Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 20

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L'abbé Morellet avait des réunions qui étaient les plus charmantes peut-être qu'il y eût alors à Paris. Elles se composaient d'hommes et de femmes de lettres et d'artistes distingués, de femmes et d'hommes de la haute société, comme les Brienne, tous les jeunes Loménie, les Dillon, le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, l'abbé Galiani; plusieurs personnes de la même qualité et dans les mêmes opinions étaient le fond de ces réunions vraiment charmantes, et qui faisaient dire à l'étranger qui avait passé quelques mois à Paris: «C'est la première ville du monde comme ville de plaisirs et surtout pour ceux si variés de la société intime.»

L'appartement de l'abbé Morellet donnait sur les Tuileries et recevait le soleil du midi. Cette exposition gaie et toute lumineuse contribuait à rendre le salon et la bibliothèque où l'on se réunissait plus agréables encore à habiter. La vue des beaux marronniers des Tuileries, le calme qui à cette époque entourait encore ce beau jardin, doublaient l'agrément de la bibliothèque de Morellet, l'une des plus vastes et des mieux composées des bibliothèques de Paris.

C'est là qu'au milieu d'une paix profonde, dans une sécurité parfaite d'esprit et de coeur, on entendait les sons d'une ravissante musique... Piccini, se sauvant des querelles et des combats même que lui livraient les Gluckistes, arrivait tout essoufflé quelquefois chez Morellet et disait, en se jetant dans un fauteuil et s'essuyant le front:

--Je ne veux plus faire un accord!... Je pars pour l'Italie!... et avant mon départ, je ne veux pas même entendre un son!

--Et vous êtes un homme de grand sens, lui disait Marmontel... Certainement il ne faut pas jeter à des indignes des sons ravissants faits pour le Ciel...

--Hum! disait Piccini en se levant et se promenant toujours en colère... Certainement que je ne veux plus travailler pour la France! Ils me préfèrent Gluck... N'est-ce pas qu'ils me préfèrent Gluck?...

Et cette question était faite avec une amertume qui ne peut être comparée qu'à celle d'une voix parlant d'un autre talent bien admirable comme le sien... mais qui, par cette raison, lui fait ombrage.

Marmontel connaissait Piccini, et dans ce même instant ils faisaient ensemble le bel opéra de _Roland_. Marmontel avait refondu le poëme de Quinault et en avait fait véritablement une belle chose. Il ne voulait pas que Piccini se fâchât, et conséquemment il entreprit de le calmer. Il fit signe au marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, et dit sans affectation:

--Piccini, sais-tu que la Reine a chanté l'autre jour le bel air de Didon?

--Lequel? demanda Piccini avec une naïveté d'auteur toute charmante.

On se mit à rire... Il rit aussi, ne sachant pas le sujet de l'hilarité générale... Pour lui tous les airs de Didon étaient beaux...

--Celui de Didon à Énée:

Ah! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour!

Et Marmontel chantait le morceau à contre-sens pour faire plus d'effet sur Piccini.

--Eh non! eh non! ce n'est pas cela... _Corpo d'Apollo!... Carino!... non è questo per Diavolo!... Ecco, ecco... senti... senti..._

Et voilà Piccini s'établissant au piano et chantant avec une mauvaise voix d'auteur, mais avec l'âme du compositeur, ce ravissant morceau de Didon, qui, en effet, est vraiment beau et l'est encore aujourd'hui.

--Est-ce ainsi que Sa Majesté le chante? demanda Piccini avec un regard inquiet, qui allait chercher la réponse dans le plus intime de l'âme...

--Un peu moins bien, répondit Carraccioli, croyant faire merveille... et pensant ensuite à autre chose...

--Ah! mon Dieu! s'écria Piccini... moins bien que.....

Mais alors elle l'a donc très-mal chanté! car enfin je chante mal, monsieur le marquis!... je chante très-mal!...

