Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 16

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Quant à madame de Polignac, dont la douceur et la bonté sont bien plus réellement le portrait que le caractère ambitieux qu'on lui prête, elle avait une liaison qui était avouée, comme cela était assez généralement. M. le marquis de Vaudreuil était son amant, et cela sans que M. de Polignac songeât à s'en fâcher.--Il était convenu que madame de Polignac _avait_ M. de Vaudreuil; cela suffisait pour que la femme qui engageait madame la duchesse de Polignac à souper engageât aussi M. de Vaudreuil:--elle aurait failli à la politesse et au bon goût sans cette attention, et aucune femme du grand monde n'y aurait manqué...

Lorsque mademoiselle de P......c fut mariée, elle devint l'un des plus charmants ornements du salon de sa mère: elle était jeune et charmante; mais elle avait été à une école bien scabreuse pour une jeune fille. Il y avait d'ailleurs si peu de charme dans la personne de M. de G....., qu'en vérité sa femme était excusable d'être en contravention avec son propre serment. Archambaud de P....... était alors l'homme le plus charmant de la cour de France; il était jeune, élégant, riche[132], et surtout à la mode, par une foule de succès et d'aventures qui devaient éblouir une jeune femme entrant dans le monde et encore sous le prestige de ce que peut sa vertu sacrifiée et l'abandon de ses devoirs. Madame de G..... aima donc Archambaud, et M. de G..... fut oublié. Archambaud fut pendant longtemps sous le charme d'un sentiment plus tendre que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors; pour ne pas compromettre madame de G....., il prenait toutes les mesures pour cacher leur commerce. Mais soit que le temps lui inspirât enfin moins de sollicitude, une nuit, comme il sautait par une des fenêtres de l'appartement de madame de G....., il tomba au milieu d'une patrouille de gardes-du-corps. L'officier qui la commandait le reconnut à l'instant; mais, malgré ses instances, il ne put s'empêcher de l'arrêter et de le conduire à l'officier supérieur, qui commandait cette même nuit dans le château. Il se trouva que cet officier était des amis du comte de P.......; il le reçut bien et lui dit en riant qu'il croirait tout ce qu'il lui voudrait dire. Archambaud, le voyant en si bon train de crédulité, lui dit qu'il avait eu une fantaisie pour une femme-de-chambre de madame de G...... L'officier supérieur, qui était M. d'Agout, neveu du vieux lieutenant des gardes-du-corps, se mit à rire de bon coeur et félicita M. de P....... sur sa bonne fortune, mais ne crut pas un mot de ce qu'Archambaud lui avait dit.

[Note 132: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.]

«S'il m'avait demandé ma parole, dit M. d'Agout, je lui aurais gardé le secret; mais il veut m'attraper, et je ne suis tenu à rien.»

Il y parut bientôt. Deux jours n'étaient pas écoulés, qu'il circula dans Paris une chanson dont le refrain si connu depuis était:

Sautez par la croisée, etc.

C'est pour cette circonstance qu'elle fut faite. On voit que le salon de madame de Polignac donnait naissance à des vers d'une facture bien opposée!...

La famille de Polignac n'était pas aimée avant la Révolution; mais cette aversion augmenta encore, lorsque M. de Calonne eut publié son livre, dans lequel, en voulant dire le contraire, il parle de tout ce que la famille Polignac a coûté à la France. Ce total est énorme. À la publication de cet ouvrage, la rage fut à son comble. La Reine, voyant elle-même combien elle était peu puissante pour protéger sa favorite, lui demanda, comme une preuve de son attachement pour elle, de quitter la France, et d'aller chercher la paix dans une terre étrangère. La famille tout entière quitta Paris et traversa le royaume au milieu des cris d'extermination sur la famille favorite, qui fuyait avec les Vaudreuil, comme eux désignés à la haine de la nation. Fugitifs, proscrits, ils ne parvinrent aux frontières qu'en maudissant quelquefois les Polignac et les Vaudreuil avec le peuple assemblé sur les places publiques!... Enfin, cette femme trop louée et trop accusée parvint à sortir de France, et alla demander à Vienne un asile au neveu de la souveraine dont elle était l'amie, et qui l'aimait au point de dire lorsqu'elle était avec elle:

_Je ne suis plus la Reine, je suis moi._

Madame de Polignac, déjà fort souffrante à son arrivée à Vienne, mourut à la fin de 93, en apprenant la mort de la Reine. Elle avait alors quarante-quatre ans! Son mari passa en Russie, où il obtint des terres en Ukraine de l'impératrice Catherine.

