Histoire des salons de Paris (Tome 2/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 10

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Madame de Genlis jouait la comédie chez elle à cette époque, malgré son retour à Paris (c'était ordinairement jusque-là un amusement uniquement réservé pour la campagne, mais elle eut toujours besoin de faire de l'effet), aidée, dans le commencement, par mademoiselle Baillon seulement; car les femmes du monde, dans ce temps, ne se lançaient point d'un pas aussi délibéré sur le théâtre du monde pour y comparaître tout à la fois comme actrices et comme femmes de la société. Les deux rôles étaient difficiles à soutenir et à bien jouer en même temps.

Cependant les succès de madame de Genlis inspirèrent de la jalousie; cela devait être: on le lui fit sentir à propos de ce quadrille des proverbes. On voulut le danser au bal de l'Opéra. Pour faire remarquer l'excessive différence des époques, je dirai que madame de Genlis et les femmes du quadrille, qui étaient madame la duchesse de Lauzun, madame la duchesse de Liancourt et d'autres personnes de cette classe, elle-même, enfin, qui tenait aux premières familles du royaume, entrèrent toutes cinq, avec leurs danseurs qui les conduisaient, dans la salle de l'Opéra, qui alors était au Palais-Royal; ces dames entrèrent à minuit, _à visage découvert_, et firent ainsi le tour de la salle, attirant plus que l'attention, attendu qu'elles la commandaient, parce que le privilége d'un quadrille était de suspendre toutes les autres danses.

Ce quadrille des proverbes fit donc son entrée et le tour de la salle, et se disposait à commencer son pas de ballet, composé par Gardel, lorsque tout-à-coup un énorme chat vint rouler en miaulant d'une manière effroyable jusqu'au milieu du groupe de proverbes, montrant des griffes qui menaçaient toutes les robes, et roulant deux yeux de feu qui faisaient vraiment pâlir les plus intrépides.

Le premier moment fut d'autant plus terrible que le chat, à qui le jeu plaisait, se hérissait de plus en plus et devint menaçant. Mais ici la scène changea. M. de Saint-Julien, très-ennuyé, à ce qu'il paraît, d'être dérangé, soit dans son rôle du quadrille, soit dans celui qu'il jouait alors, fut vraiment irrité. On avait d'abord repoussé assez doucement l'énorme _Rominagrobis_. Mais voyant qu'il s'entêtait, ils lui donnèrent des coups de pied qui dérangèrent la fourrure de chat qui l'enveloppait, et l'on vit le visage barbouillé d'un petit Savoyard que les coups de pied commençaient à faire pleurer. Les danseurs redoublèrent alors leurs corrections en raison de leur colère; car il était évident que c'était un coup monté contre le quadrille. Les spectateurs qui voulaient voir ce fameux quadrille prirent parti pour lui, et madame de Genlis fut bientôt vengée du mauvais goût de cette attaque. On sut quel en était l'auteur: c'était le duc de Chartres et ses amis... Il ne connaissait pas alors madame de Genlis... Les choses changèrent bien, depuis cette soirée, et en fort peu de temps. L'opinion des deux frères du prince, que j'ai beaucoup connus, M. de Saint-Albin et M. de Saint-Far, était que les sentiments qui attachèrent si longtemps M. le duc de Chartres à madame de Genlis datent de cette soirée, où il la vit sans en être aperçu.

Madame de Genlis était fort jolie à cette époque, très-fraîche, très-gracieuse, et, pour dire le mot, très-_agaçante_; son esprit, d'une haute supériorité, annonçait déjà ce qu'elle serait un jour. Son regard était ravissant et ses yeux d'une grande beauté. Son nez un peu fort, mais légèrement relevé à l'extrémité, donnait à sa physionomie une expression piquante qui, jointe à l'esprit d'observation qui dominait tout le reste dans cette jolie tête, devait lui donner une véritable séduction. Ses dents étaient encore bien alors, ce qui donnait de la grâce à son sourire. Sa taille, sans être élevée, avait la juste proportion qui plaît dans une femme... Son cou était seulement un peu long. Telle était madame de Genlis à vingt-deux ans.

