Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 4

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Ces deux messages rendirent la maladie mortelle en peu d'instants. Cette chute, dont la scène définitive avait lieu dans une province éloignée du Roi, de la Cour et de M. Necker, est un coup de politique vraiment habile, et montre que M. de Maurepas avait peut-être plus que de l'esprit; il avait d'abord une extrême méchanceté qu'il mettait en oeuvre quand un homme lui déplaisait assez pour le faire sortir de son caractère habituel, c'est-à-dire de son caractère apparent, qui paraissait être l'indolence... M. de Pezay une fois abattu, le ministre genevois, _l'étranger_, _l'intrus_, _le ministre romanesque_, ne devait pas être difficile à terrasser... M. Necker fut d'abord attaqué par M. de Sartines, qui s'expliquait en public avec assez de véhémence... M. de Vergennes, qui le blâmait le plus, était celui des ministres qui le disait le moins. Quant à M. de Maurepas, il marmottait en ricanant[26]: «Je doute moi-même de la bonté de mon choix... Je croyais être débarrassé des gens à projets, des ennuyeux à grands mots; et puis quand j'ai éloigné _la turgomanie_, voilà-t-il pas que je tombe dans _la nécromanie_!...

[Note 26: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.]

Madame Necker, dont j'ai parlé, mais pas assez pour la bien faire connaître, était un ange de vertu au milieu de cette cour de Versailles, dont le bruit seulement au reste parvenait jusqu'à elle... Son excellent jugement devait lui donner des lumières sur le malheur qui menaçait son mari, et elle le lui montra en perspective, avec cette même fermeté qu'elle aurait apportée à traiter le sujet le plus ordinaire.

Madame Necker[27] était née à Genève, d'un ministre protestant, dans le pays de Vaud, nommé Curchod de Naaz... Il n'était pas riche comme tous les ministres de sa communion en Suisse; cependant, malgré son peu de fortune, il donna à sa fille une éducation qui pouvait lui en servir. Elle fut élevée comme si M. Naaz avait eu un fils; elle apprit le latin, le grec, et devint habile dans les plus fortes études. Lorsque son éducation fut achevée, madame de Vermenoux l'appela auprès d'elle à Paris, pour qu'elle apprît le latin à son fils. C'est dans la maison de madame de Vermenoux que M. Necker fit la connaissance de _Suzanne Curchod_. Il était lui-même, alors, dans une position qui, certes, n'annonçait pas celle qu'il eut depuis, et même bien avant d'être ministre. Il était dans une maison de banque alors comme commis; je crois, la maison Thélusson. Le mariage se fit tard, parce que les deux fiancés n'avaient pas assez de bien pour se mettre en ménage. Enfin madame de Vermenoux les aida un peu, et le mariage se fit... Madame Necker fut, depuis ce moment, toujours un ange secourable. Lorsque M. Necker fut nommé directeur-général du royaume, elle pleura sur cette responsabilité qu'il prenait devant Dieu pour remettre les affaires d'un peuple qui n'avait pas la même croyance que lui...

[Note 27: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant. Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de Vaud.]

«Nous sommes égaux devant Dieu, mon amie, lui répondit M. Necker!.. Cependant, si tu le désires, je refuserai.»

Madame Necker demeura quelques instants calme et réfléchie... Puis, relevant sa tête:

«Mon ami, lui dit-elle, il faut accepter!... Vous vous devez au bonheur du genre humain, dont vous êtes une des plus belles parties. Accomplissez la mission que Dieu vous a donnée... Rendez les hommes heureux... je tâcherai de glaner après vous...»

