Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 11

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Pendant beaucoup d'années, madame de Genlis eut un salon particulier comme celui dont j'ai tout à l'heure fait la description, et elle maintenait, outre cette agitation _musicale_ et _littéraire_, sept à huit autres salons dont on pouvait dire qu'elle _faisait les honneurs_. Cela est si vrai, qu'elle-même raconte comment elle bouleversait _le Vaudreuil_, chez le vieux président Portal, ainsi que Villers-Cotterets, chez le duc d'Orléans; car il paraît que la maison d'Orléans était habituée à sa domination. Elle était mariée, elle ne pouvait donc pas épouser M. le duc d'Orléans; mais sa tante, madame de Montesson, ne l'était pas, et son adresse fit peut-être réussir ce mariage plus que toutes les ruses coquettes de madame de Montesson. Madame de Genlis avait la plus singulière existence qu'on puisse imaginer, surtout à une époque où les femmes étaient paisibles et vivaient beaucoup dans leur intérieur de société; c'est-à-dire qu'on se voyait beaucoup, mais sans aller s'établir les uns chez les autres, comme le faisait madame de Genlis. Elle pouvait aller à Sillery, magnifique terre appartenant à M. de Puisieux, et puis au marquis de Genlis; mais il aurait fallu demeurer trois mois en repos, ne pas se montrer, ne pas faire du bruit enfin, et faire du bruit était ce qu'elle voulait... Cette existence nomade me paraît bien étrange! M. de Genlis, dont l'esprit et la finesse n'annoncent pas la faible apathie d'un homme qui se laisse mener, M. de Genlis conduisait sa femme partout; il était de toutes les fêtes, dont elle était l'âme, pour ainsi dire, et ne la quittait que pour aller à son régiment des grenadiers de France, dont il était l'un des vingt-quatre colonels[78]. Madame de Genlis préludait, à cette époque, au rôle que depuis elle a joué; son ambition a toujours été grande. Madame de Staël, accusée par elle et grandement méconnue, ou du moins dépeinte par une plume ennemie, n'a jamais montré la plus petite partie de ce caractère. Madame de Genlis, au contraire, toujours avide de succès et de louanges, souffrait aussitôt que l'attention se portait sur un autre que sur elle... cela se voit lorsqu'elle parle d'une aventure qui lui arriva chez madame d'Estourmelle[79]. Son fils, enfant gâté et insupportable, à ce qu'il paraît, se mit autour de madame de Genlis comme ces mouches qui ne nous quittent pas, et nous tourmentent non-seulement de leur bourdonnement, mais de leurs piqûres. Cet enfant voulut avoir le chapeau de madame de Genlis, un chapeau parfaitement frais et orné de charmantes fleurs... Rien n'eût été plus facile que de le refuser à l'enfant; mais madame de Genlis ne le voulut pas, dit-elle, pour ne pas l'affliger. Elle ôta son joli chapeau, ses cheveux demeurèrent épars, et elle resta bien autrement en vue que si l'enfant eût pleuré cinq minutes du refus du chapeau. Pour dire toute la chose, il faut ajouter que s'il ne se fût agi que de détacher un ruban et de livrer un chapeau à un enfant, sans trouver le fait plus croyable, je l'admettrais; mais lorsqu'on se reporte aux toilettes du temps, aux coiffures surtout!... Ce chapeau tenait sur la tête de madame de Genlis par plus de cinquante grandes épingles noires; il fallait donc défaire ces épingles, se mettre entre les mains de madame d'Estourmelle, qui, à chaque épingle, devait pousser une exclamation sur la complaisance de madame de Genlis!... Et voilà ce qu'on appelle du naturel et de la modestie!...

[Note 78: C'est la vérité: il y avait vingt-quatre colonels.]

[Note 79: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le Fretoy.]

