Part 15
--Je suis bien malheureuse, mon cher comte, lui dit-elle ce même jour, en lui présentant sa belle main, que le vieux comte baisa avec ce respect qu'avaient pour leur souveraine les courtisans de cet âge, qui avaient été nourris dans la crainte et le respect du Roi et des femmes... Je suis bien malheureuse.--M. de Périgord se sentit ému au fond de l'âme en voyant cette femme, jeune et belle, reine du plus bel empire, lui disant presque en pleurant:--Je suis bien malheureuse!
M. le comte de Périgord jeta un coup d'oeil rapide autour de lui, et baissant ensuite les yeux, il ne répondit pas... C'est que ce qu'il voyait blessait en lui tout ce que l'éducation et des préjugés fortement enracinés l'avaient accoutumé à considérer comme inviolable;... ce qu'il voyait enfin brisait ce qu'il supposait encore être respecté par la Reine...--Dès ce jour, disait-il à ma mère, je jugeai la France perdue.
Il est certain que pour un homme élevé dans les jours qui suivirent le beau règne de Louis XIV, ce qu'il voyait devait lui paraître étrange. Il avait demandé une audience à la Reine. Elle lui fit répondre par la comtesse Jules de Polignac que Louis[125] le prendrait le lendemain dans le grand corridor, en face de la chapelle, au sortir de la messe (c'était un dimanche), et qu'il le conduirait près d'elle. M. de Périgord, étonné de ce _rendez-vous_, se rendit néanmoins à l'heure fixée au lieu qui lui était indiqué, et y trouva en effet Louis qui l'attendait. Le comte fut à lui, mais le valet de chambre lui fit signe de ne le pas approcher, et s'éloigna d'un pas assez lent pour que le comte pût le suivre[126]. Arrivés dans l'une des galeries extérieures, Louis prit le chemin d'un petit escalier très-étroit et fort obscur, éclairé seulement par des lampes; cela aurait pu avoir l'air d'une aventure, mais le comte n'était plus jeune et n'avait d'ailleurs jamais été beau. Le comte et le valet de chambre montèrent pendant si longtemps, que le comte crut que cet homme se trompait.--Mais où donc me conduis-tu, Louis? lui demanda-t-il enfin. C'était la première question qu'il lui adressait... Il connaissait parfaitement Louis; c'était lui qui était chargé des messages fréquents de la Reine, lorsque madame la duchesse de Mailly[127] était sa favorite bien-aimée.
[Note 125: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les plus dévoués à la Reine.]
[Note 126: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez commun dans la famille.]
[Note 127: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent faites pour garder sa charge.]
Louis ne répondit pas, mais il montait toujours; enfin, ils arrivèrent sous les toits. On était alors au mois d'août, et la chaleur était insupportable dans cet endroit, où _le supplice des plombs à Venise_ était presque rappelé... Louis regarda autour de lui pour se reconnaître: _C'est cela_, dit-il; et tirant une fort vilaine clef de sa poche, il la mit dans la serrure d'une petite porte fort laide également;... mais après avoir tourné deux tours, il s'arrêta et frappa trois petits coups... une voix répondit de l'intérieur et dit d'entrer. Le comte pénétra alors dans une chambre assez sombre... Il passa ensuite dans une seconde pièce fort simplement meublée, où il trouva la Reine seule, qui le reçut ainsi que je viens de le dire.
Le coup d'oeil accusateur que le vieux comte jeta rapidement sur l'appartement meublé en perse et en bois peint en blanc, sur la lévite de mousseline brodée de l'Inde, attachée seulement avec une ceinture de ruban lilas, que portait la Reine, fit rougir fortement Marie-Antoinette, et retirant sa main que le comte avait conservée dans les siennes, elle lui dit avec colère:
--Vous ne jugez pas à propos de me plaindre, n'est-ce pas, parce que vous me trouvez pleurant dans un lieu où du moins j'oublie que je suis reine de France?
--Ah! madame! en sommes-nous donc à ce point, que vous regrettiez d'être notre souveraine!... à Dieu ne plaise que ce jour arrive!... ne croyez pas de faux rapports... ne vous laissez pas éloigner de nous.