Une fois ce parti adopté, madame Necker remplit la charge qu'elle avait acceptée, avec toute la bonté d'âme, toute la grandeur qu'elle y pouvait mettre. Naturellement bonne, elle voyait chaque jour une foule de malheureux qu'elle soignait et soulageait dans leurs besoins, sans que sa main gauche sût ce que faisait sa main droite... Elle allait, quand elle le pouvait, dans les hôpitaux. Enfin elle fonda elle-même un hospice dans Paris, où elle établit douze malades, et en fit la fondation à perpétuité, donnant, pour cette action noble et grande, une très-grosse somme d'argent!... Naturellement spirituelle et parfaitement instruite, madame Necker devait avoir une maison charmante... et elle l'eût été, sans une souffrance continuelle qui lui causait une douleur nerveuse dont les effets étaient bizarres; elle était contrainte à demeurer debout, même au milieu de cent personnes... Son agitation presque convulsive l'empêchait de s'asseoir!... Elle était maigre, grande, blanche, et d'une extrême pâleur. Ce qui prouve, plus que tout ce qu'on pourrait dire, le calme de l'esprit de cette femme remarquable, c'est la gaîté soutenue de son humeur et même de son esprit, avec cette douceur toujours dans elle, toujours sa compagne. Où l'on en trouve la preuve, c'est dans le recueil de ses _pensées_ et de ses _traits_. Parmi ces derniers, il s'en trouve beaucoup de très-plaisants, presque tous gais, et tous au moins intéressants. Le choix des anecdotes qu'elle cite, remarquable par cette humeur douce et tranquille qui n'a rien de la résignation, c'est-à-dire de ce qui éloigne de celle qui souffre, m'a charmée en lisant ses _Souvenirs_. Son mari en était fier, et il avait raison...

Les écrits de madame Necker sont distingués surtout par leur élégance et par le tour heureux des expressions. On lui a reproché d'être trop _pesante_ dans sa diction; sans doute, à côté de sa fille, on lui trouvera un peu de monotonie et une couleur pâle; mais il y a du piquant dans sa manière de raconter, et la chose est visible en lisant ces anecdotes narrées avec simplicité; j'en vais donner un exemple. J'ai déjà dit qu'elle avait une santé déplorable; voici l'extrait d'une lettre qu'elle écrivait à M. de Saint-Lambert, son ami le plus intime:

«.... Ma santé n'a fait aucun progrès en bien: je ne l'ai pas dit à M. de Lavalette; mais vous, monsieur, à qui ma vie est liée, je vous dois compte de _votre bien_, et j'ai droit de me plaindre du silence que vous gardez sur le _mien_. Je souffre toujours, mais il me semble, comme dit M. Dubucq, _que tout sert en ménage_.»

Cette dernière phrase est charmante, car elle est d'une simplicité douce, d'une gaîté qui est timide parce qu'elle craint de blesser un ami inquiet. Cette pensée m'a donné de madame Necker l'opinion qu'elle ne pouvait être que très-bonne... Elle dit plus loin dans une autre lettre:

«Le jour où l'on amena M. de Vaucanson chez madame du Deffant, la conversation fut assez stérile. Lorsque le savant fut sorti: Eh bien! dit-on à madame du Deffant, que pensez-vous de ce grand homme? _Ah!_ dit-elle, _j'en ai une grande idée; je pense qu'il s'est fait lui-même._»

«Deux hommes assis aux deux bouts opposés d'une table prirent querelle l'un contre l'autre. Monsieur, dit le plus irrité des deux, si j'étais auprès de vous, je vous donnerais un soufflet; ainsi tenez-le pour reçu.--Monsieur, lui crie l'autre, si j'étais auprès de vous, je vous passerais mon épée au travers du corps; tenez-vous donc pour mort.»

Je pourrais en citer beaucoup du même genre, qui prouvent que l'esprit de madame Necker était de cette nature plaisante qui montre qu'on est heureux de la joie d'autrui.

Une grande affaire, je ne sais plus sur quel sujet, se présenta avant que M. Necker se retirât la première fois du ministère. Attaqué de toutes parts, le directeur-général voulut, pour pouvoir résister, puisque le Roi voulait le garder, être ministre et entrer au conseil; c'était le seul moyen d'avoir de la force; M. de Maurepas, qui vit le Roi au moment de céder, éleva tout de suite un obstacle, celui de la religion. M. Necker était protestant; on lui proposa d'abjurer; il refusa. Lorsque madame Necker l'apprit, elle accourut à lui, et, se jetant dans ses bras, elle y pleura et répandit de douces larmes de joie.

