Part 19
La duchesse de Mazarin, engagée par la maréchale de Luxembourg et madame de Cambis à donner sa fête champêtre, conçut la plus bizarre idée du monde. La maréchale lui avait donné celle d'une _fête villageoise_; au lieu de s'en tenir à cette seule intention, qui pouvait être bonne, elle imagina de faire garnir un cabinet, qui était au bout de son grand salon, de feuillage, de fleurs et d'arbustes; elle fit venir de la campagne une douzaine de moutons bien beaux et bien frisés; on mit les infortunés dans un bain d'eau de savon, on les frotta, on les parfuma, on leur mit des rubans couleur de rose au cou et aux pattes, et puis on les renferma dans une pièce voisine en attendant le moment où une des femmes de la duchesse habillée en bergère et un de ses valets de chambre déguisé aussi en berger devaient conduire le troupeau et le faire défiler en jouant de la musette derrière une glace sans tain qui séparait le cabinet du grand salon. Tout cela était fort bien conçu, mais toujours mal ordonné, comme c'était la coutume à l'hôtel Mazarin. Le malheureux troupeau devait avoir un chien; on ne se le rappela qu'au moment... et l'on alla prendre un énorme chien de garde à qui l'on fit subir le bain savonné des moutons, et puis ensuite pour commencer la connaissance on le fit entrer dans la chambre où étaient les moutons. Mais à peine eut-il mis la patte dans cette étable d'un nouveau genre, qu'étonné de cette société, le chien fit aussitôt un grondement si terrible, que les moutons, quelque pacifiques qu'ils fussent de leur nature, ne purent résister à l'effroi qu'il leur causa. Ils s'élancèrent hors de la chambre, et une fois les premiers passés on sait que les autres ne demeuraient jamais en arrière, et quoiqu'ils ne fussent pas les moutons de Panurge, ils n'en suivirent pas moins leur chef grand bélier, qui, ne sachant pas ce qu'il avait à faire, enfila la première porte venue, et cette porte le conduisit dans le cabinet rempli de feuillage, d'où il se précipita en furieux, suivi des siens, dans le grand salon, où la duchesse de Mazarin dansait de toutes ses forces, habillée à la bergère, en attendant la venue du troupeau... En se trouvant au milieu de cette foule, le bruit, les lumières, mais surtout la vue de ces autres moutons qui les regardaient tout hébétés, rendirent les vrais moutons furieux; le bélier surtout attaqua le bélier ennemi et cassa de sa corne une magnifique glace dans laquelle il se mirait... les autres moutons se ruèrent sur les femmes en voulant se sauver et augmentèrent tellement le trouble, qu'on aurait cru que l'hôtel Mazarin était pris d'assaut... les cris forcenés de toutes ces femmes dont les robes déchirées, les toilettes en désordre, étaient le moindre inconvénient, plusieurs d'entre elles ayant été terrassées par les moutons et fort maltraitées. Enfin tous les valets de chambre et les valets de pied de la maison s'étant mis en chasse, on parvint à emmener le malencontreux troupeau... Il commençait à s'en aller avec assez d'ordre, lorsque le chien qui avait conquis _l'étable_ et en était paisible possesseur s'avisa de venir voir aussi la fête: à l'aspect de sa grosse tête, les moutons se sauvèrent de nouveau avec furie; mais cette fois ce fut dans le jardin: là, une sorte de folie les prit, et pendant une heure la chasse fut inutile, on n'en pouvait attraper aucun... Je laisse à penser quelle agréable fête madame de Mazarin donna à ses amis... Le lendemain, il y eut mille couplets sur elle et sur sa fête champêtre; on la chanta sur tous les tons, et elle fut un texte abondant pour les noëls de l'année[156]... Telle était la fête que rappelait la maréchale de Luxembourg... On doit croire que le souvenir n'en était pas agréable à madame de Mazarin.
[Note 156: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.]
--Ma foi, dit le marquis de Lavaupalière, je ne vois pas pourquoi madame la duchesse ne donnerait pas à S. M. danoise un très-beau dîner, après lequel il ferait une partie de pharaon ou de quinze.
LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
Non, non, un bal!... un bal....
LE COMTE DE COIGNY.
Mais il ne danse pas.
LE CHEVALIER DE JAUCOURT.
Qu'est-ce que cela fait?... nous danserons pour lui.
LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Il faut trouver quelque chose qui l'amuse... lui a-t-on donné la comédie quelque part?
LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.