La Reine était visiblement offensée; le comte le vit.
--Si j'ai laissé voir trop ouvertement l'impression que j'ai ressentie en voyant se confirmer une partie des bruits qui me blessent au coeur depuis que je les entends, que MADAME me pardonne! elle est ma souveraine, elle est la maîtresse de mon sang et de ma vie, et je ne veux jamais lui déplaire.
--Mais que disent-ils donc de moi? demanda la Reine avec une anxiété qui montrait qu'en effet elle n'était pas instruite.
Le comte baissa les yeux, mais garda le silence.
--J'exige que vous me parliez avec franchise, comte, et si ce n'est pas assez, je vous en supplie.
Le comte de Périgord était le plus excellent des hommes; mais il avait peu d'esprit... Toutefois, dans une circonstance semblable, il se montra supérieur à lui-même; et surmontant sa répugnance, il parla en homme d'âme et de coeur noblement animé; il dit à Marie-Antoinette que ces relations n'étaient pas pour elles-mêmes, mais que la vie intérieure de la Reine où ces mêmes relations avaient accès, était tellement changée, que le blâme universel s'y attachait avec raison.
--J'ai longtemps repoussé les attaques dans lesquelles le nom de la Reine était mêlé, poursuivit M. de Périgord;... mais tout à l'heure en voyant moi-même cet appartement...
--Eh bien! qu'a-t-il donc, dit la Reine, de si révoltant, cet appartement?
Elle mit un accent tellement impérieux dans cette demande, que le comte ne répondit pas. La Reine poursuivit:
--Est-ce donc parce qu'excédée de l'ennui qui me suffoque dans ces salons dorés que j'ai là sous mes pieds,... et elle frappa du pied avec violence;...... est-ce donc parce que l'ennui m'excède au milieu d'une cour qui ne m'aime pas et que je n'aime pas davantage, et que je viens ici jouir en paix de la conversation de quelques amis et oublier, je le répète, que je suis _Reine de France_; est-ce donc cela qu'on me reproche?... S'il en est ainsi, il faut désespérer de la France!...
Elle s'était levée et marchait à grands pas dans une agitation violente.
--Venez, dit-elle au comte de Périgord, voyez cet appartement... regardez-le bien, et dites-moi sur votre honneur si vous pensez qu'il mérite le nom d'une _petite maison_[128].
[Note 128: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle histoire.]
Cet appartement était composé de trois ou quatre pièces, et se trouvait voisin de l'appartement qui fut arrangé pour madame de Lamballe, lorsque pour elle on créa la charge de surintendante de la maison de la Reine... L'ameublement en était simple, mais parfaitement commode; on voyait que la Reine avait bien souvent répété: «Faites-moi un lieu de repos _où je sois commodément_.» Dans l'une des pièces était un billard: la Reine y jouait bien et aimait beaucoup ce jeu, qui lui permettait de montrer la grâce de sa taille, et la beauté de ses bras et de ses mains...
--Vous voyez, dit-elle à M. de Périgord, que je ne mérite pas au moins le reproche de ruiner la France par mes folles dépenses... Je ne fais pas comme les favorites de Monsieur, moi... Je ne fais pas mettre le feu dans la nuit à l'ameublement d'un salon parce que cet ameublement déplaît... et madame de Balby est plus savante que moi, toute reine que je suis, en pareille matière...
La Reine pleurait!...
--Jamais, disait plus tard M. de Périgord, cette conversation ne sortira de ma pensée ni de mon âme... La Reine avait en moi un serviteur; de ce jour elle eut un ami de plus, car je compris qu'elle était calomniée... mais elle prêtait à cette calomnie, et je ne pus m'empêcher de le lui dire.
