Part 13
Pendant ce temps, les maîtresses de Louis XV continuaient l'agitation sociale que le gouvernement des femmes avait établie dans le monde. Les trois soeurs[114], madame de Pompadour et madame du Barry, précédèrent Marie-Antoinette, qui enfin vint clore chez nous le siècle des agitations soulevées par des femmes. Mais elles furent plus actives encore chez Marie-Antoinette, parce que le pouvoir lui échappait, et que, pour le ressaisir, elle faisait continuellement des efforts qui soulevaient la monarchie. Connaissant l'action immédiate des femmes sur l'opinion en France, la Reine employa ces moyens avec un grand succès, du moins pendant les premières années du règne de Louis XVI... Elle ne fut pas aussi heureuse pendant l'Assemblée Constituante; elle lutta contre des femmes qu'il aurait fallu gagner, chose qui eût été facile... Elle-même voulut _se soumettre_; elle le tenta bien quelque temps en faisant le salon de madame de Polignac; mais en n'y admettant que les personnes tout-à-fait privilégiées, les préférences blessèrent les exilées, et il y eut des mécontents... Cela se manifesta lorsque la Reine voulut s'établir à Trianon.
[Note 114: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de Châteauroux.]
Trianon était un adorable séjour dont la Reine aurait dû jouir sans le faire servir à une vengeance que depuis longtemps elle méditait contre la noblesse de France, et surtout celle présentée à la Cour, qui formait alors la majeure partie de la haute société de Paris. Le motif de cette vengeance datait du jour des fêtes du mariage de Marie-Antoinette, et sans être injuste on ne peut lui donner tort.
Marie-Thérèse avait demandé que mademoiselle de Lorraine et monsieur le prince de Lambesc eussent rang immédiatement après les princes du sang, dans les fêtes du mariage de sa fille avec le Dauphin de France. Louis XV l'accorda; mais il n'avait pas calculé les obstacles qu'il devait rencontrer dans la noblesse française... Sa complaisance à l'égard du Roi avait changé depuis quelques années... Elle n'était plus ce qu'elle était, non-seulement sous les premiers temps du règne, mais même sous madame de Pompadour... Les femmes de la Cour prirent une attitude opiniâtre, au fait, plus que fière, et opposèrent une résistance invincible à la _prière_ du Roi, car il n'ordonna pas, de céder la place à mademoiselle de Lorraine, après les princesses du sang; leur fermeté alla même jusqu'à se priver du bal plutôt que d'abandonner _leur droit_... Madame la duchesse de Bouillon surtout se signala parmi _les opposantes_ par l'aigreur de ses refus. Le roi fut très-choqué de cette résistance... mais la Dauphine le fut encore plus. On prétend qu'elle écrivît sur la lettre de Louis XV aux pairs: _Je m'en souviendrai!_ et qu'elle la renferma dans une cassette d'où souvent elle la tirait pour la relire!... Enfin, pour que les fêtes eussent lieu, mademoiselle de Lorraine accepta de danser avec madame la duchesse de Duras, qui alors était de service au château, et par cette raison ne pouvait en sortir!... Ce moyen terme diminua un peu le scandale que fit le retour à Paris de presque toutes les femmes titrées qui avaient refusé de danser au mariage de la Dauphine.
Elle n'oublia jamais cette offense. La noblesse française fut à ses yeux de ce moment un ennemi avec lequel elle fut en guerre!... Madame de Noailles lui répéta vainement que l'étiquette avait parlé et qu'il fallait lui obéir, qu'elle-même lui était soumise... La Dauphine ne fit qu'en rire, tourna en dérision et l'étiquette et la noblesse, se moqua avec raison des mésalliances journalières qui, déjà à cette époque, commençaient à s'introduire parmi la haute noblesse. Elle fit plus; elle se moqua de madame de Noailles elle-même, bien décidée à exclure de son service toutes les femmes titrées ayant _des prétentions_, comme elle le disait...