Eh quoi! voulez-vous jouer la comédie?...
LA DUCHESSE DE MAZARIN.
Quelle idée! non pas moi bien certainement; je n'ai jamais eu de mémoire... une fois en ma vie j'ai été obligée de réciter par coeur un compliment à ma grand' mère, j'ai failli en perdre la tête... non, non, je ne jouerai pas, moi; je lui donnerai mieux que cela.
MADAME DE CAMBIS.
Qui donc?
LA DUCHESSE, en souriant.
C'est mon secret...
MADAME DE CAMBIS, tout bas à la maréchale.
Devinez-vous?
LA MARÉCHALE, sur le même ton.
Non, mais je suis tranquille; _nous lui avons mis une fête à la main; laissons-la faire et nous rirons bien_...
M. DE LAVAUPALIÈRE, qui a entendu la maréchale.
Savez-vous que vous n'êtes pas bonne?
LA MARÉCHALE lui tend la main en souriant.
C'est une malice.
M. de Lavaupalière baisa la main de la maréchale, et puis s'en alla en chantonnant je ne sais quelle chanson!... habitude qu'il a toujours conservée et à laquelle il ne manquait pas lorsqu'il se trouvait dans une position qui ne l'amusait pas, ou bien qui l'amusait beaucoup...
Quant aux autres personnes présentes, aucune n'avait un intérêt de méchanceté à ce que madame de Mazarin donnât sa fête; une fois donc qu'elle fut résolue, les femmes agitèrent la grande question de leur toilette. Madame la comtesse de Brionne, dont la beauté était sévère et parfaitement calme, dit qu'elle aurait un habit d'étoffe d'or broché de vert qu'on lui avait envoyé de Lyon. Madame de Cambis était fort laide, marquée de petite vérole, mais sa tournure était belle et distinguée; elle avait surtout une grande aisance dans son port de tête et dans sa démarche... elle était encore une femme jeune, à cette époque où trente ans n'étaient pas la vieillesse; elle déclara qu'elle mettrait un habit de satin couleur de rose broché d'argent... et comme elle avait surtout une parfaite confiance en elle-même, elle ne s'aperçut pas des rires qui éclataient sous l'éventail autour d'elle.
Le marquis de Lavaupalière était un homme excellent, sans aucun inconvénient d'esprit, mais aussi sans aucune supériorité. Il était bon, doux de caractère et fort sociable, connaissant plus que personne ce protocole du monde d'après lequel se régissait la société, mais sans apporter à cela plus de prétention qu'au reste. Il était grand joueur, beau joueur; et si on lui avait dit de donner une fête au roi de Danemark, il aurait commencé par le jeu de l'hombre et aurait fini par celui du pharaon, jeu le plus à la mode alors: du reste, sans aucune amertume dans l'esprit. Homme de qualité et distinction et vivant dans le plus grand monde, il avait des souvenirs plus vifs que beaucoup de personnes de cette même époque, et il était bien amusant à entendre, surtout quand il parlait du mérite de telle ou telle maison, suivant celui du cuisinier ou du maître d'hôtel de cette maison. Aussi madame de Mazarin était pour lui la femme la plus remarquable qui eût paru sur la scène du monde depuis Louis XIV. Seulement il reprochait à son cuisinier de trop _deguiser_ les plats; le fait est que c'était une _espièglerie_ de la duchesse, qui lui réussissait comme les autres[157]...
[Note 157: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique de la dame de coeur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le fameux Thouvenel, le _mesmériste_ ou le _mesmérien_. Il était goutteux et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.]