--J'agirai donc autrement, puisque l'on m'y force, répondit-elle; mais je n'en continuerai pas moins à vivre pour moi quelquefois, et pour mes amis... Cette retraite me plaisait... J'y soupais avec quelques personnes assez discrètes pour n'en pas parler; nous y avons ri et causé comme de simples humains, ajouta-t-elle en souriant... Le Roi y est venu quelquefois, mais en me demandant de n'y pas souper, car rien au monde ne lui ferait manquer l'heure de son souper de famille. Maintenant que vous avez vu tout cela de près, mon cher comte, me donnez-vous l'absolution?
M. de Périgord n'était pas éloquent avec toute sa bonté; eh bien! il le devenait en parlant de la Reine lorsqu'il racontait cette histoire. Je la lui ai entendu dire bien souvent, et toujours de même quant au fond, mais jamais d'une manière semblable quant aux détails de l'impression qu'il avait reçue de la Reine ce jour-là...
La Reine, en effet, changea immédiatement de façon d'être. Elle allait quelquefois chez madame de Polignac, elle y fut presque tous les jours: son affection pour la comtesse Jules, qui alors n'était pas encore gouvernante des enfants de France, et qui recevait tout son lustre de l'amitié de la Reine, justifiait assez son assiduité à aller chaque soir chez elle. Mais la Reine fit bien savoir qu'elle désirait qu'on vînt chez madame de Polignac comme si on était venu chez elle. Le fond de cette société, comme je l'ai déjà dit, était: madame la comtesse Jules et son mari, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse de Grammont, madame la marquise de Bréhan, le comte d'Artois, madame la comtesse de Châlons, messieurs de Vaudreuil, monsieur le baron de Bésenval, le comte de Fersen, les d'Hautefort, la maréchale d'Estrées, le comte Étienne de Durfort, le comte Louis de Durfort, la duchesse et le duc de Duras, MM. de Coigny, et quelques autres personnes telles que monsieur de Breteuil, madame de Matignon... mais ils étaient moins souvent appelés que les premiers noms que je viens de dire.
La jalousie que la Reine excita de nouveau par cette faveur insigne d'aller chaque soir souper chez madame de Polignac, déchaîna encore davantage contre cette famille.
Cependant madame la comtesse, depuis duchesse de Polignac, était une personne parfaitement faite pour plaire à Marie-Antoinette: elle était douce et bonne, avait une belle âme et comprenait la vie sous le côté le plus honorable, bien qu'elle eût peu d'esprit, quoi qu'en disent quelques biographies écrites dans le temps du ministère de son fils. Elle était charmante: sa figure avait un éclat de blancheur; ses yeux, les plus beaux du monde, avaient un regard doux comme elle-même; son sourire était candide; ses manières, sa voix, en elle tout plaisait et attachait... Elle venait de se marier et avait peu d'espoir de faire une aussi brillante fortune que celle qui lui fut envoyée par le Ciel. Lorsque sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, obtint une place de _dame pour accompagner_, chez madame la comtesse d'Artois, la Reine alors connut la comtesse Jules, et l'aima au point de lui accorder sa confiance et des marques d'une affection peu commune. Le comte Jules fut fait premier écuyer de la Reine en survivance du comte de Tessé, et duc héréditaire en 1780. Le comte de Grammont, demandant en mariage la fille de madame la duchesse de Polignac, fut créé duc de Guiche, mais duc _à brevet_, et fait capitaine des gardes-du-corps du Roi... Enfin la Reine, voulant avoir continuellement madame de Polignac avec elle, fit ôter à madame de Rohan-Guémené la charge de gouvernante des enfants de France, et la donna à madame la duchesse de Polignac... et son mari obtint la place de directeur-général des postes et haras de France.
On a beaucoup parlé de tout ce que la famille de Polignac a coûté à la France. J'ai dit comme les autres, et puis en étudiant cette époque, en consultant des gens encore vivants et témoins oculaires, j'ai connu la vérité. La Reine, qui passait sa vie avec madame de Polignac qu'elle aimait tendrement, voulut la combler de biens et des marques de cette bienveillance que le public semblait vouloir lui refuser; mais il est faux que la duchesse de Polignac fut aussi ambitieuse qu'on le lui a reproché. C'était sa belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, qui était intrigante et avide: la Reine ne l'aimait pas; quant à la duchesse, elle avait peu d'esprit, mais elle avait un jugement sain, et donna souvent d'utiles conseils à la Reine. Une chose digne de remarque, c'est que les favorites de Marie-Antoinette n'avaient pas d'esprit. La princesse de Lamballe était douce, bonne et belle, mais elle avait encore moins d'esprit que madame la duchesse de Polignac. Cela prouverait ce que plusieurs personnes ont dit: c'est que la Reine avait elle-même un esprit ordinaire.