Cet adorable enfant qui faisait ainsi déshabiller les gens qui venaient chez sa mère, se jetait à corps perdu sur les genoux des femmes, déchirait leurs robes, les chiffonnait, faisait le plus détestable petit être que Dieu ait formé, et selon moi le moins supportable. Quant à madame de Genlis, elle s'en arrangeait, le trouvait même fort _gentil_... mais madame d'Estourmelle l'avait embrassée et avait dit tout haut:

--_Voyez qu'elle est douce et bonne! comme elle est jolie! comme elle a de beaux cheveux!_

J'ai montré comment l'existence qu'on avait alors, comment cette manière de vivre rendait la société _sociable_. Il y avait une habitude de relation toute gracieuse, que l'envie, la sottise, ne venaient pas troubler. Un homme allait tous les jours chez une femme dont l'esprit lui plaisait, sans que pour cela la médisance, ou plutôt la calomnie, s'exerçât sur eux lorsqu'ils ne songeaient pas l'un à l'autre... Les idées étaient moins étroites; il y avait une pudeur qui arrêtait le reproche à cet égard, et la vie devenait douce et facile; on se voyait, on se revoyait; les relations devenaient intimes sans être criminelles. C'est ainsi que j'ai encore vu la société de ma mère, et que j'ai cherché à former la mienne lorsque je me suis mariée.

Je voyais autre chose, d'ailleurs, dans cette sorte d'association de la haute classe entre elle. À force d'en parler à Napoléon, il l'avait compris; et, dans les années de l'empire, il me parla souvent, de lui-même, de ce que les femmes pouvaient exercer d'influence sur la société généralement... Son génie avait à l'instant compris la portée immense que peut avoir une société active et puissante, unie d'abord par des intérêts de plaisirs, mais qui sont eux-mêmes un mobile de nécessité, et qui ensuite devient un lien impossible à rompre par tous les fils dont il se compose. Hélas! maintenant tout est brisé, rompu, et une stérile tradition est tout ce qui nous reste!

Je parlerai plus tard des différents salons des princes, où madame de Genlis marquait d'une manière très-supérieure et très-influente. Je vais seulement raconter maintenant comment elle quitta son logement du cul-de-sac Saint-Dominique et l'hôtel de Puisieux pour aller habiter le Palais-Royal.

Je ne ferai aucune remarque sur cette séparation d'avec madame de Puisieux, cette femme qui avait été pour madame de Genlis une seconde mère. Ceci n'est pas de mon sujet; je dirai seulement que les démarches furent faites pour obtenir une place de dame pour accompagner chez madame la duchesse de Chartres, parce que madame de Genlis ne voulait pas être à Versailles... Pour quelle raison, je l'ignore... Ce n'était pas à cause de la légèreté de la jeune cour, je suppose! M. le duc de Chartres rendait facile sur ces sortes de difficultés... on fit un mystère à madame de Puisieux des démarches faites... M. de Genlis voulut avoir aussi une place, on la lui accorda également; il fut nommé capitaine des gardes de M. le duc de Chartres, et l'heureux ménage quitta une amie, une société libre, indépendante, une bienfaitrice, de vrais plaisirs enfin, pour aller demander du bonheur à cette société de cour, qui ne donne jamais, en paiement de tous les biens qu'on lui porte, que malheur et souffrance; madame de Genlis le comprit avant de le savoir[80] par un triste pressentiment.

[Note 80: Elle raconte dans ses _Mémoires_ que le jour où elle quitta l'hôtel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement n'étant pas prêt, elle logea quelque temps dans les appartements du Régent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page 167.)]

Quelque temps avant l'entrée de madame de Genlis au Palais-Royal, il lui arriva une manière d'aventure qui donne parfaitement l'idée de ce qu'était alors la bonne compagnie aimable.

