Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 12

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Eh bien donc! c'était... l'année dernière, je crois. (_Se tournant vers M. de La Harpe._) N'est-ce pas, M. de La Harpe? (_M. de La Harpe s'incline._) Depuis que c'est la mode _d'avoir de l'esprit_ et qu'on ne peut s'en passer, il faut bien en avoir, et en avoir à tout prix, car en France la mode est une maîtresse exigeante; ce qu'elle prescrit, il le faut faire; et tous ceux qui n'ont pas l'esprit nécessaire pour faire dire qu'ils en ont s'arrangent pour y suppléer, par des libelles, par exemple, et par des pamphlets... C'est la manière la plus aisée de se passer d'esprit; de la méchanceté, et tout est dit. Or, il existe un homme qu'on appelle M. de Champcenetz, qui s'est fait enfermer trois fois pour des livres ou plutôt des libelles diffamatoires, qui respirent la plus atroce méchanceté. Il croit peut-être, au milieu des désordres politiques où nous sommes, que le gouvernement ou le parti de l'opposition le remarqueront et l'emploieront en lui donnant une grande place pour l'acheter; il ne sait pas, le pauvre simple, que pour être acheté il faut _valoir_. Être connu à force de scandale n'est pas chose difficile. Qu'importe le moyen? Seulement il s'est trompé dans le résultat. Il n'est pas assez méchant pour être acheté, il l'est assez pour qu'on n'en veuille pas; et on l'a enfermé parce qu'il allait jusqu'à l'insolence: mais la prison a été son seul salaire. Lorsqu'il a vu que le gouvernement et les gens de parti étaient aussi ingrats, alors il a tourné son dard contre nous autres pauvres femmes, et dans un petit écrit contenant une plate parodie du songe d'Athalie (avec des notes) et une épigramme fort insolente, il jette tout le fiel dont il peut être pourvu. La parodie est contre madame la comtesse de Genlis et ce bon M. de Buffon, qui, _chargé d'ans et de gloire_, et la tête courbée sous le poids de cent couronnes... ne mérite pas en vérité de recevoir le venin d'une vipère ignorée... L'épigramme me concernait!... Cela ne m'empêcherait pas d'y reconnaître des beautés si elle était bien faite, mais elle est mauvaise... elle n'est même pas amusante.

M. NECKER, vivement.

Et comment n'ai-je pas connu cette affaire?

MADAME DE STAËL, en riant.

Pourquoi, mon père? Parce que je vous donne ma parole d'honneur, que moi-même je l'oubliai deux jours après... et qu'aujourd'hui je n'y songerais plus, si la charmante leçon que M. de Rulhières donne à ce misérable Champcenetz ne m'était demeurée dans cette mémoire qui n'oublie jamais, dans celle du coeur, car j'ai eu de la reconnaissance pour celui qui m'a su venger sans donner de la publicité à mon offense. Quant à madame de Genlis, ainsi attachée à ma personne, elle m'en a voué un surcroît de haine. Vous conviendrez que cela est injuste!...

MADAME DE BARBANTANE.

Oh! la drôle d'histoire avec tout cela!... Vous et madame de Genlis, ayant M. de Buffon pour chevalier!... (_Elle rit._) De celui-ci du moins on ne médira pas... Eh bien! je crois que je viens de faire un vers sans m'en douter!...

MADAME DE BLOT.

Et les vers de M. de Rulhières, qui se les rappelle ici?

MADAME DE STAËL.

Moi...

MADAME DE SIMIANE.

Double plaisir pour nous... Vous dites si parfaitement les vers!

MADAME DE STAËL.

