Part 9
Ce même jour dont je raconte les événements, il y avait eu du mouvement dans Paris... Les amis de M. Necker étaient inquiets... La faction qui lui était contraire le poursuivait avec un acharnement auquel il ne répondait qu'avec un grand calme et de la dignité. Sa femme, qui pouvait paraître ridicule, mais ne l'était pas, avait, dans tout ce qui se rapportait à son mari et à ses intérêts de famille, une convenance égale à celle de M. Necker... Quant à leur fille, ses passions la portaient à parler avec véhémence sur les sujets les plus frivoles: qu'on juge de l'éloquence de son âme lorsqu'il s'agissait de son père! son père, qu'elle idolâtrait! Quelquefois elle avait avec lui une discussion sur un individu de la Révolution, un homme qui, la veille, le matin même, avait injurié son père à la tribune, ou bien dans un pamphlet... De l'individu, on arrivait aux choses, et la discussion s'engageait. C'était alors que madame de Staël était adorable!... elle conduisait la discussion juste au point où il fallait qu'elle parvînt pour faire briller le talent de son père, auquel elle était tellement supérieure, que la lutte n'était pas même possible; et lorsqu'elle avait conduit son père _à la porte_ du triomphe, alors elle se retirait modestement, mais si adroitement aussi, que personne ne se pouvait douter qu'elle-même n'était pas vaincue, et qu'elle cédait la victoire. Ceux qui ne connaissent pas madame de Staël et la jugent d'après les pauvretés qu'en rapportent quelques écrits de madame de Genlis et de quelques autres personnages n'ayant pas le talent de madame de Genlis, et n'étant renommés que par leur opposition au plus beau talent, au génie qui apparut dans le dernier siècle; les personnes, dis-je, qui veulent juger madame de Staël d'après _ces pièces-là_, rendront un arrêt complètement injuste, car madame de Staël avait autant d'âme, autant de coeur que de génie, et qui l'aurait vue dans l'exercice de cette coquetterie filiale l'aurait elle-même adorée!...
Ce qui restait ce soir-là au contrôle-général avait été invité à souper par madame Necker. Elle agissait ainsi dans la soirée: en voyant dans la foule une personne qu'elle voulait garder, elle le lui disait ou le lui faisait dire; mais il y avait _un fond_, comme on appelait sept à huit personnes de l'extrême intimité qui toujours étaient invitées de droit.
Les affaires politiques étaient alors d'une telle importance qu'une discussion élevée sur un fait quelconque chez M. Necker ne pouvait être que sérieuse... Madame Necker le sentit, et elle dirigea la conversation vers un autre but. M. de Chastellux prétendait que madame Necker arrangeait le matin la conversation du soir: c'est du moins madame de Genlis qui le raconte. Je parlerai en son lieu de cette anecdote, que je crois entièrement fausse, au moins dans quelques-unes de ses parties... mais ce jour dont je viens de parler, il y avait trop de monde d'ailleurs autour de madame Necker pour qu'elle pût diriger à son gré la conversation. Lorsque la foule fut partie et que le salon de madame Necker se trouva comme il devait être, alors seulement elle parut respirer... «C'est dans de pareils instants que je suis de plus en plus convaincue que je ne suis pas faite pour le grand monde, disait-elle à la duchesse de Lauzun!.... C'est Germaine[70] qui doit y briller et doit l'aimer, car elle possède toutes les qualités qui mettent dans cette position d'être à la fois redoutée et recherchée... tenez, regardez-la!...
[Note 70: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.]
