Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 21

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Morellet mit un doigt sur sa bouche... Dans ce moment, M. Narcisse rentra dans la bibliothèque. On l'établit à une table, avec le verre d'eau sucrée; les femmes prirent leur ouvrage, comme toujours, lorsqu'il y avait une lecture; et M. Narcisse se mit, mais très-lentement, à dénouer le ruban qui entourait son manuscrit.

C'est qu'il avait peur; la physionomie moqueuse de M. de Chastellux, celle tout aussi railleuse de l'abbé Delille, dont le type était particulièrement celui de la moquerie... la figure toute prête à le devenir de Marmontel, qui était là, à côté de Piccini, disposé à railler le pauvre auteur s'il y trouvait matière... Ils ne s'attendaient guère tous à ce qu'ils allaient entendre!...

Tandis que d'une main tremblante le Narcisse arrangeait son manuscrit, le reste des habitués arrivait, l'abbé Arnaud, madame Pourah, madame Suard et madame Saurin... En voyant cette _foule_, comme il l'appelait, Narcisse se sentit défaillir...

--Je ne puis lire, dit-il à l'abbé Morellet... Je ne le puis!...

--Allons! du courage, monsieur... lui dirent toutes les femmes, qui riaient à l'envi en voyant cet immense corps enfermé dans un habit noir comme dans une gaîne, et surtout en remarquant l'air effaré que le Narcisse conservait au milieu du cercle qui s'était formé autour de lui... Enfin, il prit tout-à-coup son parti... jeta un regard rapide autour de lui, et dépliant son manuscrit, il dit à haute voix:

--_Chamouny et le Mont-Blanc!_... tragédie en cinq actes et en vers...

À ce singulier titre, tout le monde, d'abord stupéfait, éclata si bruyamment que le pauvre Narcisse en fut étourdi. Le fait est que l'abbé Morellet lui-même avait donné l'exemple; il lui avait été impossible de se contenir plus longtemps... Lorsque l'hilarité générale fut un peu apaisée, l'abbé Morellet se leva de sa place et fut près de Narcisse pour lui demander s'il ne s'était pas trompé, et si ce n'était pas une pièce de vers sur _la Vallée de Chamouny et le Mont-Blanc_; mais non, c'était bien _Chamouny et le Mont-Blanc! tragédie en cinq actes et en vers_.

--Mais comment avez-vous eu cette pensée? lui demanda Marmontel.

--Comment! répondit avec aigreur Narcisse Prou, ah! vous me demandez comment Chamouny et le Mont-Blanc m'ont inspiré une tragédie!... Si vous ne le comprenez pas je ne vous le ferai pas comprendre.

--Oh! oh! dit Marmontel à monsieur de Chastellux, il est méchant!...

--Monsieur, n'avez-vous pas peur que votre dénouement ne soit _à la glace_? lui dit le chevalier de Chastellux[165], qui ne pouvait, pour sa part, dire deux paroles sans qu'il y eût un jeu de mots ou bien un calembour... Il me semble que votre scène sera toujours bien froide et le dénouement _à la glace_, je le répète.

[Note 165: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.]

--Je le crois bien, monsieur: mon héros meurt gelé!...

Ici, les rires recommencèrent avec si peu de retenue que M. Narcisse fut contraint de voir qu'on se moquait de lui... Alors il prit tout-à-coup une indignation profonde!... il roula ses yeux avec une sorte d'égarement, s'arrêtant sur chacun des hommes qui l'entouraient, comme pour désigner celui à qui il jetterait le gant... Mais l'abbé Morellet ne voulant pas que la raillerie allât plus loin l'engagea à lire...

--Votre titre est un peu bizarre, lui dit-il; mais en écoutant la pièce, peut-être trouverons-nous que vous avez raison.

--Et voilà un véritable savant! un vrai Mécène! s'écria le Narcisse; ah! monsieur, que ne vous devrai-je pas?

Et le voilà dépliant pour la quatrième fois son manuscrit et faisant l'exposé de sa pièce... Ce que c'était que cette pièce, on ne le peut dire... Narcisse avait pris pour sujet la mort d'un jeune Florentin qui périt dans les neiges en voulant passer par Valorsine. Cet horrible événement eut lieu en 1770; mais le jeune homme ayant fait de cela une tragédie, c'était la bouffonnerie la plus complète, sur un sujet des plus tristes.