«Je serai doublement heureuse maintenant en priant Dieu, lui dit-elle, car je lui offrirai, avec le mien, un noble coeur pénétré de sa divine bonté!...»

Ce fut dans ce moment difficile que M. Necker, dont le caractère était sévère et rude à manier, fit dans la maison de la Reine et celle du Roi les réformes les plus fortes[28]. M. le prince de Condé[29] fut atteint lui-même par la main réformatrice. Les plaintes les plus graves arrivaient à M. de Maurepas, qui répondait plaisamment: «Que voulez-vous? ce Genevois est un _faiseur d'or_; il a trouvé la pierre philosophale.»

[Note 28: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries, et celui de la maison du Roi, etc., etc.]

[Note 29: Grand-maître de la maison du Roi.]

M. Necker, en effet, venait d'ouvrir l'administration provinciale de Montauban, et l'emprunt se faisait.

«Ainsi donc, disait Sénac de Meilhan à M. de Maurepas, un emprunt est la récompense d'une destruction, car cet homme détruit.

--Sans doute; il nous donne des millions en échange de la suppression de quelques charges.

--Et s'il vous demandait la permission de couper la tête des intendants? (M. de Meilhan était intendant de Valenciennes.)

--Eh! eh! nous le lui permettrions peut-être... mais je vous l'ai dit, trouvez-nous comme lui la pierre philosophale, et vous serez ministre le même jour...»

Enfin, Monsieur et le comte d'Artois se mirent contre M. Necker!!... la lutte devait être un triomphe pour les princes: mais la défense du ministre fut noble et digne. Accusé d'aller à la gloire, _comme Érostrate, en brûlant la monarchie_, M. Necker ne répondit à ces attaques de l'envie impuissante que par le silence; mais dans le mémoire fait par ordre de M. le comte d'Artois, un passage trouva M. Necker vulnérable, et la blessure alla au coeur... ce passage concernait madame Necker!... On lui reprochait d'avoir été maîtresse d'école dans un village de Suisse; il y avait de la méchanceté à cette action, qui n'avait pour but que de nuire. Peu après venait le parallèle de Law et de M. Necker.

On offense, on fait du mal... mais l'offensé, quoique bon, peut enfin se venger!... ce fut ce qui arriva. M. Necker fit accuser M. de Sartines[30] de prévarication, et il fut renvoyé dès le jour même du ministère de la Marine, où il était passé de la lieutenance de police.

[Note 30: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général. D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: _Je sais ce que c'est!_ M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il l'avait _oublié_!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.]

Le jour où madame Necker apprit que son mari vengeait son injure en accusant M. de Sartines, elle se jeta à ses genoux.

«Celui qui se venge, lui dit-elle en pleurant, non-seulement n'est pas chrétien, mais est plus coupable que celui qui commet la faute. Au nom du Sauveur, secourez-le, pour moi!...»

M. Necker fut inflexible.

«Il serait coupable à moi, lui dit-il, de faire ce que vous me demandez. Cet homme est coupable... Je dois ne pas laisser subsister plus longtemps dans la rapine et l'audace un homme qui n'est, après tout, qu'un espion revêtu d'un habit noir honorable. M. de Sartines est un misérable et un assassin, le meurtrier de Pezay! Pezay, mon ami, lui si bon, si doux, si inoffensif!... Il l'a traité comme les hommes de boue de son ministère!... Non, non... cet homme doit succomber... parce que tout a une fin... le doigt de Dieu l'a désigné.»