La détresse de Piccini était comique; il croyait d'abord que la Reine avait chanté son grand air, ayant son manteau royal, la couronne en tête et le sceptre en main, comme on voit les reines habillées dans les jeux de cartes[161]... Il fallut lui dire enfin que la Reine avait chanté son air de Didon chez madame de Polignac, à souper, ayant une simple robe blanche faite en lévite, et qu'il n'y avait de présent que le duc et la duchesse Jules, le baron de Bésenval, madame de Bréhan, madame de Châlons, le duc de Coigny, MM. de Durfort, M. de Dillon, quelques intimes, entre autres _M. le comte de Fersen_...

[Note 161: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il était très-bon.]

Marmontel prononça ce nom le dernier et avec une certaine volonté d'être compris; mais Piccini n'y donnait pas la moindre attention, et pour lui, sa pensée dominante était que la Reine avait probablement été mal accompagnée et qu'alors elle avait mal chanté.

--Mais elle chante faux, lui dit enfin Marmontel, et puisqu'il faut vous le dire, elle ne se serait pas fait accompagner par vous si vous aviez été dans la chambre.

--Ah! ah!...

Et Piccini ouvrit de grands yeux.

--Ah! je conçois! monsieur le chevalier Gluck!

--Non, non! Gluck n'aurait pas été plus heureux que vous, mon cher maître; Sa Majesté voulait s'accompagner elle-même, et chanter l'air de Didon pour faire connaître notre belle poésie à M. le comte de Fersen.

--Comment, dit Piccini très-piqué, vous croyez que la musique n'est pas _tout_ à votre grand opéra!...

--Oh! tout! dit Marmontel très-choqué à son tour... elle y est certainement pour beaucoup, mais enfin elle n'y est pas _tout_ non plus, et je parie qu'avant-hier, lorsque la Reine a chanté l'air de Didon, les paroles étaient tout pour elle... j'en appelle à ces messieurs...

Tout le monde s'inclina. Piccini fut confondu... et l'abbé Delille, devant qui La Harpe me racontait l'histoire, lui rappela que Piccini eut un moment les larmes aux yeux. L'abbé Arnaud, grand prôneur de Gluck, et que, pour cette raison, Piccini détestait avec toute la cordialité napolitaine, se mit de la partie, et comprenant la malice de Marmontel, qui ne voulait qu'inquiéter Piccini, il enchérit sur ce qui était déjà fait, et parlant encore des _dilettanti_ dont il était l'oracle dans le _Journal de Paris_, il effraya Piccini de toute la lourde solennité de sa critique. M. Suard, dont la douceur exquise, la délicatesse de procédés, l'esprit, le goût et la raison éclairée, faisaient un homme comme on en voudrait bien retrouver aujourd'hui et dont la mission toujours conciliante était de ramener la paix là où il voyait le trouble; M. Suard alla vers Marmontel, lui dit un mot, et tous deux s'approchant de Piccini, ils lui parlèrent un seul instant tout bas. À peine Piccini eut-il compris ce que lui disaient Marmontel et Suard, qu'il se prit à rire d'une si étrange façon que les spectateurs rirent avec lui.

--Et moi qui ne comprenais pas! répétait-il, enchanté... Et il se promenait en chantant avec une voix de tête pour imiter la voix de femme.

--Soyez tranquille, lui dit Suard, je vous ferai accompagner votre belle partition de Didon à la Reine elle-même, chez madame de Polignac... Je connais un moyen sûr, et je l'emploierai.

--Ah! dit Piccini avec un accent douloureusement comique... le chevalier Gluck parle allemand!...

--Eh! quelle langue voulez-vous qu'il parle? s'écria le chevalier de Chastellux... je vous le demande à vous-même...

Piccini était toujours rejeté bien loin hors de sa route avec des apostrophes comme celles du chevalier de Chastellux. Il le regarda d'abord avec une certaine expression, qui disait qu'il lui voulait répondre; mais il faisait plus aisément un accord qu'une phrase, et il se contenta de sourire en disant:

--_Certo, certo, ha ragione... sempre ragione._ Le fait est que la seule chose qu'il comprenait dans la phrase du chevalier de Chastellux[162], c'était le ton de la voix montée à la colère... Pour Piccini, tout était harmonie, même le langage. Ce qu'il entendait par le regret qu'il témoignait de ne pas parler allemand, c'est que, la Reine étant Allemande, Gluck avait par là un grand avantage sur lui... Le chevalier de Chastellux le savait bien; il était lui-même admirateur passionné de Piccini, et avait poussé sa prévention jusqu'à dire que Gluck _n'était qu'un barbare_... et cela à propos de l'_Alceste_ et de l'_Iphigénie_. Certes j'apprécie Piccini, mais j'admire Gluck et ne puis ici être de l'avis du marquis de Chastellux...