Être haï, mais sans se faire craindre, Être puni, mais sans se faire plaindre. Est un fort sot calcul. Champcenetz s'est mépris; En recherchant la haine, il trouve le mépris. En jeux de mots grossiers parodier Racine, Faire un pamphlet fort plat d'une scène divine, Débiter pour dix sous un insipide écrit, C'est décrier la médisance, C'est exercer sans art un métier sans profit. Il a bien assez d'impudence, Mais il n'a pas assez d'esprit. Il prend, pour mieux s'en faire accroire Des lettres de cachet pour des titres de gloire; Il croit qu'être HONNI, C'EST ÊTRE RENOMMÉ; Mais si l'on ne sait plaire, on a tort de médire; C'est peu d'être méchant, il faut savoir écrire, Et c'est pour de bons vers qu'il faut être enfermé.

MADAME DE SIMIANE.

Oh merci, madame la baronne!... Mon Dieu!.. que je voudrais les savoir par coeur, ces vers!... Sont-ils imprimés?

MADAME DE STAËL.

Non, madame[98], mais je les écrirai, et j'aurai l'honneur de vous les envoyer.

[Note 98: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je ne crois pas qu'ils soient dans les oeuvres de M. de Rulhières, avec les _Disputes_ et les _Jeux de mains_, deux petits poëmes ravissants également de lui.]

Madame de Simiane s'inclina en souriant, et sa gracieuse figure parut encore plus charmante, embellie par ce sourire auquel répondaient ses yeux... _On croyait voir_ dans son regard.

«Madame, dit-elle à madame Necker, je ne vous dirai pas de vers, car je n'en sais pas faire; mais je puis vous en faire dire de charmants, s'il plaît à l'auteur.--Monsieur de Marmontel, je vous dénonce à madame Necker pour un improvisateur excellent. Nous étions à Auteuil, madame, il y a quelques jours; au dessert, on pria M. de Marmontel de chanter un couplet... Il n'en savait pas. Alors on lui imposa d'en _faire_ un, et comme il refusait encore, on lui dit qu'il serait obligé de travailler sur un _mot_; on lui donna ce mot, il fit le couplet... et ce couplet est charmant. Allons, baronne, donnez-lui un _mot_!...»

Marmontel se récria!... C'était une perfidie!... «Eh bien! dit madame Necker, je vais vous donner un _mot_, et vous nous ferez un couplet...»

Elle rêva un moment... Tout-à-coup le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne vint à partir...

«Ah! s'écria-t-elle, le voilà tout trouvé!... _Champagne!_...»

Marmontel rêva quelques instants... puis, sans écrire, sans revoir ce qu'il venait de faire, il s'adressa à madame Necker en lui chantant le couplet suivant:

Champagne, ami de la folie[99], Fais qu'un moment Necker s'oublie, Comme en buvant faisait Caton; Ce sera le jour de ta gloire: Tu n'as jamais sur la raison Gagné de plus belle victoire.

[Note 99: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en effet le mot CHAMPAGNE.]

SALON DE MADAME DE POLIGNAC.

Il me faut bien donner ce titre à la réunion des personnes que je vais faire passer sous les yeux du lecteur... Car il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rendre compte du _salon_ de la Reine, et c'est pourtant Marie-Antoinette qui sera la véritable _maîtresse de maison_ à Trianon, Compiègne, Marly, Versailles, et surtout dans le salon de madame de Polignac; c'est la reine de France, laissant à la porte la hauteur et la morgue souveraine pour être la plus aimable femme de la Cour de France et présider les soupers du salon de la duchesse de Polignac avec cette grâce charmante qui faisait, comme la tradition nous l'a conservé, que jamais on n'oubliait son sourire, comme on n'oubliait jamais aussi son regard de dédain.