Mais Narcisse ne le voulut pas voir ainsi, et lorsque les rires étouffés éclatèrent bruyamment, il se leva, roula des yeux égarés par la fureur sur le cercle qui l'entourait, et rassemblant d'une main convulsive Chamouny et le mont Blanc, il dit à l'abbé Morellet:

--Je vous remercie, monsieur, de la bonne réception que vous m'avez faite... et surtout de l'accueil que le roi des glaciers a reçu chez vous...; quant à moi, je...

Il était si fort en colère qu'il ne put continuer, ou peut-être bien ne savait-il que dire, et saisissant son manuscrit, il s'élança hors de la chambre avant que l'abbé Morellet pût se lever pour le retenir, et sans écouter M. de Chastellux qui lui criait que le _roi des glaciers_ était _Velouti_[166].

[Note 166: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au coin du boulevard.]

En me racontant cette histoire, l'abbé Morellet avait encore cette expression maligne et _voltairienne_ qui dominait sur toute autre lorsqu'il racontait une histoire plaisante. Il ressemblait au reste fort à Voltaire, non-seulement pour ses opinions philosophiques et _pyrrhoniennes_, mais aussi par la forme du visage, et par ce sourire caustique et plus que malin qui révélait chez tous deux une absence complète de cour et d'affection.

Mais l'âme la plus déshéritée renferme toujours en elle une partie vulnérable par laquelle le malheur sait l'atteindre. L'abbé Morellet, avec son incrédulité, son scepticisme, fut contraint de reconnaître une vérité éternelle: c'est que la prière est notre seul refuge quand le malheur nous frappe. Il reçut la punition la plus terrible que Dieu puisse envoyer à l'homme!... l'isolement!... Cependant, il avait toujours été bon, et les lois de la société n'avaient pas été blessées par lui... Voilà comment les philosophes du XIXe siècle entendaient leur philosophie... Quant au reste de la morale et surtout de la religion, ils n'en parlaient pas, et tout devait aller ainsi. Hélas! il vint un moment où cet ami, ce père que nous avons dans les cieux, fut le seul qui demeura fidèle au malheureux!... et l'abbé Morellet fut contraint de reconnaître que là seulement était la véritable espérance.

Je fus frappée du changement subit de sa physionomie, un soir que je causais avec lui chez madame de Souza. On jouait, et comme je ne touche jamais une carte, je cherche toujours de préférence une causerie amusante; l'abbé Morellet et M. Suard, ainsi que M. de Vaisnes, étaient les hommes les plus agréables que l'on pût trouver alors... Quelquefois l'on faisait de la musique chez madame de Souza, lorsque _Charles de Flahaut_, son fils, était chez elle, et disposé à faire entendre sa voix, qui était vraiment ravissante avec le parti qu'il en tirait au moyen d'une excellente méthode. Mais ces bonnes fortunes-là étaient rares; et le plus souvent, les mercredis au soir, chez madame de Souza, on jouait et on causait. Lorsque je serai à l'article qui la concerne je montrerai comment elle était la plus charmante maîtresse de maison de cette époque; comment elle donnait une âme à une conversation, qu'elle savait rendre intime lorsque souvent son cercle était composé de gens qui se voyaient pour la seconde fois. Madame de Montesson avait encore cet art. Un des talents, pour rendre son salon agréable, qu'avait encore madame de Souza, était d'y laisser, en apparence, une entière liberté, mais de n'y permettre aucune licence. On y causait donc en petit comité et l'on se mettait quatre ou cinq personnes ensemble pour raconter des histoires et en entendre, et lorsqu'on était deux on n'en présumait rien, surtout lorsqu'on avait vingt ans comme moi et quatre-vingts comme l'abbé Morellet. N'allez pas croire pour cela que nous vivions dans l'âge d'or. Non pas, vraiment; on glosait tout comme aujourd'hui, on médisait comme aujourd'hui, car enfin _on péchait_ comme aujourd'hui; seulement on y mettait plus de pudeur, et le monde, qui, après tout, est plus juste qu'on ne le dit, vous savait gré de ne le pas braver avec autant d'impudence que cela se fait maintenant[167]; et quand on parlait d'une femme pour raconter une aventure, c'était au moins à demi-voix.

[Note 167: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune, de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que TOUT, même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens perdus, et on sourit devant cette puissance du coeur frappant de nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la résignation?--Non.--Elle serait sans but, et la résignation en a toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle aime?--Non.--Il serait sans dignité et porterait même avec lui une teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.]