Ces querelles furent longues à produire leur effet. Aussi la Dauphine n'en éprouva-t-elle le désagrément que plusieurs années plus tard... Les quatre premières qu'elle passa en France furent un véritable enchantement. Elle était vraiment jolie: son teint éblouissant, ses belles couleurs, l'élégance de sa taille, l'expression gracieuse de sa physionomie, parce qu'alors, voulant conquérir, elle était toujours prévenante[115], qualité qui, dans une princesse, a plus de charmes que dans une autre femme... l'ensemble enfin de toute sa personne en faisait un être que tout le monde aimait... Elle était caressante, enjouée, attentive à plaire... Aussi les académies, les journaux, les poëtes lui prodiguaient la louange, et la société la plus brillante de l'Europe, qui alors était celle de France, était à ses pieds!... Elle était jeune et belle, et la flatterie avait encore pour les femmes, chez nous, les formes et le ton du beau règne de Louis XIV!...
[Note 115: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.]
Ce qu'elle fit plus tard avec hauteur quand elle fut reine, elle le fit aussitôt après son mariage avec une grâce qui empêchait qu'on ne le lui reprochât. Cependant, il y avait parfois une teinte satirique qui ne pouvait échapper à ceux qui étaient l'objet d'une remarque ou d'une allusion...
En arrivant à la cour de France, elle témoigna une grande admiration pour la beauté ravissante de madame du Barry... mais comme elle ne voulait pas qu'on pût croire que cette admiration était _une complaisance_, elle demanda un jour à madame de Noailles _quelles étaient à la Cour les fonctions de madame du Barry?_... Madame de Noailles, chargée de son instruction, lui répondit _que madame du Barry était à la Cour pour plaire au Roi et pour le distraire_.
--_Ah!_ dit la Dauphine, _alors je serai sa rivale?_ Le mot était charmant! mais la question qui l'avait précédé l'était-elle?... Louis XV en fut blessé, parce que toute la Cour, qui n'aimait pas madame du Barry, répéta le mot sans le prendre pour une ingénuité.
Cette lutte de l'autorité légitime que devait avoir la Dauphine de France contre celle usurpée d'une fille de joie, favorite d'un vieux roi libertin, changea beaucoup le caractère de Marie-Antoinette. Madame du Barry, dont la beauté était dans tout son éclat, faisait éprouver à la jeune Dauphine la jalousie d'un succès toujours dominant. Les fêtes de la Cour que donnait Louis XV semblaient n'être faites que pour la favorite! La Dauphine le sentait cruellement. C'est en vain qu'elle était toujours bonne et caressante auprès du Roi vieux et libertin, comme madame la duchesse de Bourgogne l'était auprès de Louis XIV, mais les temps étaient bien différents! et pour dire la chose, les personnages l'étaient aussi! Louis XV était blasé sur tout, même sur la grâce!... il n'aimait plus les femmes aux bonnes manières... Madame du Barry influa beaucoup sur la société de France à cette époque; son mauvais ton, sa manière plus que naturelle, et qu'on pouvait appeler grivoise, était ce que le roi aimait... Que voulait-on? imiter le Roi; ce fut ce qui arriva. Le vieux maréchal de Richelieu lui-même se mit dans la voie _de perdition_, comme lui-même l'appelait, et dans les soupers qui se faisaient encore à Marly et à Choisy, où Louis XV aimait à souper de préférence, le vieux maréchal était souvent le plus licencieux de tous les hommes qui étaient à la table du Roi. On connaît au reste le mot de madame du Barry pour le café. On l'a nié, mais il est positif; il révélait ce que la France allait devenir!
La Dauphine, avec sa figure fraîche et ses blonds cheveux, sa peau de lis et de roses, cette adorable expression qui la faisait aimer de tout ce qui l'approchait, la Dauphine pouvait seule arrêter le torrent dans sa course, mais elle ne le pouvait qu'autant que le Roi lui en donnerait la puissance _exécutrice_. Que faire en pareille circonstance? Se tenir en silence devant une position vraiment délicate, et attendre, c'est ce qu'elle fit...