[Note 162: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux, était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait quelquefois tolérer la façon _de causer_ du marquis de Chastellux. Il épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et comme amie.]

Cette querelle entre les _piccinistes_ et les _gluckistes_ avait eu pour chefs de parti d'Alembert dans l'origine, l'abbé Morellet, Marmontel, le chevalier de Chastellux, La Harpe, pour Piccini; et l'abbé Arnaud et plusieurs autres pour Gluck... Quand on veut revoir sans partialité tous ces jugements à peu près stupides, rendus cependant par des hommes d'esprit, mais sur un objet qu'ils ne comprenaient pas, on est bien modeste en recevant quelquefois une louange qui vous est donnée par l'inattention ou la complaisance, et l'on est d'autre part bien peu affecté d'une critique qui n'a pas plus de base pour s'appuyer. C'est ainsi que La Harpe dit dans sa correspondance littéraire (1789):

«On vient de donner à l'Opéra _Nephté_, reine d'Égypte, d'un Alsacien nommé Hoffmann, auteur de quelques petites poésies éparses et dispersées dans quelques journaux, et d'un opéra de _Phèdre_ où il a eu le noble courage de défigurer un chef-d'oeuvre de Racine; dans Nephté, c'est _Mérope_ qu'il lui a plu de mutiler cette fois... La musique est d'un nommé _Lemoine_... DURE ET CRIARDE, COMME CELLE D'UN DISCIPLE DE GLUCK!... mais comme ce genre de musique est encore à la mode, Nephté a réussi.»

La musique de Gluck _dure et criarde_!... voilà donc comment M. de La Harpe raisonne quand il parle musique; il est à peu près aussi conséquent avec le bon goût en parlant peinture. J'ai une grande peur qu'à mesure que le temps dévoilera la science de M. de La Harpe, elle ne nous paraisse ce qu'elle est en effet, une humeur âcre et malveillante sur tout ce qui ne sort pas de sa plume ou bien de celle de ses disciples; et la critique en effet peu raisonnable qu'il fait d'une foule d'ouvrages dans le siècle dernier prouve que cet homme n'était que haineux et surtout envieux. Mais pourquoi l'était-il de Gluck? me dira-t-on. Pourquoi? parce que c'était un homme sur la tête duquel tombaient des couronnes, et M. de La Harpe les voulait toutes pour lui... il louait Piccini parce qu'il savait bien que Piccini aurait quelques louanges, mais jamais de couronnes... il accordait la médiocrité, et ne pardonnait pas au génie!...

Ces querelles de Gluck et de Piccini ont été d'une grande gravité en France, en ce qu'elles ont agité la société et l'ont divisée. Elles ont été chez nous comme précurseurs des querelles politiques, et grondaient encore lorsque le premier coup de tonnerre annonçant les troubles de la France retentit sur nos têtes!... Gluck, arrivé à Paris en 1774, donna son dernier opéra, _Écho et Narcisse_, pauvre et triste composition pour un si grand maître, en 1780, et laissa inachevé le bel ouvrage des _Danaïdes_, que Saliéri, son élève bien-aimé, finit après le départ de Gluck. Telle était, au reste, la rage forcenée des deux partis, que souvent on les a vus se prendre de querelle assez follement pour en venir à de graves attaques, et même aux mains. La société perdait déjà de son urbanité dans la discussion, et les disputes commençaient. Un matin, chez l'abbé Morellet, il y avait beaucoup de monde, et entre autres les plus hauts partisans des deux partis... Mais, chez lui, les piccinistes y devaient être en force. L'abbé Arnaud, qui alors rédigeait le _Journal de Paris_, était presque le seul déterminé gluckiste, avec Suard... Il y avait de l'orage autour des deux noms fameux, et l'abbé Arnaud le savait bien.

