Part 11
Madame Necker, qui jusque-là était demeurée à moitié sérieuse, ne peut retenir un éclat de rire à cette dernière parole. Tout le monde rit non-seulement du ridicule des vers, mais de la manière admirablement burlesque dont M. de La Harpe les a dits... Voyant qu'il amusait[92], il continue:
A la tête des Arts à bon droit on l'admire, Mais surtout il Adore... et si _j'ose le dire_... A l'aspect du Très-Haut sitôt qu'Adam parla, Ce fut apparemment l'A qu'il articula.
[Note 92: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles, regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas; n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné 10,000 francs de rentes.]
[Note 92-A: M. Alphonse Brénier.]
Je ne doute pas, mesdames, que vous ne soyez enchantées de l'_A_ qui _s'adonne au mal_ et qui _assiége_... En fait de rébus, c'est, je crois, très-bien faire... mais jugez de la fin.
Le C, rival de l'S avec une _cédille_, Sans elle au lieu du Q dans tous nos mots _fourmille_; L'E s'Évertue ensuite, etc. L'I, droit comme un piquet, établit son empire. Le K, partant jadis pour les Kalendes grecques, Laisse le Q, le C, pour servir d'hypothèques. Le P, plus Pétulant, à son Poste se Presse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . S'arrête, éclaté et meurt, dès que son Pétard Part,
dit-il plus loin pour une fusée; car vous saurez, madame, qu'il a l'ambition avec ce poëme de faire revivre la poésie imitative; mais son _pétard part_ ne vaut pas:
À ce péril pressant nous échappâmes, car La porte était ouverte, et nous passâmes par.
Ailleurs ce sont des moutons
_Qui bêlent pêle-mêle!_...
Et puis une bouteille qui fait ses glouglous...
M. NECKER.
M. de La Harpe, je vous envoie un verre de vin de Malaga et un verre de vin de Tokai; celui-ci vient de Vienne directement, voyez si ses glouglous valent ceux de M. de Piis.
M. DE LA HARPE, remerciant.
Sans aucun doute... mais comprend-on qu'un homme qui ne date pas son ouvrage des Petites-Maisons fasse un raisonnement assez étrange pour l'amener à publier pareille extravagance? En vérité, cela fait peur!...
MARMONTEL.
Ma foi, je crois que Ducis est tout aussi timbré que Piis. As-tu lu ses dernières pièces?
MADAME DE STAËL.
C'est prodigieux!... mais puisqu'il comprend Shakspeare, comment un soleil aussi pur ne l'éclaire-t-il pas d'un seul de ses rayons, le malheureux?...
M. de La Harpe ne répliqua pas, parce qu'il n'aimait pas Shakspeare. L'école de M. de Voltaire ne comprenait pas ce prodigieux génie... et il était convenu parmi ses disciples que Shakspeare était _un barbare_, _un ignorant_. Nous n'étions pas heureux, au reste, dans nos jugements à cette époque; car dans le même temps, c'est-à-dire dans le même siècle, nous méconnaissions encore _Athalie_! _Athalie_, chef-d'oeuvre admirable que nous n'avions pas d'excuse pour méconnaître, nous. Quant à Shakspeare, quelque difficile qu'il soit, c'est un sacrilége de ne pas le comprendre. Shakspeare est l'Homère du théâtre! Nous l'avons méconnu un temps; Dieu veuille qu'aujourd'hui, où nous admettons ses beautés, nous les sentions toutes! Madame de Staël avait une de ces âmes qui vont au devant du génie; elles le devinent au parfum qu'il répand. Aussi, avant le moment où elle put lire les auteurs célèbres dans leur langue, elle les étudiait dans les traductions. Mais déjà familière, à l'époque que nous suivons, avec les hautes merveilles littéraires des autres nations, elle ne pouvait entendre M. de La Harpe concentrer toute la littérature dans notre langue: elle n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, une femme que la voix universelle proclame la première de son temps, n'importe la nation qui la réclame; mais dès lors elle sentait que pour comprendre un auteur, il faut le lire dans la langue où il écrivait. Qu'importe une traduction à celui qui peut sentir les beautés du Dante, de Cervantes et de Calderon, de Schiller et de Klopstock, dans leur idiôme?
Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes, disait Charles-Quint.
Je ne sais pas jusqu'à quel point cet adage est vrai; cependant il a une grande force quand on voit à quel degré les hommes d'une nation pourraient arriver pour le bien des peuples, s'ils savaient étudier dans les annales d'un autre peuple, dans ses légendes, ses chroniques, à ne prendre la chose que comme publicistes seulement, et nullement sous le rapport littéraire.
Madame de Staël demanda donc à M. de La Harpe s'il lisait Shakspeare dans l'original; il lui dit que non, mais avec _un dictionnaire_[93]... Alors, lui dit madame de Staël, je ne vous reparlerai plus de Shakspeare: nous ne nous entendrions pas. M. de La Harpe comprit qu'il se trouvait en mauvaise attitude, et il se sauva sur Ducis; heureusement pour lui qu'il avait plus que le moyen d'avoir raison, car on venait de donner _le Roi Lear_ et _Macbeth_!... Aussi le malheureux Ducis, renvoyé à La Harpe pour supporter sa mauvaise humeur, passa-t-il sous son scalpel avec une sévérité cruelle; et pour dire la vérité, lorsque La Harpe, d'une voix moqueuse, disait ces vers du _Roi Lear_:
.... Végétaux précieux. Si vous pouvez _m'entendre_ et _sentir mes alarmes, Fleurissez_ pour mon père, et _croissez sous mes larmes_,
il était impossible de garder son sérieux... Des végétaux qui croissent sous des larmes!... qui entendent!... M. de La Harpe avait d'ailleurs le beau rôle en cela, et madame de Staël, toujours prompte dans la discussion, avait oublié ce qui est le palliatif à toute discussion un peu vive. Madame Necker y remédia, car elle voyait le front de l'Aristarque devenir nébuleux, et jamais un de ses convives ne sortait de chez elle avec une impression pénible.--M. de La Harpe, lui dit madame Necker, il faut d'autant plus pardonner à ma fille de vous avoir un peu contrarié, que j'ai été témoin de son attendrissement à la pièce qui le lendemain lui fit oublier les absurdités du _Roi Lear_.
[Note 93: Je le lui ai entendu dire _moi-même_; et il ajoutait: _Cela est égal_...]
M. DE LA HARPE.
Avez-vous donc été voir _le Roi Lu_[94], madame? C'est une ravissante parodie, en effet, où vous aurez pleuré à force de rire.
[Note 94: _Le Roi Lu_, charmante parodie du _Roi Lear_; elle fut donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites, et bien dans le genre parodie.]
MADAME NECKER.
Non, non, pas de parodie. Ce que ma fille a vu est aussi une traduction, mais une belle et véritable traduction de Sophocle[95].
[Note 95: Le _Philoctète_ de Sophocle, traduit presque littéralement par La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français, comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.]
(M. de La Harpe baisse les yeux; mais on voit une grande joie se répandre sur sa physionomie.)
MADAME NECKER, en souriant.
Eh bien, M. de La Harpe! reconnaissez-vous maintenant la pièce qui a dû faire oublier _le Roi Lear_?...
M. DE LA HARPE.
Madame, je ne sais si je puis me livrer à l'excès d'orgueil que me donnerait une telle approbation. Madame la baronne de Staël a eu la bonté de me dire qu'elle était contente, et j'avoue que ma reconnaissance est profonde.
MADAME DE STAËL vivement, et rendue à son équité naturelle.
Oui, oui, sans doute! c'est admirable!... et surtout traduit avec une perfection de style et de versification, comme tout ce qu'écrit M. de La Harpe.
MADAME DE SIMIANE.
Connaissez-vous les vers de M. de Florian sur Philoctète? Ils sont charmants... Allons, M. de La Harpe, dites-nous ces vers, voulez-vous?
MADAME DE STAËL, en riant.