Marie-Thérèse l'avait élevée pour être _reine de France_: avec cette finesse de tact que les femmes apportent à juger les choses, elle avait compris que, dans cette Cour voluptueuse et polie où sa fille allait être souveraine[100], puisqu'elle n'avait aucune autre puissance au-dessus de la sienne, il fallait qu'elle doublât cette puissance par le charme de ses manières... Elle voulut que sa fille fût la première de la Cour de France par sa grâce et son esprit du monde comme par son rang. Elle voulut que son langage même ne rappelât en rien le Nord et son accent sévère... Elle demanda pour la jeune fiancée du Dauphin, une fois que le traité fut conclu par les soins de madame de Pompadour et de M. le duc de Choiseul, un homme assez habile pour lui enseigner à la fois la langue française dans son élégant idiôme, car à cette époque il y en avait deux fort distincts, l'un pour la haute classe et l'autre pour celle inférieure, et les manières d'une femme du monde, jointes à celles que la dignité allemande savait si bien inculquer de bonne heure aux princesses de la famille impériale. M. le duc de Choiseul, consulté par l'impératrice sur le choix à faire, consulta à son tour M. de Brienne, depuis cardinal de Loménie, homme du monde comme lui, et l'un des plus élégants de son temps en même temps que le moins moral. Il lui recommanda l'abbé de Vermont, qui fut en effet envoyé à Vienne auprès de la jeune archiduchesse, qu'il trouva déjà formée pour être la plus aimable princesse de l'Europe. Elle était agréable sans être belle, et possédait les grâces qui ne s'apprennent pas et devant lesquelles viennent échouer l'envie et l'opposition des femmes les plus belles... Ayant la volonté d'_être ce que sa mère voulait qu'elle fût_, Marie-Antoinette se prépara à être doublement la souveraine de la France. Élevée par une mère comme Marie-Thérèse, nourrie dans les principes du goût le plus exquis des arts et surtout de la poésie, c'est ainsi qu'elle entra dans le royaume dont elle devait être reine n'ayant pas encore quinze ans[101].

[Note 100: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la Reine. (22 avril 1769.)]

[Note 101: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à Vienne le 2 novembre 1755.]

Elle avait dans sa personne l'élégance de son esprit et de ses goûts. Sans être très-grande, sa taille avait une juste proportion, qu'elle doublait lorsqu'elle traversait la galerie de Versailles avec cette dignité gracieuse qui la rendait adorable et se manifestait par le moindre de ses mouvements... Ses cheveux étaient charmants, son teint admirable, ses bras et ses mains beaux à servir de modèle. Si l'on ajoute à tous ces avantages une bonne grâce inimitable et le prestige magique du rang de reine de France, on ne s'étonnera plus de l'enthousiasme délirant qu'inspira si longtemps Marie-Antoinette à la France entière.

Sa première éducation lui avait donné le goût de la vie intime, de la société privée... Accoutumée de bonne heure à vivre familièrement avec sa nombreuse famille, elle sentit avec peine cette privation d'un intérieur de société dans lequel elle pût causer, faire de la musique, broder en écoutant une lecture, vivre enfin pour elle, lorsqu'elle avait vécu pour la Cour et fait son devoir de Reine. Cette vie familière lui avait d'ailleurs été prescrite, pour ainsi dire, par sa mère lorsqu'elle avait quitté Vienne... Marie-Thérèse, qui connaissait l'intérieur de toutes les Cours de l'Europe, avait surtout cherché à parfaitement connaître aussi celle dans laquelle allait vivre sa fille bien-aimée: elle savait qu'en France tout se fait par le monde et ses relations... Les volontés royales étaient elles-mêmes soumises à ce tyran, qui, à cette époque surtout, dominait tout et faisait la loi. Nulle part le tribunal de l'opinion n'était aussi sévère, non pas qu'il y eût plus de moeurs, il y en avait moins qu'ailleurs au contraire: mais la règle établie par le code du monde social avait prononcé, et ses arrêts s'exécutaient, n'importe sur quelle tête ils étaient lancés... Marie-Thérèse le savait; elle savait aussi qu'une main habile pouvait facilement conduire cette société élégante et en devenir la Reine, comme elle l'était des belles provinces de France... Elle donna des instructions à Marie-Antoinette pour ajouter encore aux premières, données moins secrètement. Celles-ci furent uniquement consacrées à tracer à la Dauphine une règle de conduite comme la mère d'une jeune fille les lui donnerait à son entrée dans le monde... Ceci expliquera comment la Reine avait des amitiés intimes peu de temps après son arrivée en France, et comment elle voulut organiser une société _à elle_... La pièce que je place ici est authentique... J'ai conservé l'orthographe de l'Impératrice et sa manière de nommer les individus sans leur donner aucune qualification... Ce fut au moment même de se séparer de sa fille que l'impératrice lui remit cette liste, avec prière d'y donner la plus grande attention:

