Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 7

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Le moment, au reste, l'exigeait impérieusement. On était à cette époque où, après les notables, l'Assemblée Constituante se formait dans l'avenir, et cette association du tiers, que M. Necker espérait enfin faire adopter, causait déjà un mouvement général fort actif. Les amis de M. Necker lui étaient demeurés fidèles... mais cette fidélité subsisterait-elle toujours?... il y avait une grande épreuve à soutenir... Le moment était critique, car le délire de la liberté américaine existait encore dans toute sa force, et cette liberté se voyait dans tout ce qui offrait un point d'opposition avec la Cour. M. Necker en était presque haï dans cet instant, et cette défaveur suffisait pour lui donner une faveur que peut-être, sans cela, il n'aurait pas eue en France, où tout ce qui fait réussir manquait à M. Necker, la grâce, la légèreté d'esprit, de cet esprit spécial à notre pays, qu'on ne comprend que lorsqu'on est né en France. Mademoiselle Necker aimait la discussion et la rendait animée, ce qui déplaisait à sa mère, surtout dans le moment où les affaires politiques demandaient un grand calme et beaucoup de circonspection. Madame Necker avait deux jours spécialement affectés pour recevoir... le lundi et le vendredi; le lundi était plus intime... La santé déplorable de madame Necker lui rendait, en général, ces jours-là fatigants, mais elle y était à côté de son mari... Elle le voyait, l'entendait, et pour elle, ce charme du coeur se répandait sur tout ce qui l'entourait. Pouvant difficilement s'asseoir, elle allait d'un groupe à l'autre, écoutait et revenait près de la cheminée, où bientôt elle était entourée à son tour, et M. Necker le premier était attentif à tout ce qu'elle disait, et recueillait avec une religieuse et scrupuleuse attention les anecdotes qu'elle racontait avec une grâce charmante. Il est faux qu'elle fût _guindée_ dans sa conversation... Son maintien était raide, et puis cette malheureuse attitude, cette difficulté de s'asseoir était un des plus grands obstacles au charme du _laisser-aller_, qui était surtout alors ce qui dominait dans une société intime et de la haute classe; mais madame Necker suppléait autant que possible à ce laisser-aller, par une finesse d'idée qui plaisait. Celle offerte par elle vous plaisait aussi par la manière dont elle la présentait... il semblait qu'elle était, depuis longtemps, au bord de votre pensée... Enfin, on se trouvait peut-être mieux avec elle qu'avec sa fille, malgré le brillant génie et la faconde toute sublime de madame de Staël... Elle inspirait tout d'abord une grande méfiance de soi-même... Ce sentiment est pénible...

Ce même soir où l'on avait lu le portrait de la duchesse de Lauzun, les groupes étaient plus nombreux qu'à l'ordinaire dans le salon de madame Necker. Dans l'une des parties les plus éloignées de la cheminée, on voyait madame de Staël, entourée de l'abbé Raynal, Marmontel, Grimm, la duchesse de Grammont, Cerutti et quelques amis de l'éloquence forte et passionnée de la jeune femme. Elle racontait en ce moment l'événement du portrait de Charles Ier, posé dans le cabinet du Roi par M. le comte d'Artois le jour où M. Necker proposa la réunion entière... Madame de Staël, sans réfléchir combien cette anecdote pouvait être pénible aux oreilles de son père qu'elle adorait, et pour qui elle professait un culte fanatique, racontait l'aventure avec une chaleur d'expression qui doublait encore lorsqu'on songeait qu'elle indiquait ainsi jusqu'où pouvait aller l'aveuglement de la famille royale, puisque le frère du roi voyait sa mort dans ce qui pouvait peut-être le sauver, si cette mesure eût été dirigée au lieu d'être arrachée _au pouvoir_ par _la force_!...

--Mon père indiquait le seul moyen de salut[56], prononça hautement la jeune ambassadrice... Eh bien! que croyez-vous que fit M. le comte d'Artois?... poursuivit-elle en s'adressant à l'abbé Raynal... Lorsqu'il vit que la leçon n'était pas comprise par le Roi... il enleva le tableau et y substitua le même jour une gravure anglaise, représentant non pas la figure de Charles Ier... mais son supplice[57]...

[Note 56: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.]

[Note 57: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine et du moins raisonnable.]

L'ABBÉ RAYNAL.

Et que dit le Roi, cette fois, à la vue de la gravure?...

MADAME DE STAËL.

Rien. La leçon demeura sans fruit comme la première. Mais ne trouvez-vous pas admirable qu'à de l'ignorance on joigne une hardiesse aussi grande?

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la marquise de Sillery...