Comment, madame, vous voulez que M. de La Harpe vous récite _lui-même_ des vers à sa louange? mais c'est impossible.
MADAME DE SIMIANE, bas à la duchesse de Lauzun.
Encore un moment, et il les dirait.
MARMONTEL.
Mais je les sais, moi, et si madame Necker veut bien le permettre, je m'en charge...
MADAME NECKER, souriant avec un signe de tête.
Ce sera un double plaisir pour nous...
MARMONTEL. Il se recueille un moment pour se rappeler les vers...
_Vers à M. de La Harpe en sortant de la représentation de Philoctète, par M. de Florian._
Que tu m'as fait verser de pleurs! Comme ton Philoctète est touchant et terrible! Que j'ai souffert de ses douleurs! Je ne sais pas le grec, mais mon âme est sensible; Et pour juger tes vers, il suffit de mon coeur. La Harpe, c'est à toi de remplacer Voltaire! Il l'a dit en mourant! l'Hercule littéraire T'a choisi pour son successeur. Va, laisse murmurer une foule timide D'envieux désolés, d'ennemis impuissants. Prends Philoctète pour ton guide: Comme lui tu souffris du venin des serpents Et possèdes les traits d'Alcide.
MADAME DE STAËL.
À merveille, Marmontel!... à merveille!... voilà de bons vers, bien dits, justes dans leur louange et vraiment bien faits! j'aime la poésie comme celle-là.
MONSIEUR DE LA HARPE, totalement revenu de son humeur, s'inclinant devant madame de Staël.
Puisque vous aimez les beaux vers, madame, pourquoi ne pas vous faire dire l'ode que Marmontel a faite sur la mort du duc Léopold de Brunswick[96].
[Note 96: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au reste, est parfaitement vraie et point inventée.]
MADAME NECKER.
Je l'ai entendue... mais je crois que ma fille ne la connaît pas.
MADAME DE STAËL, se levant.
Je vous demande pardon, je l'ai lue!... Non, non, s'écria-t-elle en rencontrant le regard de reproche de madame Necker et se rasseyant, non, non, je ne la connais pas, et je veux l'entendre. Allons! Marmontel!...
MARMONTEL.
Je vous supplie de m'excuser!.. mais ce n'est pas un prétexte, je ne m'en souviens pas! ceci est une vérité...
MADAME DE STAËL. Son oeil s'enflamme et s'anime à mesure qu'elle parle et qu'elle est devant cette sublime action... son regard est errant quoique animé.
Oh! oui! Marmontel a dû faire quelque belle chose en parlant de l'action de ce prince devenu en un moment trop grand, trop colossal pour qu'une couronne puisse aller à son front!... Quelle âme de prince que celle qui vous fait élancer dans un fleuve qui gronde[97], pour lui arracher deux victimes!! Et c'était à l'ombre du repos que germait une telle âme!... Quand César se jeta dans une barque et affronta la tempête, il allait au-devant de l'empire de Rome... de l'empire du monde!... et puis il était _avec sa fortune_, il jouait sa vie contre une vague dans laquelle était un trône... Mais celui-ci! où allait-il en se jetant dans l'Oder?... vers deux malheureux qui lui tendaient les bras!... Il les entendait crier au secours, et le noble jeune homme affronta la tempête sans savoir s'il était suivi!... _et sans être suivi!_... Cependant, en arrivant sur le lieu du malheur, il montrait à tous ses mains généreuses remplies d'or!... Oh! Marmontel! Marmontel! vous nous direz vos vers, n'est-ce pas?...
[Note 97: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.]
Marmontel, qui l'avait écoutée, comme tout le monde, avec attendrissement, surtout en voyant ses beaux yeux à elle-même remplis de larmes, et toute sa personne agitée d'un tremblement nerveux, effet ordinaire d'une âme forte dans un corps robuste, ne lui répondit qu'en lui baisant la main en silence... Madame de Staël, assise près de son père, s'était appuyée sur lui, et sa tête reposait sur son épaule... Là, elle pleurait encore au seul souvenir de cette aventure, qui d'ailleurs s'était passée seulement quelques semaines avant... Madame Necker était mécontente; mais, selon sa coutume, rien ne paraissait au dehors. Cette concentration d'émotion l'a tuée, je crois, beaucoup plus tôt que la nature ne l'eût permis... Quant à M. Necker, en écoutant madame de Staël, il se sentait fier d'une telle fille.