Je résumerai ce que j'ai dit sur le salon de madame de Polignac ou plutôt sur celui de la Reine, en faisant remarquer que tout ce qui fut fait, soit par l'imprudence de la Reine ou les conseils de la Reine, fut funeste à la France par l'action très-immédiate qu'eut cette conduite sur le reste de la nation, en laissant écrouler le vieil édifice de l'ancienne société française et cette forme de _salon_ qui, jusque-là, avait servi de modèle à l'Europe entière. La Reine crut punir une noblesse insolente, et elle porta un coup irréparable à cette même noblesse, véritable soutien du trône;... elle inspira le désir de l'imiter, parce qu'une souveraine jeune et belle est toujours un modèle à suivre pour la foule et les masses; la magnificence des équipages, la somptuosité des ameublements, le grand nombre des valets, toute cette richesse élégante qui nous donnait le pas sur tous les peuples de l'Europe, tout ce qui marquait les rangs de la société et que Marie-Antoinette elle-même détruisit, toutes ces fautes sont à lui reprocher, parce que de la réunion de tout ce que je viens de rappeler dépend l'ensemble de la société. Elle fut la première à proscrire les étoffes coûteuses de Lyon et à porter du _linon_ et de la mousseline; chez elle ce tort était grave: elle était Reine, et l'exemple d'un luxe bien entendu était un devoir; elle fit déserter la cour de Versailles à toute la vieille noblesse, scandalisée de voir si peu de grandeur dans la représentation royale; Versailles n'était quelquefois habité que par la famille royale et le service des princesses et des princes... Versailles ainsi abandonné, Paris devint plus habité; ses salons se remplirent; celui de madame de Coigny, dont je parlerai tout à l'heure, devint comme le centre de l'opposition contre la Reine; elle-même se mit à la tête de cette opposition qui ne trouva que trop d'imitateurs. Les grands voyages étant abandonnés, ce moyen de rallier la noblesse mécontente vint aussi à manquer au Roi. Enfin, l'achat de Saint-Cloud acheva de tout détruire... Marie-Antoinette crut qu'en ayant un château royal _à elle seule_, elle imprimerait plus d'affection! Quelle illusion! Une Reine ne doit pas chercher à aller au-devant des courtisans, ils doivent solliciter la faveur d'être admis auprès d'elle. Sans doute on criait: _vive la Reine!_ mais M. Lenoir savait seul ce qu'il en coûtait à la police, pour que ce cri remplaçât celui des Parisiens, qui ne cessaient de crier tout le long du chemin: «Nous allons à Saint-Cloud voir les eaux et l'Autrichienne!...

SALON DE Mgr DE BEAUMONT,

ARCHEVÊQUE DE PARIS.

Louis XVI avait reçu une éducation toute religieuse, et les Mémoires de son père contribuèrent à établir dans son âme une foi solide plus qu'éclairée, qu'il retrouva au jour du malheur et qui fut sa plus grande, si même elle ne fut sa seule consolation.

Mais à l'époque où M. Turgot et M. de Malesherbes occupèrent le ministère et entourèrent le Roi, il fut tout-à-fait dominé par le spécieux de leurs raisonnements et comprit surtout ce que la philosophie saine et bien raisonnée jetait de clarté sur une foule de sujets devenus obscurs par la volonté même de ceux dont le devoir était de les expliquer. Dans l'équité de son âme, et il en avait beaucoup, Louis XVI fut irrité de cette morale scolastique unie à une morale débauchée, et il le fut surtout de trouver ces défauts et même ces vices dans le haut clergé de France.