Marmontel s'était, pour ainsi dire, associé à Piccini en lui donnant ses poèmes. Il avait choisi un nouvel ouvrage: c'était le _Roland_ de Quinault. Il voulut l'adapter à la musique nouvelle lui donner des airs dont il manque, et en faire un nouvel ouvrage enfin. Gluck, au moment où il apprit cela, travaillait à un _Roland_. Aussitôt qu'il sut que Piccini faisait de la musique sur un poème qui paraissait devoir être meilleur que le sien, il l'abandonna, et le jeta même au feu.

--Eh quoi! lui dit-on, vous abandonnez ainsi votre travail de plusieurs semaines?

--Que m'importe? dit Gluck...

--Mais si Piccini fait paraître son _Roland_, et qu'il tombe?...

--J'en serai désolé pour lui et pour l'art, car c'est un beau sujet.

--Et s'il réussit?

--Je le referai.--

Belle parole! et qui donne bien la mesure du talent de cet homme qui avait la conscience de son génie!... Ce mot, répété à Piccini, ne l'avait pas humilié; au contraire, il sentait de l'orgueil d'avoir pour antagoniste un homme tel que Gluck... Mais il parut un jour dans le _Journal de Paris_ un article fait par l'abbé Arnaud qui disait que Piccini faisait l'_Orlandino_ et que Gluck ferait l'_Orlando_. Piccini fut blessé par ce mot; mais celui qui surtout fut atteint, ce fut Marmontel! Il était le poète, et c'était sur lui plus particulièrement que tombait tout le mordant de la parole... Il ressentit l'injure aussi vivement qu'un homme peut la ressentir; et, de ce jour, il cessa d'aller aux matinées de l'abbé Morellet, qui ne cessa pas pour cela, lui, d'avoir toujours ses réunions musicales et littéraires, parce qu'il avait pour principe que l'amitié ne doit pas imposer l'obligation de haïr ceux que nos amis n'aiment pas. Je me croirais, en effet, plutôt obligée d'aimer ceux qu'ils aiment... Je ne parle ici que de ces légers nuages qui se lèvent dans la vie habituelle du monde et qui se dissipent d'eux-mêmes; car je crois que de vrais amis ne prouvent au contraire leur attachement qu'en s'associant à tout ce qui arrive à leurs amis, et deviennent solidaires pour eux, soit en bonheur comme en douleur. L'abbé Morellet le sentit comme moi; et lorsque Marmontel épousa sa nièce, les réunions du matin cessèrent, parce que Marmontel avait pour ennemies toutes les femmes que j'ai nommées plus haut, et qui avaient épousé la querelle de l'abbé Arnaud, auquel jamais Marmontel n'avait pardonné ce mot de l'_Orlandino_... Ce fut cette seule parole qui sépara des amis, brisa d'anciens et d'intimes rapports... une parole!... Cette circonstance de la vie de l'abbé Morellet m'a fort attristée lorsqu'il me la raconta. Je le voyais alors fort souvent, non-seulement chez moi, mais tous les mercredis chez une femme bien spirituelle dont il était l'ami, et dont je suis étonnée de ne pas retrouver le nom plus souvent dans ses ouvrages et dans ceux de l'époque; c'est madame de Souza (madame de Flahaut), l'auteur d'_Adèle de Sénanges_[163]. Je voyais souvent dans cette maison l'abbé Morellet, et j'aimais mieux causer avec lui souvent qu'avec des gens plus jeunes que lui et bien moins amusants... Il était alors bien vieux, mais son esprit était encore jeune, et surtout son âme. J'avoue que sa conversation me charmait; sa diction était si pure... Il y avait dans la conversation de M. Morellet tout le charme attaché à la grâce de l'époque qu'il rappelait comme un portrait fidèle.

[Note 163: D'_Adèle de Sénanges_, de _Charles et Marie_, d'_Eugène de Rothelin_, et d'une foule de charmants ouvrages.]