Il la soutenait avec une tendresse protectrice qui inspirait de la confiance pour le bonheur de cette femme qui paraissait avoir un si grand besoin d'affection!...
--Il faut que je sois aimée, disait-elle souvent... ou ma vie est tellement glacée, qu'elle s'arrête en moi!... mon coeur ne bat plus quand je crois qu'on ne m'aime pas.
Après être demeurée quelques moments en silence sur l'épaule de son père, madame de Staël releva sa tête et rencontra de nouveau le regard presque fixe de madame Necker, qui, debout devant elle, les bras croisés, vêtue de blanc ce jour-là comme presque toujours, la regardait avec une expression de blâme très-manifeste. À cette époque, madame de Staël était encore assez jeune femme pour plier sous la volonté de sa mère... Elle baissa les yeux, et se retira des bras de son père, où elle avait été chercher un coeur parmi cette multitude qui l'entendait sans la comprendre, quelque admiration qu'elle lui inspirât!... Elle rougit, et malheureusement cela lui allait mal; elle le savait, ce qui redoubla son embarras...
--Allons, Marmontel, vos vers!... répéta-t-elle d'une voix faible.
MARMONTEL.
Moi, madame!... après cette prose sublime que vous venez de nous donner en la sortant de votre coeur... vous voulez que j'aille vous ennuyer de mes vers!... Mais la patience de M. Abauzit n'y suffirait pas!... et cependant Dieu sait s'il en avait.
MADAME DE BLOT.
Ah çà! voilà déjà bien des fois que j'entends parler de ce M. Abauzit... Qu'est-ce donc que cet homme-là?
M. DE LA HARPE.
C'est un Genevois... un ami de madame Necker... Mais c'est à elle de vous faire connaître M. Abauzit; c'est à un ange à faire connaître un sage, puisqu'il n'y a pas de saints dans sa religion.
MADAME NECKER.
Mais vous avez donc oublié tout ce qu'en a raconté Rousseau?... il l'a rendu célèbre parmi nous... Rappelez-vous ce qu'il en dit....
MADAME DE BLOT.
Je vous jure que ce nom m'est inconnu... J'ignore même en quoi il peut être fameux.
MADAME NECKER.
Pour une vertu qui est rare parmi nous et le devient chaque jour davantage... Si M. Abauzit eût vécu du temps d'Épictète, il en eût été fort estimé; aujourd'hui cette vertu commence à passer un peu pour de la niaiserie.
MADAME DE BARBANTANE.
Ah!... je me le rappelle maintenant!... Oui, oui... je vis cet homme un jour, comme il sortait de chez vous!... Dites-nous donc quelque chose de lui....
Tout le monde se réunit pour prier madame Necker.--Oh! oui! quelque bonne histoire de M. Abauzit, contée par vous, s'écria madame de Staël, et ce sera parfait, ma mère!...
Madame Necker se rapprocha de la table, jeta un coup d'oeil autour d'elle pour voir si le service n'interromprait pas sa narration, et quand tout fut prêt, elle commença:
--Vous saurez que M. Abauzit ne s'est JAMAIS de sa vie mis en colère... JAMAIS il ne s'est fâché... Jamais enfin une émotion n'a dérangé le calme inaltérable de cette physionomie d'honnête homme qu'il porte à si bon droit; mais ses amis crurent que cette égalité d'humeur pourrait enfin céder à une contrariété quelconque... Ils consultèrent une vieille gouvernante qui, depuis _trente ans_, était à son service. Cette femme chercha longtemps comment elle pourrait arriver à la vulnérabilité de son maître... car elle l'aimait et ne pouvait se résoudre à l'affliger et à le faire paraître autrement qu'il n'était, puisque ces amis eux-mêmes déclaraient que c'était un pari... Cette femme protestait que depuis trente ans elle n'avait pas vu son maître une seule fois _en colère_!...--Une seule fois!... Mais c'est impossible! s'écriait-on; une colère en trente années!... ce n'est guère!... Allons, conviens d'une seule fois!--Mais je ne puis pas mentir! disait la bonne femme.--Mais comment parvenir à le fâcher?... Aide-nous.--Ah voilà le difficile! comment le fâcher?... Il y a des gens qu'on ne sait comment satisfaire; lui, c'est de le _fâcher_ qu'il faut venir à bout...