Madame de Genlis avait auprès d'elle un abbé italien, qui lui faisait lire le Dante et le Tasse et qui lui apprenait toutes les beautés de sa langue; cet homme fut pris tout-à-coup d'une attaque de _choléra-morbus_; on envoya chercher le premier médecin venu; cet homme lui donne de la thériaque. Madame de Genlis était absente; en rentrant on lui dit le fait de la thériaque: elle avait lu Tissot, à ce qu'elle nous apprend, ce qui fait qu'elle était dans la classe de ces personnes qui faisaient dire à Corvisard qu'il vaudrait mieux pour l'humanité qu'il n'y eût pas de médecins, s'il n'y avait pas de _bonnes femmes_; quoi qu'il en soit, elle avait lu dans Tissot que la thériaque était mortelle en pareille circonstance. _C'est un coup de pistolet tiré dans la tête_, dit Tissot... Il disait vrai, à ce qu'il paraît: car le pauvre abbé mourut dans des tortures affreuses deux heures après. Il était onze heures du soir; madame de Genlis effrayée, quoiqu'elle prétendît être esprit-fort[81], déclara qu'elle ne voulait pas coucher dans la même maison que ce mort, qui faisait peur à voir... M. de Genlis fit mettre ses chevaux, et madame de Genlis alla demander l'hospitalité à M. et madame de Balincourt[82]: on la reçut à merveille, et M. de Balincourt lui donna sa chambre: elle était endormie depuis quelques minutes, lorsqu'elle est réveillée par la voix joyeuse de M. de Balincourt, qui chantait dans la chambre de son hôtesse tout en se cognant les jambes contre les meubles:

Dans mon alcôve, Je m'arracherai les cheveux[83]... Je sens que je deviendrai chauve, Si je n'obtiens ce que je veux Dans mon alcôve.

[Note 81: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.]

[Note 82: Le père et la mère de celui que nous connaissons et qui est estimé et aimé de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave, bon ami, gai et toujours prêt à rendre un service, à faire une bonne action, en même temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un coeur est heureux d'avoir pour ami.]

[Note 83: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse voir.]

Madame de Genlis, tout-à-fait réveillée par cet impromptu jovial, se mit sur son séant, et après avoir pensé quelques instants, répondit:

Dans votre alcôve Modérez l'ardeur de vos feux; Car, enfin, pour devenir chauve, Il faudrait avoir des cheveux Dans votre alcôve.

Pour comprendre cette réponse il faut savoir que M. de Balincourt avait très-peu de cheveux... on éclata de rire, on apporta des lumières; aussitôt deux charmantes femmes, madame de Balincourt et madame de Ranché, soeur de M. de Balincourt, sautèrent sur le lit, firent et dirent mille folies, jusqu'à trois heures du matin. Alors M. de Balincourt s'en alla un moment, et reparut ensuite avec un bonnet de coton, une veste de basin blanc, et portant une immense corbeille remplie de pâtisseries parfaites, ainsi qu'un plateau chargé de confitures sèches et de fruits glacés...

--Allons! s'écria M. de Balincourt, il faut _faire réveillon_! et aussitôt les voilà entourant le lit et faisant et disant mille folies... le réveillon dura jusqu'à une heure du matin... à la fin on laissa dormir la pélerine jusqu'à midi; à midi, de nouvelles folies de M de Balincourt réveillèrent madame de Genlis. Son mari, lorsqu'il vint pour la reprendre, fut obligé de rester à l'hôtel de Balincourt, et pendant cinq ou six jours ils menèrent tous la plus folle comme la plus heureuse des vies. C'était une partie sur l'eau, une course à la campagne,... _à la halle!_... on jouait des proverbes... on riait... on s'amusait surtout, et on était heureux...

SALON DE M. LE MARQUIS DE CONDORCET.

