Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 6

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C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le piédestal de sa statue _que son génie égale la majesté de la nature_, on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain, on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants, mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute; Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard, élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M. de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.

Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard _Césalpin_, _Agricola_, _Jean Rai_. Tous ces esprits, cherchant la lumière, avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait même la science, il n'y vint pas _seul_, et n'y travailla jamais sans aide[44-A].

M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y ajoute ce mot:

_Le génie, c'est l'aptitude à la patience._

Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous. Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité. Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!

M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.

Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire, laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru un texte bien remarquable à commenter!...

M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies, mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J. Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon, Jean-Jacques se prosterna et _baisa_ le seuil de la porte. Mon oncle a été _témoin_ du fait.

M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des cannibales qui nous décimaient.]

[Note 44-A: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M. le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les oiseaux. C'est lui qui a fait _en entier_ tout l'article des Abeilles. Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en chargea.]

[Note 44-B: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre annuelle.]

(Il s'approche de madame de Lauzun, qu'il connaît davantage, et lui prend la main, qu'il baise, toujours en s'inclinant profondément.)

MADAME NECKER.

J'espère, Marmontel, que vous n'aurez pas permis au comte de faire une trop longue course à pied?

M. DE MARMONTEL.

Traverser les Tuileries seulement, madame.

MADAME NECKER.

C'est encore beaucoup.

M. DE BUFFON.

Lorsque les vieillards ne marchent pas, ils perdent l'usage de leurs jambes...

MADAME NECKER.

Mais n'en est-il pas de même de leurs facultés? Voyez Voltaire! s'il n'avait pas toujours écrit, il n'aurait pas produit aussi tard ni aussi bien.

MARMONTEL.

Ah! aussi bien!

(M. de Buffon sourit sans parler.)

M. DE LA HARPE.

Mais...

MARMONTEL.

Mon cher La Harpe, vous ne pouvez, avec toute votre amitié pour M. de Voltaire, lui reconnaître du talent dans ses derniers jours[45].

[Note 45: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).]

M. DE BUFFON, d'une voix égale et douce.

Messieurs, messieurs, point de discussion sur le génie du grand homme[46]!

[Note 46: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un raccommodage _reblanchi_, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de Bernis.]

MADAME NECKER.

Et notre éloge?

LA DUCHESSE DE LAUZUN, d'un ton caressant.

Pas aujourd'hui...

MADAME NECKER.

Et moi, comme auteur, et comme maîtresse de maison, j'ordonne ici... et _je veux_ que vous entendiez votre amie vous louer comme vous devez l'être.

LA PRINCESSE DE MONACO.

Je suis prête!...

(Au moment où elle va commencer, une porte s'ouvre à côté de la cheminée; un homme sans chapeau et vêtu d'un habit noir sort par cette porte, suivi d'une jeune femme, dont la tournure est étrange et dont l'aspect présente celui de la force et de la santé. Cet homme était M. Necker, alors contrôleur-général de France, et la jeune personne était Germaine Necker, femme du baron de Staël, ambassadeur de Suède. À la vue du contrôleur-général, tout le monde se leva, et madame Necker s'avança vers son mari avec le respect qu'elle lui témoignait en toutes circonstances. M. Necker prit la main de sa femme et la lui serra avec tendresse. C'était un spectacle à la fois touchant et respectable que la vue de cet intérieur. Madame de Staël s'avança vers sa mère, qui l'accueillit froidement, quoiqu'elle l'aimât; mais leurs natures ne se ressemblaient pas assez.)