M. de Sartines fut en effet renvoyé avec la honte de l'accusation. M. de Maurepas était à Paris malade de la goutte et souffrait beaucoup en radotant un peu[31], parce que, comme disait M. Necker, tout a une fin. M. Necker profita habilement de cette absence et du renvoi de M. de Sartines. Ce fut alors que, par les conseils de madame Necker, il publia son fameux _compte rendu_. C'est un des événements les plus remarquables du règne de Louis XVI. Ce fut en vain que le comte d'Artois, toujours ennemi de M. Necker, comme de tout novateur, appela ce travail _un conte bleu_, parce que la brochure était recouverte en papier bleu: ce _tocsin_, qui devait sonner l'heure du malheur, ne fit rien contre M. Necker dans le même moment. Le Roi était juste; il lut la brochure, et ne fit pas même attention à ce que lui dit son frère contre le directeur-général. Ses affaires prirent même un autre aspect, et mille voix s'écrièrent autour de lui et avec lui: _Chute du Mentor_!... car M. de Maurepas, malgré son esprit aimable, et tout homme du monde qu'il était, avait le défaut de vivre trop longtemps dans une place dont tant d'autres voulaient...

[Note 31: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance avec M. de Talleyrand!]

Le parti de M. Necker était nombreux, et comptait dans ses rangs les plus grandes dames et les hommes les plus influents. On y voyait figurer la marquise de Coigny, la princesse de Poix, la comtesse de Simiane, la duchesse de Grammont, la duchesse de Choiseul, le duc de Praslin, presque tous les gens de lettres, madame de Blot, et tant d'autres dont les voix dominaient les autres bruits, dans le temps où le salon d'une femme de bonne compagnie était un tribunal où se jugeait, de l'aveu de tous, une cause comme celle de M. Necker. Les salons alors dirigeaient _l'opinion publique_.

Madame Necker fut encore admirable dans ce retour de faveur, parce qu'aux vertus natives et à la religion ordinairement inculquée comme principe, madame Necker joignait l'ardente piété des femmes protestantes.... Louis XVI parlait un jour de madame Necker à son mari, et regrettait que son état de santé l'empêchât de tenir à la Cour... Le maréchal de Noailles se trouvait là, ainsi que le chevalier de Crussol et le baron de Bésenval: tant que les deux derniers furent présents, M. Necker garda le silence; mais lorsqu'ils furent sortis, M. Necker dit au Roi:

«Sire, votre majesté est la seule personne dans sa cour que je juge digne d'entendre prononcer le nom de madame Necker... Le nom de ma femme est connu, sire, et souvent invoqué dans les asiles les plus obscurs et les plus misérables de votre capitale, ainsi que devant quelques amis tels que monsieur le maréchal... mais je crains que ce nom, que les anges ne redisent qu'avec joie devant le trône de Dieu, ce nom ne soit comme un reproche tacite dit en face de ces femmes sans pudeur qui osent rire de ses souffrances[32]!!! Ces mêmes grands seigneurs qui parlent contre ma vertueuse compagne, sire, devraient se rappeler que madame Necker, ayant appris que depuis VINGT-HUIT ANS M. le comte de Lautrec, capitaine de dragons, était enfermé au château de Ham, et qu'il avait à peine l'apparence de l'espèce humaine, dans le cachot où le malheureux était enseveli, résolut à elle seule, faible femme, de le sauver, ou du moins de le soulager!... Elle part pour Ham, s'informe de M. de Lautrec, et parvient enfin jusqu'au tombeau où l'infortuné gisait sur la paille presque sans vêtements, n'ayant enfin que ses cheveux et sa barbe pour couvrir sa poitrine et ses épaules!... Entouré de rats et de reptiles, seuls compagnons de sa captivité, M. de Lautrec était au moment de se détruire, car son état était insupportable, lorsque madame Necker, par ses soins, sa bonté vraiment angélique, parvint à faire adoucir la captivité de M. de Lautrec: il put vivre, du moins, et bénir la femme généreuse qui, lui étant étrangère et parfaitement inconnue, a su le faire sortir de l'enfer où il gémissait.

[Note 32: On avait fait des caricatures représentant madame Necker droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir assise.]

«Voilà de ses actions, sire, poursuivit M. Necker en se tournant vers la fenêtre, pour dérober son émotion au Roi...