Louis XV mourut; on connaît les particularités de cette mort... Je dirai seulement que cette bougie placée derrière un carreau de vitre pour avertir qu'un roi de France est mort est plus cruelle peut-être que la perversité de tous n'est abjecte... mais il est une justice distributive... Louis XV avait été bien cruel lui-même pour son fils... Le Dauphin était à l'agonie de cette maladie de langueur dont il est mort, et la Cour à Choisy. Aussitôt qu'il aurait rendu le dernier soupir, la Cour devait quitter Choisy. On avait donc interrogé le médecin qui le soignait plus particulièrement, en lui demandant combien il avait d'heures à vivre.--Mais, avait répondu le médecin, peut-être sept à huit heures... à peu près!... plus ou moins!... Et le médecin continua à prendre son chocolat, car il était à déjeuner lorsqu'on vint lui faire cette question... Je ne pense pas qu'on puisse répondre aussi affirmativement avec un sang-froid aussi dur... En conséquence de cette réponse, tout le service d'honneur fit ses préparatifs; et les femmes de chambre, les valets de chambre jetaient les paquets par les fenêtres avec une sorte de joie folle, parce que le séjour avait été plus long que de coutume... Par un hasard funeste pour le mourant, son appartement se trouvait presque à la hauteur de ces femmes et de ces hommes qui jetaient ces paquets!... Il était à ce moment où l'âme quitte le corps... C'est une lutte douloureuse... le malheureux prince voulut prendre l'air, car il suffoquait... On roula son lit auprès de la fenêtre, et là, il fut témoin des préparatifs du départ... Il connaissait trop bien la Cour et tout ce qui tient à elle pour ne pas voir ce qui en était et ce que signifiait cette occupation générale... Un sourire, comme la mort n'en permet pas souvent, vint errer sur ses lèvres déjà froides... Hélas! le malheureux prince avalait ainsi au moment extrême la gorgée la plus amère du calice de sa vie!
Mais, je l'ai dit, il est une justice distributive. Le roi Louis XV mourut aussi... et le même jour, une bougie derrière un carreau de vitre devait être éteinte au moment du dernier soupir royal!... et alors, la Cour impatiente et craignant la contagion devait partir pour Choisy!... ce qui fut fait...
Le même jour, madame du Barry fut exilée à l'abbaye du Pont-aux-Dames, près de Meaux; ce fut le chancelier, le duc de la Vrillière, qui lui porta lui-même la lettre de cachet. En voyant cet homme qui avait rampé à ses pieds et venait la braver, madame du Barry dit en jurant:--Beau..... règne que celui qui commence par une lettre de cachet!...
Cette punition de madame du Barry fut un des premiers actes du pouvoir royal de Louis XVI. La Reine y fut étrangère. Ce n'était donc pas une princesse tout-à-fait autrichienne, une Allemande enfin, d'après ce que j'ai rapporté de son éducation, qui vint épouser le Dauphin de France. Lorsque le mariage fut définitivement conclu par les soins du prince de Kaunitz et du duc de Choiseul, l'abbé de Vermont fut envoyé à Vienne pour former la jeune archiduchesse aux belles manières d'une cour qui était alors la plus élégante et la plus polie de l'Europe. La princesse arriva donc en France parfaitement instruite de tout ce qu'elle devait savoir comme femme élégante du monde, parce que l'abbé de Vermont avait en lui tout ce qui pouvait former la femme présentée à la cour la plus exigeante. Celle de France était alors le lieu le plus ravissant comme centre de tous les plaisirs et du luxe le plus recherché. Marie-Antoinette en fut frappée lorsqu'elle arriva à Compiègne[116] et qu'elle y fut reçue par le Roi et M. le Dauphin. Le jour suivant, elle coucha seule à La Muette avec ses femmes, et revint à Versailles le lendemain pour se réunir à la Cour, et recevoir la fatale bénédiction d'un mariage qui devait la conduire à la mort. C'est à cette époque que les fêtes du mariage du Dauphin et de l'archiduchesse eurent lieu. Ces fêtes magiques par le luxe effréné que la Cour y déploya et que suivirent tous les courtisans, ces fêtes furent comme le coup de cloche qui