Cependant les circonstances étaient graves pour ce même clergé, qui semblait braver ses adversaires et leur répondre par de nouvelles fautes. Ce fut alors que M. Turgot arriva au pouvoir ministériel: c'était un homme intègre, nourri des plus purs principes de la philosophie éclairée, et l'homme philanthrope par conscience et par goût, mais sans aucune douceur dans ses opinions, et voulant arracher par la violence plutôt que de ne pas obtenir ce qu'il avait une fois demandé.

Ami de Voltaire, de d'Alembert, de Condorcet, on peut, d'après les opinions bien connues de ces hommes célèbres, juger de la nature des siennes; il n'était pas irréligieux, mais il rejetait les choses douteuses et surtout n'admettait pas la puissance dans le clergé: il voulait _des prêtres_ et pas de clergé[133].

[Note 133: Telle était aussi la volonté de Napoléon.]

Le premier acte qu'il fit, pour constater l'état de guerre qu'il commençait lui-même, fut ce qu'il voulait faire faire au Roi lors de son sacre. Il voulait changer la formule du serment que les rois de France prêtaient en recevant l'huile sainte. Une phrase surtout le choquait, c'était celle qui parlait de l'_extermination des hérétiques_; le serment de ne jamais pardonner aux duellistes, serment illusoire d'ailleurs, parut encore absurde à M. Turgot: il voulait que le Roi y substituât celui de tout faire pour détruire le duel.--En tout, M. Turgot trouvait le serment prêté par le Roi beaucoup trop favorable au clergé et sans dignité pour le Roi.--Il voulait bien autre chose: il voulait que Louis XVI se fît sacrer à Paris, d'abord par économie puis, pour détruire la dévotion locale attachée aux lieux, affaiblir de grands souvenirs non pas historiques, mais qui passaient pour tels et agissaient puissamment sans aucun résultat utile. C'est ainsi que le baptême de Clovis et la fable de la sainte ampoule apportée par une colombe directement du ciel étaient déjà attaqués par les critiques. Turgot voulait aller au-devant et se conduire avec une raison éclairée, ainsi qu'elle devait luire au dix-huitième siècle.

Au premier bruit de ces étranges innovations, le clergé jeta les hauts cris. Faire sacrer le Roi à Paris!... _cela s'était-il jamais vu!!!_... On pouvait leur répondre qu'il y a commencement à tout. Mais le Roi, effrayé des cris de rage qui retentissaient autour de lui et surmontaient le bruit de son enclume, le Roi décida que le sacre se ferait à Reims; cela engloutissait plusieurs millions au moment où le trésor était vide... mais on n'en était pas à compter le nombre des fautes non plus que leur gravité.

Rien n'est plus remarquable que la conduite du clergé non-seulement à cette époque, mais dans les années qui suivirent. La masse du clergé était timide et surtout inquiète sur les événements; elle prévoyait justement que si la monarchie tombait, le clergé tombait avec elle. Si la monarchie, au contraire, triomphait dans ses démêlés avec la philosophie, le clergé conservait ses bénéfices, ses évêchés, ses forêts, ses immenses possessions, ses titres chevaleresques presque identifiés à ses crosses, ses mitres, ses clochers et ses cathédrales; il conservait son rang dans l'État, dont il était, depuis Clovis, une partie _constituante_ et constitutive; il conservait dans les États généraux des provinces son autorité individuelle et _indivisible_, sans laquelle aucun autre ordre ne pouvait statuer. Il était en apparence le conservateur des moeurs publiques, la règle de la doctrine, de la croyance la plus suivie et établie dans l'État. Successeur immédiat des druides, il avait hérité non-seulement de leurs temples et de leurs autels, mais aussi de la croyance aveugle des peuples. C'était devant ses livres liturgiques que Clovis et les Francs, que les conquérants des Gaules avaient courbé leur tête et déposé leur framée... Aussi le roi de France était-il nommé dans les actes et les traités le roi _très-chrétien_.--Partout dans ses souvenirs le clergé de France avait de hauts motifs d'orgueil et en même temps d'inquiétude, comme ceux qui possèdent beaucoup et craignent de perdre.