En entendant ce nom, il y eut d'abord un silence général, et puis comme un murmure produit par beaucoup de chuchotements; madame de Genlis n'en eut pas du tout l'air embarrassée; madame Necker fit beaucoup de pas au-devant d'elle, et la prenant par la main elle la fit asseoir le plus commodément possible, l'entoura de soins, et lui montra sans affectation une bienveillance marquée.

MADAME DE STAËL, à M. de La Harpe, qui vient de se joindre aux hommes qui sont autour d'elle, mais à demi-voix.

Que nous apporte-t-elle aujourd'hui, madame de Genlis?... un traité sur l'éducation ou bien un conte de fée?... (M. de La Harpe sourit.) J'avoue, poursuivit madame de Staël, que je fus très-enthousiaste de madame de Genlis. Ma mère me conduisit à Bellechasse, où elle était déjà avec mademoiselle d'Orléans... Je venais de lire _Adèle et Théodore_; j'en étais enchantée, et je voulais en connaître l'auteur. Ma mère voulut bien y aller à ma prière, et nous entendîmes la lecture d'une pièce de madame de Genlis, qui me charma, _Zélie, ou l'Ingénue_. Comme son style est pur et qu'elle dit à ravir, j'avoue que j'ai rarement entendu la lecture d'un morceau de littérature par son auteur, avec autant de plaisir qu'elle m'en fit; mais, depuis, ce que j'ai appris de madame de Genlis m'a bien éloignée d'elle.

Madame de Staël ne voulait pas dire qu'elle savait tout ce que madame de Genlis disait de sa mère, de son père et d'elle-même...

Dans ce moment on entendit quelques voix animées s'élever à l'extrémité du salon, dans la partie où étaient madame de Genlis et madame Necker, ainsi que madame de Blot. Madame de Staël s'appuya sur le bras de son père, qui venait à elle, et s'approchant de l'endroit où la conversation paraissait animée, elle vit madame de Genlis et sa mère qui discutaient ensemble, et madame de Blot, dont le sourire fin et même malin appuyait ce que disait madame Necker, en jetant une sorte de ridicule sur madame de Genlis, dont l'émotion, visiblement excitée, contrastait avec le calme inaltérable de madame Necker... Elle donnait l'idée d'une soeur morave... toujours égale, comme soumise à une règle générale, tandis qu'elle n'obéissait qu'à celle qu'elle-même s'imposait. Lorsque madame Necker avançait une opinion un peu hasardée, rien dans ses manières, dans le timbre de sa voix, ne dénotait une discussion. Madame de Genlis, au contraire, était agitée; ses yeux, qu'elle avait fort beaux, lançaient malgré elle des regards _plus qu'animés_, et le reste de sa physionomie, ses traits[58], qui demandaient de l'harmonie pour être agréables, révélaient par leur contraction une agitation intérieure dont elle n'était pas maîtresse. La position où elle était redoublait encore ce malaise; dans ce cercle de femmes qui étaient ce soir-là chez madame Necker, madame de Genlis comptait bien peu d'amies, et elle le savait... Madame de Blot, à elle seule, suffisait déjà pour l'embarrasser. Madame de Blot, dame d'honneur de madame la duchesse de Chartres, avait conséquemment longtemps dominé madame de Genlis de son autorité, et depuis, elle était demeurée plus que malveillante pour elle; elle était son ennemie. Madame de Genlis raconte comment cette inimitié était venue; mais elle le raconte à sa manière, disant que _n'ayant pas lu la Nouvelle Héloïse, à vingt-deux ou vingt-quatre ans qu'elle avait alors_, madame de Blot l'entreprit sur ce chapitre devant madame la duchesse de Chartres et devant _M. le duc de Chartres_, et qu'elle la traita comme une personne qu'une autre assez impolie pourrait nommer _bégueule_. Voilà, du moins, ce que madame de Genlis laisse apercevoir dans sa propre narration... Elle parle de madame de Blot comme d'une femme ridicule, et l'instant d'après elle en parle comme d'une personne spirituelle et au-dessus des autres. Le fait est que madame de Blot, quoiqu'elle ne fût plus une jeune femme, était toujours élégante dans sa taille et ses manières, et surtout dans sa mise, non-seulement par le choix des objets de sa toilette, mais par une grâce intime qui faisait imiter le lendemain par les autres femmes ce qu'elle avait porté la veille... Elle était supérieure comme esprit, de causerie surtout, _et d'esprit de salon_ enfin, à tout ce qui était au Palais-Royal à cette époque. Le duc de Chartres la tenait en haine, en raison du pouvoir constant qu'elle exerçait sur toute la maison de la duchesse de Chartres, et puis pour cet empire que l'esprit et l'esprit sain peut aussi donner sur un caractère angélique comme l'était celui de madame la duchesse de Chartres. Madame de Blot avait de la gaîté dans l'esprit plus que dans le caractère, ce qui donne toujours du charme et du piquant à la conversation, parce qu'elle ne manque alors jamais de raison et qu'il en faut en tout, même pour causer; et puis parce que la passion ne nous entraîne plus hors des bornes de la discussion lorsque le caractère est paisible. Madame de Blot avait encore un autre avantage, qui lui avait valu de bonne heure la faveur de madame la duchesse de Chartres; c'était une extrême politesse et une attention soutenue à ne violer aucun des usages reçus. Aussi, madame de Blot attachait-elle une grande importance _au bon ton_ et _aux bonnes manières_: la délicatesse de son goût, en ce genre, était extrême. Ce n'était pas sur ce point, au reste, qu'elle et madame de Genlis n'étaient point d'accord. Quoi qu'il en soit, le sujet de leur inimitié était toujours demeuré fort obscur, malgré la bonne volonté des curieux. Cependant la chose paraissait simple; et plusieurs personnes de l'intimité de la cour du Palais-Royal m'ont assuré que M. le duc de Chartres aurait pu résoudre les doutes pour ceux qui voulaient en conserver. C'était du moins ce que disaient plusieurs hommes, qui riaient et causaient dans des groupes à l'extrémité du salon de madame Necker, et dans le billard qui le précédait... Quelquefois le nom de madame de _Sillery-Genlis_ était-il répété avec une expression de malveillance... Cependant madame de Genlis ne perdait pas facilement contenance, et surtout l'assurance nécessaire à ce qui devait la faire sortir du salon de madame Necker comme victorieuse de la lutte engagée.