Le jour de ce quadrille, elle était, comme je l'ai dit, habillée en paysanne; sa jupe était d'un taffetas broché rose sur rose, bordée de trois chefs d'argent cousus à plat sur la jupe. Le corset était en satin couleur de rose également, lacé par-devant avec un ruban de la même nuance, et semblait à peine retenir une chemise de la plus fine batiste, bordée d'une magnifique valencienne. La taille de madame de Genlis était ravissante à cette époque; elle était aisée, ronde et menue, souple et jouant avec toutes les attitudes, qu'elle prenait en s'y laissant aller plutôt que de se les laisser imposer par un rôle. Sur sa tête, pour compléter son costume, elle n'avait qu'une rose au milieu d'une touffe de gaze d'argent et de petites plumes[63]...

[Note 63: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce quadrille existe, et je le possède.]

Les acteurs de ses pièces étaient des hommes du monde. L'un, M. Coqueley, était un des premiers acteurs de Paris pour jouer les proverbes, avec le président de Périgny, ainsi que le comte d'Albaret. Ce dernier allait chez madame Necker, qui, dans ses _Souvenirs_, s'en moque avec assez peu de charité, ce que madame de Genlis reproche d'autant plus vivement à madame Necker, qu'elle trouvait M. d'Albaret charmant. Il jouait les proverbes à ravir, ce qui annonçait beaucoup d'esprit... Les femmes étaient la marquise de Roncé, mademoiselle Baillon et madame de Genlis. Quant aux spectateurs, ils étaient toujours bien choisis[64]. C'étaient des amis, des connaissances, et jamais des inconnus. Il fallait arriver à nos jours à cet entier démolissement de toutes les bonnes et anciennes coutumes pour voir un mélange bizarre de femmes et d'hommes se heurtant, _se déchirant_, et craignant de s'asseoir à côté l'un de l'autre, parce qu'ils ne se sont jamais vus. Ceci me rappelle le joli mot du duc d'Ayen à Louis XV.

[Note 64: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, où, pour entendre et souvent voir très mal jouer la comédie, on s'étouffe dans un lieu dans lequel on entasse à grand'peine six cents personnes, quand il n'y a place que pour trois cents.]

C'était du temps de madame du Barry. On regrettait presque madame de Pompadour. Le vice avait au moins un masque avec elle, et si madame de Pompadour jouait à la souveraine, elle ne s'en acquittait pas mal... Mais _l'autre_, comme la nommait Dagé; c'était vraiment trop fort. Un soir, le roi vit à sa table des figures tellement étranges que le pauvre _La France_ se pencha tout ému vers M. le duc d'Ayen, et lui demanda le nom de deux hommes assis en face de lui, et dont l'aspect ignoble contrastait avec le lieu où ils se trouvaient.

--Ma foi, sire, répondit le duc d'Ayen, je ne les connais pas... Je ne rencontre ces gens-là que chez vous!...

La société intime de madame de Genlis n'était pas de ce genre; le fond en était surtout remarquable, seulement pris dans sa famille: madame la marquise de Montesson[65], soeur de la mère de madame de Genlis, madame de Bellevau, son autre tante, madame de Sercey, soeur de son père, madame de Puisieux, M. de Puisieux, la marquise de Sillery-Genlis, sa belle-soeur, le chevalier de Barbantane, M. de Sauvigny, auteur de plusieurs charmants ouvrages, l'abbé Arnaud, l'auteur du _Comte de Comminges_, le chevalier de Talleyrand, frère du baron de Talleyrand, M. de Vérac, madame de Vérac, sa femme, le comte et la comtesse de Custine[66], le vicomte de Custine, le comte et la comtesse de Balincourt[67], neveu et nièce du maréchal de Balincourt, madame de Gourgues, madame d'Harville. À ces réunions, qui avaient lieu presque tous les jours, parce qu'on se réunissait toujours chez l'une des personnes que je viens de nommer, venait quelquefois se joindre une femme charmante, madame la marquise de Louvois. Son histoire vraiment tragique donnait un grand intérêt à sa physionomie déjà fort aimable et gracieuse. Je l'ai rapportée en peu de mots pour donner un aperçu de ce qui est par tout pays une action simple sans doute, mais qui cependant, contée dans tous ses détails, révèle ce que la noblesse des sentiments, chez nous, était à une époque où la noblesse de la naissance entretenait celle des actions de la vie habituelle.