La société était changée complétement dans ses usages et ses manières, et nulle gradation, aucune transition préparatoire ne nous avaient amenés où nous nous trouvions à l'époque où nous sommes parvenus dans ce livre. Le mouvement révolutionnaire avait communiqué une force ascendante à tous les esprits qui les contraignait à suivre une voie dans laquelle ils se trouvaient d'abord gênés, puis tellement à l'aise qu'il était bien difficile à une maîtresse de maison d'imposer à son salon une règle de manières toujours suivie. Les débats politiques étaient d'autant plus fréquents que l'amour de la liberté était vrai dans beaucoup de coeurs. Chez un peuple libre les débats n'ont aucun terme, il faut même dire que la liberté n'existe que par eux; le silence annonce l'anéantissement: de la discussion jaillit la lumière. À l'époque où vivait encore l'homme dont je vais raconter la vie, il y avait autour de lui une foule de rares talents qui, jaloux de prouver ce qu'ils pouvaient pour la patrie, dévoilaient leur opinion dans des discussions animées où l'on retrouvait encore l'excellent ton du temps précédent, mais le regret de ne l'y pas maintenir; cependant, chaque jour, ce regret s'effaçait pour faire place aux éclats bruyants, à une parole retentissante, et la dispute enfin remplaçait la discussion. Les querelles devenaient fréquentes, les duels se multipliaient. On ne parlait que de la rencontre de MM. le vicomte de Noailles et de Barnave; de celle de Barnave et de Cazalès, de M. de Pontécoulant et de M. D.... et d'une foule de duels importants qui étaient eux-mêmes des sujets de nouvelles disputes sans terminer la querelle qu'ils semblaient servir.

Barnave, dont le beau talent oratoire devait être autrement accompagné que par une humeur querelleuse et fâcheuse, avait une grande bravoure, non pas celle qui convient au tribun du peuple, qui doit être calme, raisonnée, et seulement active devant le danger de la patrie, ainsi que fit Cicéron lorsque Catilina menaça Rome. Barnave était impressionnable et d'une humeur inquiète qui le faisait courir après un succès de tribune, non pas dans le but d'obtenir la remise d'un impôt ou le retrait d'une loi fâcheuse, mais pour que son nom fût prononcé. Il avait apporté à l'assemblée une renommée de bravoure et la voulait soutenir. Aussi dans son duel avec Cazalès, il le blessa d'un coup de pistolet, tandis que la générosité aurait peut-être voulu qu'il eût tiré en l'air.

Toutes ces querelles intérieures ajoutaient au trouble que faisait naître le malheur public; mais personne ne comprenait mieux le mal que les affaires politiques recevaient de cette agitation, que le marquis de Condorcet.

Ami de Turgot et de Malesherbes, les deux hommes les plus vertueux de leur temps, disciple aimé de d'Alembert, estimé de Voltaire, qui entretenait avec lui une correspondance suivie, le marquis de Condorcet méritait cette estime universelle et cette renommée dont il jouissait par un caractère noble et ferme, des opinions arrêtées, une indépendance courageuse, et surtout par des sentiments d'humanité et de justice que la véritable philosophie inspire et qu'il pratiquait avec les vertus de chaque jour de l'homme de bien.

C'est ainsi, du moins, qu'il était avant la Révolution: mais aussitôt que la cloche révolutionnaire eut tinté, il trompa l'espoir que ses amis avaient mis en sa haute nature; les doctrines les plus fortes furent exaltées par lui. Doué de qualités supérieures, il ne les employa que pour le mal, et fait pour créer il ne sut que détruire.

Sa femme, Sophie de Grouchy (soeur du maréchal), était l'une des plus belles personnes de son temps. Douée, comme son mari, de qualités précieuses, elle n'en fit comme lui qu'un funeste usage; spirituelle comme l'une des femmes les plus aimables du siècle de Louis XIV, instruite comme l'une des plus remarquables de celui qui le suivit, madame de Condorcet employa le pouvoir que lui donnaient ses talents et sa beauté, non-seulement sur son mari, mais sur tout ce qui venait dans son salon, pour opérer le terrible mouvement subversif de toutes choses, ce mouvement enfin qui devait dans sa violente rapidité emporter à la fois et ceux qu'il frappait et ceux qui l'opéraient.