C'est dans de pareils esprits que la philosophie jeta de vives alarmes, à la première parole que firent entendre ses sectaires. Cependant il s'éleva du sein de ce même clergé une minorité philosophique ou politique, comme on voudra l'entendre, qui causa le plus grand étonnement, et M. Turgot devint tout naturellement le chef de cette phalange hérétique.

Comme la haute société de Paris prit parti dans les disputes des évêques, je vais en parler pour que chaque ressort qui faisait mouvoir cette grande machine soit familier à celui qui suit l'histoire de cette même société à la fois dévote, dissolue, folle et sérieuse.

Le parti des évêques politiques, connus sous le nom de _prélats administrateurs_, avouait hautement sa partialité en faveur de M. Turgot et de M. de Malesherbes. Ce parti était composé d'hommes très-forts. C'était d'abord M. de Dillon, archevêque de Narbonne, président-_né_ des États du Languedoc, homme de génie et d'un esprit d'une vaste capacité, mais paresseux et de cette nonchalance coupable qui n'est pas excusable lorsque l'esprit montre qu'il peut être actif pour le plaisir. L'archevêque de Narbonne a fait du bien cependant à son diocèse[134], mais il ne s'occupait que de ses plaisirs, chassait une partie de l'année, et ressemblait au _Damp abbé_ de _Petit Jehan de Saintré_. Je ne sais pas s'il avait des rendez-vous avec une dame des Belles-Cousines, mais je sais que l'archevêque faisait un chamaillis de désespéré dans ses bois. Pendant qu'il menait ainsi joyeuse vie, il s'avisa un jour de trouver mauvais que les curés prissent la même distraction que lui: il défendit la chasse à ses curés dans un mandement très-sévère. Un jeune curé, qui rencontrait tous les jours son archevêque sonnant _tayaut_, ne fit que rire du mandement, et continua sa chasse; il fut pris en faute par un garde de l'archevêque. Monseigneur fit suspendre le curé, qui fut sévèrement réprimandé, et pour punition envoyé dans la Haute-Provence, dans un village presque perdu au milieu d'un pays désert.

[Note 134: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien... mais il pouvait bien plus!]

Le curé réclama; il avait quelque protection à la Cour; l'affaire vint aux oreilles du Roi: il n'approuvait pas la chasse pour un ecclésiastique, mais il était équitable; et M. de Dillon, punissant une chose qu'il se permettait, lui semblait injuste.

--Monsieur l'archevêque, lui dit un jour Louis XVI, vous aimez beaucoup la chasse?

--Oui, Sire.

--Je le conçois, et moi aussi. Mais vos curés l'aiment également beaucoup..... Pourquoi donc la leur défendez-vous, puisque vous vous la permettez? vous avez tort comme eux.

--Par une raison très-simple, Sire, répondit froidement l'archevêque: c'est que mes vices viennent de ma race, et que les vices de mes curés sont d'eux-mêmes.

À côté de M. de Dillon on remarquait l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin; avec moins de supériorité que l'archevêque de Narbonne, M. de Boisgelin était un homme remarquable: la Provence a conservé un bon souvenir de son administration.

M. de la Luzerne, évêque de Langres et pair ecclésiastique, était un homme supérieur: ancien grand-vicaire de M. de Dillon, il était en même temps son élève. M. de Cicé, archevêque de Bordeaux; M. de Colbert, évêque de Rhodez, une foule d'autres prélats, avaient, comme M. l'archevêque de Narbonne, l'esprit à la mode, l'esprit réformateur et suivait surtout la bannière du cardinal de Loménie, alors archevêque de Toulouse: il était habile, mais inférieur à M. l'archevêque de Narbonne.