[Note 65: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que les auteurs peuvent se procurer près de la famille tous les renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de _Femmes célèbres_, où les mensonges les plus grossiers se rencontrent à chaque ligne. Madame de Montesson, qu'il fait naître en Bretagne, n'y a même jamais été de sa vie. Elle est née à Paris, et elle était soeur de la mère de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'était de son père.

L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis; je fus avec confiance le chercher dans le _Dictionnaire de la Conversation_, à l'article _Genlis_, fait par J. Janin. Je ne m'attendais pas aux plus grossières erreurs; elles sont si singulières que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire cet article par un secrétaire, qui lui-même en a chargé quelqu'un très-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.]

[Note 66: Grand-père et grand'mère du marquis de Custine, l'auteur du _Monde comme il est_.]

[Note 67: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estimé de tous ceux qui le connaissaient, est leur fils.]

Le plaisir était donc le mobile de tout ce qui se faisait dans une réunion d'hommes et de femmes, dès qu'ils étaient rassemblés dans un salon.

On aurait, je crois, décerné un prix à celui qui aurait proposé un nouveau moyen de passer gaîment les heures de la soirée... Pour en donner une idée, je vais raconter ce qui eut lieu chez madame de Genlis, un soir de ce même hiver qui précéda son entrée au Palais-Royal.

Le comte d'Albaret, dont j'ai dit tout à l'heure que madame Necker se moquait, était le meilleur des hommes; mais il avait une qualité plus précieuse au milieu du monde où il vivait, il avait de l'esprit... Sa bonhomie, qui était extrême, prêtait quelquefois à rire, et voilà pourquoi madame Necker, qui prenait tout au sérieux, l'avait jugé moquable et même ennuyeux, tandis qu'il était au contraire fort amusant et fort spirituel.

Un soir il arrive chez madame de Genlis, où il trouve réunis le chevalier de Barbantane, M. de Genlis et plusieurs autres personnes du même esprit, et il leur raconte que la veille il avait passé une soirée charmante, quoique avec des _pédants_.

Il appelait ainsi en plaisantant les gens de lettres.

--Où donc avez-vous été? demanda madame de Genlis.

--Chez _la muse Dubocage_, répondit le comte d'Albaret, et je vous jure que je m'y suis fort diverti; on a raconté une foule d'histoires de M. de Voltaire, et lui-même y eût été si on avait voulu me croire.

--Et comment cela? dit madame de Genlis.

--Vous ne connaissez pas mon talent d'imitation? Demandez à M. de Genlis.

M. de Genlis certifia de la vérité de la chose.--Eh bien! voulez-vous mettre à exécution un joli projet? dit le comte d'Albaret.--Oui, oui! s'écrièrent toutes les jeunes femmes. Que faut-il faire?--Vous mettre tous dans les habits de la société _Bocagère_. Madame de Genlis, dont le talent _mimique_ est parfait, prendra à ravir le personnage de madame Dubocage... Je me charge de Voltaire, Genlis fera l'abbé Duresnel[68] ou Pinart, et madame de Roncé remplira le personnage de madame Fanny de Beauharnais.

[Note 68: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages qu'elle faisait, ainsi qu'à M. de Linant, un autre ami comme lui, littérateur.]

Ce projet fut accueilli avec transport... Madame de Genlis avait non-seulement entendu parler de madame Dubocage, mais elle l'avait vue chez sa tante, madame de Montesson. Madame Dubocage avait été fort belle, et quoiqu'elle eût alors plus de soixante-cinq ans[69], on voyait encore sur son visage des restes d'une grande beauté. Madame de Genlis prit des informations exactes sur son costume, ses habitudes, ses manières, et au bout de quinze jours elle _représentait_ madame Dubocage avec une perfection qui devait bien alarmer son mari ou toute autre personne qui voulait lire dans son regard quelle était la pensée de son âme. Quant à M. d'Albaret, il copia Voltaire avec sa grande taille sèche et voûtée, son regard vif et malin, son sourire sardonique; il n'avait alors rien de celui du _bonhomme_ que madame Necker raillait, et il prouvait sans lui répondre qu'elle s'était trompée.--En vérité, disait-il à madame Dubocage _transformée_, le jour où j'ai lu vos descriptions si animées de Rome et de l'Italie, j'ai cessé de regretter de n'avoir pas vu la ville sainte... Et il souriait... Je connaissais déjà Constantinople par lady Montague... Grâce à vous, je donne la préférence à Rome[70].

[Note 69: Anne-Marie Lepage-Dubocage, née à Rouen le 22 octobre 1710. Elle mourut en 1802.]

[Note 70: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire à madame Dubocage.]

Alors madame de Genlis prenait l'air d'une personne qui compte sur des louanges; elle parlait de son voyage en Italie.

--Ah! s'écriait madame Beauharnais[71]... c'est dans _la Colombiade_[72] qu'il faut chercher de beaux vers.

[Note 71: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, étant née à Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comédie, quelques romans et un volume de poésies; mais tout cela est dans l'oubli, tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survécu. On connaît ce distique sur elle:

Fanny, belle et poëte, a deux petits travers; Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.]

[Note 72: _La Colombiade_, poëme en dix chants, de madame Dubocage, sur la découverte du Nouveau-Monde.]

--Cela ne vaut pas une seule page d'une lettre de Stéphanie[73], répondait Genlis-Dubocage en souriant doucement.

[Note 73: _Lettres de Stéphanie_, roman historique en trois volumes, par madame de Beauharnais.]

--Ah! que dites-vous là?...

Et madame de Roncé, qui déclamait à ravir, agitant sa main pour faire faire silence, fit entendre les vers suivants:

Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs, Où brillèrent jadis des empires puissants: Le berceau des beaux-arts, l'Égypte utile au monde; L'opulente Assyrie, en voluptés féconde; La Phénicie, où l'homme osa braver les mers; Et tant d'autres états, dont l'éclat, les revers Dans l'abîme des temps se perdent comme une ombre! La renommée oublie et leurs faits et leur nombre; Tout périt, tout varie, et la course des ans Change le fil des eaux et la face des champs.

M. de Périgny, qui avait pris le personnage de M. de la Condamine, se pencha alors vers madame Dubocage, et lui dit d'un accent pénétré ce madrigal que M. de la Condamine avait en effet adressé à madame Dubocage, en dépit de l'anathème qui exclut les savants de l'arène poétique.

D'Apollon, de Vénus, réunissant les armes, Vous subjuguez l'esprit, vous captivez le coeur, Et Scudéri, jalouse, en verserait des larmes; Mais sous un autre aspect son talent est vainqueur: Elle eut celui de faire oublier sa laideur; Tout votre esprit n'a pu faire oublier vos charmes.

À peine M. de la Condamine avait-il fini que M. de Voltaire reprenait, et puis c'était M. _Duresnel_, M. _de Linant_, madame de Beauharnais; mais Voltaire eut, à ce qu'il paraît, un triomphe complet. M. d'Albaret le jouait comme Fleury Frédéric II, sans aucune charge, sans aucune caricature... Il improvisait de temps en temps des vers en l'honneur de madame Dubocage, et alors la joie devenait folle... Ce divertissement, a dit elle-même madame de Genlis, dont nous ne prenions aucune fatigue, et dont le plaisir, au contraire, se renouvelait sans cesse, eut lieu jusqu'à cinq fois; et telle était la sûreté de la société à cette époque, que le secret en fut gardé religieusement, et ce ne fut que longtemps après la mort de madame Dubocage que madame de Genlis consentit à en parler...

La manie de la comédie de société était dans sa plus grande force à cette époque, et c'était madame de Genlis qui l'avait mise à la mode. C'était elle aussi, s'il faut l'en croire, qui, aidée d'un pauvre maître de harpe nomme _Gaiffre_, fit connaître ce qu'on pouvait tirer de cet admirable instrument. Mais ici je ne puis être aussi complaisante pour elle. Elle raconte quelquefois sans réfléchir, et l'histoire de la harpe est tout-à-fait dans ce cas d'oubli. Pour pouvoir l'accepter, il faudrait oublier ce qu'était Krumpholtz en 1782, tout ce qu'il avait déjà composé et les élèves qu'il avait faits[74].