sonna le glas funèbre pour annoncer une funeste destinée... et pourtant quelle magie, quelle admirable magnificence doublait celle déjà fantastique de Versailles! Vingt millions furent dépensés pour ces fêtes!... Vingt millions pour cette époque présentent une somme fabuleuse relativement aux frais des fêtes des mariages des anciens Dauphins et des Rois de France. On accourut du fond de nos provinces pour admirer la jeune Dauphine. Les étrangers du Nord y vinrent en foule; ceux du Midi qui n'étaient jamais venus en France y vinrent pour voir la fille de Marie-Thérèse monter sur le trône de deux reines allemandes, dont le sort avait été funeste à la nation française... Le luxe que les étrangers déployaient luttait avec celui que par devoir comme par orgueil et par goût déployaient les Français; les fêtes se multipliaient non-seulement à la Cour, mais dans les maisons particulières; tout était motif de réjouissance, tout devenait sujet à une fête parmi les personnes de la Cour et parmi celles de la finance, dont les alliances avec la noblesse étaient fréquentes. Le luxe de cette époque, quelque soin que nous prenions de le copier, n'est pourtant pas de fort beau goût. C'est surtout dans le contraste frappant qu'on trouve dans l'observance ridicule du goût antique qu'il faut trouver le mauvais genre de l'époque; madame de Pompadour s'habillait en Vénus avec des paniers, et M. de Chabot faisait Adonis avec une coiffure poudrée _à frimas_. Cette violation du goût pur et exercé des anciens était la faute des yeux et du goût de l'époque, puisque les modèles étaient là. Il faut dire que madame du Barry fut plus élégante en cela que madame de Pompadour; elle était plus belle et moins spirituelle cependant, mais le désir de plaire donne du goût et de l'esprit, même aux plus sottes. Madame du Barry suivait assez bien les modes, selon le bon goût; il existe d'elle des portraits où le costume oriental est assez bien observé. L'histoire de ce costume est plaisante.
[Note 116: 14 avril 1770.]
[Note 117: Le 15 avril.]
Madame du Barry détestait, comme on le sait, M. le duc de Choiseul; tout ce qu'il disait et faisait était mal dit et mal fait. Enfin, Chanteloup l'en délivra. Mais avant ce moment, le ministre en faveur dut souvent recevoir bien des humiliations.
Un jour, on parlait chez le Roi des costumes différents des peuples de l'Europe; M. de Choiseul parlait de ceux de la Russie et de ceux de Constantinople, en même temps que du superbe et étrange aspect de cette ville, en remarquant que l'Europe n'était pas aussi dépourvue de beaux costumes, et il donnait pour preuve ces deux derniers pays.--Cependant, ajouta-t-il en se reprenant, j'ai tort de mettre la Russie et la Turquie dans le nombre, car les plus beaux costumes de ces pays sont dans les provinces d'Asie.
À ce mot, madame du Barry éclate de rire, et s'écrie:
--C'est bien la peine d'être ministre pour ne pas savoir que la Turquie est en Asie et que la Russie est en Europe.
--C'est bien la peine d'être favorite, dit le duc de Choiseul en rentrant chez lui, pour ne pas savoir que le pays où les femmes vivent en _troupeau_ pour les plaisirs d'un seul homme est en Europe comme à Paris.
Le propos revint à madame du Barry; elle fut furieuse. À dater de ce jour-là elle se fit lire tout ce qui a été écrit sur la Turquie, et elle le débitait ensuite comme une leçon avec un petit babil que sa gentillesse et sa beauté rendaient presque supportable; car ce n'était pas par la parole qu'elle brillait, comme on le sait. Enfin, la turcomanie en vint au point qu'elle persuada à Louis XV de se faire peindre en sultan, elle en sultane favorite, et le reste de la Cour en habitants du sérail; il y avait même un _Mesrour_, à ce que disent les mauvaises langues; mais n'importe: c'était répondre spirituellement à M. de Choiseul. On fit une magnifique table en porcelaine qui fut peinte à Sèvres. On y voit une vingtaine de personnes habillées à l'orientale; le roi est très-ressemblant, ainsi que madame du Barry. Cette table fut longtemps à La Malmaison[118].
[Note 118: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était premier consul.]
Madame du Barry détestait M. le duc de Choiseul, et toutes les fois qu'elle pouvait lui faire ou lui dire une chose désagréable, elle n'y manquait pas. Un jour M. de Choiseul était auprès d'elle et parlait des moines; elle se mit aussitôt à parler des jésuites avec le plus grand éloge, parce qu'elle savait que M. de Choiseul ne les aimait pas et qu'il n'en était pas aimé. Alors il se mit à dire tant de bien des religieux en général, qu'elle prit la contre-partie et se mit à en dire des choses tellement fortes que tout l'auditoire demeurait interdit.
--Enfin, dit-elle, ils ne savent pas même prier Dieu!
--Ma foi! madame, dit le duc de Choiseul, vous conviendrez au moins qu'ils font de beaux enfants.
Madame du Barry était fille naturelle d'un frère coupe-choux.
Elle fut interdite; et depuis ce jour elle demeura toujours silencieuse devant le duc de Choiseul. Elle le craignait tout en le détestant.
Lorsque la Dauphine fut reine, elle put enfin satisfaire ce goût pour la société intime qu'elle avait toujours eu... Elle rassembla autour d'elle tout ce qu'elle aimait, et cette réunion lui forma une société intime. Ce fut vers cette époque que le Roi lui donna Trianon. Voilà un salon qu'on peut faire, et montrer le bon goût qui présidait à tout ce qui se faisait dans ce ravissant séjour. Là, elle oubliait les ennuis de la Cour; là, madame de Noailles ne la persécutait plus, comme elle le disait, avec cette sévérité qui l'avait fait surnommer _madame l'Étiquette_ par la Reine. Madame de Noailles ayant appris que non-seulement la Reine se permettait de s'égayer sur son compte, mais encore monsieur le comte d'Artois, s'éloigna de la Cour, donna sa démission, et fut suivie de beaucoup de femmes de distinction, qui ne voulurent pas servir de point de mire à des traits d'esprit ou de texte à une aventure un peu étrange. La Reine commença alors à jouir de la vie comme elle l'entendait. Trianon fut un lieu de joies et de fêtes, dont l'étiquette fut bannie. La Reine allait voir ses belles-soeurs, leur rendait visite sans écuyers, sans aucun appareil, et riant elle-même de cette simplicité à laquelle elle voulait amener la Cour de France:
--Qu'importe après tout, disait-elle, que je sois un peu plus, un peu moins entourée de cette _étiquette_, dont vous faites votre noblesse; car, ajoutait-elle, que m'importe une noblesse comme celle que vous avez en France! C'est l'_étiquette_ seule qui la fait.
La Reine pouvait avoir raison pour quelques familles, mais non pas pour toute notre noblesse. Chérin[119] avait dans son cabinet de quoi répondre aux plus grandes exigences de l'Allemagne. La noblesse la plus pure de France n'était pas celle peut-être qui montait dans les carrosses.
[Note 119: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène, que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait opposée à de belles personnes _pleurant à ses pieds_. Lorsqu'il vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves comme celles fournies par mon oncle.]
La Reine avait connaissance des recommandations faites par l'impératrice-reine, relativement à beaucoup de personnes de la Cour de France. Pour celles-là jamais elles n'éprouvaient de bourrasques, et pour dire le vrai, elles commençaient à devenir fréquentes pour beaucoup d'autres.
La Reine avait aussi ses affections personnelles. Parmi ses affections intimes, madame la duchesse de Mailly était une des privilégiées. Elle était dame d'atours, mais donna bientôt sa démission pour se retirer dans son intérieur; la Reine l'aimait avec une tendresse de femme du monde, et le lui prouva en l'allant voir très-souvent après sa retraite de la Cour. Madame de Mailly avait une taille immense, et la Reine l'appelait _ma grande_. La duchesse de Mailly mourut jeune et vivement regrettée de Marie-Antoinette, qui était une amie bonne et dévouée, comme elle devenait ennemie implacable.