Cette faction, comme on peut le penser, était détestée du parti contraire, qui était la majorité, et, s'il faut le dire, la majorité respectable du clergé de France. Il y avait sans doute beaucoup d'esprit dans tous ces hommes que je viens de nommer; mais quand on n'a pas l'esprit de son état, on est à côté de la nullité. La masse du clergé tonnait contre les réfractaires, et M. Turgot surtout était désigné comme indigne du nom de chrétien: à la tête de ces prêtres exaltés était Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. C'était un homme sévère, pieux et vertueux, mais trop rigide peut-être, et ne sachant pas ramener la brebis qui s'éloignait du bercail... Ce parti de _zélés presque fanatiques_ n'avait de relation avec le Gouvernement que pour lui opposer les saints canons, les saints pères de l'Église... Louis XIII, Louis XIV et Louis XV avaient eu une grande vénération pour les décisions de l'archevêque de Paris, lorsqu'il parlait au nom des pères de l'Église, et ils l'avaient prouvé en ordonnant les superbes éditions des Conciles et des Pères de l'Église, sorties des presses du Louvre.

Mais sous Louis XVI, le pouvoir avait changé de main: il n'était plus dans celle de la masse du clergé, et voilà pourquoi la majorité était si craintive et la minorité si audacieuse...

L'archevêque de Paris était un soir chez lui, plus inquiet que jamais sur les maux dont l'Église allait être accablée, lorsqu'on lui annonça un homme dont le nom le fit tressaillir de joie: c'était M. de Pompignan[135], le frère de Lefranc de Pompignan, prélat de moeurs simples et pures, un homme tout en Dieu, et de ces êtres comme il en donne trop peu à la société. M. de Pompignan était vénéré du parti religieux, qui reconnaissait en lui un homme du plus rare mérite, et le parti philosophique ne pouvait lui refuser cette estime forcée que la vertu impose même au vice. Il avait de l'esprit; et lorsque M. de Voltaire a lancé sur lui les traits de son amer sarcasme, il a montré seulement que son jugement était obscurci par la haine qu'il portait au poëte, frère du prélat.

[Note 135: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur réunion.]

Au moment où M. de Pompignan entrait chez l'archevêque de Paris, celui-ci revenait de l'église, où il avait été dire le salut, quoiqu'il fût souffrant et même assez sérieusement malade. M. de Pompignan lui en fit des reproches.

--Hélas! dit l'archevêque, ne faut-il pas s'incliner devant Dieu pour en obtenir un regard de pitié?... La France est marquée du sceau de sa colère, monsieur!... et je le vois avec larmes!...

--Prions-le, dit l'évêque avec émotion... Jamais nous n'eûmes autant besoin de sa miséricorde.

--Savez-vous quelque nouvelle fâcheuse? s'écria l'archevêque, en s'élançant vers le prélat, avec une agitation qui était loin de ses habitudes sérieuses et de l'expression de sa physionomie: car ses traits semblaient taillés dans du marbre, si ce n'était son regard qui devenait flamboyant lorsqu'il croyait avoir à punir une faute grave, comme délit religieux: aussi n'avait-il rien d'apostolique ni dans la pensée ni dans la parole.

--Que savez-vous, encore une fois? s'écria-t-il en voyant que M. de Pompignan ne lui répondait pas... Répondez-moi, monsieur, répondez-moi!

--C'est que je vais vous apprendre une nouvelle pénible!...

Tous les prélats qui composaient la cour de l'archevêque se rapprochèrent de M. de Pompignan; le silence le plus profond régnait dans le vaste salon de l'archevêché, et tous les yeux étaient fixés sur M. de Pompignan.

--Parlez, M. l'évêque, parlez, dit monseigneur de Beaumont... s'il faut courber la tête nous la courberons et la couvrirons de cendre... pourtant cette tempête est rude!... mais Dieu nous accordera la force de surmonter les maux qui nous accablent, ou la résignation pour les supporter.

--Eh! comment espérer une trève à nos maux, lorsque c'est dans son sein que l'Église compte ses ennemis!

--Que voulez-vous dire?

--Hélas! une triste vérité... L'archevêque de Narbonne a fait, il y a peu de mois, un _mémoire économique_ dans toute la force de l'esprit de la secte philosophique; ce mémoire, dont je connais plusieurs parties, est fait avec beaucoup d'art et de talent... mais il ne voulait pas le faire imprimer alors.... Depuis il s'y est décidé, et quelles sont les presses qui ont servi? Celles de l'imprimerie royale[136]!

[Note 136: Exact.]