M. Necker avait à cette époque de sa vie quarante-cinq ans: sa taille était haute, sans être très-grande, mais il avait un art particulier de porter sa tête et d'ajouter à la hauteur de sa personne; son front, quoique élevé, avait une singulière particularité; il y avait de la femme[47] en lui; ni angles, ni noeuds, ni de ces _pattes d'oie_[48] qui vieillissent avant le temps les visages qui les ont; son oeil était admirable; il y avait dans son regard une douceur infinie, et puis une activité d'âme tempérée par la sagesse, fruit de ses longues études et d'une connaissance intime du coeur humain, qui lui donnaient une gravité douce échappant aux calculs matériels de la terre, et n'étant pas étrangère à ce monde invisible dont nous faisons partie sans pouvoir le comprendre. Dans ce regard _attentif_, on trouvait, dit Lavater, la force de combinaison plus peut-être que la force créatrice... son teint était d'un jaune pâle, ainsi que tous les hommes qui travaillent beaucoup. Sa bouche avait une ligne surtout très-remarquable, aiguë, sans dureté, qui permettait aux lèvres de sourire avec grâce; c'était encore, comme sur son front et dans son regard, une beauté, ou plutôt un agrément de la femme qui existait dans sa conformation. Son menton était peut-être un peu long et replet, mais non pas comme le serait un menton d'homme éminemment gourmand. Il y avait en général dans tous ses traits une grande harmonie, et il ne pouvait se mouvoir sans se placer dans une attitude qui lui seyait.

[Note 47: C'est le mot de Lavater.]

[Note 48: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au coin de l'oeil, entre l'oeil et la tempe.]

Son nez n'avait aucune forme particulière: il n'était ni aquilin, ni grossièrement taillé, quoique fort, mais il était ce qu'il fallait pour rendre cette physionomie imposante par tout ce qu'elle exprimait en repos. Une qualité à lui particulière, c'était la grâce simple, chose si difficile à acquérir quand la nature ne vous l'a pas donnée, qu'il mettait à accueillir les étrangers qu'on lui présentait et les personnes qu'il connaissait et qu'il trouvait chez madame Necker en sortant de son travail. Il mettait à l'aise dans le salon où l'on était avec lui, et malgré ce qu'on a dit à Paris de la raideur de madame Necker, je tiens de plusieurs personnes dignes de foi qu'elle et lui faisaient à ravir les honneurs de chez eux. Quant à madame de Staël, elle était déjà à cette époque si bruyante et si démonstrative, qu'à côté d'elle une politesse ordinairement affable paraissait froide et sans couleur. Les jeunes personnes n'avaient alors rien de ce mouvement perpétuel qui l'agitait, et qui depuis s'est au reste fort calmé; mais nous avons pu juger de ce qu'il était lorsqu'elle avait quinze ans, et cela devait être étrange.

Lorsque M. Necker fut assis et que sa fille eut pris sa place à côté de lui, comme si elle eût cherché un appui, il se tourna vers la duchesse de Lauzun, qu'il connaissait mieux que la princesse de Monaco, et lui dit en souriant:--Est-ce qu'Émilie a reçu un portrait _qu'on m'a fait voir_, mais que je ne connais pas entièrement?

LA PRINCESSE DE MONACO.

Nous en sommes là précisément, monsieur! Madame de Lauzun prétend qu'elle ne veut pas qu'on lise son éloge devant elle; moi je prétends qu'il y a de la vanité là-dedans.

M. NECKER, riant doucement, et à madame de Lauzun.

Mais savez-vous que cela y ressemblerait un peu? Vous! vous! de la coquetterie!

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

J'avoue que cela m'émeut de penser qu'on s'occupera de moi exclusivement pendant tout un quart d'heure, et je suis sûre que madame de Monaco est comme moi.

LA PRINCESSE DE MONACO, souriant.

C'est selon!... mais allons, nous perdons un temps qui serait bien mieux employé.

(Elle se place dans le vrai jour, et commence à lire.)

«Pour connaître la nature humaine dans tout l'éclat dont elle est susceptible, et pour qu'elle nous inspire à la fois autant d'admiration que d'intérêt, il faut se représenter, sous les traits d'une jeune personne, l'union véritablement divine de la sagesse et de la beauté.

«Quand je considérais dans mon esprit l'accord touchant et sublime de ces deux perfections, quand je me blâmais ensuite de m'occuper trop exclusivement d'un prodige sans vraisemblance, je le vis se réaliser à mes yeux; je vis Émilie[49].

[Note 49: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de madame de Lauzun, écrit par madame Necker.]

«Qui connut cette femme charmante et ne ressentit aussitôt les douces émotions de l'amour et de l'amitié? Ses grâces naïves pourraient inspirer, je l'avoue, des sentiments trop passionnés, s'ils n'étaient réprimés par la noble décence de ses regards, et par l'expression céleste de sa physionomie; car c'est ainsi qu'Émilie _en impose_[50], sans le savoir, et qu'elle ne fait jamais naître que des sentiments dignes d'elle[51].

[Note 50: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les fois qu'elle se présente.]

[Note 51: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!]

«Heureuses les femmes qui ont su longtemps cacher leur mérite par la simplicité et la modestie, et qui ont appris leur secret au public avant de le savoir elles-mêmes! Heureuses celles qui ont su se faire aimer avant de faire naître l'envie, et qui ont jugé de bonne heure que l'exemple donné en silence est le plus utile de tous!... Émilie fait rarement l'éloge de la vertu; car elle entrevoit sans s'en douter que ce serait parler d'elle. Elle craint les regards, les distinctions; elle ne peut suivre la route commune et ne veut point paraître s'en écarter.

«La grande considération dont jouit Émilie dans un âge aussi peu avancé n'est pas due à la seule vertu; car on trouve des femmes très-honnêtes et qui remplissent bien des devoirs austères, sans qu'elles aient obtenu cette fleur de réputation que possède Émilie... C'est donc à une âme _à elle_, dont sa physionomie est l'image, qu'elle doit l'estime et les égards dont elle est entourée. Les femmes qui veulent captiver l'opinion cherchent à s'insinuer dans tous les esprits par des propos flatteurs, par des attentions de tous les genres. Émilie, au contraire, n'a jamais montré aux indifférents d'autres sentiments que celui de la bienveillance, et néanmoins elle a réuni tous les suffrages[52], comme les corps célestes qui, paraissant rester toujours dans la même place, attirent cependant tous les autres autour d'eux, sans mouvement et sans effort.

[Note 52: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments, considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le malheur:--mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur. Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.]

«Cette âme tendre, qui vit au milieu du monde, et comme le monde, semble transformer en actions vertueuses toutes les actions indifférentes, et se trouver, ainsi que Mornay, au milieu des combats, non pour y prendre part, mais pour garantir la vertu, ce maître qu'elle s'est choisi, des coups qu'on veut lui porter. Ce caractère, d'une vertu simple et sans éclat, est le plus rare de tous; car, en général, les femmes ressemblent à ces soldats qui s'étourdissent par leurs propres cris quand ils marchent à la victoire.

«L'éducation d'Émilie ressemble à la législation de certains peuples qui ne traitait que des fautes légères, pour ne pas donner l'idée des grands crimes: aussi se trouble-t-elle par la crainte de la moindre omission; aussi rougit-elle dès qu'on la regarde[53], et rougit-elle de s'être aperçue encore qu'on la regardait. Émilie connaissait bien mieux que personne l'importance des petites choses dans l'exercice de ses devoirs, et rien de ce qui peut contribuer au bonheur des autres, ou augmenter leur affection, ne lui paraît à dédaigner. C'est par un enchaînement de moyens très-délicats, connus ou plutôt devinés par les âmes sensibles, et qu'il leur est plus aisé de pratiquer que d'exprimer; _c'est par une constance à toute épreuve qu'Émilie s'est frayé une route vers le bonheur, à travers les circonstances les plus difficiles et les plus cruelles_. Pourquoi ne nous est-il pas permis de montrer, dans toutes les situations de sa vie, ce modèle de perfection où les femmes peuvent atteindre, et dérouler toutes les circonstances de cette apparition de la vertu sur notre terre abandonnée?...

[Note 53: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante de ressemblance.]

«La religion d'Émilie est une raison éclairée. Elle ne la montre pas par accès, mais par une suite d'actions qui ont entre elles un rapport constant et dérivent toujours des mêmes principes.

«Ô vous! ange protecteur à qui le Ciel a confié les jours et les vertus de ma chère Émilie, ange qui suivez ses pas au milieu des dangers dont elle est environnée...»

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant.

Madame la comtesse de Blot[54]!

[Note 54: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans.]

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rapidement et à voix basse à M. Necker, tandis que madame Necker va au-devant de madame de Blot.

Je vous en conjure, monsieur, je vous supplie de ne pas faire continuer la lecture devant madame de Blot.

M. NECKER.

Pourquoi cela? elle est de nos amies. C'est une femme d'esprit, parfaitement agréable, et bien faite, je vous l'assure, pour sentir tout ce que vous valez... Je voudrais, au contraire, que l'on recommençât la lecture pour elle, et si vous étiez complaisante, autant que bonne et charmante, vous nous en laisseriez prendre la licence.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, rougissant et très-embarrassée.

Je ne puis, monsieur, vous exprimer toute ma gratitude de la bonté avec laquelle madame Necker veut bien parler de moi; mais... je n'ai pas le courage de braver la censure de madame la comtesse de Blot.

M. NECKER, avec un sourire malin.

Vous êtes prévenue contre madame de Blot, et cela est très-naturel. Je sais pourquoi!

LA DUCHESSE DE LAUZUN, vivement.

Je n'ai nommé personne!

M. NECKER souriant encore.

Oh! personne... positivement... non; mais... vous savez que le regard est souvent plus éloquent que la parole même.

LA DUCHESSE DE LAUZUN, embarrassée.

Je vous assure, monsieur, que...

M. NECKER, la regardant avec un intérêt marqué.

Vous êtes un ange qui ne pouvez rien céler, et surtout qui ne _sait_ rien céler!... Au reste, la personne qui est en guerre avec madame de Blot est assez hostile envers madame Necker et envers moi pour que je craigne son influence sur vous!...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec intérêt.

Elle serait nulle, si elle voulait agir contre vous et madame Necker... Madame Necker!... qui est pour moi, comme l'amie... la mère la plus tendre et la plus éclairée!...

M. NECKER, après avoir hésité un moment.

Eh bien! alors, comment pouvez-vous entendre madame la comtesse de Genlis parler sur ma femme comme elle le fait?...

LA DUCHESSE DE LAUZUN, avec dignité et une sorte d'émotion.

M. Necker, comment _vous_, qui jamais ne dites une parole légère, pouvez-vous m'en adresser qui me soient presque douloureuses?... Moi! écouter, entendre dire quelque chose d'offensant sur madame Necker!... Vous ne le croyez pas!... Qui m'a accusée de cette faute?... car vous ne pouvez m'en avoir soupçonné, vous!...

M. NECKER, lui prenant la main avec émotion.

Pardon! pardon!... mais vous connaissez cette histoire que fait courir madame de Genlis sur le compte de madame Necker?

LA DUCHESSE DE LAUZUN.

Non!... je n'ai rien appris! Qu'est-ce donc?

M. NECKER, souriant.

Puisque vous l'ignorez, je ne vous l'apprendrai pas, oublions-le; l'oubli de ce qu'ils disent devrait être la vraie punition des méchants.

UN VALET DE CHAMBRE, annonçant successivement.

M. le comte de Creutz... M. Chénier... Lord Stormont... M. de Grimm... M. Damdhume... M. de Chabanon... Madame la comtesse de Brienne... Madame la comtesse de Châlons... Madame la comtesse de Tessé... M. le marquis de Castries... Madame la duchesse de Grammont... Madame la princesse de Poix... Madame la princesse de Beauvau... Madame la duchesse de Choiseul... Monsieur l'abbé Raynal, etc.

La conversation devint générale; mais, ainsi que le voulait madame Necker, elle était toujours dirigée par la maîtresse de la maison... Elle voulait aussi qu'aucune des personnes présentes ne sentît qu'elle était sous la dépendance de la présidente du salon... Il _faut que le pouvoir agisse invisiblement_, disait madame Necker[55]... Et cela n'était pas toujours...

[Note 55: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le bain.]