À l'époque du mariage de Marmontel avec la nièce de l'abbé Morellet, les réunions cessèrent donc, ainsi que je l'ai dit.--Vous ne pouvez, me disait l'abbé Morellet, vous faire une idée fidèle de ce qu'étaient devenues nos _matinées_ littéraires et musicales! Si l'on voulait chanter ou faire de la musique, alors madame Suard avait un air ennuyé, madame Saurin faisait comme elle. Ma soeur et ma nièce, naturellement bonnes et douces, et qui jamais n'avaient été d'humeur _querelleuse_, étaient devenues d'une aigreur qui les rendait méconnaissables... Quant à Marmontel, il était tellement hors de la question, à force d'y être, qu'il se tenait là immobile et silencieux. Enfin, le sujet de cette _guerre civile_, Piccini, ne venait plus que rarement... Aussi, dès que ma nièce fut mariée, je rompis entièrement et cessai mes réunions littéraires et musicales... mais cela me fut pénible.

J'ai aimé l'abbé Morellet depuis cette conversation: je ne puis dire à quel point je fus touchée de voir ce vieillard, entouré d'amis et d'hommes remarquables par leurs talents et leur esprit, qui lui apportaient le tribut de ces talents et de cet esprit pour embellir sa vie, renoncer entièrement à ses jouissances pour donner la paix à son intérieur. J'avoue que je trouve même cette bonté, non-seulement excessive, mais de nature à faire paraître Marmontel sous un jour presque désavantageux, comme égoïste et tellement personnel qu'il mettait en oubli non-seulement les goûts, mais encore le bonheur des autres.

L'abbé Morellet l'aimait beaucoup, parce qu'il avait fait le bonheur de sa nièce. Mais d'après ce que je sais de madame Suard, madame Marmontel était un ange dont on ne pouvait méconnaître l'âme adorable, et Marmontel avait su l'apprécier.

Avant que les réunions du matin n'eussent cessé chez l'abbé Morellet, il y avait quelquefois aussi des lectures de poésies et de prose. L'abbé Morellet, fort obligeant, et n'ayant pas perdu le souvenir du temps où il était malheureux, accueillait tous ceux qui arrivaient de sa province. Il suffisait qu'on dît à son domestique qu'on était de Lyon pour parvenir auprès de lui.

Un jour, c'était le matin d'une de ses réunions, on lui annonce un jeune homme qui veut lui remettre une lettre de la part de M. Phélippeaux. Ce M. Phélippeaux était de Lyon, et avait des relations avec la famille de l'abbé Morellet[164]. Il donne ordre d'introduire ce jeune homme dans sa bibliothèque, où il alla le rejoindre quelques moments après.

[Note 164: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné de quatorze enfants.]

En entrant, il trouve un jeune homme de vingt ans à peu près; sa taille était d'une extrême grandeur, il avait plus de six pieds, et cette taille frêle et peu soutenue était comme un long roseau sans appui.

Il y avait toute une étude à faire en regardant ce jeune homme. C'était lui-même l'étude personnifiée, et l'étude avec ses veilles, ses jeûnes et toutes ses austérités! Il était pâle, ses yeux étaient caves, son regard fatigué, son sourire rare, presque pénible, et comme une chose contraire à sa nature... La vue de ce jeune homme, me dit Morellet, me causa une profonde émotion. Du reste, sa mise était décente, il était en noir et convenablement vêtu.

Au moment où l'abbé Morellet entra dans la bibliothèque, le jeune homme était dans une extase complète et comme abîmé dans une admiration profonde; il regardait les livres que contenaient les différents corps de bibliothèque qui entouraient la pièce où il se trouvait. Ses regards, naturellement atones et abaissés, s'étaient relevés vifs et brillants pour parcourir les rayons chargés de ces in-folios précieux qu'il dévorait en apparence.