Mais pour en revenir à l'abbé Morellet, je dirai qu'il me fit une impression très-profonde un soir, chez madame de Souza: il me parlait de l'agrément d'un intérieur de famille et du charme qu'on trouve à former une société choisie dans laquelle on admet des artistes et des gens de lettres... du temps qu'il avait mis à former cette société, et de l'influence qu'elle avait dans le monde littéraire; il me racontait ce qu'il avait vu de ces hommes de la Révolution, tels que Condorcet, Sièyes, Talleyrand, et beaucoup d'autres plus influents encore, comme Mirabeau, et des hommes qui, ainsi que ceux que je viens de nommer, avaient causé bien du mal en répandant leur doctrine perverse... Je le regardai plus attentivement que je ne le voulais probablement, car il me dit en me fixant à son tour, avec des yeux qui cherchaient ma pensée:

--Vous m'accusez dans votre opinion, n'est-ce pas?

--Je suis trop jeune pour avoir une opinion; mais... j'avoue que je croyais que, ami de d'Alembert, de Diderot et de toute la secte philosophique, vous aviez contribué pour le moins autant qu'eux à promulguer ces lois qui ont formé le code révolutionnaire qui nous a fait tant de mal.

L'abbé Morellet sourit tristement en m'écoutant:

--On vous a trompée, me dit-il, et je tiens à vous le prouver. Je veux causer avec vous devant votre oncle, l'abbé de Comnène; c'est un homme instruit et un homme de bien... je veux qu'il m'écoute... quant à vous qui êtes jeune et encore toute primitive, laissez-moi vous montrer que mes erreurs, car j'en ai eu de grandes et j'en ai commis dont le résultat me fait aujourd'hui la réputation d'un esprit corrupteur, laissez-moi vous montrer combien j'ai été puni par le Ciel de ces mêmes erreurs: hélas! la punition fut plus grande que la faute!...

Il était agité, et son visage osseux prit une pâleur effrayante.

--Laissez ce sujet ce soir, mon cher abbé, lui dis-je... vous me raconterez ce que vous voulez me dire un autre jour...

--Non, non; il est de bonne heure... appelez madame de Souza, elle ne joue pas à présent (ce qui était rare), pour qu'elle vienne me prêter secours si j'oubliais quelque chose.

Madame de Souza venait alors de publier _Charles et Marie_, charmant petit volume qui n'est pas assez remarqué parmi ses autres ouvrages... Lorsqu'elle fut assise entre nous, l'abbé Morellet commença son histoire si intéressante des jours révolutionnaires; il me dit comment, après avoir été l'homme le plus heureux par la fortune, et doublement heureux puisqu'il ne devait la sienne qu'à lui-même, par le bonheur intérieur que lui donnait une famille adorée et nombreuse[168], comment après avoir épuisé tous les genres de félicité comme homme, comme littérateur et comme l'un des chefs d'une secte qui avait la noble pensée de régénérer l'humanité, comment, après ce bonheur infini, il avait été frappé du malheur comme de la foudre à l'âge de soixante-dix ans!...

[Note 168: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.]

--Et comment encore ai-je senti le malheur?... sous toutes les formes!... et la dernière enfin, la plus terrible est venue m'annoncer toutes les souffrances au milieu des cris de la France agonisante!... J'étais SEUL!... c'était l'isolement... et l'isolement d'un vieillard!... un isolement entier!...

Ce souvenir était toujours odieux pour lui... Je l'ai vu depuis bien souvent, et toujours cette même pâleur se répandait sur ses traits.

--J'avoue que je ne comprenais pas bien comment l'abbé Morellet se trouvait _isolé_ comme il me le disait, _et entièrement isolé_! C'était cependant encore plus complet qu'il ne le pouvait rendre par ce mot d'_isolement_; et lorsqu'il me donna les détails suivants, il me fit frémir aussi.

Il avait une maison très-vaste dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré dans laquelle logeaient M. et madame d'Houdetot... mais ils étaient à la campagne ainsi que tous leurs domestiques. L'abbé Morellet n'en avait aucun, pas même de femme pour le service intérieur de sa chambre... Un homme de peine venait le matin pour frotter son appartement, cirer ses souliers, et puis cet homme s'en allait jusqu'au lendemain, et laissait l'abbé entièrement _seul_, occupé à écrire... livré à une humeur sombre qui produisait les plus étranges résultats... À ce souvenir, je l'ai vu quelquefois prêt à retomber dans l'égarement où il a été pendant toute l'année 1794... Madame de Souza, qui connaissait l'amertume des souvenirs de cette époque, le regardait en suppliante, pour qu'il ne poursuivît pas!...