La fête eut lieu; madame de Mazarin résolut pour cette fois de conjurer le sort: car elle comprenait bien qu'il y avait plus que de la fatalité dans cette continuelle chance de malheur. Cette fois, elle se dit que sa fête serait belle, et, en effet, les préparatifs, que tout le monde allait admirer, surprenaient par le bon goût et surtout l'entente générale qui unissait toutes les parties... La duchesse avait demandé à Gluck de lui organiser un beau concert, et les talents les plus remarquables furent désignés pour jouer et pour chanter devant le roi de Danemark... L'hiver était à sa fin, il y avait en ce moment cette abondance de fleurs printanières qui rappellent chaque année les beaux jours de celle qui vient de passer, et toujours avec de doux et bons souvenirs... Les appartements de l'hôtel Mazarin étaient ornés avec une magnificence de bon goût qu'on ne leur connaissait pas, et qui, certes, faisait bien oublier les moutons et le chien de Terre-Neuve... La duchesse de Mazarin, éblouissante de parure et de beauté, car elle était vraiment belle, étincelante de fraîcheur surtout; la duchesse de Mazarin attendait son royal convive avec une confiance en elle-même qu'elle n'avait pas eue depuis bien long-temps. Ses précautions avaient été si bien prises!... Bientôt ses salons se remplirent de tout ce que Paris avait de noms illustres, et de tout ce que les cours étrangères nous envoyaient!... Enfin, on vint avertir la duchesse que le Roi arrivait; elle courut au-devant de lui, et le conduisit ou plutôt fut conduite par lui jusqu'à la salle du concert, où deux cents femmes extrêmement parées, éblouissantes de l'éclat des diamants, étaient assises par étages dans un magnifique salon, dont les lambris n'étaient que glaces entourées de riches baguettes dorées. Une profusion de fleurs et de bougies complétait l'enchantement.
Le Roi aimait et connaissait la bonne musique. Qu'on juge de l'effet que dut faire sur lui ces chants de Géliotte!... ce concert organisé et conduit par Gluck lui-même: il était dans un tel contentement qu'il ne cessait de répéter que _jamais, jamais_ rien de si beau n'avait été entendu. La duchesse était si heureuse qu'elle en avait les larmes aux yeux... la pauvre femme était si peu accoutumée à un succès en quoi que ce fût!...
--Mais tout cela n'est rien, disait-elle à demi-voix à quelques-unes de ses amies!... tout cela n'est rien!... vous entendrez tout à l'heure... patience... patience!...
Le concert terminé, la duchesse se lève et demande au Roi s'il plaît à Sa Majesté de passer dans la salle de spectacle...; le Roi lui donne la main, et toute cette belle compagnie prend place dans une charmante salle arrangée par les architectes de la duchesse, sur ses dessins et d'après ses ordres... Le rêve magique continuait et redoublait même de prestiges; tout le monde disait: Mais, mon Dieu! qu'est-il donc arrivé à la fée _Guignon-Guignolant_? elle s'est donc raccommodée avec la duchesse?... La maréchale de Luxembourg et madame de Cambis étaient les seules qui ne paraissaient pas satisfaites.
--Il n'y a pas de plaisir, disait la maréchale... on s'amuse!...
Que dirait-on de nos jours si l'on voyait arriver à Paris un roi de Danemark qui ne sût pas la langue française!... On lui dirait d'abord de rester chez lui... et puis on le trouverait aussi par trop Scandinave, et il ennuierait après avoir été bafoué. Dans ce temps-là il n'en était pas ainsi: un roi parlait bien, même en danois; on tenait pour bon tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait... C'était un bon temps, il faut en convenir!... pourquoi donc n'a-t-il pas toujours duré? Je préfère, en vérité, ce sommeil apathique et presque stupide à ces rouages continuellement montés à une telle hauteur que bien souvent la corde casse, et presque toujours avant d'avoir rendu un son et surtout formé un accord.
Sa Majesté danoise parlait donc extrêmement mal la langue française; il avait, outre son service d'honneur attaché à sa personne par le roi de France, un gentilhomme danois qui parlait français comme s'il fût né dans la rue Saint-Dominique... Tant que ce gentilhomme danois était là, la conversation ne _chômait_ jamais...; mais si, par malheur pour son prince, il s'éloignait ou était absent, alors l'horizon se brouillait; la fée Guignon sut cela et ne le manqua pas...
Il y avait alors à Paris un homme qui attirait la foule sous sa _carapace_ bariolée[158], comme Le Kain sous son costume de Gengis-khan, comme les passionnistes se crucifiant à qui mieux mieux: cet homme, c'était Carlin Bertinazzi. Carlin était une notabilité mimique des plus à la mode à cette époque dont nous nous occupons maintenant. La duchesse de Mazarin, qu'il amusait beaucoup, présuma que le Roi, son hôte, s'en amuserait aussi, et voilà quel était le grand secret qu'elle avait si bien gardé: elle avait fait venir Carlin et lui avait dit, sans autre explication, qu'elle voulait avoir une de ses plus jolies pièces, et surtout celle dans laquelle il jouait le mieux; du reste, ne parlant pas plus du roi de Danemark que s'il eût été à Copenhague, parce qu'elle se disait qu'elle suffisait bien à elle seule pour engager Bertinazzi à bien jouer...