En apercevant le maître de la maison, le jeune homme rougit légèrement, et, cherchant aussitôt dans sa poche, il voulut y prendre une lettre qu'il devait y trouver; mais le jeune homme était évidemment maladroit..., il était timide; ses efforts, loin de lui faire trouver ce qu'il cherchait, l'en éloignaient encore... Enfin, dans sa détresse, il dit à l'abbé Morellet:

--Monsieur, je vous prie de croire que je ne suis point un intrigant.... Je suis, monsieur, un protégé de M. Phélippeaux....

Et le pauvre jeune homme cherchait toujours et sans trouver... Enfin, une idée lumineuse lui fit voir qu'il avait oublié ce qu'il cherchait... et tout aussitôt mettant son chapeau sur le bureau:

--Je reviens à l'instant, monsieur... Je vois ce que c'est, la lettre sera restée avec _Cha_....

Il s'arrêta, regarda M. Morellet avec anxiété et comme pour lui demander la permission de passer devant lui. Ce que l'abbé voyant, il se rangea et lui laissa le passage libre. Alors le jeune homme se lança comme un long boa, en rasant la terre, et alla dans l'antichambre pour y chercher sa lettre.

Au bout d'un moment, il revint avec la lettre de M. Phélippeaux, qui recommandait, en effet, ce jeune homme à la bienveillance de M. Morellet:

«Il est un peu timide, disait M. Phélippeaux, mais il a du talent. Je vous le recommande, M. l'abbé, avec toute l'insistance d'un vieil ami de votre père.»

Le jeune homme s'appelait _Narcisse Prou_. Tout devait être comique dans le pauvre garçon!

Tandis que Morellet lisait la lettre de l'ami Phélippeaux, M. Narcisse continuait son examen de la bibliothèque. L'abbé le suivait du coin de l'oeil tout en lisant sa lettre, et il le voyait lever les mains au ciel comme pour témoigner son admiration d'une pareille richesse... Enfin, il se tourna vers M. Morellet, et lui dit:

--Ah! monsieur, dans quel paradis vous êtes ici!...

L'abbé se mit à rire, et pour démêler ce que pouvait lui vouloir cette étrange figure, il lui demanda en quoi il pouvait lui être utile.

M. _Narcisse Prou_ était timide; mais, comme toutes les timidités véritables, la sienne disparaissait aussitôt qu'elle était mise à l'aise... Aussi, dès que l'abbé eut souri trois ou quatre fois à M. Narcisse, celui-ci fut aussi familier avec lui que s'il l'eût connu depuis vingt ans... Il rapprocha sa chaise du bureau, s'appuya sur ses coudes, en mettant sa petite tête dans ses mains longues et maigres, et dit à Morellet:

--Voici, monsieur: j'ai fait une tragédie... Je suis Suisse, monsieur, c'est-à-dire de la partie de la Savoie qu'on appelle ainsi...

Et il fit un signe d'intelligence à l'abbé comme pour lui dire que ceux qui arrangeaient la Suisse de cette manière n'y entendaient rien; et puis il poursuivit:

--J'ai donc fait une tragédie, et je l'ai faite sur un sujet patriotique... N'est-ce pas que j'ai bien fait, monsieur?

--Aussitôt, me dit Morellet, je frémis devant un Guillaume, numéro cent cinquante! Cependant je lui fis signe qu'il avait bien fait...

--Ah! je suis bien aise d'avoir votre approbation... M. le curé me soutenait que j'avais eu tort!... Mais vous me faites bien plaisir!...

Dans le moment, Marmontel entrait dans la bibliothèque, suivi de Piccini, son satellite, et de l'abbé Delille... Morellet hésita un moment, puis il leur dit:

--Messieurs, M. Narcisse Prou, qui m'est recommandé par un ami de ma famille, et que j'ai l'honneur de vous présenter, apporte à Paris une tragédie qu'il a faite il y a quelques mois. Il demande les avis de gens de lettres éclairés; si vous pouvez disposer de quelques instants, je vous aurai une grande obligation de l'écouter.

M. de Chastellux entra dans le même moment; il venait de rencontrer le Narcisse allant chercher son manuscrit dans l'antichambre, et sa longue taille l'avait frappé.

--Avez-vous donc un télégraphe? dit-il à l'abbé.