--Non, non, dit-il, je dois raconter quelles étaient mes occupations. Hélas! ce n'étaient plus les chants suaves de Piccini!... ce n'était plus la lyre poétique de l'abbé Delille, qui charmaient mes oreilles; c'était un glas de mort qui tintait toujours autour de moi... J'étais seul, et il me semblait voir mille fantômes vêtus de linceuls autour de moi... J'étais FOU enfin! et je le sentais, ce qui était horrible... Eh bien! j'écrivais cependant!... et savez-vous sur quoi?... quel était le sujet de mes travaux?...

Il tremblait...

J'ai fait un livre dans lequel je proposais au gouvernement de la terreur d'utiliser les exécutions et de manger la chair de leurs victimes!... La disette couvrait la France!... C'était bien alors le moment où le _cheval pâle_ de l'Apocalypse parcourait notre triste patrie et que la prostituée buvait le sang des saints[169]!...

[Note 169: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai pas perdu un mot.]

Il était haletant... Madame de Souza le força de s'arrêter et de prendre un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'orange...

--Je proposais dans mon ouvrage, poursuivit-il, d'établir une boucherie nationale... On aurait été _contraint_ de s'y pourvoir et d'y aller trois fois la semaine sous peine d'être pendu soi-même au charnier populaire... Je voulais aussi que, dans ces repas spartiates que nous étions obligés de prendre au milieu de la rue, il y eût toujours un plat de cette affreuse chair!... Les monstres n'ont-ils pas fait boire du sang à mademoiselle de Sombreuil pour lui faire payer la vie de son père!...

Et se levant, il marcha dans la chambre avec une sorte d'égarement. Quant à moi, je ne lui demandais plus de se taire... il m'intéressait au plus haut degré...

--Cet ouvrage, me dit-il en se rasseyant, s'appelait _le Préjugé vaincu_!... ou _Nouveau moyen de subsistance pour la nation, proposé au Comité de salut public, en messidor de l'an II[170] de la République française, une et indivisible_.

[Note 170: Juillet 1794.]

--J'ai voulu le faire imprimer deux fois depuis le 9 thermidor... Suard, homme de bon goût et de bon esprit s'il en fut jamais, m'en détourna, en me disant que je serais universellement blâmé... La seconde fois, ce fut une amie dont l'esprit juste et fin ne donne que de bons avis.

Et il prit la main de madame de Souza, qu'il baisa avec une tendresse respectueuse.

--Mais, dit madame de Souza, je n'avais à cela aucun mérite; je lui ai dit ce que je pensais, et toutes les femmes auraient dit de même... J'ai été tellement frappée de dégoût à la première parole que l'abbé me dit de cet ouvrage, que je ne pus retenir l'expression, un peu franche peut-être, qui m'est échappée. Mais toutes les femmes penseraient comme moi, et soyez certain, l'abbé, que si vous aviez publié votre livre, pas un oeil de femme ne se serait reposé sur une de ses pages.

L'abbé Morellet sourit ici avec une malignité diabolique.--Peut-être! dit-il... peut-être!... À la vérité, quelques années d'intervalle font beaucoup... Mais croyez bien que ces mêmes femmes dont les journaux vantaient à l'envi l'héroïsme et la grandeur d'âme, et qui, après le 9 thermidor, devenues des solliciteuses effrontées, mettaient en oubli toute pudeur comme elles avaient repoussé le danger, montrant par-là que la légèreté avait eu plus de part à leur héroïsme que l'élévation de leur âme[171], ces mêmes femmes auraient lu mon livre, ma bien chère amie, je vous le proteste.

[Note 171: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la _boucherie nationale_, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet. Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet horrible sujet.]

--Quel mal vous me faites! lui dis-je.... Eh quoi! ces femmes pour lesquelles je voudrais un Plutarque... ces femmes sont ainsi jugées par vous!

--Ne l'écoutez pas, dit madame de Souza, avec un ton plus sévère que sa voix harmonieuse ne le lui permettait ordinairement. Je lui ai dit mille fois qu'il ne pense pas ce qu'il dit... C'est un _fanfaron de méchanceté_!... Monsieur l'abbé, racontez plutôt à madame Junot comment vous faisiez la cabriole sur votre lit... ce sera la petite pièce de votre horrible drame.