En ce moment, en effet, madame de Staël était presque belle; elle était toujours mal mise, même selon la mode et ses convenances, et elle l'était également selon sa personne, si difficile à encadrer dans une parure ordinaire qui ne fût pas ridicule... Mais ce soir-là, elle était bien; ses bras et ses mains, d'une admirable beauté, ressortaient sur une robe noire qu'elle portait, soit par goût, soit qu'elle fût en deuil... Entourée de plusieurs hommes en adoration devant elle, appuyée pour ainsi dire sur son père, dont elle semblait interroger le regard pour deviner sa pensée, elle avait dans sa pose et dans l'expression de sa physionomie toute une poésie de l'âme, que plus tard elle a communiquée à tout ce qu'elle a écrit... Et puis, sans être belle[71] madame de Staël était déjà le modèle d'après lequel Gérard peignit sa Corinne vingt ans plus tard... C'était cette même richesse de forme et de santé... cette même pureté de lignes... ces contours puissamment arrondis qui revêtaient une organisation poétique... Corinne est bien la jeune femme qui jadis, au cap Misène, devait improviser dans ces temps fabuleux où les jours, les nuits et les heures avaient leurs guirlandes et leurs autels... Madame de Staël, jeune comme elle l'était en 1788, avait un charme très-puissant qu'elle exerçait sur tout ce qui l'approchait. Connaissant ses avantages, n'en perdant aucun, les faisant valoir même, madame de Staël, sans être une personne à prétention, en avait quelquefois les inconvénients, parce que l'excès de son naturel en faisait soupçonner la vérité... C'est ainsi qu'à l'époque où nous sommes arrivés, madame de Staël était une personne extrêmement en dehors d'elle-même, et ne pouvait contraindre ses sentiments... Madame Necker, entièrement opposée non-seulement de système, mais de goûts, à la manière d'être de sa fille, formait avec elle une étrange disparate... Il y avait donc dans ce groupe de trois personnes s'aimant sans doute, mais se convenant mal, bien peu aussi d'éléments de bonheur... Il y avait même souvent des discussions qui se terminaient néanmoins toujours convenablement, parce que madame de Staël, tout en ayant raison, évitait de faire souffrir sa mère ou son père par un triomphe qui les eût blessés... Tous ceux qui ont connu madame de Staël peuvent certifier de la vérité du fait, et ce qui était surtout admirable, c'est qu'elle n'y mettait pas cette sorte de complaisance accordée à _un vieil enfant_... On voyait qu'elle cédait par respect et par convenance[72].
[Note 71: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine, ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.]
[Note 72: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous cette vérité.]
Ce même jour dont je parle, il avait été question de l'abbé Barthélemy (Anacharsis), et on en avait dit assez de mal. Quelques personnes avaient assisté à la séance académique du matin pour sa réception, et madame de Staël voulait entendre un avis sur cette grande affaire; elle interpella donc M. de La Harpe, qui alors était son plus ardent admirateur, et lui demanda des détails sur la réception de l'abbé Barthélemy, qui avait été reçu par le chevalier de Boufflers. Madame Necker avait demandé à sa fille de détourner, autant que possible, la conversation des sujets politiques...... Madame de Staël aimait sans doute avec passion une discussion _tribunitienne_, et pour elle le forum eût été un lieu de prédilection... Mais les causes littéraires lui plaisaient aussi. C'est, au reste, à sa coutume de soutenir des causes politiques dans le salon de sa mère, et plus tard dans le sien lorsqu'elle fut ambassadrice de Suède, qu'on doit la funeste manie qui domina les femmes de cette époque, et fit de tous les salons de Paris autant d'arènes où les amants, les maris et les frères, soutenus, excités par la vue de celles qu'ils aimaient, prenaient, laissaient, reprenaient des opinions qu'ils _relaissaient_ encore, selon les caprices dominants de la passion qui les faisait agir. Depuis la Fronde, il en allait ainsi; et M. de La Rochefoucauld disait avant la bataille de Saint-Antoine:
Pour obtenir son coeur, pour plaire à ses beaux yeux, Je fais la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux!...
et par une suite malheureuse de cette même influence, il disait aussi après la bataille, mais d'une voix plus dolente:
Pour obtenir son coeur, pour captiver ses voeux, J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux!
La _Fronde_ se fit et se forma dans le salon de madame la duchesse de Longueville. Ce furent les mains blanches de madame la duchesse de Chevreuse, de madame la duchesse de Longueville, de Mademoiselle, _mademoiselle la Grande_, qui nouèrent les rubans bleus aux bouquets de paille et en firent le signe de ralliement des _frondeurs_... Et plus tard, est-ce que ce ne furent pas aussi les mains de toutes les femmes de Paris qui nouèrent en rosettes tous leurs rubans blancs, lorsqu'en 1814 le drapeau blanc flotta de nouveau sur les Tuileries... et dans ces mêmes années 1789 et 1791, les cocardes blanches et tricolores, avec l'influence immense de l'opinion sur celui qui recevait un ruban ou bien un signe quelconque et se disait:
Que pensera-t-on de moi dans cette maison?...
Tout cela venait de même source...