«Eux et leurs amis, voilà où vous devez placer votre confiance et vos affections... Quant à vos sympathies personnelles, ne vous y laissez aller qu'après un mûr examen...

_Liste des gens de ma connaissance_[102].

Le duc et la duchesse de Choiseul[103]; Le duc et la duchesse de Praslin; Hautefort[104]; Les Duchâtelet; D'Estrées (le maréchal)[105]; D'Aubeterre[106]; Le comte de Broglie; Les frères de Montazel; } M. d'Aumon; }[107]. M. Blondel; } M. Gérard. }

[Note 102: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France et l'intérieur des familles de la Cour.]

[Note 103: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour de France, et grand-chambellan.--Le comte de Stainville, ambassadeur de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc et fait ministre des Affaires étrangères.--La duchesse de Choiseul était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.]

[Note 104: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti lorrain.]

[Note 105: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par madame de Pompadour.]

[Note 106: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.]

[Note 107: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le fameux traité.]

«La Beauvais, religieuse[108], et sa compagne.

[Note 108: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti lorrain.]

«Les Durfort[109]; c'est à cette famille que vous devez marquer, en toute occasion, votre reconnaissance et attention.

[Note 109: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des Durfort était dévouée au parti autrichien.]

«De même pour l'abbé de Vermont[110]. Le sort de ces personnes m'est à coeur. Mon ambassadeur est chargé d'en prendre soin. Je serais fâchée d'être la première à sortir de mes principes, qui sont de ne recommander personne. _Mais vous et moi nous devons trop à ces personnes_, pour ne pas chercher en toutes les occasions à leur être utiles, si nous le pouvons sans trop d'_impegno_[111].

[Note 110: L'abbé de Vermont de même.--Il avait élevé Marie-Antoinette.]

[Note 111: _Impegno_, embarras, gêne.]

«Consultez-vous avec Mercy[112]...

[Note 112: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France. J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.]

«Je vous recommande en général tous les Lorrains dans ce que vous pouvez leur être utile.»

On voit dans cette instruction que Marie-Thérèse, loin d'avoir inspiré à sa fille une morgue hautaine contre nous, a toujours témoigné au contraire combien elle était heureuse de cette alliance; elle est _reconnaissante_, elle lui recommande d'être _utile_ à tous les Lorrains, parce qu'ils les ont obligées _toutes deux, et c'est en faisant ce mariage_; voilà comme il faut se méfier des opinions émises légèrement sur le compte de personnes élevées.

On voit, par cette liste, que la Dauphine avait déjà une société assez nombreuse indiquée par sa mère, et pour peu qu'il s'y joignît quelques affections particulières, elle avait une autorité positive et assez étendue dans la société de la Cour[113].

[Note 113: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires. Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.

Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes, attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois soeurs n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], soeur de madame de Mailly et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:

«J'irai à la Cour auprès de ma soeur de Mailly: le Roi me verra, le Roi m'aimera, et je gouvernerai ma soeur, le Roi, la France et l'Europe.»

Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.

Madame de Vintimille fut en effet celle des trois soeurs que Louis XV aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de Châteauroux et de madame de Pompadour.

Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient jamais rencontrées. En voici un des motifs.

Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux, un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. _Dagé_ avait pour pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames, filles du Roi, se faisaient coiffer par _Dagé_, et la suffisance, ou, pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes. Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir _Dagé_; il refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de Pompadour, qui s'appelait encore madame _Lenormand d'Étioles_, _négocia_ avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois _fléchi_, madame de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:

--_Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la réputation dont vous jouissez?..._

--Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la valeur du mot: _je coiffais l'autre!_

La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux éclats le bon mot de Dagé.... _Il coiffait l'autre!_ Ce mot, répété par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent madame d'Étioles _madame Celle-ci_, et madame de Châteauroux _madame L'autre_. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être ce mot de Dagé qui amena cette résolution.

Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en excitant le Roi à la guerre, mais il venait du coeur.]

[Note 113-A: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune de ses soeurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle était dame du palais de la Reine.]

[Note 113-B: Mère de Louis XVI.]

[Note 113-C: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon IV.]

J'ai déjà dit qu'elle avait besoin d'une société intime et dégagée de l'étiquette de la Cour; elle avait déjà tenté de se délivrer de cette contrainte qui est peut-être une des misères mais une des nécessités de la royauté, en habitant Trianon peu de temps après que Louis XVI le lui eut donné, lorsqu'elle accoucha de madame Royale. Dans l'origine, Louis XVI, loin de s'y opposer, le vit avec plaisir. Il n'avait aucun goût pour le monde; il était défiant et sévère pour les grands seigneurs; peu porté aux plaisirs bruyants, il n'aimait ni le bal, ni le jeu, ni le spectacle, ni le faste, et encore moins le libertinage; mais pour ce dernier défaut, il faut dire une singulière prédiction du roi de Prusse... On parlait un jour devant Frédéric de Louis XVI et de la Reine, et surtout du bonheur dont ils jouissaient tous deux... Le roi de Prusse se mit à rire...

--Il en sera de mon frère Louis XVI comme de ses prédécesseurs, dit-il: à quarante ans, il quittera sa femme devenue vieille et inquiète... il aura une maîtresse... mais sa Pompadour ne sera pas autrichienne; elle sera, d'intérêt et de naturel, militaire et prussienne... et cette fois ce sera le tour de mon successeur d'être l'allié le plus utile de la maîtresse du Roi très-chrétien...

En raisonnant ainsi, Frédéric raisonnait avec cet esprit profond et judicieux qui perce le voile de l'avenir... et devine la marche forcée des événements. Le temps détruit tout; les systèmes s'usent... et celui des femmes aux affaires devait l'être plus tôt qu'un autre... Seulement, Frédéric ne prévoyait pas qu'une république serait à la place d'une favorite.

À l'époque où Frédéric rendait cette sorte d'oracle, l'Europe était vraiment sous de singulières influences féminines!... De là venait, comme je l'ai dit au commencement de cet ouvrage, l'effet de ces influences sur la masse de la société, parce qu'à cette époque les femmes faisaient tout dans la société, et que la France avait une immense action sur le reste de l'Europe à cet égard. Depuis Louis XIV, nous savions le prix du joug d'une favorite. Madame de Montespan commença; madame de Maintenon établit la puissance de l'état de favorite, en lui donnant l'apparence de l'état de femme. Elle bouleversa la France en élevant les enfants légitimés au rang des légitimes, en persécutant les jansénistes et les protestants... elle dégrada enfin le beau règne de Louis XIV... En Espagne, la princesse des Ursins... puis la reine Farnèse, prouvaient ce que peuvent deux esprits fortement trempés, qu'ils soient dans le corps d'un homme ou dans celui d'une femme. Après elles, vint Marie-Thérèse... également supérieure à son sexe, mais toujours femme néanmoins, ainsi que les autres, dans l'exercice de ses droits, et ne l'oubliant jamais... En même temps qu'elle, Catherine II apprenait à l'Europe entière ce que pouvait tenter et exécuter une femme à ferme volonté!...