On a voulu ternir cette liaison de la Reine et de madame de Polignac par les plus infâmes calomnies... Il est des choses qui ne se réfutent pas...
Le salon de la gouvernante des enfants de France devint donc celui de la Reine; on invitait à souper en son nom, on y priait en son nom pour un concert ou pour une comédie.
Ce surcroît d'une immense faveur acheva de soulever la haute noblesse, déjà irritée contre la Reine, qui lui rendait, au reste, haine pour haine, et qui peut-être n'était aussi bien pour la famille de Polignac que pour prouver qu'elle pouvait créer une famille puissante et la transformer, par sa seule volonté, du néant au faîte du pouvoir.
On refuse encore aujourd'hui aux Polignac d'être d'une haute noblesse: on prétend qu'ils ne sont qu'_entés_ sur les Polignac et qu'ils s'appellent _Chalançon_... Quoi qu'il en soit, le cardinal de Polignac a illustré cette famille; mais elle était encore en 1774 dans un tel état de médiocrité, qu'à peine possédaient-ils huit mille livres de rentes avec une petite baronnie en Languedoc; leur position de fortune, ai-je souvent entendu dire à des habitants de leur province, n'était pas au niveau de la bonne bourgeoisie pour la fortune.
J'ai beaucoup entendu parler de la comtesse Diane de Polignac, et les avis sont assez unanimes sur son compte; laide, méchante, ambitieuse et fort intrigante, on prétend que, chaque matin, elle dictait à sa belle-soeur sa conduite de la journée, et lui donnait la liste des places et des grâces à demander. Je crois que c'est exagéré comme le reste, mais je dirai comme je l'ai déjà dit: C'est une pensée qui peut être vraie et qu'il ne faut pas rejeter...
D'autres ont vu madame la duchesse de Polignac sous un jour bien différent: on la juge comme une femme d'une âme forte et d'un esprit calculé, n'ayant nul besoin d'être dirigée, et dirigeant elle-même; on lui attribue un grand courage et beaucoup de résolution. D'après cette nouvelle manière de la juger, elle aurait méprisé cette coutume humiliante de n'avancer à la Cour qu'à pas lents; elle voulut tout obtenir par surprise de la fortune, parce qu'elle comprenait qu'elle pouvait aussi tout prendre en un moment. Les noëls, les vaudevilles, les caricatures, tout ce qui frappe les gens qui sont placés en haut lieu ne lui fut pas épargné. Le seul M. de Calonne, dans le livre qu'il publia plus tard en Angleterre, voulut y prouver que la famille Polignac n'avait rien coûté à la France, ou du moins presque rien.
La comtesse Diane était généralement détestée, et c'était un problème que la faveur d'une telle femme. Arrivée à la Cour en 1775, en qualité de dame pour accompagner Madame, comtesse d'Artois, ce qui était, comme service d'honneur, la place la plus médiocre de la Cour, elle était devenue dame d'honneur de madame Élisabeth, qui, aussi douce, aussi angélique qu'elle était belle, en vint au point de tellement redouter la comtesse Diane, qu'elle quitta un beau jour Versailles, et vint à Saint-Cyr pour échapper à sa tyrannie. Le Roi, désespéré, et qui détestait lui-même madame Diane, s'en alla _lui-même_ rechercher sa soeur à Saint-Cyr, en la _suppliant_ de revenir, de _patienter_ et _souffrir_[129] la comtesse Diane. Le résumé de tout ce qu'on vient de lire, c'est que la famille Polignac avait un immense crédit par le moyen de la Reine, qu'elle plaçait entre elle et la nation comme une garde avancée.