Et on ne pouvait s'empêcher de demeurer soumis à cette influence de l'_opinion publique_; car c'était ainsi qu'on nommait l'opinion qui partait d'un salon dont la coterie se composait de cent personnes; mais elles connaissaient l'autre coterie d'une semblable opinion, et son influence doublait celle qui était immédiate... N'avons-nous pas vu, à l'époque désastreuse de l'émigration, une caisse à l'adresse d'un officier qui voulait demeurer dans ses terres avec sa femme et ses enfants?... Eh bien! cette caisse renfermait une quenouille et son fuseau!.... L'homme était frappé au visage de cette manière, et il devait subir l'influence que les femmes alors exerçaient sur l'opinion. Cette preuve de notre pouvoir fut la dernière, mais elle fut immense... non-seulement dans ses effets immédiats, mais dans son long retentissement, dans ses résultats funestes peut-être... non que je récuse le pouvoir que Dieu a mis en nos mains, mais je crois qu'il lui a donné une autre destination.
Madame de Staël ne le pensait pas ainsi... Elle croyait qu'il ne fallait que de la force pour pénétrer de son sujet un auditoire bien composé, et qu'il est du devoir d'une femme de lui inculquer alors les opinions qu'on veut propager. Le matin de ce même soir, madame Necker et elle avaient longuement agité cette question, et comme toujours, la discussion brouilla la question au lieu de l'éclaircir, et elles se trouvèrent un peu moins d'accord après la discussion qu'elles ne l'étaient. Le résumé allait néanmoins être arrêté, lorsque monsieur le comte Louis de Narbonne, qui alors était lié avec mademoiselle Contat, entra dans le cabinet de madame Necker[73], dont il était fort aimé..., quoique leur esprit fût tout-à-fait dissemblable.... C'est peut-être pour cette raison..... Quoi qu'il en soit, aussitôt que la mère et la fille l'aperçurent, elles le firent juge de leur cause, et il donna raison à madame Necker...
[Note 73: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour, allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur, comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère, dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat; il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de Staël plus aimable que toutes les autres femmes.]
--Mais, ajouta-t-il, seulement pour ce soir; car quand je devrais en voir les plus sinistres effets, je ne me refuserais pas au délicieux plaisir d'entendre madame, dit-il en se tournant vers madame de Staël et lui baisant la main... C'est un plaisir dangereux, je le sais, mais il faut y céder.
Madame de Staël rougit, ce qui ne l'embellit pas! mais M. de Narbonne commençait à être sous le charme... et elle-même y cédait aussi... Ce ne fut, toutefois, que long-temps après qu'ils furent liés plus intimement ensemble[74], c'est-à-dire quelques mois après; mais avant ce moment même il avait du pouvoir dans la maison, où son charmant esprit était apprécié ce qu'il valait, ainsi que son coeur... car il était aussi bon que spirituel.
[Note 74: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.]
En conséquence de sa promesse, madame de Staël, voyant sa mère inquiète de la tournure qu'elle allait donner à la conversation avant le souper, demanda, comme je l'ai dit, à M. de La Harpe, comment s'était passée la séance de l'Académie.
MADAME NECKER.
Oui... Comment le récipiendaire s'est-il comporté, M. de La Harpe?... Son discours...
M. DE LA HARPE, assez embarrassé, attendu que l'abbé Barthélemy est l'ami de la famille Necker.
.... Son discours... est un peu médiocre. C'est l'ouvrage d'un homme âgé, qui a voulu atteindre à un but trop élevé pour lui. On l'a applaudi par bienveillance pour sa personne et son grand âge. On trouve dans son discours de ces fautes dont il est rare de se garantir aujourd'hui, mais dont l'abbé Barthélemy devrait être exempt... Par exemple, il dit en parlant de son prédécesseur BEAUZÉE: «_La métaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région rarement fréquentée par des voyageurs; couverte, en certains endroits, de riches moissons; en d'autres, de roches escarpées et de forêts._» Des _moissons_, des roches escarpées, des forêts, dans la grammaire! Que de grands mots déplacés et vides de sens! Et puis, en parlant de Beauzée, homme de talent sans doute, mais presque inconnu hors de France, il dit: «_Sa supériorité lui donne des droits à la modestie..._» Quelle phrase louche et entortillée!... Il semblerait qu'on ne doit être modeste qu'en étant supérieur... Je croyais, au contraire, que c'était même _un devoir_ pour la médiocrité que d'être modeste.
LE MARÉCHAL DE NOAILLES.
Et le chevalier, comment s'est-il comporté?... C'est lui qui m'intéresse après tout.
