Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 8

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[Note 61: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le _Dictionnaire de la Conversation_, et qui est signée _Jules Janin_!... J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin. Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle. Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait _des biographies_ et des articles qui frappent d'_anathème_, du moins par l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il dire que madame de Genlis est dans l'oubli _le plus entier?... un sommeil de mort!... éternel_!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont _toujours_ dans une foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à sa biographie du _Dictionnaire de la Conversation_, l'auteur ne se doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la connaissaient pas, et _redisent_ ce qu'_on a dit_ sans approfondir aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la _comtesse de Lancy_, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune fortune _que dix mille_ livres de rentes; il se maria secrètement et contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis _fit surtout_ le bonheur et la fortune de madame de Genlis, _en ce qu'il lui donna pour tante madame de Montesson_?... C'est une ignorance profonde des faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle était _soeur_ de la mère de madame de Genlis, de madame de Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de lui _avoir donné madame de Genlis pour dame du palais_. Ce n'est pas non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis _gouverneur_[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment particulier.]

[Note 61-A: Elle ne fut jamais non plus _gouverneur_. C'est un mot qui courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a fait une sorte de journal-manuel intitulé: _Leçons d'une Gouvernante_.]

[Note 62: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un vendredi de la première année de la rentrée de son mari au contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait _la Chronique de Paris_, et il était en seconde et même troisième ligne dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles amusèrent tout Paris, lors de _Corinne_ et de _Delphine_, le cardinal Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.]

[Note 63: Voyez, dans la _Bibliothèque des Romans_, _la Femme auteur_, ou _la Femme philosophe_, et une foule de petites nouvelles dans le même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.]

La conversation, toujours pénible à soutenir lorsqu'elle est disposée à tourner à l'aigreur, devenait encore plus difficile pour la maîtresse de la maison, qui était calme, compassée et sans aucune imagination, bien qu'elle eût dans le langage une sorte de manière emphatique qui pouvait y faire croire un moment. Madame Necker avait été blessée de cette attaque directe relative à la statue de M. de Voltaire; elle savait que madame de Genlis avait tourné en ridicule le poëte et ses admirateurs, et cette preuve presque positive en était une nouvelle assurance... Elle reprit donc la dernière parole de madame de Genlis avec cette exquise politesse quelle apportait toujours dans la conversation, même dans une discussion avec une ennemie, et lui dit:

--Vous avez parlé, madame, de la vanité de M. de Voltaire; je vais, si vous le permettez, vous montrer une lettre qu'il m'écrivit de Ferney lorsqu'il apprit que notre intention était de lui envoyer M. Pigalle.

Madame Necker passa chez elle, et rapporta, après quelques moments d'absence, une lettre de la main même de M. de Voltaire, chose qui n'arrivait que dans les grandes occasions. Voici cette lettre:

«... J'ai soixante-seize ans, madame, et je sors à peine d'une grande maladie. M. Pigalle doit, dit-on, venir modeler mon visage; mais, madame, il faudrait pour cela que j'eusse un visage... On n'en devinerait pas même la place: mes yeux sont enfoncés de trois pouces; mes joues sont du vieux parchemin mal collé sur des os qui ne tiennent à rien; le peu de dents que j'avais est parti. Ce que je vous dis là n'est point de la coquetterie, c'est une pure vérité. On n'a jamais sculpté un pauvre homme dans cet état; M. Pigalle croirait qu'on s'est moqué de lui, et, pour moi, j'ai tant d'amour-propre que je n'oserais jamais paraître devant lui, etc.»

--Eh bien! madame, dit madame Necker, après que madame de Genlis eut pris lecture de la lettre du patriarche de Ferney, car elle avait voulu qu'elle reconnût son écriture, que dites-vous de la vanité d'un homme qui convient avec lui-même, et avec vous, que sa nature est arrivée à être ainsi décrépite?...

MADAME DE GENLIS, se levant.

Tout ce que je pourrais dire, madame, serait superflu; car je suis confirmée dans ma première pensée, maintenant que j'ai lu cette lettre. (_Souriant et regardant madame Necker._) Vous m'accuserez peut-être d'entêtement, ce n'est que _persévérance_ dans mon opinion.

MADAME DE BARBANTANE.

Ah! dans le fait! n'êtes-vous pas grande maîtresse de l'ordre de la Persévérance?... C'est une bonne manière d'avoir un brevet d'entêtement. On dit: _Je suis de l'ordre de la Persévérance[64], je ne change pas d'avis_..., et on a raison! C'est fort commode!

[Note 64: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de _la Persévérance_; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en être, et qu'elle avait été _refusée_; je ne le crois pas, quoique madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées: _Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté, persévérance._]

MADAME DE GENLIS, d'un air digne et sans paraître même émue de ce que vient de lui dire madame de Barbantane, salue madame Necker en souriant, et lui dit:

Quoique je sois _entêtée_, madame, permettez-moi de vous dire que je suis fâchée de me trouver d'un autre avis que le vôtre: c'est un regret qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver quand on vous apprécie comme je le fais... Permettez-moi d'ajouter que je suis effectivement de l'ordre de la Persévérance, et que je le prouverai par celle que je mettrai toujours à vous être agréable.