[Note 158: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie. Son origine vient du mot _lecchino_ (friand, gourmand). De _lecchino_, _il lecchino_, on a fait _allecchino_, et de là, chez nous, on a bien vite dénaturé et fait _arlechino_. Carlin portait un masque noir sur le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de _carlin_ aux chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui _les Deux Billets_, _la Bonne Mère_, _les Deux Jumeaux de Bergame_, etc., etc.]
Carlin, prévenu de cette manière, se dispose à jouer de son mieux, et pour atteindre mieux son but, il joue Arlequin _barbier paralytique_: il paraît que dans cette pièce il était vraiment le plus amusant du monde et le plus _mime_. La duchesse avait fait prendre des informations et savait que le roi de Danemark ne connaissait ni Carlin ni la pièce...
Or maintenant, il faut savoir, pour l'explication de ce qui va suivre, que le roi de Danemark, qui, ainsi que je l'ai dit, _parlait très-peu_ le français, avait été accoutumé depuis son arrivée en France à recevoir non-seulement à la porte des villes, mais de tous les palais, des harangues et des compliments les plus absurdes et les plus exagérés, et était si habitué à entendre son éloge lorsqu'on parlait devant lui, que, pour n'être pas en retard, à peine ouvrait-on la bouche qu'il se levait et saluait... Il était de plus extrêmement poli: qu'on juge des révérences!...
Carlin était inimitable dans ce rôle d'Arlequin barbier... Ce soir-là, il se surpassa... tout ce qu'il disait était si drôlement tourné, ses _lazzis_ étaient si comiques, que les acclamations partaient en foule à chaque mot qu'il disait[159]. La première fois, le roi de Danemark se tourna vers la duchesse en s'inclinant d'un air pénétré et d'un air presque modeste: il commençait à trouver la flatterie agréable... on s'y habitue si bien!...
[Note 159: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans toutes les comédies de société.]
La duchesse crut d'abord que le Roi lui disait que Carlin jouait bien, et comme elle était chez elle, qu'elle donnait la comédie au Roi, elle se crut solidaire du talent de Carlin et prit à son tour une physionomie de modestie convenable pour la circonstance... Le fait est que Sa Majesté danoise croyait que la pièce que jouait Carlin était une pièce faite à sa louange, comme tous les prologues dans les fêtes qu'on lui avait données au Temple, au palais Bourbon et à Versailles: ainsi donc, chaque fois que Carlin excitait un vif mouvement de plaisir parmi les spectateurs, le Roi s'inclinait du côté de madame de Mazarin pour la remercier. La méprise était d'autant plus facile ce jour-là que Carlin avec ses _lazzi_ et ses mots à double sens devait être inintelligible pour le roi danois, qui déjà n'était pas fort habile pour comprendre le français de Voltaire, lorsque Le Kain le jouait... Pendant quelque temps la duchesse de Mazarin fut, elle aussi, dupe des saluts du Roi; mais les éclats de rire étouffés de la maréchale de Luxembourg, de madame de Cambis, de madame Dhusson[160], l'avertirent qu'il y avait quelque chose qui allait mal. Jusque-là aucune d'elles n'avait ri, la fête allait donc bien: la duchesse de Mazarin les connaissait!...
[Note 160: Madame Dhusson était belle-soeur de M. de Donézan; elle était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.]
Mais la chose prit un caractère tout-à-fait comique à mesure que le Roi voyait avancer la pièce. Jusqu'aux deux ou trois premières scènes, les compliments lui avaient paru tout naturels: on lui en avait fait autant au Palais-Royal, et partout où la comédie avait été jouée en son honneur; mais ici la chose se prolongeait tellement, à ce qu'il jugeait au moins par les bravos multipliés et les acclamations du public, enfin sa reconnaissance pour madame de Mazarin devint si vive, que quelquefois il se tournait vers elle en joignant les mains et répétant d'un ton pénétré:
--Madame la duchesse!... c'est trop de bonté!... je suis confus!... vraiment... je ne sais comment m'exprimer!...
Tant que la duchesse ne vit que les révérences du Roi, cela alla bien; mais quand la pauvre femme comprit que le descendant d'Odin prenait Carlin pour une _Walkyrie_ déguisée, au lieu d'en rire au-dedans d'elle-même, elle se désola de la chose, et ne répondit plus au Roi qu'avec un visage sur lequel on aurait plutôt trouvé l'expression de la désolation que celle de la maîtresse du palais enchanté où se donnait la fête... La duchesse avait reconnu la traîtresse _Guignon-Guignolant_ au passage, et au lieu de la laisser aller, et rompre ainsi la chance, elle l'avait rattrapée par l'oreille...: elle aimait à être malheureuse.
Le fait est qu'elle fut au supplice tout le temps que dura ce malencontreux spectacle!... elle en hâtait la fin de tous ses voeux; mais cette fin ne devait pas être celle de ses ennuis. Lorsqu'on fut de retour dans le salon, Sa Majesté danoise, dont la parole n'était pas le côté brillant, comme on sait, lorsqu'il ne parlait pas allemand ou danois, avait un sujet de conversation tout trouvé, et il ne le voulait pas lâcher: aussi ne cessa-t-il pas de remercier la duchesse de la charmante pièce qu'elle avait eu la bonté de faire jouer, et se tournant vers les deux femmes qui étaient le plus près de lui, et qui étaient madame la maréchale de Luxembourg et la comtesse de Brionne, il les remercia spécialement, ainsi que toutes les dames présentes, de la bienveillance avec laquelle elles avaient bien voulu applaudir et accueillir des louanges qu'il était loin de mériter; madame de Brionne, toujours calme, toujours _recueillie dans sa beauté_, comme disait madame de Sévigné de la maîtresse de M. de Louvois, ne répondit que par une inclination respectueuse; mais madame de Luxembourg n'eut pas autant de patience: elle s'inclina aussi très-respectueusement au remerciement du Roi, mais ce ne fut pas en silence, et elle lui dit avec une inflexion de voix qui devait le tromper:
--Votre Majesté est trop indulgente... il n'y a vraiment pas de quoi...
Le Roi sourit d'un air modeste et, relevant la balle, dit à son tour:
--Que vous êtes bonne!
--Sire, répondit la maréchale, c'est la première fois qu'on me le dit.
LES MATINÉES DE L'ABBÉ MORELLET.
Quoique la description de ces matinées nous reporte à un temps un peu plus reculé que l'époque où nous sommes parvenus maintenant, je veux cependant en parler, parce que la plupart des personnages qui figurèrent dans les matinées de l'abbé Morellet ont été connues de tout ce qui existe aujourd'hui, et qui n'a pas même un âge très-avancé, soit effectivement, soit par tradition. Ainsi, j'ai beaucoup connu et même assez intimement l'abbé Morellet lui-même, madame Pourah, Suard, madame Suard, M. Devaisnes, madame Devaisnes, La Harpe et l'abbé Delille. Ma mère était liée avec M. de Chastellux, et toute la société musicale d'alors. Tous ces personnages-là sont particulièrement connus de toute la génération qui passe aussi, mais dont les souvenirs sont encore assez actifs pour prendre part à ce que fait éprouver un nom rappelé au souvenir de l'esprit et du coeur... Plus tard, peut-être, j'aurai le regret de venir pour la tradition laissée aux enfants de ceux qui ont vu et connu ceux dont j'ai à parler.
L'abbé Morellet, avant le mariage de sa nièce avec Marmontel, avait avec lui sa soeur et la fille de cette soeur... Cette famille donnait un grand charme à son intérieur en lui facilitant l'admission des femmes de ses amis dans son salon. C'est ainsi que madame Saurin, madame Suard, madame Pourah, ma mère, madame Helvétius, allaient chez l'abbé Morellet et rendaient ses réunions agréables, tandis que sans elles elles n'eussent été que des assemblées pour discuter quelque point de littérature bien _ardu_ ou sujet à des querelles sans fin. Les femmes sont plus que nécessaires à la société: car elles y portent la chose la plus utile pour l'agrément de la vie dans la causerie. Avec des femmes, on est presque sûr que le temps qui s'écoulera sera rempli par la conversation et par une discussion douce et aimable... Il n'y aura rien d'amer, et les hommes eux-mêmes seront maintenus dans des bornes qu'ils ne franchiront pas... Mais je me laisse entraîner par le charme de mes souvenirs!... Je parle ici comme j'aurais parlé avec les hommes et les femmes de l'époque que je retrace: je ne pensais plus que maintenant les femmes, loin de maintenir les hommes dans des limites toujours convenables, sont les premières à élever une dispute et à chercher comment elles auront raison... Si c'est en criant plus fort que l'homme avec lequel elles disputent, elles ne délaisseront pas ce moyen, et il sera employé au grand scandale de beaucoup de personnes présentes et à l'ennui général de tout le monde.