M. DE LA HARPE.
Sa réponse étincelle d'esprit... Mais il y aurait un reproche à lui faire peut-être... (_Ici M. de La Harpe regarde rapidement autour de lui pour voir s'il n'y a personne qui puisse prendre parti pour M. de Boufflers._) Il donne trop facilement dans le phébus... Mais c'est un léger défaut que mille beautés font disparaître, et ce n'est qu'en ma qualité d'Aristarque que je me suis permis cette critique en répondant à M. le maréchal... Et dans une sorte d'analyse du _Voyage du jeune Anacharsis_, remplie d'imagination et de noblesse, dans laquelle il retrace l'état de dégradation où est la Grèce aujourd'hui sous des maîtres barbares[75], M. le chevalier de Boufflers s'élève à la hauteur du plus beau talent. Ce passage m'a tellement frappé, que je lui ai demandé sur l'heure même la permission d'en prendre une copie, et je l'ai sur moi.
[Note 75: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son discours est bien curieux, il avait _deviné_ l'avenir.]
MADAME NECKER.
M. de La Harpe, je vous demande instamment de lire ce morceau.
MADAME DE STAËL, allant à lui et lui serrant vivement la main, lui dit d'un ton caressant:
M. de La Harpe! M. de La Harpe! j'aimerais bien mieux quelque chose de vous. Mais après ce que vous écrivez, ce que je préfère, c'est ce que vous lisez!
M. DE LA HARPE, s'inclinant.
Madame!... votre bonté me confond! (_Il tire un portefeuille de sa poche, dans lequel est le fragment du chevalier de Boufflers, et lit_[76]:)
[Note 76: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau; cependant, il a les défauts de son époque, l'_abondance stérile_ des épithètes et des épithètes _trois_ par _trois_... Ainsi, par exemple:
.... Les tableaux _nouveaux_, _parlants_ et _vivants_... L'_enthousiasme_, la _haine_ et l'_impartialité_, tracent le portrait de Philippe. Chaque chose a repris sa _forme_, son _lustre_ et sa _place_, etc., etc.
J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite portion.]
«Mais quel autre Orphée, quelle voix harmonieuse, rappelle sur ces coteaux dépouillés les arbres majestueux qui les couronnaient, et rend à ces lieux incultes l'ornement de leurs bocages frais, de leurs vertes prairies, de leurs ondoyantes moissons? Quels puissants accords ont de nouveau rassemblé les pierres éparses de ces murs autrefois bâtis par les dieux? Tous les édifices sont relevés sur leurs fondements, toutes les colonnes sur leurs bases, toutes les statues sur leurs piédestaux. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa place, et dans cette création récente, le plus aimable des peuples a retrouvé ses cités, ses demeures, ses lois, ses usages, ses intérêts, ses occupations et ses fêtes. C'est vous, Monsieur, qui opérez tous ces prodiges: vous parlez, aussitôt la nuit de vingt siècles fait place à une lumière soudaine, et laisse éclore à nos yeux le magnifique spectacle de la Grèce entière au plus haut degré de son antique splendeur. Argos, Sparte, Athènes, Corinthe et mille autres villes disparues, sont repeuplées... Vous nous montrez, vous nous ouvrez les temples, les théâtres, les gymnases, les académies, les édifices publics, les maisons particulières, les réduits les plus intérieurs. Admis sous vos auspices dans leurs assemblées, dans leurs camps, à leurs écoles, à leurs cercles, à leurs repas, nous voilà mêlés dans tous leurs jeux, spectateurs de toutes les cérémonies, témoins de toutes les délibérations, associés à tous les intérêts, initiés à tous les mystères, confidents de toutes les pensées, et jamais les Grecs n'ont aussi bien connu la Grèce, jamais ils ne se sont aussi bien connus eux-mêmes que votre Anacharsis ne nous les a fait connaître...
«Dans ces tableaux nouveaux, parlants et vivants, les objets s'offrent à nous sous tous les aspects. Les hommes et les peuples, toujours en rapport, toujours aux prises les uns avec les autres, nous découvrent à l'envi leurs vices et leurs vertus. L'enthousiasme, la haine et l'impartialité tracent alternativement le portrait de Philippe. Les tristes hymnes des Messéniens accusent l'orgueil de Lacédémone. Les Athéniens laissent entrevoir leur corruption au travers de leurs agréments. Le suffrage ou le blâme distribué tour à tour par des partisans ou par des rivaux, tous les témoignages favorables ou contraires soigneusement recueillis, fidèlement cités, sagement appréciés, suspendent et sollicitent des jugements que vous laissez modestement prononcer à votre lecteur; il tient la balance, mais vous y mettez les poids.