[Note 129: Propres paroles de Louis XVI.]
J'ai parlé de la société de la Reine dans le salon de la gouvernante des enfants de France, ou plutôt dans le salon de la Reine elle-même. Cette société avait parmi elle de singulières innovations. La Reine ne pouvait pas se déguiser la vérité de sa situation: elle voulut tenter de la braver, et ne pouvant pas avoir dans son intimité des femmes titrées, elle voulut au moins avoir des gens qui l'amusassent, et elle y attira des artistes et des hommes amusants. De ce nombre fut Rivarol. Sans doute Rivarol était un homme d'un esprit supérieur, mais il n'avait que de l'esprit, et cela ne suffit pas pour rapprocher les distances qui existent entre un sujet et le souverain. Quoi qu'il en soit, cette admission suffit pour autoriser Rivarol à émigrer, et son frère à jouer le rôle d'une victime de l'empereur Napoléon, parce qu'il aimait les Bourbons; et par suite de cet attachement aux Bourbons, il se crut obligé de faire un quatrain qui devait lui attirer les honneurs de la proscription s'il eût été surpris, et cela, pourquoi, je vous le demande? Je sais bien qu'on peut crier: _Vive le Roi!_ sans être M. de La Trémouille; cependant je trouve toujours un côté ridicule à ces passions de drapeau blanc qui prennent à des individus comme un accès de fièvre, sans but, sans motif, seulement pour faire du bruit; maintenant nous en avons un assez bon nombre en France comme cela, et remarquez que ceux qui crient si haut n'appartiennent ni par leur naissance, ni par leur position, à cette opposition du faubourg Saint-Germain qui, dans le silence, fait des voeux plus actifs pour le retour de la famille exilée. Mais en l'honneur de quoi ces gens crient-ils si haut? on n'en sait rien, ou plutôt on le sait bien. Ils ont crié: _Vive l'Empereur!_ aussi fortement qu'ils crient maintenant _vive Henri V!_ ou _vive Henri IV!_ C'est vrai au moins ce que je vous dis là.
La Reine voulut jouer la comédie dans ses petits appartements; elle y remplit elle-même, ainsi que je l'ai déjà dit, de méchants rôles, qu'elle jouait mal elle-même. Cette manie de comédie devint alors universelle, parce que tout en blâmant la Cour, on l'imite toujours. Il y eut des théâtres, des comédies, dans presque toutes les maisons de campagne et les châteaux, ainsi que dans beaucoup de maisons de Paris, et les enfants eux-mêmes apprirent à déclamer. Beaucoup y perdirent leur temps, mais d'autres profitèrent des leçons et prirent un vrai plaisir en déclamant et jouant sur le théâtre qui fut organisé chez madame de Polignac.
Madame de Sabran, qui fut depuis madame de Boufflers, avait deux enfants: l'un était le comte Elzéar de Sabran, et l'autre, mademoiselle Louise de Sabran, qui, depuis, devint madame de Custine, belle-fille de ce vieux guerrier si lâchement assassiné! Mademoiselle de Sabran, déjà belle comme un ange, avait alors douze ans, et son frère un ou deux de plus. Ces deux enfants, élevés par leur mère, avaient un charmant talent, non-seulement de déclamation, mais de jeu théâtral. La Reine, ayant entendu parler de ces petits prodiges, voulut les voir et les entendre. Un théâtre fut monté exprès chez madame de Polignac, et les jeunes artistes y jouèrent _Iphigénie en Tauride_: mademoiselle de Sabran faisait Iphigénie et M. de Sabran remplissait le rôle d'Oreste. Les autres acteurs étaient Jules de Polignac[130], les deux demoiselles Dandlaw, depuis mesdames d'Orglande et de Rosambo. Le succès fut complet; on avait préparé un souper pour ces jeunes acteurs: on les fit mettre à table, où le Roi et la Reine LES SERVIRENT et se tinrent debout, l'un derrière Oreste, l'autre derrière Iphigénie. Mademoiselle de Sabran, quoique fort jeune encore, était déjà de cette remarquable beauté qui la rendit célèbre lorsque, plus tard, elle se montra vraiment héroïne en consolant son beau-père dans son cachot, et lui servant d'ange gardien, lorsqu'il était en face du tribunal de sang qui le jugeait. Cette jeune personne, belle et charmante, que la Reine aimait à entendre chanter, à faire causer, partit de cette cour si brillante de Versailles pour aller dans un couvent... Là, plus de fêtes, plus de spectacles, plus de ces joies mondaines qui montraient sa beauté dans son vrai jour. Elle résista aux sollicitations de la Reine et de madame de Polignac; elle alla au couvent, et un an après, elle voulut y prendre le voile! Madame de Sabran s'y refusa et la maria avec M. de Custine, qui, lui aussi, mourut sur l'échafaud comme son père, et la laissa veuve avec un enfant[131], deux ans après leur mariage. Elle fut une noble héroïne après comme avant cette cruelle catastrophe.