Tout cela fut dit si gracieusement, que madame Necker fut vaincue, et son adieu fut même amical. Madame de Genlis, contente d'avoir ramené à elle la personne qu'il lui importait le plus de mettre de son parti, s'en fut, non pas comme une femme, même de bon ton, s'en irait aujourd'hui, en courant et saluant, soit de la tête comme un sous-officier prussien, soit en traînant ou avançant une jambe et donnant une main[65] qu'on lui secoue avec force, mais en marchant doucement, soit pour s'échapper sans être vue, afin d'éviter de faire événement, et pour cela on saisissait le moment où il entrait une nouvelle visite, soit pour bien développer l'élégance de sa taille, qui alors avait tous ses avantages, en prenant congé de la maîtresse de la maison, lorsqu'on ne pouvait l'éviter. Cette politesse, que nous regardons aujourd'hui comme ridicule, était plus nécessaire au bonheur de la vie habituelle qu'on ne le croirait peut-être; elle entretenait des relations douces et amicales entre des personnes qui, quelquefois, étaient disposées à s'éloigner l'une de l'autre. À cette époque il était encore facile de maintenir cette façon d'être: des traditions toutes récentes, des souvenirs de ce siècle qui nous avait fait proclamer le peuple le plus poli du monde entier, aidaient à conserver cette urbanité de manières, cette sûreté de commerce, cet échange réciproque d'attentions, de sacrifices même, sans lesquels une société n'a plus ni lois, ni frein, ni rien de ce qui donne de la force à ce code qui nous régit. À l'époque que je cite, il y avait d'ailleurs dans le monde de ces personnes qui survivent au siècle où elles ont vécu, et qui transportent dans l'autre les traditions et les coutumes du précédent; ce qu'elles avaient vu, elles le racontaient à la jeune génération, qui voulait à son tour avoir à raconter que le temps où elle vivait était le plus poli et le plus remarquable comme exquises manières. J'ai connu chez ma mère de vieux amis de la maison, qui me tenaient sur leurs genoux et me racontaient qu'ils avaient vu Louis XIV dans leur enfance. Ma mère avait elle-même été nourrie dans ces traditions, et je me souviens que ces vieux amis dont, entre autres, était M. le comte de Périgord[66], étaient bien intéressants à écouter, surtout ce dernier, qui avait une grâce et une politesse parfaites, et qui, du reste, était ordinaire d'esprit, mais ne le paraissait pas, tant sa conversation avait de douceur et de charme. Son suffrage était d'un grand poids[67]; c'était presque un succès pour ceux qui entraient dans le monde. Aussi un jeune homme se faisait présenter chez lui comme une jeune femme se faisait toujours présenter dans ce temps-là, soit chez madame la maréchale de Luxembourg, soit chez madame de Coaslin, soit chez madame de Brissac, ou chez madame la duchesse de Brancas, dont l'extrême bon goût était le régulateur de celui d'une grande partie de la société: on voulait plaire à cette société, et pour cela il fallait être aimable pour sa patronne. On faisait des frais; ils nous étaient rendus, et de là cet échange mutuel de prévenances et de marques d'intérêt. Le premier véritable ébranlement de cet édifice sacré de la société fut donné en 1787 à celle de Paris par la Révolution _commençante_. On se moqua de TOUT, de son père, de sa mère, même de Dieu.... pouvait-on ne pas se moquer de soi-même? Cela devait arriver et arriva en effet...; on fut encore bon, loyal et vertueux; on eut des façons _polies_, mais parce qu'il fallait cacher une laide nature. Jamais on ne parle davantage du bien que lorsqu'on est près du mal.

[Note 65: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un esprit spécialement fin et d'une nature à la _Sterne_, M. Dupin, le président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces _mains secouées_, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait nommer cela des _patinades_.]

[Note 66: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M. Lageard de Cherval.]

[Note 67: _Grand-père_ d'Élie de Périgord.]