Un profond gémissement sortit de la poitrine de l'archevêque.

--Et lorsque j'ai sollicité la réimpression des oeuvres de saint Augustin et de saint Thomas, on m'a refusé!... dit M. de Beaumont, accablé par une peine d'autant plus vive, que le prêtre et l'homme souffraient en même temps...

--Et le jour où je portai la demande de Monseigneur, dit l'abbé de Peluze, l'un des secrétaires de l'archevêque, je trouvai le directeur de l'imprimerie royale occupé à donner des ordres pour la mise en pages d'un ouvrage sur l'astronomie, d'un jeune homme nommé Lalande... qu'on dit malheureusement imbu des plus funestes doctrines.

--Oui, voilà les nouveaux dieux!... Ô mon Sauveur, quelle faute a donc commis votre peuple pour que vous l'abandonniez ainsi?...

Et l'archevêque, s'inclinant, parut prier et pria en effet avec ferveur.

--Les choses ne peuvent demeurer en cet état, dit enfin M. de Pompignan. Le Roi est bon, il est vertueux, il ne peut applaudir à la ruine de son royaume! Car, enfin, c'est à notre ruine que nous courrons par ces coupables voies!

--Mais pourquoi ne pas faire une adresse au Roi? dit M. de Boyer... Il faudrait alors qu'il répondît, et la parole d'un roi n'est jamais indifférente.

Ce M. de Boyer avait été un moment à la feuille des bénéfices; il y avait été placé par le cardinal de Fleury. M. de Boyer était évêque de je ne sais plus bien quel diocèse...; il était ignorant, fanatique, et pourtant bon et bienfaisant, juste, enfin un homme en Dieu. Le cardinal de Fleury l'avait placé aux bénéfices pour composer l'Église gallicane; mais il n'y avait pas été assez longtemps, et cette même majorité devait son existence à M. de Jarente, d'abord évêque de Digne, puis évêque d'Orléans. Prélat sans morale et sans moeurs... toujours vendu au pouvoir et l'homme le plus débauché de France, placé par M. de Choiseul à la feuille des bénéfices, il fit par son ordre des nominations contraires à celles de M. de Boyer.

--Oui, continua M. de Boyer, pourquoi ne pas présenter des remontrances au Roi? Voici précisément l'assemblée générale du clergé, c'est le moment.

--Il a raison, dit tout bas l'archevêque à M. de Pompignan, mais qui désignerons-nous?...

--Surtout pour soutenir les objections qui seront faites par les deux ministres aujourd'hui en faveur, dit M. de Boyer. Deux athées comme M. Turgot et M. de Malesherbes!... Oh! mon Dieu!...

L'archevêque leva les yeux et les mains au ciel...--Mais comment composer notre députation? il ne faut pas déplaire non plus dans cette cour si facile à blâmer, lorsqu'elle-même est sous la censure!... Monsieur l'évêque, quel nom désigneriez-vous?

M. de Pompignan leva les yeux sur M. de Beaumont, avec une expression si sublime de simplicité, et en même temps de dévouement, que tout ce qui était dans l'appartement fut touché.

--Monseigneur, dit-il à l'archevêque, je suis prêt à porter la parole de vérité au pied du trône. Dieu m'accordera la grâce de toucher le coeur de notre monarque... ne tient-il pas celui des rois dans sa main?...

--Ah! vous êtes un véritable apôtre! dit l'archevêque... Dieu vous doit son assistance!...

--Je suis un prêtre suivant la route de son devoir, répondit M. de Pompignan... Mais qui me donnerez-vous pour adjoint dans cette démarche difficile?

--Pourquoi pas notre jeune promoteur[137]? dit M. de Boyer.

[Note 137: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait souvent.]

--L'abbé de P.......... _L'abbé couleur de rose!_ reprit avec un ton d'aigreur M. de Beaumont...

--C'est un jeune homme d'un esprit bien remarquable, ne vous y trompez pas, dit M. de Pompignan... Je crois que nous pourrions le prendre comme bon auxiliaire... Quant à celui qui doit présider notre députation... je crois qu'il faudrait un rang plus élevé que le mien dans l'Église...