[Note 130: Le ministre de Charles X.]
[Note 131: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau roman du _Monde comme il est_ tient peut-être le premier rang. Sa mère était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un culte dans le coeur de son fils.]
Parmi les habitués les plus intimes que la Reine accueillait dans le salon de madame de Polignac, j'ai oublié de nommer le prince et la princesse d'Hennin, et les Dillon, surtout celui qu'on appelait Édouard ou plutôt _le beau Dillon_: on a prétendu que la Reine l'avait aimé, je ne le pense pas.
La comédie ne fut pas longtemps une distraction pour la Reine. Cela l'ennuya bientôt, parce qu'elle jouait mal et qu'elle voyait qu'elle n'avait aucun succès; car on disait hautement:
--_C'est royalement mal joué!_...
Alors on fit de la musique.--La Reine chantait et chantait aussi mal qu'elle jouait; mais elle était bonne musicienne, et la chose allait encore mieux qu'à la comédie; on faisait donc de la musique, et cela lui fut utile le jour où, voulant parler à M. de Fersen un langage plus clair que celui des yeux, elle chanta ce bel air de Didon: _Ah! que je fus bien inspirée quand je vous reçus dans ma cour!_
Cependant je ne crois pas que cette affection ait été autre chose qu'une très-vive coquetterie de coeur. La Reine fut si sérieusement occupée à l'époque où elle est accusée de cette liaison avec M. de Fersen, qu'il n'est pas croyable qu'elle ait eu de longues heures à consacrer à l'amour... Comment aimer avec l'existence infernale que cette malheureuse princesse subissait alors.
Le fait réel de cette société intime, c'est qu'il y avait à cette époque un relâchement de moeurs très-fortement excité par le siècle lui-même... Je ne crois pas qu'une jeune et agréable femme comme madame de B....n, par exemple, pût résister longtemps à une séduction, à laquelle concourent tous ceux qui l'entourent, et que mettent en pratique des hommes comme le baron de Bésenval, le vicomte de Ségur, le marquis de Vaudreuil, et des femmes comme la comtesse Diane de Polignac et quelques autres.--M. de D...... n'était pas un homme corrompu, et cependant il a agi avec madame de B....n comme un homme digne de faire l'original de Valmont. Mais alors, cela paraissait tout simple.
La cour de France avait, au reste, une telle réputation dès la seconde année du règne de Louis XVI, qu'on vit les arts eux-mêmes en proclamer la turpitude... Le cabinet du Roi ordonna la grande et belle gravure du sacre. Jamais on ne vit une plus belle gravure! l'exécution en est d'un fini accompli, le burin en est presque aussi pur que celui de M. Godefroy dans la bataille d'Austerlitz. Je fais là un singulier rapprochement, quant au sujet...
On voit dans cette gravure du sacre le Roi, la Reine et la famille royale, les grands de l'État, au moment le plus intéressant du sacre... Où croirait-on que l'auteur a placé le tableau des vices de la Cour? sur les vitraux de la métropole de Reims, gravés dans le haut de l'estampe!...