--Ah! ne me cachez pas vos larmes! s'écria Louis XVI, fort ému... Je suis digne de les voir, croyez-le bien, et surtout d'apprécier le trésor que Dieu vous a confié.»

Cette conversation fit du bien au coeur de M. Necker...; c'était _bien le Roi_ dans de pareils moments!... mais ils étaient malheureusement trop rares.... et ceux qui les suivaient détruisaient l'effet que les précédents avaient produit. Un matin madame Necker entra chez son mari avec un visage serein, mais plus solennel qu'à l'ordinaire: «Mon ami, lui dit-elle, voulez-vous toujours lutter contre des factions sans cesse renaissantes? voulez-vous être la cause de la mort d'un homme, vous, à qui le sang chrétien est en horreur? Eh bien! hier une querelle eut lieu dans un bal chez madame de Blot, et les deux antagonistes se sont battus ce matin!... les oppositions se multiplient... les avez-vous comptées?»

M. Necker fit un signe négatif.

«Eh bien! j'ai eu ce courage, poursuivit-elle; et il en reste dix!...»

M. Necker fit un mouvement d'effroi; sa femme reprit:

«Les amis de Turgot;

«Tous les économistes, ayant en tête l'abbé Baudeau[33];

[Note 33: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du docteur Quesnay.]

La haute finance;

La finance subalterne;

La haute administration;

Les propriétaires privilégiés;

Les anciens favoris du roi;

Les parlements: le parlement exilé et le parlement Meaupou;

Les ministres vos confrères;

Et M. de Maurepas.

Ajoutez, à ce que je viens de mettre sous vos yeux, votre propre gloire, mon ami, qui vous commande de ne pas la commettre dans de pareils débats, et vous serez d'accord avec moi que votre démission doit être donnée au Roi dans cette même journée... Quittons Paris; retournons à Coppet; là nous aurons encore de beaux jours et de douces heures à nous consacrer mutuellement... Sans doute les cris de ce peuple qui t'aime me vont au coeur!.. Mon bien-aimé, il faut avoir un amour bien profond pour exiger un sacrifice semblable de toi! Mais je sens que je t'aime, et que je t'aime pour toi!! _Je sens que tu es mon idole, mon Dieu! Tu le sais, dans tous les temps tu fus le seul objet de toutes mes affections, toi qui ne peux me reprocher d'avoir donné à de vains plaisirs des jours que le devoir et la tendresse t'avaient consacrés! Souffre que je sois auprès de toi l'interprète fidèle de la voix générale ...... Viens regarder ton image dans un coeur qui ne fut qu'à toi, qui ne fut jamais rempli que par toi, viens y lire le tableau, ineffaçable de tes rares vertus, et le garantir de tes propres inquiétudes!... Que ce coeur, qui ne t'a jamais trompé, t'apprenne à te rendre justice, et ne permets pas à la calomnie de troubler des destinées que tes éminentes vertus ont rendues si belles._[34]»

[Note 34: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même, et pris d'un portrait de M. Necker. (_Voir ses Souvenirs._)]

Madame Necker pensait, avec raison, qu'en France _l'opinion publique_ est une puissance à nulle autre pareille. Cette puissance n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était, et nos enfants eux-mêmes ne la comprennent pas. Nous sommes des reines sans royaume, et nous ne savons plus dire même si nos fronts ont porté couronne...

À l'époque de madame Necker, _l'esprit de société_, le besoin de réunion, celui des égards et de la louange réciproques, avaient alors élevé un tribunal où tous les hommes de la société étaient obligés de comparaître. Là, _l'opinion publique_, comme du haut d'un trône, prononçait ses arrêts et donnait ses couronnes. On marquait du signe réprobateur celle ou celui qui se montrait en faute. _L'empire de l'opinion_, enfin, était immense, et cet empire était gouverné par une femme. C'était la maîtresse d'un salon qui présidait aux jugements qu'on rendait chez elle; c'était avec son esprit, son bon goût, qu'on les rédigeait, et son coeur, toujours à côté de son esprit, empêchait que celui-ci ne prît une fausse route.