Le marquis de Condorcet[84] était un de ces hommes dont l'influence comme homme du monde est d'autant plus à redouter, qu'on leur sait gré dans la société de s'y montrer comme prenant part à ses plaisirs et à ses habitudes. M. de Condorcet n'est cependant pas au premier rang comme penseur profond, ni comme écrivain... surtout à une époque où ils étaient l'un et l'autre si nombreux!... Mais son esprit était élevé et vindicatif; il avait surtout une verve et une volonté _de faire_ pour arriver au bien qui faisait prendre à cet esprit tous les genres de composition qu'il lui plaisait de choisir; mais son ouvrage le plus remarquable est le dernier qu'il écrivit pendant le temps de sa proscription et qui parut deux ans après, intitulé: _Esquisse du progrès de l'esprit humain._ C'est la perfectibilité de l'homme, mais illimitée et considérée dans l'espèce et dans l'individu... C'est un système peut-être plus effrayant pour l'homme pieux qu'il n'est admirable pour le savant. Il y a un matérialisme révoltant, je trouve, dans cette volonté de l'esprit humain de se déifier lui-même et de remplacer la divinité; car telle est la pensée de Condorcet dans ce dernier ouvrage écrit au reste sous l'influence d'une violente irritation contre la société d'alors. Les excès qui se commettaient journellement lui paraissaient monstrueux, et il regardait sans doute que ce que la société pouvait en mal elle le pouvait en bien. C'est par la toute-puissance de l'homme se régénérant, se déifiant, avec l'aide du temps, que Condorcet veut remplacer le pouvoir de la puissance éternelle. C'est pour lui l'oeuvre de la civilisation, des _progrès enfin de l'esprit humain_; c'est là le but de la société: il y a dans cette pensée une sorte de parodie de la religion qui me révolte et m'a toujours inspiré une profonde répulsion pour les doctrines de Condorcet, et conséquemment pour ses ouvrages; mais en étudiant l'âme de cet homme, en voyant tout ce qu'il a souffert, en examinant surtout le genre de séduction qui avait été exercé sur lui par sa femme, que je considère comme plus coupable que lui des malheurs que Condorcet a certainement amenés par ses doctrines corruptrices, considérant surtout que la mort a des poids égaux pour juger ceux qu'elle a frappés, j'ai repoussé toute prévention et j'ai écrit ce que je savais sur Condorcet.

[Note 84: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au château de Condorcet, en Dauphiné. Son oncle, l'évêque de Lisieux, le fit élever avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'était pas riche, et fut toute sa vie d'une probité sévère, qui le fit mourir dans une sorte de misère.]

Pendant longtemps Condorcet s'appliqua surtout, comme écrivain philosophique, à prouver aux détracteurs des nouvelles doctrines que, loin d'être nuisible à la vertu, la philosophie au contraire était favorable à tous les genres de progrès de l'esprit. Peut-être se trompait-il; mais du moins la philosophie de Condorcet avait-elle un caractère tout différent du fatalisme dogmatique de Diderot et de ses sectaires et du douloureux _scepticisme fataliste_ de Voltaire. Le système de Condorcet, opposé à ceux de Voltaire et de Diderot, n'est qu'une chimère sans doute comme le leur; mais celui-ci est au moins celui d'un coeur exalté qui rêve le bien: on voit en lui une grande sympathie pour ses semblables; c'est plutôt un esprit égaré par l'incrédulité contagieuse du siècle où il vivait qu'une âme corrompue voulant elle-même corrompre. Il se maria assez tard avec mademoiselle de Grouchy, et peut-être l'influence qu'exerça cette jeune et belle personne sur lui, au moment où il devait prendre une route pour agir activement dans les temps odieux qui le virent au premier rang des philosophes politiques, fut-elle terrible, au lieu d'être ce que devait produire la voix d'une femme jeune et belle parlant à un homme dont le pouvoir pouvait devenir immense...