[Note 58: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer la comédie. Elle était _mime_... elle avait donc la possibilité de prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande, mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre, ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un _plissement_ qui le rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.]

--Mais, madame, disait-elle à madame Necker, comment, avec votre goût si parfait, pouvez-vous vous refuser à voir dans M. de Voltaire ce même bon goût étouffé sous une vanité excessive qui le prive de la faculté de raisonner avec lui-même?... car aussitôt que son amour-propre était offensé, il ne pouvait parler qu'avec une entière partialité... et quant à la flatterie, jamais il ne la trouva trop excessive. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé pour sa statue faite par Pigalle!... Au reste, qu'en est-il résulté?... qu'un comédien a eu plus de bon sens que la flatterie outrée qui faisait insulter à la mémoire de Corneille et de Racine, en admettant une statue entière dans le lieu où ils n'avaient que des bustes.

--Madame, répondit madame Necker, de sa voix toujours égale et douce, M. Préville, en excitant la querelle dont vous parlez, a prouvé certainement plus d'orgueil que M. de Voltaire, en mettant, lui, homme vivant et comédien, son buste[59] immédiatement après celui de M. de Voltaire, comme si de bien jouer une pièce était la même chose que de la faire; et cette statue de Pigalle, fruit de l'admiration de la France entière, a été d'abord reléguée au grenier, et depuis, par faveur spéciale et par celle toute particulière de M. le duc de Duras, elle est mise dans le vestibule au milieu des laquais et des cochers!...

[Note 59: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville prétendit que la statue _assise_ de Voltaire, par Pigalle, ne devait pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée _au grenier_, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.]

Madame Necker était émue... Cette souscription pour la statue en marbre de Voltaire, exécutée par Pigalle, avait été remplie par les noms les plus illustres de France... L'idée était de madame Necker. Quelques personnes s'y refusèrent; mais le nombre en fut tellement circonscrit, que M. de Maistre est trop injurieux en disant sur M. de Voltaire le mot affreux qui se trouve dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_[60]...

[Note 60: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, s'écrie:

«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»]

Cette conversation se prolongeait, au grand chagrin de M. Necker, qui, à côté de sa fille, regardait madame de Genlis d'un air à la fois moqueur, et cependant assez sérieux pour lui imposer. Quant à madame de Staël, elle se contenait à peine. Sa mère le vit, et résolut de mettre fin à cette sorte d'agitation, si contraire aux habitudes de sa maison. Mais avant qu'elle eût pu reprendre la parole, madame de Genlis la prévint:

--Vous parlez, madame, dit-elle à madame Necker, de la _simplicité_ de M. de Voltaire; appellerez-vous ainsi le sentiment qui l'a porté à faire mettre dans son salon de Ferney, ainsi que je l'y ai vu lorsque je fus lui rendre visite, ce détestable tableau, véritable enseigne de village, dans lequel M. de Voltaire est représenté dans une gloire, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan et une foule d'autres personnes qui étaient dans la disgrâce de M. de Voltaire; tandis qu'un magnifique Corrége était relégué dans une antichambre obscure, sans un rayon de soleil pour adoucir son exil? M. Ott, peintre allemand, qui était également dans ce voyage de Ferney, l'a vu comme moi. Est-ce là de la simplicité?