«Enfin, est-il question de la plus noble passion des Grecs, de leur patriotisme? En nous les offrant pour modèles, vous nous rendez leurs émules. Mais que dis-je! En fait de patriotisme, les exemples des Grecs nous seraient-ils nécessaires? Non, non; ce feu sacré, trop longtemps couvert, mais jamais éteint, n'attendait ici que le souffle d'un _roi citoyen_[77] pour tout embraser.»
[Note 77: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution de 89, est appelé _roi citoyen_, comme Louis-Philippe, quarante-un ans plus tard!...]
(Ici de nombreux applaudissements interrompent M. de La Harpe... Madame de Staël, transportée de cette partie du discours de M. de Boufflers, témoigne son admiration et son contentement... Mouvement très-prononcé. Moment de repos pendant lequel on parle du discours... M. de La Harpe reprend sa lecture.)
«...Déjà un même esprit nous vivifie, un même sentiment nous élève, une même raison nous dirige, un même titre nous enorgueillit, c'est celui de Français... Nous savons comme les Grecs qu'il n'est de véritable existence qu'avec la liberté, sans laquelle on n'est point homme, et qu'avec la loi, sans laquelle on n'est point libre (_Approbation nouvelle et prononcée_). Nous savons, comme eux, qu'au milieu des inégalités nécessaires des dons de la nature et de la fortune, tous les citoyens sont égaux aux yeux de la loi (_Nouvelle approbation_), et que nulle préférence ne vaut cette précieuse égalité, qui seule peut sauver du malheur de haïr ou d'être haï. Nous savons, comme eux, qu'avant d'être à soi-même, on est à sa patrie, et que tout citoyen lui doit le tribut de son bien, de son courage, de ses talents, de ses veilles, comme l'arbre doit le tribut de son ombre et de ses fruits aux lieux où il a pris racine[78].»
[Note 78: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de Boufflers. (_Note de l'auteur._)]
Lorsque M. de La Harpe eut fini de lire, tout le monde l'entoura pour le remercier d'avoir apporté ce fragment...
--Voilà un morceau vraiment bien fait, dit madame de Barbantane. M. de Boufflers a montré en l'écrivant que l'auteur d'_Aline_ pouvait produire des choses aussi fortes et profondément senties qu'il en fait de légères et d'agréables... Qu'en dit M. Necker?
--Je le trouve fort beau, madame, et j'en ferai sincèrement mon compliment à monsieur le chevalier de Boufflers.
On annonce: Monsieur l'abbé Barthélemy.
--Vous arrivez toujours trop tard, lui dit madame Necker, mais surtout aujourd'hui... M. de La Harpe vient de nous lire le discours de M. de Boufflers, et j'avoue que je n'ai pu résister au bonheur que j'ai éprouvé de vous entendre louer avec cette vérité[79]... et puis des louanges vraies dites par un homme d'esprit avec cette chaleur de coeur, c'est vraiment une chose si rare, qu'il faut en remercier le Ciel lorsque cela arrive à un de nos amis... Mais pourquoi venir si tard?...
[Note 79: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille Necker.]
--J'assistais à une lecture à laquelle très-peu de monde était invité. Monsieur le marquis de Montesquiou nous a lu un drame de sa composition qui, je l'avoue, m'a fait la plus profonde impression, intitulé _les Joueurs_... Le but en est fort moral, et tous les événements marchent avec une chaleur d'action remarquable.
--Je connais cet ouvrage, dit M. de La Harpe... Nous l'avons joué cet été à Maupertuis[80].
[Note 80: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua _les Joueurs_ dans l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que Marmontel.]
MADAME NECKER.
Comment ne nous en avez-vous pas parlé, M. de La Harpe?
MADAME DE STAËL.
Oui, vous savez que nous désirons connaître tout ce qui paraît dans toutes les branches de la littérature, et un ouvrage de M. de Montesquiou!... C'est un double intérêt... Est-ce bien?
M. DE LA HARPE.
Je m'avoue coupable; car l'ouvrage vaut bien la peine d'une analyse et d'un éloge... Mais une fois dans ce salon, on est si agréablement détourné de la route qu'on s'est tracée en y venant, que je suis pardonnable.
MADAME NECKER, en souriant.
Et vous serez _pardonné_, si vous nous en dites votre avis: car c'est particulièrement à votre avis que nous tenons, vous le savez?
M. DE LA HARPE, s'inclinant.