Je n'entends pas toutefois, par ce que je viens de dire, que la société de cette époque ne fût formée que d'êtres tellement excellents, que nous menions une vie de l'âge d'or. Tout au contraire, il y avait comme aujourd'hui des envieux et des envieuses, des intrigantes et des intrigants, et tout ce même arsenal des méchancetés du coeur; mais il y avait cette bonne éducation qui faisait éviter les gaucheries dans les méchancetés, et qui les dépouillait de ces épines, de cette enveloppe grossière qui est ajoutée dans notre temps aux mêmes perfidies, aux mêmes vices, et rend le fiel plus amer lorsqu'on arrive au fond du calice des unes, en augmentant la laideur des autres. On est grossier aujourd'hui sans être meilleur, voilà tout le changement. On a de l'impudence pour confesser une trahison; on lève la tête pour la proclamer, et l'on appelle cette impudente effronterie de la _franchise_. Ajoutez à cette prétention que jamais le mensonge ne fut plus à l'ordre du jour parmi ce qu'on appelle encore le monde... On est vain du mal qu'on produit, on est comme stipendié du démon pour déranger la vie de la plus simple route... C'est une étude bien curieuse à faire que celle de cette société qui s'en va s'écroulant, s'abîmant sous ses propres ruines, et chantant HOSANNA pour remercier Dieu de sa régénération! Ce serait peut-être intéressant pour ceux qui assistent à la représentation, s'ils étaient dégagés de tout intérêt; mais ce n'est pas possible... L'âme, le coeur, le mobile de tout ici-bas, l'_intérêt_, une cause quelconque enfin, nous attache à ce monde dans lequel nous vivons, et nous fait frémir le coeur lorsque nous voyons les insensés qui conduisent la voiture dans laquelle nous roulons aller toujours à côté du précipice... Ils y tomberont tous en répétant qu'ils connaissent la route.

--Vous ne connaissez que le vieux chemin, s'écrient-ils, on en a fait un beaucoup plus beau!

--Sans doute, mais nous avons sur vous l'avantage de connaître l'ancien et le nouveau, nous qui sommes de _l'ancien temps_!

Retournons chez madame Necker.

Lorsque madame de Genlis fut partie, les femmes qui composaient ce soir-là la société de madame Necker firent entendre un choeur de paroles qui, pour être cependant dites avec tout le bon goût possible, n'en atteignaient pas moins le but, et ce but était madame de Genlis. Elle n'était pas aimée depuis quelques années, et c'était elle-même qui avait aigri le monde contre elle, par sa suffisance, son ton aigre-doux dans le monde et sa conduite envers la Reine. À cette époque, comme toujours, une femme influente dans le monde par son esprit, sa figure ou sa fortune, savait bien nuire à n'importe qui[68], et madame de Genlis, parlant presque toujours au nom du duc de Chartres, était écoutée, bien qu'on ne l'aimât pas. Aussi était-elle dans une grande disgrâce auprès de madame de Châlons[69], jeune et charmante personne, cousine de madame la duchesse de Polignac; auprès de madame de Brionne, parente de la Reine; de la princesse de Beauvau, qui, en sa qualité de dame du palais, aimait la Reine comme toutes les personnes qui l'approchaient... Madame de Blot et madame de Barbantane étaient bien du Palais-Royal, ce qui leur donnait l'ordre d'être mal pour la Reine; mais leur aversion pour madame de Genlis les mettait en harmonie avec les autres femmes. Ce fut en vain que madame Necker voulut prendre la défense de l'absente, le déchaînement était trop fort. Madame de Staël vint au secours d'ailleurs de madame de Blot, qui en ce moment expliquait à lord Stormont, qui arrivait, comment il les trouvait si animées, ajoutant que madame de Genlis avait avoué qu'elle n'avait pas même été émue pendant son voyage à Ferney:

[Note 68: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus peut-être que 25,000 hommes.]

[Note 69: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur _de famille_ que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait une autre route également dans les voitures de la reine[69-A]. L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là, ils trouvaient une table somptueusement servie pour _trente_ couverts, mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien, par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti, l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur, chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non, car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.]

[Note 69-A: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y avait une régence, et les actes portaient son nom.]

[Note 69-B: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La Vaupalière s'écria:--Il ne peut y avoir qu'_un seul_ homme dans Paris qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui, en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait. Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.]

--Même ayant M. Ott, un fameux peintre allemand, avec elle, dit madame de Staël.

Madame Necker ne dit rien, mais elle regarda sa fille avec une expression de mécontentement très-marquée.

Il était minuit. Tout ce qui n'était pas de l'intimité de madame Necker était parti; il ne restait plus que madame de Blot, madame de Barbantane, madame de Lauzun, madame de Monaco, madame de Brionne, madame la princesse de Poix, la seule personne de la Cour et même de Paris qui eût dans toute leur pureté l'esprit aimable et les exquises manières de la cour de Louis XIV, M. de La Harpe, Marmontel, l'abbé Raynal, le maréchal de Noailles, le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, le comte Louis de Narbonne, Grimm, et plusieurs autres hommes qui, moins marquants que ceux dont je viens de dire les noms, n'en contribuaient pas moins à l'agrément des soupers de madame Necker, que sa fille au reste rendait charmants, lorsqu'elle y restait quand sa mère était trop souffrante pour les présider autrement que debout, ce qui faisait dire au maréchal de Noailles qu'elle ressemblait alors au spectre de Banquo dans _Macbeth_...