MADAME NECKER.

Vous m'avez mal comprise, madame; en parlant de la _simplicité_ de M. de Voltaire, j'entends un grand naturel dans son langage et de la facilité dans son débit. Ainsi, par exemple, il n'était pas comme beaucoup de personnes d'esprit que nous connaissons toutes, et qui s'écoutent parler avec une telle satisfaction d'elles-mêmes, qu'il n'en reste plus pour autrui...

MADAME DE BARBANTANE.

Ajoutez que M. de Voltaire avait beaucoup de bonté, et que son coeur était parfait. Quoi de plus touchant que la vie entière de cet homme!...

MADAME DE BLOT.

J'ai une lettre de lui, qu'il m'écrivit quelques jours avant sa mort, et dans laquelle il me parle avec une tendresse paternelle de tout ce qu'il savait devoir me toucher de près... Il y a dix ans qu'elle est écrite, et pour moi le souvenir en est aussi vif... Mais madame de Genlis n'a peut-être pas été reçue aux Délices lorsqu'elle fut en Suisse?...

MADAME DE GENLIS, d'un ton assez aigre.

J'ai eu l'honneur, madame, de vous raconter, plusieurs fois même, les détails de mon entrevue avec M. de Voltaire... Je crois plutôt que c'est _lui_ qui se sera trouvé contrarié de n'avoir pas fait sur moi l'effet qu'il s'attendait à produire. J'ai été naturelle, et M. de Voltaire s'attendait à des larmes, de l'attendrissement au moins...

MADAME DE BLOT, avec un naturel affecté.

Et vous n'avez pas même été émue?... pauvre petite!... Savez-vous qu'à l'âge que vous aviez alors, c'est vraiment fort étonnant?... Quoi!... pas même d'émotion?...

Et son regard se promena circulairement sur le groupe de femmes assises près l'une de l'autre qui les entouraient... Toutes, excepté l'ange de duchesse de Lauzun, sourirent avec une malice plus mordante que la phrase la plus claire. Madame de Genlis comprit toute l'étendue de cette attaque muette; elle connaissait la valeur de tout ce qui frappait, et elle savait bien que souvent une histoire racontée sur quelqu'un lui est plus nuisible, dès qu'il s'y trouve du ridicule, que si cette même personne était attaquée sous le rapport de l'honneur... Les conséquences de cette visite devaient être ensuite d'autant plus connues dans le monde, que madame de Genlis allait peu chez madame Necker... Madame de Staël avait été conduite un jour à Bellechasse, par sa mère, pour y voir madame de Genlis... Son âme noble et franche, son bon coeur, et plus que tout, son génie, qui se révélait à elle, lui avait montré dans madame de Genlis ce qu'elle était en effet, une femme supérieure[61]. Alors elle s'était livrée à son enthousiasme, non pas, je crois, en _baisant les mains de madame de Genlis_, comme elle le dit elle-même dans ses Mémoires (tome III, page 317), mais en lui témoignant son admiration avec cette chaleur d'expression que nous lui avons tous reconnue, et qu'elle devait avoir à un degré bien puissant à l'âge de seize ans qu'elle avait alors... Quant à madame de Genlis, elle ne vit pas s'élever près d'elle une femme qui présageait une gloire assez lumineuse pour en déverser une partie des rayons sur toutes les femmes de son siècle, sans un sentiment de mauvaise nature. Sous le prétexte qu'elle n'aimait pas les personnes exaltées, madame de Genlis s'éloigna de madame Necker et de sa fille, et ne fut pour elles qu'une simple connaissance; en apparence du moins, car au fond elle était leur ennemie, et sa haine pour madame de Staël se fit jour en dépit de ses efforts pour la cacher, et se montra jusque dans les plus petites circonstances[62]... Au moment de cette soirée chez madame Necker, elle ne cachait même pas ses sentiments[63], et ce qu'avait dit M. Necker, pour l'histoire qu'elle attribuait à M. de Chastellux, répandue par elle, était commenté de la manière la plus moqueuse. Madame de Staël, instruite de ces particularités, et franche autant qu'elle était passionnée, était depuis ce temps d'une froideur même insolente avec madame de Genlis. Un mot que celle-ci avait eu la maladresse de dire sur M. Necker avait été la déclaration de guerre, et l'hostilité était complète entre ces deux femmes... Madame de Staël avait pour son père surtout une de ces affections qui n'accordent aucune transaction.