Part 5
«La conversation que j'ai eue hier avec M. de Maurepas ne me permet pas de différer de remettre entre les mains du Roi ma démission. J'en ai l'âme navrée. J'ose espérer que S. M. daignera garder quelque souvenir des années de travaux heureux, mais pénibles, et surtout du zèle sans bornes avec lequel je m'étais voué à la servir.
«NECKER.»
M. Necker reçut des visites de condoléance de M. le prince de Condé et du prince de Conti à Saint-Ouen, et des ducs d'Orléans et de Chartres.
«Gardez-vous pour des temps meilleurs,» lui dit madame Necker.
À cette époque de la première retraite de M. Necker, sa fille avait dix-huit ans; mais elle était tellement femme du monde que l'on pouvait déjà prononcer hardiment sur elle le jugement qui la proclamait l'un des esprits les plus lumineux de son temps comme publiciste. Mais je parlerai d'elle plus tard, et en son lieu. Madame de Staël ne doit être en concurrence avec personne; elle éclipse tout là où elle se trouve, et la maison où elle paraît doit être la sienne. Sa mère rend une lumière assez vive pour être admirée seule à côté de M. Necker, soit qu'elle s'y montre son guide sur la mer orageuse des mouvements politiques, soit qu'elle le console dans sa belle retraite de Saint-Ouen.
Le ministère qui remplaça M. Necker, M. de Fleury[35] (Joly), le marquis de Castries[36], le comte de Ségur[37], M. Amelot[38], M. de Vergennes[39], cette réunion d'hommes, se comprenant mal, ne s'aimant pas, s'ennuyait et ne faisait rien. On changea encore de ministre, et M. d'Ormesson fut sacrifié à M. de Calonne. À dater du départ de M. Necker, l'anarchie se mit dans le département des finances... et dans tous les autres. Que devenait Louis XVI au milieu de ce conflit de passions personnelles et d'agitation publique?... Il voyait, sentait le mal, et ne remédiait à rien. Enfin le tumulte en vint au point de ne savoir comment la machine irait encore. Un jour M. de Castries se rappela que M. Necker l'avait fait entrer au ministère, et à son tour le désigna au Roi pour contrôleur-général. Le Roi le voulait bien; hélas! il voulait tout!... Mais autour de lui que de voix négatives!....... M. de Vergennes voulait tenir M. Necker éloigné du ministère, et encore une fois la Couronne se trouvait dans une position désastreuse.
[Note 35: Successeur immédiat de M. Necker.]
[Note 36: Ministre de la Marine, depuis maréchal.]
[Note 37: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.]
[Note 38: De la maison du Roi.]
[Note 39: Des affaires étrangères.]
Tout-à-coup on exile M. Necker pour un ouvrage dans lequel madame Necker avait écrit bien des belles pages. M. Necker l'adressa au Roi en _violant l'étiquette_. C'en fut assez; les ennemis de M. Necker se prévalurent de CETTE FAUTE: il fut non pas exilé, mais relégué hors de Paris. J'ai une lettre de Louis XVI, une lettre de trois pages, écrite à M. de Vergennes, dans laquelle il parle de M. Necker d'une manière outrageante!... Qu'est-ce qu'un roi qui peut traiter ainsi un homme qu'il a jugé digne de sa confiance pendant plusieurs années, surtout lorsque cet homme lui a donné des preuves de son habileté et de son attachement?...
«Qu'on ne me parle plus de M. Necker, s'écria Louis XVI, ni de M. de Mareuil!»
En janvier 1785, il disait de M. Necker: «C'est un homme de talent, sans doute, mais un brouillon fanatique qui, dirigé par sa femme, voudrait faire de mon royaume une _république criarde_ comme est leur ville de Genève...»
Pendant ce temps M. Necker voyait M. de Castries en secret, et tout se préparait pour sa rentrée au ministère. C'est ce moment que j'ai choisi pour peindre madame Necker dans son salon... Elle avait, à cette époque, bien des sentiments qui l'agitaient, et que pouvait-elle faire? Rien comme femme du ministre; tout, comme femme privée, comme souveraine d'un royaume où l'opinion était elle-même une souveraine.
Des années s'écoulèrent ainsi; par l'histoire de la Révolution, qu'il faut suivre en même temps pour me bien comprendre, on peut voir ce que faisaient à cette époque les sociétés en France, et combien les salons étaient puissants..., comment ils pouvaient _et comment ils faisaient_. M. Necker et M. de Calonne, M. Necker et M. Turgot, en arrivèrent à être eux-mêmes les causes portées devant ce terrible tribunal du monde; il les jugea, comme toujours, sans y entendre grand'chose, parce qu'à l'ordinaire les parties sont absentes. Il y eut des pamphlets écrits, des brochures signées et avouées des auteurs; les choses en étaient arrivées à un point alarmant pour la majesté royale. Louis XVI, qui la voyait en silence s'écrouler tous les jours sans songer à la soutenir d'un bras de souverain, Louis XVI songea cependant à sévir contre les ministres qui, soit en place, soit dans la retraite, troublaient l'ordre public et dérangeaient la société jusque dans ses bases.
Le 7 avril 1787, un dimanche, le Roi écrivit à M. de Calonne, alors contrôleur-général, pour lui demander sa démission... Il avait fait cette terrible profession de foi à l'Assemblée des Notables!... et pourtant il n'avait eu peur de rien... M. de Montmorin lui porta la lettre du Roi. La dénonciation de M. de Lafayette donna le coup de grâce à M. de Calonne, qui, au fait, pour être ministre des Finances, dans une aussi terrible crise, n'avait aucune des qualités requises... Il était agréable, mais toujours Robin, et son portrait, fait par madame de Staël, est fort éblouissant: ses amis le comparaient à Alcibiade; mais, s'il lui a jamais ressemblé, c'était probablement pour avoir fait couper la queue à son chien. Le Roi lui envoyait sa démission dans sa lettre le plus gracieusement qu'il pouvait. Le vendredi suivant, le lieutenant de police, M. de Crosne, successeur de M. de Sartines et de M. Lenoir, alla porter _lui-même_ à M. Necker l'ordre qui l'exilait à vingt lieues de Paris, lui laissant le choix du lieu de sa retraite. M. Necker, qui s'attendait à rentrer au contrôle-général, partit à l'heure même avec sa femme; mais il fut contraint de s'arrêter à Marolles, à peu près à dix lieues de Paris, et de là il écrivit que madame Necker étant trop malade pour aller plus loin, il demandait de demeurer près d'elle; ce que le Roi accorda. Il quitta Marolles quelques jours après, et se rendit à Château-Renard, près de Montargis. Mais en partant il avait quitté le lieu du combat en Parthe... en lançant une flèche qui avait porté au milieu du coeur, et la blessure était de telle sorte que la main seule qui l'avait faite la pouvait guérir. Le mal grandissait, la plaie s'envenimait... mais ce fut bien pis lorsque M. de Brienne s'en mêla: le sang français coula par flots; la Seine reçut des cadavres. Enfin la Cour vit le danger; elle fit donner un chapeau rouge à M. de Loménie, et rappela M. Necker. Madame Necker était alors plus malade que jamais, et ne pouvait demeurer dans un même lieu sans que des douleurs très-violentes la fissent aussitôt changer de place. Partout déjà sonnait le tocsin de la révolte; et pour accepter la place de contrôleur-général, il fallait le courage de madame Necker.
SALON DE MADAME NECKER.
1787.
Dans une pièce vaste et bien éclairée, dont les fenêtres donnaient sur un jardin, étaient plusieurs personnes autour d'une femme encore assez jeune, grande, élancée, et d'une pâleur qui révélait un état de souffrance habituel. Un mouvement nerveux paraissait agiter tous ses traits, et particulièrement sa bouche, lorsqu'elle gardait le silence. Elle était belle pourtant, si l'on pouvait l'être avec cette pâleur de mort qui couvrait son visage, et dont le regard éternel de ses yeux confirmait la triste vérité. Cette femme, en ce moment, racontait une anecdote à trois ou quatre personnes, qui paraissaient l'écouter avec une grande attention, et cela n'était pas extraordinaire, car cette femme était madame Necker. Le salon où elle se trouvait était celui du contrôle-général. M. Necker avait été nommé au moment où l'ardeur animait chacun pour ramener le calme, ne fût-ce même que pour l'apparence. À peine le retour de M. et madame Necker avait-il été connu, que leurs nombreux amis étaient accourus pour les revoir et leur dire toute la joie qu'on éprouvait de ce retour dans Paris et dans toute la France. Madame Necker souriait doucement en regardant M. Necker, qui, de son côté, renvoyant une partie de ce bonheur à sa femme et à sa fille, voyait doubler pour lui les jouissances de l'amour-propre par celles du coeur.
Madame Necker avait naturellement un son de voix très-grave, mais aussi parfaitement doux; avantage de femme que n'avait pas madame de Staël, dont la voix était belle, et même pleinement sonore, mais nullement harmonieuse. Quant à madame Necker, son état de maladie rendait son timbre encore plus doux.
--Madame, vous alliez nous dire une histoire de M. de Malesherbes au moment où M. de La Harpe est entré, lui dit le baron de Nédonchel[40]; voulez-vous ne pas nous priver de cette bonne chose? Qu'est-ce que M. de Malesherbes pouvait avoir de si curieux à montrer à madame de Pons, _lui_ qui ne trouve rien d'extraordinaire, lui montrerait-on la tour de porcelaine de Pékin?
[Note 40: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que je cite.]
Madame Necker sourit.
--En effet, il s'étonne difficilement, lui qui aime tant à étonner les autres; mais ici la chose n'est pas ce que vous pourriez croire; voici le fait: M. de Malesherbes dit à madame de Pons: J'ai dans mon jardin un cèdre du Liban!--Ah! mon Dieu, dit-elle, que cela doit être beau, un cèdre du Liban!... allons le voir. Elle cherchait dans les nues, tandis que M. de Malesherbes, qui a la vue basse, comme vous savez, et qui est même myope, cherchait à ses pieds. Enfin il tombe par terre, et touchant ce qu'il cherchait de l'oeil et de la main: Le voilà, le voilà!--Quoi donc?--Eh! le cèdre--Et où cela?--
C'était un arbrisseau à deux lignes de terre!
Vous jugez des rires de madame de Pons.
--Y a-t-il longtemps qu'il n'a fait quelque belle surprise, opéré quelque magique étonnement? demanda quelqu'un à M. Suard.
--Je ne sais; mais il est à remarquer que cette manie qui lui donne un amusement, au reste bien innocent, ne nuisant à personne, n'a encore amené que des résultats heureux, et n'a produit aucun résultat fâcheux, pour lui au moins: pour les autres, je n'en dirai pas autant, et malheur à l'honnête homme si le coquin a offensé M. de Malesherbes!...
Dernièrement il était à Melun et voulait aller à Vaux. Ses chevaux étant fatigués, il les laisse à l'auberge et part à pied pour Vaux. Il faisait à son départ un temps superbe; mais à peine à moitié chemin, le ciel se couvre, et la pluie tombe fortement. M. de Malesherbes fut contrarié; mais il se résigna, et se mit sous un arbre pour s'abriter, car il n'avait pas même de parapluie. Enfin l'orage, car c'était plus qu'un grain, continuant toujours, il se détermina à gagner le château en recevant toute la pluie. À peine fut-il sur le chemin, qu'un paysan déboucha d'un des grands sentiers qui bordent la route, dans une petite carriole couverte d'une toile verte, et fort bonne en apparence, surtout pour un homme qui recevait pleinement l'orage sur une assez mauvaise redingote de bouracan fort légère.--Voulez-vous me donner une place à côté de vous, mon ami? demanda M. de Malesherbes au paysan; je vous donnerai pour boire.
Le paysan regarda M. de Malesherbes, et loin de se déranger pour lui faire place, il se mit au contraire plus en avant, et dit à monsieur le premier président, en regardant alternativement lui et sa redingote:
--Bah, c'est bien la peine!... le temps va s'éclaircir!... et vous êtes, ma foi, bien couvert!... Ce n'est pas comme cet homme-là.
Et il lui montrait un paysan qui travaillait aux vignes et n'avait que sa chemise.
--Mais il est jeune et je suis vieux, dit M. de Malesherbes avec une sorte d'expression, pour attendrir le méchant homme...
--Vieux!... mais pas trop!... Quel âge avez-vous ben?...
--Soixante ans, vienne la Saint-Jean, c'est-à-dire dans huit jours...
--Ah! ah! dit le paysan, fouettant toujours sa bête et trottant à côté du pauvre piéton qu'il éclaboussait de son mieux...--La patience de M. de Malesherbes est connue dans ces sortes d'aventures; mais celle-ci commençait à l'ennuyer, parce que le remède était aussi par trop près de lui.--Savez-vous si nous sommes encore loin du château, demanda-t-il au paysan?...
--Oh! monsieur... le voilà tout à l'heure! est-ce que vous y allez?...
M. de Malesherbes fit un signe affirmatif...
--Et moi aussi... j'y vais pour des affaires.
Il dit ce mot d'_affaires_ avec un ronflement dans la voix qui annonçait le maître de plusieurs gros sacs d'écus!...
--Et quelles sont vos _affaires_?... Peut-on vous le demander, si cela peut se dire?
--Oh! mon Dieu, oui!... Je suis fermier de monseigneur, je tiens la ferme des Trois-Moulins... ici près... là tout au bord de l'eau... de beaux prés, ma foi.... et si beaux qu'ils tentent tout le monde!... J'ai un voisin, Mathurin le pêcheur, qui veut me prendre un de mes prés... J'ai plaidé... mais bah! il plaide aussi! et je ne sais pas comment il s'arrange, je suis toujours condamné à quelque chose;... ça n'est pas juste!... Enfin, on m'a dit comme ça que monsieur le premier président venait aujourd'hui par ici, et j'ai attelé ma jument, et me v'là... Je demanderai à monseigneur de me recommander à lui, et si je n'ai pas tout-à-fait tort, il me donnera raison... Avec des protections, la justice marche toujours.
Monsieur de Malesherbes ne riait plus...--Pourquoi dites-vous cela? Avez-vous donc des juges dans ce canton qu'on fait marcher avec de l'argent?... demanda-t-il au paysan d'une voix sévère.
Le paysan se mit à rire de ce rire malin et bête qui ne dit ni oui ni non. M. de Malesherbes répéta sa question.
--Je n'ai pas dit cela, dit le rustre pressé par son _nouvel ami_, mais je le crois...
Cependant la pluie redoublait de violence; le paysan regarda le vieillard, qui marchait avec peine dans le sentier couvert d'une terre glaise glissante;... il fit un faux pas... et faillit tomber... Le paysan se mit à rire...
--On voit ben que vous n'êtes pas habitué à marcher dans nos chemins... ça vous accoutumera...
Et il se mit encore à rire... En ce moment ils arrivaient au château... Le paysan entra au trot de sa jument dans la première cour, où il fut obligé de s'arrêter. M. de Malesherbes doubla le pas et gagna le château, où il fut reçu, comme vous pouvez le penser, avec la joie qu'il inspire toujours, mais sans étonnement, parce que ces aventures-là lui sont familières... Il dit son histoire avec le paysan et pria le duc de Praslin de le faire venir après le dîner _pour qu'il parlât au premier président_... En me racontant toutes ces scènes ce matin, ajouta M. Suard, je vous jure qu'il était plus amusant et plus extraordinaire que jamais dans les effets qu'il produit... Mais il s'est surpassé dans la description de l'étonnement du paysan en reconnaissant dans le premier président son voyageur qui glissait et se mouillait sur le chemin humide et crotté de Melun au château!... Sa détresse, en regardant les éclaboussures qu'avait faites sa malice sur la redingote de bouracan, était bien comiquement rendue par M. de Malesherbes...
--Et je suis sûre, dit madame Necker, qu'il a promis à l'homme de lui faire rendre justice s'il y a lieu?
--Vous en êtes assurée... Quand on le connaît comme nous, on en est sûr d'avance.
--Eh bien! voilà la confirmation de ce que je disais tout à l'heure: un homme qui aura été malhonnête envers un vieillard, un méchant homme enfin, va être plus favorisé que ce Mathurin le pêcheur, qui est peut-être un honnête homme. Je ne comprends pas beaucoup, je l'avoue, la morale de M. de Malesherbes. Je le lui ai déjà dit plusieurs fois et le lui dirai encore... Car enfin, rappelez-vous toutes les aventures qui lui sont arrivées; elles sont plus ou moins désagréables, mais elles le sont souvent pour lui en résultat... Et malgré cela c'est presque toujours une récompense qui est donnée à l'homme impertinent qui aura manqué de respect à un vieillard... M. de Malesherbes est vraiment bien singulier[41].
[Note 41: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes était ensuite plus _qu'irréligieux_; il était presque athée... et l'un des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de madame Necker.]
UN VALET DE CHAMBRE annonçant.
Madame la duchesse de Lauzun[42], madame la princesse de Monaco!
[Note 42: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. _Voyez_ le ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses _Confessions_. C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.--Madame de Lauzun était un ange.]
Madame Necker alla au-devant d'elles, et les saluant avec une réserve douce, sans froideur, mais avec dignité, les conduisit à un grand canapé où les deux jeunes femmes s'assirent.
Madame la duchesse de Lauzun parut d'abord vouloir parler à madame Necker avec un empressement mêlé d'émotion; mais en voyant autant de monde, elle fut embarrassée.
--En vérité, madame, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude! M. le maréchal voulait venir avec moi, mais il est goutteux et souffrant, vous le savez... je suis donc venue seule, mais bien pénétrée, madame, de vos bontés pour moi.»
MADAME NECKER, avec un accent plus affectueux qu'habituellement.
Je vous assure qu'en faisant ce portrait, je pensais tout ce que j'écrivais, et que rien n'y est exagéré. Tout est vous-même... et si ces messieurs veulent éprouver un double plaisir, ils écouteront M. de La Harpe, qui lit si merveilleusement bien... et qui voudra bien nous dire ce qui se trouve dans ce cahier.
(M. de la Harpe s'incline.)
TOUS LES HOMMES, avec empressement.
Ah! oui! oui!... madame la duchesse, permettez-le.
LA DUCHESSE DE LAUZUN, très-embarrassée, se penchant vers madame Necker, lui dit très-bas:
Madame, je vous en conjure... ne lisez pas devant madame de Monaco!... elle, si belle, si charmante!... ah! ne me faites pas faire sans le vouloir une chose qui pourrait paraître de ma part une étrange preuve d'orgueil, et surtout de prétention si peu fondée!...
MADAME NECKER la regarde quelques instants en silence, puis elle dit à M. de La Harpe:
Aussi bonne que belle!...
LA PRINCESSE DE MONACO, qui causait avec le marquis de Chastellux, se levant.
Ah ça! si je comprends toute l'agitation qui est autour de moi, je crois qu'il est question de lire un portrait de madame de Lauzun!... Je ne sais pas si M. de La Harpe est susceptible?... ajouta-t-elle en se tournant vers lui avec un de ses plus charmants sourires.
M. DE LA HARPE.
Madame la princesse veut-elle me dire en quoi j'ai à me soumettre à ses commandements?
LA PRINCESSE DE MONACO, étendant la main vers lui.
En me donnant ce rouleau de papier pour que je lise moi-même ce que madame Necker a écrit et ce que nous pensons tous.
MADAME NECKER, allant à elle, la baise au front. La princesse s'incline, et dans ce mouvement plein de grâce, sa belle tête blonde[43] se penche, et le chignon poudré et flottant se sépare et répand une odeur embaumée dans la chambre.
[Note 43: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris... Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à Fouquier-Tinville, en lui disant _qu'elle était enceinte_, espérant par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle, coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant, elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du rouge.
--Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient rien... Elle périt _la veille_ de la mort de Robespierre, le 8 thermidor!...
Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.
Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.]
Vous êtes aussi une ravissante femme, dit madame Necker, toujours avec cette réserve qui ne la quittait jamais, mais à laquelle se mêlait une vive émotion... Elle prit les deux jeunes femmes presque dans ses bras, et les regardant toutes deux:
--Eh bien! il sera fait comme l'a dit la souveraine des suaves odeurs... nous ne sommes qu'avec des amis! eh bien! qu'une jolie femme prononce l'éloge d'une autre.
On se plaça autour d'une grande table ronde, recouverte d'un tapis de velours vert bordé d'une frange d'or; sur cette table était un flambeau d'argent à douze branches surmonté d'un abat-jour; autour de la table se rangèrent M. de La Harpe, M. de Chastellux, M. Suard, l'abbé Morellet, l'abbé Galiani, M. de Saint-Lambert, M. de Florian, M. Gibbon, M. de Chabanon et M. Moultou, etc. etc. À côté de madame Necker toujours debout, mais toutes deux assises, étaient les deux jeunes femmes, mises à la mode du temps; elles portaient un pierrot en pékin rayé avec un grand fichu en gaze de Chambéry, bordé d'une magnifique blonde... Le pierrot de madame de Lauzun était de pékin puce rayé, couleur sur couleur, d'une large raie satinée, et garni d'une ruche découpée; sur sa tête était un petit chapeau de satin rose, avec un bouquet de plumes également roses, posé sur le côté. Madame de Monaco était en cheveux, n'ayant que ce qu'on appelait alors _un oeil_ de poudre; elle était habillée d'une étoffe vert clair parsemée de petites roses...
Au moment où l'on allait commencer la lecture du portrait, on annonce:
M. le comte de Buffon, M. de Marmontel!...
MADAME NECKER, allant vivement à M. de Buffon.
Eh quoi! c'est vous!... et si tard!...
M. LE COMTE DE BUFFON, après lui avoir baisé la main.
Il n'est jamais tard pour venir à vous, car pour une si douce chose que celle de vous voir, on est toujours prêt!... (_Il s'incline très-bas devant les deux jeunes femmes._) Madame la princesse de Monaco, veut-elle bien recevoir mon hommage[44]?
[Note 44: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16 avril.