La Reine avait parmi les jeunes femmes de la Cour une personne qu'elle aimait avec une vive et profonde amitié. Elle était jeune, agréable et spirituelle; c'était la marquise de B....n. La Reine la fit dame du palais pour l'avoir auprès d'elle. Cette intimité amena des rapports de confiance entre la souveraine et la sujette. Madame de B....n aimait avec un sentiment d'amour _idéalisé_ monsieur le comte Étienne de D......, celui qu'on appelait le beau Durfort. Il l'aimait également, et la Reine, qui savait presque leur secret, leur donnait une de ces consolantes confiances qui doublent le prix de l'amitié: elle en eut bientôt le devoir à remplir.
Madame la marquise de B....n aimait avec trop de vérité pour ne pas s'apercevoir si elle-même était moins aimée. Elle s'aperçut d'une froideur et d'un tel changement dans leurs rapports, qu'elle comprit que monsieur de D...... ne l'aimait plus. Elle ne le dit à personne, elle renferma ce secret en elle-même, et pleura en silence.
Le vicomte de Ségur, homme fort spirituel mais très-méchant, aimait depuis longtemps madame la marquise de B....n. Que pouvait-elle? lui défendre de l'aimer? elle l'aimait si peu qu'elle n'y songea même pas... Mais lui ne la perdait pas de vue: aussitôt qu'il vit le gonflement de ses yeux, la pâleur de ses joues, il accourut, et prenant la main de la marquise il la serra sans lui parler. Rien n'émeut autant que ces marques silencieuses d'un attachement qui, tout méconnu qu'il est, ne laisse pas néanmoins d'être un des intérêts de la vie:... aussi dès que le vicomte de Ségur eut seulement levé les yeux sur la marquise, elle fondit en larmes.
--Qu'avez-vous? lui dit-il.
Elle ne répondit pas, mais elle continua de sangloter et ne pouvait lui répondre.
--Pauvre enfant! vous souffrez, n'est-ce pas? vous n'osez pas me le dire?... Pauvre petite, je sais quel est le sujet de vos larmes!... et je dois à ma conscience de vous dire qu'il en est indigne.
Madame de B....n fit un mouvement d'indignation... mais le vicomte passa outre.
--Oui... je soutiens que celui pour qui vous pleurez n'en est pas digne.
Madame de B....n poussa un cri déchirant.
--Eh quoi! vous n'ayez pas plus de courage!...
--Non! je ne vous crois pas!
Le vicomte sourit sans répondre...
Madame de B....n vit son arrêt dans ce sourire!... elle regarda le vicomte avec une expression suppliante.--Voulez-vous la preuve de ce que je vous ai dit?.
Madame de B....n fit un signe de tête affirmatif.--Eh bien! vous l'aurez dans quatre jours... peut-être demain!
M. de Ségur avait beaucoup connu madame de Souza, ambassadrice de Portugal en France, et mademoiselle de C........ Elle était belle-soeur de cette madame de Canilhac, l'une des causes du fameux duel de M. le duc de Bourbon et de M. le comte d'Artois... Madame de Souza était jolie comme un ange, mais sotte comme un panier; elle avait une belle tête, mais aucune cervelle dans cette belle tête, et elle avait de plus l'avantage d'être provinciale au dernier point... Elle avait de la complaisance quelquefois pour les personnes qui lui disaient souvent qu'elle était jolie, et M. de Ségur était un de ceux qui le lui avaient le plus répété... aussi dès qu'il parut devant elle, madame l'ambassadrice quitta le sofa sur lequel elle était assise et s'en vint au-devant de lui en lui donnant la main, faveur qu'à cette époque on ne prodiguait pas comme aujourd'hui; on ne donnait la main qu'à une personne aimée enfin, et se tenant pour avertie qu'on allait lui demander quelque chose, car les femmes ont à cet égard une sorte de finesse qui ne trompe jamais et porte à deviner ce qu'elles veulent savoir... Le vicomte la regarda et lui dit avec admiration:
--Mon Dieu, que vous êtes belle!