C'était donc ainsi qu'il passait sa vie, _entièrement seul_ et écrivant de pareilles choses. Quelquefois il sortait pour prendre l'air, pour respirer, pour voir le ciel... mais toujours il se rencontrait avec une scène plus ou moins tragique... il en était venu au point de ne plus oser sortir!

Un jour, me dit-il, je souffrais beaucoup des suites d'une migraine qui m'avait tenu couché pendant trois jours... n'ayant pour me servir que mon homme de peine, dont j'entendais avec plaisir les pas retentir le matin sur le carreau des vastes corridors de cette maison inhabitée où le moindre son se répercutait... Je sortis vers le soir, au moment où le soleil se couchait sur Paris dans toute la pompe d'une belle journée de juillet, et je dirigeai mes pas vers les Champs-Élysées... Comme j'approchais de la barrière de l'Étoile, j'entendis des cris affreux et de ces vociférations de cannibales qui annonçaient quelque grande joie; les femmes surtout étaient en foule sur le bord du chemin, et regardaient vers Neuilly... Je vins machinalement me placer à côté d'elles, et, regardant au loin dans le nuage de poussière que le soleil couchant traversait de ses rayons, je ne distinguai d'abord que plusieurs voitures et des charrettes... bientôt elles furent devant moi... et je vis!... Dieu puissant! comment ai-je pu résister à ce spectacle affreux!... je vis défiler devant moi onze chariots découverts, remplis de femmes, d'enfants, d'hommes, de vieillards... Enfin c'étaient tous les nobles bannis de Paris par le décret du 17 germinal (avril), et réfugiés à Neuilly et à Fontainebleau!... Les malheureux avaient été _parqués_ pour ainsi dire; mais la houlette pastorale de Fouquier-Tinville avait été dirigée sur eux, et le troupeau avait été ramené à Paris pour être égorgé et servi au peuple-roi!... Plusieurs hommes avaient les mains liées!--Ils ont eu l'audace de se défendre! s'écriaient les furies qui m'entouraient.--Au moment où le triste cortége défila devant moi, je levai les yeux, et mes regards rencontrèrent ceux de plusieurs amis!... Dieu bon! Dieu puissant! et vous ne tonniez pas sur les monstres!!!...

Madame de Souza et moi, nous baissions les yeux... Sans doute l'abbé Morellet n'avait pas prêché la révolution; mais ses excès n'étaient-ils pas le fruit de ces doctrines subversives de tout ordre?... Il le sentit probablement; car, cessant tout-à-coup de parler sur ce ton, il reprit sa narration, et nous dépeignit le local de cette maison qui lui appartenait rue du Faubourg-Saint-Honoré, et qu'il occupait alors seul. Il y avait un très-beau jardin, dans lequel il se promenait, et qu'il cultivait pour faire de l'exercice. La maison était immense, et la description qu'il faisait de son isolement, du silence effrayant qui régnait dans ces chambres solitaires une fois que la nuit avait jeté son ombre sur les quartiers même les plus populeux... cette mystérieuse retraite habitée par un seul homme... les bruits les plus simples devenant des alarmes... tout cela était décrit admirablement par l'abbé Morellet, et même, je le crois, avec une recherche de romancier, alors que le danger avait fui.

La peur le dominait à un tel point, me disait-il, que sa raison s'égara. Il devint somnambule!... Il se levait la nuit, courait dans sa chambre, croyait saisir un homme qui venait l'arrêter, le terrassait, l'assommait de coups donnés par son poignet, qui, malgré sa vieillesse, était plus à redouter que celui d'un jeune homme[172]... et puis il revenait à lui aux bruits de ses hurlements, de ses cris!... et il se trouvait seul, luttant avec lui-même sur le carreau, et souvent blessé par sa propre main!...

[Note 172: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune. Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa forte charpente.]

Enfin ces attaques de somnambulisme l'inquiétèrent au point de mettre une corde ou une sangle, ou quoi que ce fût, pour le retenir, s'il avait la volonté de s'élancer de son lit pour aller lutter avec un être imaginaire; ce moyen lui réussit en effet, et au bout de six mois ses accès se calmèrent.

Il n'avait pas été arrêté, parce que sa section était une des bonnes de Paris, et qu'il y était bien noté.--Mais qui pouvait alors répondre deux jours de son repos et même de sa vie!