En France, particulièrement, c'est le grand ascendant de l'opinion publique qui souvent oppose un obstacle à l'abus de l'autorité. Louis XIV la craignait; Louis XV et Louis XVI se faisaient rendre un compte exact des plus petites conversations de Paris pour juger par elles de l'esprit de la ville, de cet esprit qui forme un tout appelé L'OPINION PUBLIQUE!... Napoléon!... avec quelle minutieuse exactitude il se faisait rendre compte des moindres paroles... De notre temps, cette opinion publique est moins forte, parce que les sociétés particulières sont détruites et que la société générale est disséminée et sans lien; et cependant, malgré ce désaccord, il existe toujours une sorte de respect pour la _parole du monde_. On veut se soumettre à sa loi, et son mépris fait couler des larmes, comme sa louange et ses applaudissements font battre le coeur. Grâce à ce pouvoir, le vice, quelque hardi qu'il soit, se croyant bien fort de son impudence, après avoir fait une tentative et levé sa tête, à l'aide de la richesse et de l'apathie apparente du monde, le vice hideux et infâme est contraint de ramper comme toujours dans le silence et la fange du mépris.

Il est des femmes qui disent que leur conscience leur suffit, et que l'opinion du monde leur est indifférente si elle est injuste. Je ne les crois pas... car la chose est impossible... Il est des hommes qui disent aussi que l'opinion leur est égale... Eh bien! à eux aussi je dirai que cela _n'est pas vrai_. Nul sous le ciel n'est invulnérable sous un regard de blâme ou de mépris, fût-il injuste même!... Il y a dans la malveillance un poison pénétrant dont le venin est bien âcre et bien brûlant... et lorsque le coeur d'un homme en est venu à ce point de ne pas sentir la douleur de cette blessure, c'est qu'alors ce coeur est devenu de marbre, et l'homme lui-même n'est plus qu'une pâture indigne de l'insulte.

À l'époque où M. Necker quitta le ministère pour la première fois, il y eut un mouvement tellement extraordinaire dans toutes les classes, qu'il faut y arrêter son attention pour montrer ce qu'étaient alors nos différentes sociétés. Chacun était agité dans la noblesse, dans la finance, dans le clergé; partout avait sonné la cloche d'alarme, partout le nom du Roi et de la Reine étaient prononcés avec celui de M. de Maurepas et de M. Necker, premier avertissement que le Gouvernement recevait de l'opinion publique.

Madame Necker, toujours soigneuse de la gloire de son mari, lui conseille alors de donner sa démission, si le Roi ne le fait ministre d'état. Le Roi hésite. M. de Maurepas rassemble tout ce qu'il eut jadis de crédit et d'empire sur un prince faible pour frapper l'homme que lui-même il éleva et que maintenant il veut abattre. Il est victorieux enfin, et l'emporte; M. Necker _est renvoyé_. M. de Maurepas est vengé de la mystification de M. de Pezay!.. mais il ne l'est pas de ce qu'il appelle les offenses personnelles de M. Necker. Il le mande dans son cabinet, et là il lui annonce, avec la brutalité d'un homme mal appris, lui, le modèle de la politesse exquise, que le Roi lui donne sa démission, et que tous les ministres, _M. de Castries excepté_, donnent la leur si M. Necker demeure au ministère. M. Necker sort de chez M. de Maurepas, qui est convaincu _qu'il l'a insulté_, comme s'il dépendait de vouloir insulter pour atteindre quand on est haut placé! M. Necker regarde avec pitié le vieillard, impuissant dans sa haine comme dans son pouvoir d'homme d'état; il lui dit seulement que les coffres sont pleins et qu'il a accompli ses promesses. Et le lendemain, 19 mai 1781, le Roi reçut un petit billet de deux pouces et demi de large sur trois pouces et demi de haut, contenant ce qui suit, sans vedette ni titre: