Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 17

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Les différents noms de ceux qui alors se trouvaient réunis dans Paris pour cette assemblée générale du clergé, furent passés en revue par tous les prélats qui composaient la société de M. de Beaumont... Aucun ne paraissait convenir... on présentait et puis on retirait; on était loin de s'attendre à celui qui porterait la parole au Roi.

J'ai déjà dit que M. de Pompignan était non-seulement chéri de la partie bien pensante du clergé, mais qu'il était aussi estimé de la minorité philosophique; l'assemblée du clergé le nomma donc avec empressement et lui adjoignit l'abbé de P......d, depuis M. de T.........: il était alors connu pour un homme d'esprit, fécond en ressources... prévoyant sans sagesse, et avant tout ami des plaisirs et du monde... Il fut nommé avec M. de Pompignan; mais le plus curieux, c'est que le président de la députation fut le président du bureau de la religion... l'archevêque de Toulouse, monseigneur de Loménie! lui, l'homme le plus athée de cette assemblée du clergé, qui déjà renfermait dans son sein des têtes à fortes croyances, qui mettaient tout en doute!... mais il sentait le besoin d'une religion au milieu de son pyrrhonisme, et il le disait comme poussé par une puissance plus forte que l'enfer.

La Cour nomma pour ses commissaires M. Turgot et M. de Malesherbes... Ainsi la philosophie était dénoncée à la nation par ses disciples et ses protecteurs... Comment M. de Malesherbes et M. de Loménie se sont-ils abordés?... l'archevêque de Toulouse!... ami et confident de M. Turgot pour tous ses plans et pour ce qu'il voulait amener de nouveau dans cette même Église gallicane, dont les prélats se séparaient comme jadis, lorsque commença la funeste scission qui déchira l'Église et en fit deux parts devant le Seigneur... Sans doute M. de Malesherbes et l'archevêque de Toulouse dûrent sourire comme les augures de Rome quand ils se rencontraient. L'abbé de P....... était bien jeune à cette époque: il avait à peine vingt et un ans. Il fallait donc qu'on le connût déjà pour un homme de haute capacité pour qu'il fût choisi par l'assemblée générale du clergé de France. L'abbé Maury, qui ne l'aimait pas, m'en parlait avec un sentiment profond qui ressemblait à de la haine, toutefois en lui reconnaissant bien de l'esprit[138].

[Note 138: Surtout de l'esprit.]

Mais la partie étrange de cette affaire fut le rapport de monseigneur l'archevêque de Toulouse, qui, en sa qualité de président du bureau de la religion à l'assemblée générale, fut chargé de cette besogne: il dit que jusqu'à présent le Roi avait été sourd aux _représentations_ qui lui avaient été adressées; il rappela celles faites en 1750, première époque où l'influence philosophique avait frappé sur l'esprit public et avait commencé ses ravages, en 1760, 1770, 1772. Enfin, concluait-il, _le clergé n'a jamais été écouté!... il faut former des sociétés d'écrivains pour défendre la religion... Les ennemis du christianisme se réunissent pour en saper les fondements: pourquoi ne pas réunir des savants pour le défendre par leur génie?_...

[Note 139: Propres paroles de M. de Loménie.]

M. l'archevêque de Toulouse proposait encore un remède: il proposait de publier un avertissement à la France pour lui dire que sa croyance était menacée. Il citait un ouvrage de M. de Pompignan et proclamait hautement la nécessité que le Roi voulut enfin entendre le cri de l'Église affligée.

M. de Loménie! et c'était lui qui parlait, qui osait parler ainsi!... lui dont la vie presque dissolue, non-seulement comme prélat, mais comme homme du monde, était signalée à la plus dure remontrance; c'était lui qui osait élever la voix en faveur de l'Église souffrante!... C'était une injure... il faut demeurer dans l'impénitence et ne pas articuler des paroles religieuses quand l'impiété est au coeur.

Enfin, le 24 septembre 1775, l'archevêque de Toulouse, l'abbé de P....... et M. de Pompignan, munis des pleins pouvoirs de l'assemblée du clergé, se rendirent tous trois à Versailles pour présenter au Roi les supplications du clergé de France.

Voici quelques parties des remontrances déposées aux pieds du Roi...: c'est M. de Loménie qui parle; lui, l'un des chefs les plus ardents de ce parti philosophique qui était signalé dans le royaume comme devant faire un si grand mal à notre sainte religion... Mais quelle est la première pensée qui s'échappe du coeur de ce clergé qui se plaint? ce n'est pas contre les philosophes qu'elle est dirigée... non, c'est contre les protestants... C'est toujours ce même esprit d'intolérance qui fit révoquer l'édit de Nantes...

«Votre Majesté, disait la députation, verra dans le mémoire que nous avons l'honneur de lui présenter, que les ministres de la religion _prétendue_ réformée élèvent des autels, construisent des temples, forment des établissements... OSENT ENFIN ADMINISTRER LE BAPTÊME et faire la cène!... etc., etc.

«L'autre partie de nos remontrances présente un danger bien plus grand encore: c'est l'incrédulité[140], qui envahit toutes les classes et toutes les conditions; L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE QU'ELLE INSPIRE, SA FATALE INFLUENCE SUR LES MOEURS, ET LEUR DÉPRAVATION QUI EN EST LA TERRIBLE CONSÉQUENCE, ONT QUELQUE CHOSE D'ALARMANT!... et comment les fondements de l'autorité ne crouleraient-ils pas avec ceux de la religion? elle seule place le trône des Rois dans le lieu le plus sûr, le plus inaccessible, DANS LA CONSCIENCE, où Dieu a le sien.

[Note 140: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque chose; il avait soutenu le _matérialisme pur_ étant en Sorbonne avec l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.]

«Ce n'est plus à l'ombre du mystère que l'incrédulité répand ses systèmes; la malheureuse fécondité des auteurs est encouragée par la facilité du débit de leurs ouvrages... On les annonce dans les catalogues, on les étale dans les ventes publiques, on les porte dans les maisons des particuliers... on les expose dans le vestibule des maisons des grands et jusque dans l'enceinte de cet auguste palais, où Votre Majesté reçoit nos hommages et médite d'éloigner de ses États toute espèce de désordre... etc.

«... Les sources les plus pures sont corrompues, Sire; la jeunesse, cette portion intéressante de vos sujets, donnera dans quelques années à la société des maîtres, des pères, des magistrats, des agents de toute nature qui auront contracté par une longue habitude le langage et les principes de l'irréligion[141]...

[Note 141: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de son très-long discours, et pourtant les _évêques philosophes_ étaient nombreux.]

«Et qui oserait vous répondre, Sire, que l'irréligion a laissé intacte cette première éducation, dont dépendra le sort de la génération future, et UN JOUR LE SORT DU ROYAUME... _Les projets de l'irréligion sont sans bornes; elle menace tout ce qu'elle n'a pas atteint_[142]... Ôtez la religion au peuple, et vous verrez la perversité, aidée de la misère, se porter à tous les excès;... ôtez la religion aux grands, et vous verrez les passions, soutenues par la puissance, se permettre les excès les plus atroces et les passions les plus viles!...»

[Note 142: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M. Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver... Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M. Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.]

J'ai été assez heureuse pour me procurer ces remontrances: je les ai données telles qu'elles furent présentées au Roi par M. l'archevêque de Toulouse, l'un des hommes les plus athées de France; par M. de T........d, homme de plaisirs, et sans aucune de ces grandes pensées qui animent les âmes qui appartiennent à ceux appelés à sauver des empires: le seul M. de Pompignan paraissait dans cette députation comme pour dire à la France que son clergé possédait encore des hommes vertueux... Quant à ses deux collègues, ils parlaient peut-être de bonne foi dans ce moment, car ils voyaient que la machine s'en allait s'écroulant et que les premiers coups portés à sa base l'avaient été par eux-mêmes!... et puis, M. de T........d, quoique bien jeune encore, était déjà promoteur du clergé... il avait des bénéfices; et l'archevêque de Toulouse avait, à ce même moment, _trois cent mille livres de rentes de biens du clergé!_... Le mal qui apparaissait presque gigantesque dès les premiers jours leur fit donc une telle peur, que les plus inquiétantes paroles furent articulées par ces mêmes bouches qui, quelques années avant, prêchaient l'athéisme..., reconnaissaient que le mal était grand et voulurent le réparer, par suite, au reste, d'une très-passagère impression; mais ils éprouvèrent là une très-grande vérité: c'est que rien n'est facile à faire comme le mal et rien de plus difficile que le bien, _même pour réparer_. Le mal est une goutte d'eau forte qui corrode et dévore...; le bien n'empêche ni la blessure ni la cicatrice.

«Il est une autre terrible conséquence de l'incrédulité, Sire, c'est L'ESPRIT D'INDÉPENDANCE qu'elle inspire,... etc.

«... Tous les désordres se tiennent par la main et se suivent nécessairement:... LES FONDEMENTS DES MOEURS ET DE L'AUTORITÉ DOIVENT CROULER AVEC CEUX DE LA RELIGION... Autrefois, on était vicieux par faiblesse: le vice connaissait au moins la honte et le remords;... aujourd'hui on est vicieux par système.

«Et cependant on prêche ouvertement contre notre sainte religion..... D'où viennent ces principes destructeurs de toute autorité?»

* * * * *

Maintenant, voici le plus curieux de cette pièce si étrange elle-même:

«Sire, les rois ont entre les mains un moyen efficace de protéger la religion et la vertu...: c'est l'appât des récompenses... Loin de nous la pensée d'accréditer, d'encourager de faux rapports, les soupçons inquiets, les délations odieuses!... Mais que l'homme irréligieux soit exclu de toutes les faveurs...; que l'homme corrompu soit repoussé des places et n'ait aucune part à votre estime et à votre confiance; que les places qui ont le plus d'influence sur les moeurs ne soient plus confiées qu'à des hommes dont la conduite sera exempte de tout blâme...»

On croit rêver en lisant une semblable pièce! Moi-même, j'ai été obligée de la relire pour me convaincre que l'archevêque était bien le même homme qui professait l'incrédulité _voltairienne_ à l'aide des préceptes bien connus et les plus corrupteurs de Diderot, de l'abbé Raynal, et de tous ceux qui crurent faire merveille en démolissant l'ancienne maison sans avoir une seule pierre à côté d'eux pour en rebâtir une nouvelle... Hélas! ils ne pouvaient même employer les décombres qu'ils avaient faits!... Le sang les avait rougis... La flamme les avait calcinés!... Ainsi donc, _bande noire_ formée avant le temps, les mauvais prédicateurs philosophes firent alors un mal immédiat que leur esprit, naturellement supérieur, leur fit apercevoir aussitôt... Alors ils voulurent arrêter le torrent... mais il n'était plus temps!... les vagues surmontaient la digue... Tout fut brisé... tout fut englouti... élèves et maîtres!... Quelques-uns surgirent au-dessus des flots et parvinrent à s'emparer d'une portion d'héritage maudit échappée au feu et au carnage... Est-ce une leçon pour eux?... est-ce une leçon pour nous?... Hélas! l'expérience en donne-t-elle jamais!...

La réponse du Roi à ces remontrances fut laconique et assez remarquable pour en faire mention. Il dit à M. de Loménie qu'il comptait que les évêques, par leur sagesse et par leur exemple, _continueraient_ de contribuer au succès de ses soins.

La réponse transmise par M. de Malesherbes à M. de Loménie, et par M. de Loménie à l'assemblée du clergé, ne lui donna aucune satisfaction. Elle délibéra séance tenante des remontrances _itératives_ sur l'avis de son comité, en représentant au Roi que le mal était à son comble, et que l'hérésie surtout faisait de terribles progrès.--Le Roi répondit cette fois qu'il surveillerait la librairie, et assurait le clergé que le bruit qui avait couru de sa _prétendue_ protection aux protestants était faux...

Quelques mois après, Louis XVI appelait un protestant au ministère!......

Si le clergé s'était trouvé _seul_ en présence, c'est-à-dire si les deux partis qui le divisaient avaient été seulement les combattants, les effets de cette scission eussent été moins sensibles; mais à cette époque le clergé tenait encore bien plus qu'aujourd'hui à la société de France, mesdames tantes du Roi, madame Louise la carmélite, mademoiselle de Bourbon[143], et puis madame de Marsan, autrefois gouvernante des enfants de France, dont l'autorité était grande dans le monde par ses vertus, sa position et ses relations de famille. Sa société était toute différente du reste de la société de Versailles: c'était comme une ville étrangère pour ainsi dire, et pourtant l'influence était positive, puisque les doctrines de cette société étaient inculquées à des nièces, des soeurs et des filles. Les hommes se moquaient un peu de tout cela; mais telle était alors la haute puissance des liens de famille, que ces mêmes hommes, incrédules sur le fond de la querelle, prenaient en main l'intérêt du parti auquel ils appartenaient, sans savoir s'ils avaient ou non raison. La Reine eut ainsi une foule d'ennemis qui s'éleva contre elle, non pas parce qu'elle paraissait être contre le parti anti-philosophique, mais parce que dans ce parti on comptait madame de Noailles, madame de Cossé, fille spirituelle d'un spirituel père[144], et surtout madame de Marsan, chef du parti Beaumont, et zélée de conviction et de coeur. Ce parti ensuite recevait une puissance réelle de la bonté de sa cause sur beaucoup de points... Le parti philosophique causait en effet des ravages immenses, et le mal faisait de rapides progrès. La conviction était égale des deux côtés. D'Alembert, l'abbé Raynal, Mably, M. de Malesherbes et Turgot, Marmontel, tous ont été d'une conviction profonde lors de cette malheureuse époque, et tous écrivaient avec des intentions pures: la seule exaltation en égara plusieurs d'abord; puis vinrent des haines concentrées, invétérées, des haines de dévots, des effets de factions, et nous en avons vu les terribles conséquences. Cependant il est positif qu'il y aurait de la mauvaise foi à accuser la religion ou la philosophie des malheurs de la Révolution; et les mauvaises actions commises au nom de la religion ou de la philosophie méritent l'animadversion de la postérité. Il faut que justice soit faite à chacun. La conduite des philosophes est une réponse à ce qu'on peut d'ailleurs dire contre eux à cet égard.

[Note 143: Celle qui est morte en rentrant en France à la Restauration; elle était soeur de monseigneur le duc de Bourbon.]

[Note 144: M. le duc de Nivernais.]

Élie de Beaumont mourut; c'était au moment le plus actif des querelles des deux partis. Aussitôt qu'il eut ses yeux fermés, ce fut M. de Juigné, nommé archevêque de Paris, qui fut reconnu chef du parti religieux. Il était secondé par un homme d'un grand talent, M. de Beauvais, évêque de Senez, celui qui parla avec tant de force à Louis XV, et qui du haut de la chaire de vérité tonnait en sa présence royale contre ses vices et ceux de sa cour. On comptait aussi Dulau, archevêque d'Arles, remarquable par sa science et sa connaissance des affaires ecclésiastiques; l'évêque d'Orange, qui remplissait les fonctions d'un curé de campagne, tout grand seigneur qu'il était, et se faisait en même temps adorer du peuple et estimer et vénérer de ses égaux; l'archevêque de Vienne, M. de Pompignan; l'archevêque de Sens, Mgr le cardinal de Luynes, qui avait les vertus d'un premier chrétien et les lumières d'un académicien; l'évêque d'Amiens; l'évêque de Saint-Pol. J'aurais encore bien des noms à placer dans cette liste, mais la place me manque, et j'y joindrais les cinquante-huit curés de Paris, sans crainte d'être démentie par aucun de leurs paroissiens.

M. de Juigné était plus doux que M. de Beaumont, et d'abord les attaques furent en effet moins acerbes de part et d'autre; mais bientôt les bannières furent élevées. Madame de Marsan, croyant que son devoir pieux était de prêter non-seulement son appui comme protection au parti de l'archevêque de Paris, appuya de tout son crédit les écrivains qui attaquèrent les philosophes. Il y avait du courage; madame de Marsan en eut. Toutes les femmes de sa société, toutes celles qui avaient une autorité dans le monde l'employèrent, et la guerre fut continuée avec acharnement.

L'abbé de Vermont était accusé par le parti dévot d'être une des causes principales, sinon la première, de tout ce qui se faisait à la Cour. Le parti religieux prétendait avec raison que les nominations du clergé, que la direction de la feuille des bénéfices était une des causes des malheurs du temps... et la Reine, qui était son élève, était accusée en premier ressort de ces mêmes malheurs.

Une brochure qui parut en ce temps sous le nom de _Lettres d'un marquis_, et qui sortait évidemment du salon de madame de Marsan et de M. de Juigné, fit un fracas épouvantable. Ce pamphlet accusait de la manière la plus virulente M. de Marboeuf, ministre de la feuille des bénéfices, et sa coalition avec les archevêques de Bordeaux, Toulouse et Aix. Dans ce pamphlet toutes les exactions de M. de Jarente, évêque d'Orléans et prédécesseur de M. de Marboeuf, furent rappelées; il y eut _scandale_ pour faire le bien. Voilà où conduisent les passions.

«_Que faites-vous des fonds destinés aux pauvres prêtres? Vous avez accordé quarante mille francs à l'évêque de Grenoble pour réparer son palais épiscopal... Quel usage a-t-il fait de cet argent?... Je l'ai vu, ce palais! Il ressemble au-dehors à une maison de débauche... au spectacle construit récemment à Paris sous le nom de_ Redoute chinoise.... _C'est vous qui avez donné deux abbayes à cette religieuse concubine de M. de Brienne, réfugiée dans son palais de Paris pendant son ministère, et qui vendait les grâces!... On prétend, il est vrai, que vous ne faites pas ce que vous voulez, et que l'abbé de Vermont vous dirige et vous domine... Alors, je vous dirai comme l'Évangile:_

«Si votre oeil vous scandalise, arrachez-le.» _Mais les prélats ne croient plus!...»_

Remarquez que c'est ici le clergé qui parle au clergé!...

M. de Juigné, au désespoir de ce qu'il voyait et des maux qu'il prévoyait, agit admirablement dans ce temps malheureux et en véritable apôtre, comme l'aurait fait un premier père de l'Église, seulement avec moins de moyens, surtout répressifs. M. de Beaumont était bien violent; mais il valait encore mieux que trop de douceur... En quoi que ce soit, les larmes ne remédient à rien.

La dépravation du clergé était ensuite un des motifs les plus terribles comme sujets d'attaque... L'archevêque de Toulouse, celui de Narbonne, mais surtout l'évêque de Strasbourg, monseigneur le prince de Rohan, grand-aumônier de France... Ce qui arriva à M. de Rohan dans l'affaire du collier acheva de donner un coup mortel et à la couronne et au clergé. Un cardinal, un évêque, un prince de l'Église découvrant au grand jour les faiblesses de sa nature, au point de montrer ses relations avec un homme qu'il croyait magicien; M. de Rohan croyant au diable et l'interrogeant dans la personne de Cagliostro, et le questionnant pour savoir s'il obtiendrait les faveurs d'une femme, et cette femme est la reine de France!... et cela en 1786... On croit rêver!...

C'est ici le lieu de parler de cette trop malheureuse affaire du collier. J'ai réuni non-seulement tous les anciens documents que je possédais à une foule de nouveaux que j'ai recueillis, et je crois être assez éclairée pour avoir le droit d'en parler; mais Cagliostro est un acteur de ce grand drame. Il me faut dire aussi ce que je sais de lui. On en a beaucoup parlé en France: le fait est que nous ne savons rien de positif. Il est aussi sans doute prouvé que Cagliostro n'est pas le diable; mais voilà ce qu'on peut savoir.

Il est né, _dit-on_, en Sicile, à Palerme, en 1743, d'une famille obscure et pauvre. Son éducation fut négligée ou plutôt nulle, comme celle des Italiens d'une classe inférieure, à cette époque surtout... Son véritable nom est BALSAMO... Mais, je le répète, toutes ces notions sont douteuses. Le cardinal Consalvi et monseigneur Galeppi, les hommes les plus distingués de l'Italie dans le dernier siècle et que j'ai connus intimement, m'ont affirmé que Cagliostro n'était pas connu. Il paraît seulement qu'il est le fils naturel d'une personne puissante. On ne peut expliquer ses premières années. Son éducation fut, dit-on, négligée, et cet homme ayant à peine vingt-cinq ans parlait des choses les plus abstraites, traitait des sciences occultes et pouvait converser avec les savants les plus habiles de nos académies. Où donc cet homme avait-il pris une si profonde instruction des connaissances devant lesquelles plus d'un savant de l'Académie des Sciences est demeuré interdit? Lavater, qui eut avec lui de longues conférences, a dit à mon frère, dans une correspondance suivie qu'Albert eut avec le savant de Zurich: «Cet homme est un être sur la nature duquel je ne puis prononcer.»

Fort jeune encore, il eut la passion des voyages. Il manquait d'argent; il en attrapa à un orfèvre de Messine nommé _Marano_. Ce qu'il a parcouru de pays est incalculable, et ses voyages sont positifs. Il a vu l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et partout il a laissé des traces de son passage. Souvent il guérissait, rappelait à la vie des corps déjà glacés. Les médecins se liguèrent contre cet homme qui venait renverser leur ignorance et la frapper de moquerie en guérissant ce qu'ils abandonnaient. Il pénétra dans les harems de l'Orient, dans le boudoir de la femme de Paris, dans le gynécée de la femme grecque, dans le palais du boyard russe, enfin il alla partout... et partout son nom fut connu et célébré comme un charlatan peut-être; mais j'avoue que j'ignore ce que veut dire ce mot: Cagliostro est un homme extraordinaire.

En Orient il s'appelait _Acharat_, disciple du savant Althoras, Arabe solitaire vivant dans les cavernes de l'Atlas et communiquant, dit-on, avec les puissances des ténèbres... Arrêté à Naples par suite des plaintes de l'orfèvre Marano, il ne demeura néanmoins que peu de jours en prison; s'il n'eût été qu'un aventurier sans relation, il eût langui dans un cachot et y fût mort ignoré. À Rome il trouva une ravissante créature qu'il aima, qu'il épousa, et dont le père était fondeur en cuivre: soit que la transmutation des métaux fût un lien entre ces deux hommes, il y eut alliance, et le mariage se fit.