[Note 74: Mon frère, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a eu une réputation européenne et méritée, avait à quinze ans (en 1784) une manière de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le voulut entendre. Mon frère improvisait toujours. Il a cependant composé plus de vingt morceaux, qui tous ont été gravés. L'un d'eux, une oeuvre de trois sonates, a été dédié à ma tante, la princesse Démétrius de Comnène. Mon frère n'avait à cette époque que dix-sept ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui où _elle créa_ et le _doigté_ et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait été que de très-peu d'années. La chose est impossible.]

La France était à cette époque un vrai pays de féerie, et l'un de ses plus grands charmes était cette société si polie, si gracieuse, si soigneuse de plaire dans ses rapports mutuels! Quelles délices! quels plaisirs sans cesse renaissants dans cette association formée par des personnes qui vivaient toujours dans des rapports que rien n'altérait que quelques plaisanteries malignes, mais jamais de ces calomnies, même de ces médisances qu'aujourd'hui on raconte avec la grossièreté de la mauvaise éducation!... Je ne sais si l'on appelle cela de la franchise... en tous cas on se tromperait fort... C'est de la méchanceté mal apprise, et cette méchanceté-là est la plus intolérable de toutes[75]...

[Note 75: La grossièreté est aujourd'hui une partie indispensable de la manière d'être des hommes et des femmes. Les hommes sont mal élevés au point d'en être insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis, cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on n'en parlait pas; elles étaient gracieuses, affables, prévenantes; et même, sans qu'on leur plût, elles savaient plaire.]

Parmi tous les moyens de s'amuser qui étaient autour de soi, un surtout fort agréable était de suivre régulièrement les réceptions des princes et d'être l'été des voyages: ceux de Villers-Cotterets, pour le duc d'Orléans; de l'Île-Adam, pour le prince de Conti; de Chantilly, pour le prince de Condé; de Navarre, pour le duc de Bouillon; de....., pour le duc de Penthièvre. Tous ces voyages étaient charmants. On y jouait la comédie, on y dansait, on y faisait de la musique, et tout cela gaîment et sans l'ennui d'une étiquette gênante. La plupart des princes que je viens de nommer avaient une aisance communicative[76]. On s'y plaisait, et d'autant plus que les séjours formaient des liaisons que l'hiver voyait encore resserrer. À cette époque, tout contribuait _à faire_ la société; aujourd'hui, tout, au contraire, nous conduit à son démolissement. Que nous étions Français alors! Que sommes-nous à présent?...

[Note 76: Je donnerai le salon de chaque séjour des princes. Celui de Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.]

Il me revient à la mémoire un mot de madame de Montesson qu'elle me dit un jour à Bièvre en causant avec moi, pendant qu'elle peignait des fleurs à l'huile, ce qu'elle faisait admirablement, étant élève de Van-Spandonck:

--Ma belle petite, me dit-elle, vous venez de vous marier; vous êtes jeune, vous êtes jolie; vous entrez dans le monde; rappelez-vous une chose essentielle: c'est de ne pas vous laisser aller au très-mince plaisir de médire, car non-seulement _cela gâte le ton d'une femme_, mais cela la rend laide... C'est comme le jeu...

Jamais je n'ai oublié ce mot; il m'a expliqué pourquoi la société ancienne était si sûre...

--Ne vous laissez pas aller non plus, me disait madame de Montesson, à cet esprit moqueur qui aurait l'air de vouloir faire trop remarquer vos belles dents. La moquerie est une arme qui ne fait peur qu'aux sots, et qui vous fait haïr de tous. Il y a, dans la moquerie, de la pensionnaire tout à la fois, et de la sottise. Ne soyez pas moqueuse, par intérêt pour vous-même, ma chère enfant[77]...

[Note 77: Pendant les deux années que je passai à Bièvre avec madame de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je ferai son salon à cette époque du consulat.]