et parut vouloir parler. À cette époque (89 ou 90), il faisait partie d'une commission relative aux monnaies, et le Roi admettait souvent cette commission au conseil pour parler avec ses membres sur l'objet de leur travail.
--Savez-vous, dit Condorcet, qu'on se trompe lourdement en disant du Roi qu'il est un homme sans talent et sans esprit? Je vous dis, et je l'affirme sur l'honneur, que Louis XVI est un homme d'une grande capacité. Nous avons eu ce matin deux conseils pour les subsistances. J'ai été appelé, la délibération a été longue, et, comme vous le pensez bien, hérissée de difficultés... Le Roi a parlé le dernier, après avoir écouté chacun de nous avec une grande attention... Il a pris la parole, a résumé les discours de chacun, après avoir parlé de la situation du pays et de l'Europe mieux qu'aucun des orateurs, et a conclu par son opinion personnelle, qui m'a paru pleine de sens et surtout très-lumineuse et forte, de cette force de raisonnement et de logique à laquelle rien ne résiste... Après l'avoir écouté, nous nous sommes regardés avec étonnement et n'avons rien trouvé de mieux à faire que d'adopter ses vues... Je vous certifie, ajouta Condorcet d'une voix émue, que Louis XVI est un homme très-éclairé et... un honnête homme... Car tout ce qu'il disait pour le bien et la tranquillité de la ville de Paris et des provinces, on ne le dit, on ne le sait que lorsqu'on est un bon prince.
Voilà quelle était l'opinion de Condorcet en 1790 et 1791. Depuis il eut sans doute des motifs pour changer d'opinion; car, avec le caractère bien connu de Condorcet, il n'eût jamais voté la mort du Roi.
Il fut de la faction des Girondins, et lui aussi fut un admirateur du caractère énergique: cela devait être; ami de Brissot, il devait marcher sous sa bannière, et les maximes sanguinaires de Robespierre et des autres membres de ce comité de salut public dont il fit partie quelque temps le révoltèrent. C'est alors qu'il fit plusieurs motions qui le firent décréter d'accusation, et enfin mettre hors la loi. Il avait adressé quelque temps avant une épître à sa femme, dans laquelle l'on trouvait sa pensée!
«Ils m'ont dit: Choisis d'être oppresseur ou victime. J'embrassai le malheur, et leur laissai le crime.»
Devenu proscrit après avoir proscrit lui-même, Condorcet ne sut quelque temps où reposer sa tête. Enfin une amie généreuse, car c'était jouer sa vie que sauver celle d'un malheureux à cette époque horrible, madame Verney, lui donna un asile pendant huit mois. Un jour Condorcet demeure seul, voit un journal oublié sur une table; il y lit que toute personne accusée et convaincue d'avoir recelé ou sauvé un condamné était condamnée elle-même... Madame Verney était sortie. Condorcet laisse un mot pour la prévenir qu'il quitte son toit sauveur, où sa tête peut appeler la mort, et le malheureux, au milieu de la nuit, ne sachant où porter ses pas, sort de cet asile hospitalier pour aller au-devant de la mort...
Il fut errant et caché pendant plusieurs jours. Il allait demandant un asile, tantôt aux carrières de Montrouge, aux bois de Verrières, ou bien dans les environs de Clamart et de Fontenay-aux-Roses... Le malheureux n'avait plus que des vêtements en lambeaux!
M. et madame Suard avaient été ses amis... Il se rappela qu'ils avaient une maison, où sa femme et lui étaient venus ensemble, à Fontenay-aux-Roses. Sa femme! si jeune et si belle! sa femme! maintenant abandonnée... et la femme d'un proscrit!... Ses souvenirs le pressent en foule, et lorsqu'il arrive à l'un des deux pavillons qui forment la maison de Suard, ses yeux sont encore humides de larmes... Il sonne, un domestique vient ouvrir. À l'aspect de cet homme dont la barbe longue, les cheveux hérissés et remplis de paille et d'herbes sèches, les habits déchirés, la figure hâve et les yeux hagards donnent seuls de la terreur, le domestique recule d'abord... mais un second regard le fait revenir sur lui-même:
--Ah! monsieur, dit-il à Condorcet, dans quel état vous revois-je!
--Eh quoi! dit le marquis terrifié de se voir reconnu... vous savez qui je suis!...
--Oui, monsieur... j'ai eu l'honneur de voir monsieur le marquis chez M. de Trudaine.
--Silence! parle bas, malheureux! tu me perds et toi aussi!
Le domestique se retourna vivement... il n'y avait personne.
--Ah! monsieur m'a bien effrayé!... C'est que si mon maître voyait monsieur... il ne l'aime plus! ajouta l'honnête garçon en baissant les yeux; et le regard dérobé à l'investigation du proscrit voulait dire:
--_Et moi aussi je ne vous aime plus!..._
--Comment! Suard...
--Ce n'est pas M. Suard, monsieur... il loge dans l'autre pavillon. C'est M. de Monville qui occupe celui-ci...
Condorcet remercie le bon domestique qui lui avait donné la plus sublime aumône d'un coeur généreux et bien né, de la pitié pour la grande infortune d'un coupable; car Condorcet l'était devant Dieu et les hommes depuis la mort du Roi.
Depuis cette funeste époque, Suard et sa femme avaient également cessé de voir M. et madame de Condorcet!... Condorcet connaissait leur opinion, mais aussi il savait combien tous deux étaient honnêtes et purs. C'étaient des coeurs auxquels on pouvait se confier!... Il ne se trompait pas; à peine Suard l'eut-il reconnu que, voulant éviter même une parole qui pouvait les trahir, il fit aller la seule servante qu'il eût dans le village pour y faire une commission, et alors il put embrasser son malheureux ami qui était expirant de besoin.
--Un peu de pain, dit-il... Je me meurs... Un peu de pain par charité!...
--Suard lui servit lui-même du fromage et du pain, avec du vin... Ce secours le ranima... Il put parler... Il put enfin faire une sorte de testament verbal dans lequel il recommandait sa fille à Suard... sa fille qu'il adorait!... Ah! nous aussi nous avons des enfants, et nous comprenons tout ce qu'il y a d'affreux dans cette dernière parole de celui qui va mourir et qui dit pour toujours adieu à son enfant lorsqu'il est lui-même plein de vie et de force, et que cette vie lui est arrachée par des cannibales qui couvrent sa patrie de sang et de deuil... Cette situation est sans doute affreuse... Mais combien elle redouble d'horreur lorsque, descendant au fond de son âme, on y trouve un remords qui vous crie: Pourquoi avoir éveillé ces monstres qui font tomber aujourd'hui la tête du père de ton enfant?... Condorcet parla longtemps de sa fille... un moment de sa femme, mais sans intérêt... Il remit cependant à son ami une somme de 600 fr. pour elle... mais sans ajouter une autre parole; puis il recommanda à Suard le manuscrit laissé chez madame Verney, lui demandant de le publier; ensuite ils avisèrent ensemble aux moyens d'aller à Paris pour demander à quelques-uns des anciens amis de Condorcet, Garat, par exemple, une lettre d'invalide pour que Condorcet pût gagner un port et s'embarquer... Condorcet remercia Suard et convint avec lui qu'il reviendrait prendre cette lettre que Suard devait immédiatement aller chercher à Paris...
--Ah! dit le proscrit en se levant et retombant aussitôt sur sa chaise...