La société de Condorcet, avant les moments malheureux où il se sépara des monstres qui décimaient la France, était une société choisie d'hommes de lettres et de femmes d'esprit dont l'âge et les manières étaient en rapport avec ceux de madame de Condorcet. Elle faisait elle-même les honneurs de son salon avec une grâce parfaite, que sa beauté remarquable augmentait encore. Le choix des amis de Condorcet prouve la pureté de ses intentions: c'étaient les hommes les plus honnêtes de leur époque; c'étaient M. Turgot, M. de Malesherbes, M. Suard, l'abbé Morellet, Marmontel, Helvétius, madame Helvétius, d'Alembert, l'homme le plus naïvement méchant qu'ait enfanté la secte philosophique; l'abbé Soulavie allait aussi chez Condorcet, mais je ne le cite que comme homme d'esprit; le chevalier Turgot, frère du ministre, était aussi l'un des habitués du salon de Condorcet; M. de Fongeroux, savant distingué de l'académie des Sciences, ainsi que M. de Bondaray, également de l'académie des Sciences, et le duc de Lauraguais, allaient aussi chez Condorcet. La conversation était quelquefois spirituelle et légère, mais le plus souvent abstraite et d'un sérieux qui excluait le charme de la causerie intime; ce n'était que lorsque l'abbé Morellet, Marmontel et Suard étaient chez Condorcet qu'il y avait plus de gaîté dans la conversation.

J'ai parlé, en commençant cet ouvrage, de l'influence de la société en France sur les idées et les événements politiques. C'est surtout à cette époque que, de l'intérieur des salons, les idées réformatrices s'élançaient dans le monde, germaient dans les jeunes têtes avides d'émotion, et puis ensuite éclataient, comme on l'a vu, et produisaient des effets désastreux.

Soulavie[85], que je rencontrais assez souvent dans une maison de nos amis communs, racontait qu'un jour, allant chez madame de Condorcet, il y trouva M. Turgot le ministre et le chevalier Turgot, son frère, brigadier des armées du Roi, avec M. de Fongeroux, de l'Académie des Sciences... Lorsque l'abbé Soulavie entra dans le salon de Condorcet, il remarqua une profonde émotion sur le visage des personnes qui étaient dans l'appartement. Cette émotion et le style employé alors étaient une des innovations que la nouvelle philosophie introduisait dans la discussion. La haute société, le grand monde, le monde élégant, enfin, était toujours calme, et jamais le ton de la parole ne s'élevait au-dessus d'un diapason très-mesuré... Le genre déclamatoire n'était donc pas de bon goût; mais ce n'était pas ce qui arrêtait la secte dont faisaient partie tous ceux que je viens de nommer, et puis ensuite le sujet qui les occupait était en effet de nature à exaspérer un caractère plus doux encore que celui de M. Turgot.

[Note 85: Jean-Louis Soulavie (l'aîné). C'est lui qui a publié les _Mémoires sur le duc de Richelieu et les Mémoires sur la règne de Louis XVI_. Ce dernier ouvrage est plein de mérite; Napoléon en faisait grand cas.]

C'était le lendemain du jour où la brochure de M. Necker avait paru; elle renfermait en effet des attaques terribles contre M. Turgot et son administration...

--Malheureuse nation! s'écriait M. Turgot; tu ne te relèveras jamais des maux que Necker te prépare!...

--Vraiment! disait Condorcet avec cette parole indécise qu'il avait toujours... Vraiment!... Nous en serons quittes pour un second système de Law... M. de Fongeroux, qu'en pensez-vous?

M. de Fongeroux, naturellement timide, ne répondait qu'en souriant et en s'inclinant, pour montrer son approbation... Soulavie, qui entrait dans la chambre et ne savait pas de quoi il s'agissait, le demanda au chevalier Turgot. Celui-ci regarda son frère, qui, s'avançant vers Soulavie, lui prit le bras, et lui dit avec ce ton déclamatoire, quoiqu'il voulût être simple, que Diderot avait mis à la mode parmi ses partisans:

--_Jeune homme que nous aimons, prends, et lis..._

Il ouvre en même temps la brochure de M. Necker, au dernier chapitre de la législation des grains, et il ajoute:

--_Que devons-nous attendre d'un ministre qui se passionne contre la_ CLASSE IMPORTANTE _dans un État, pour prendre parti pour une autre, celle qui ne possède rien!... Attendons-nous à voir se renouveler en France les scènes des Gracques._

J'aime M. Necker; mais j'avoue que peut-être M. Turgot avait-il raison dans cette circonstance.