Enfin, après beaucoup de recherches dans sa pensée, après avoir examiné son maître dans l'habitude de sa vie, la vieille Marguerite crut avoir trouvé le moyen de faire gagner le pari.--Quoique en vérité, disait-elle, je ne comprends pas pour quelle raison vous voulez faire sortir mon bon maître de sa paix!..--Que t'importe? nous l'aimons autant que toi.--Cela n'est pas sûr.--Nous l'aimons, te dis-je, et tu le sais bien; ainsi tu ne dois avoir nulle inquiétude sur les suites de tout ceci... Voyons, qu'as-tu imaginé?
--Le voici: M. Abauzit aime par-dessus toute chose à être bien couché; c'est une des habitudes de sa vie intérieure à laquelle il tient le plus... Je ne ferai pas son lit et dirai que je l'ai oublié.
L'expédient parut admirable; le lendemain, les amis de M. Abauzit viennent le prendre et le mènent promener avec eux; ils passent la journée ensemble, et le soir ils le remettent chez lui, assez fatigué de sa journée et content de trouver son lit et le repos.
Son lit!... il n'était pas fait, comme on sait... Le lendemain matin il dit à Marguerite:
--Marguerite, il paraît que vous avez oublié de faire mon lit, tâchez de ne pas l'oublier aujourd'hui...
--Eh bien? demandèrent les amis, lorsqu'ils vinrent le matin pour savoir le résultat.
--Rien du tout, dit la gouvernante... Il m'a dit de ne pas l'_oublier_ aujourd'hui!...
--_Mais tu l'oublieras?_... Songe aux conditions!...
Le lendemain, même affaire; le soir, M. Abauzit rentre encore fatigué d'une longue promenade et trouve son lit dans le même état que le matin... En se levant, il appelle Marguerite:
--Tu as encore oublié de faire mon lit, Marguerite; je t'en prie, songes-y donc?
Le matin, même enquête des amis, même réponse de la vieille gouvernante. C'était le second jour... Le soir, en arrivant devant son lit, M. Abauzit le trouve dans l'état où se trouve un lit fait ou plutôt défait depuis trois jours; le lendemain matin, il appelle Marguerite:
--_Marguerite_, lui dit-il, mais sans élever la voix, _vous n'avez pas encore fait mon lit hier; apparemment que vous avez pris votre parti là-dessus et que cela vous paraît trop fatigant; mais après tout, il n'y a pas grand mal, car je commence à m'y faire_.
Touchée de cette bonté, car ici ce n'est plus de la patience, et je crois que M. Abauzit l'avait devinée, Marguerite se jeta aux pieds de son maître en fondant en larmes, et lui avoua tout!...
Est-ce que ce trait ne figurerait pas admirablement dans la vie de Socrate?
MADAME DE STAËL, émue et irritée en même temps.
Ah çà!... j'espère que M. Abauzit a chassé, le même jour, la vieille gouvernante avec ses trente ans de service, et qu'il n'a jamais revu ses amis prétendus qui pouvaient se jouer de lui au point de faire des expériences sur son humeur et même sur son coeur!... C'est tout simplement indigne...
MADAME NECKER, en souriant.
Voilà mon champion!... Il met flamberge au vent pour combattre les brigands de coeur...
MADAME DE STAËL, souriant aussi.
Fais-je donc si mal?... Cette histoire de M. Abauzit, que je trouve admirable par le rôle qu'il y joue, m'a toujours révoltée, en songeant à celui de ses prétendus amis qui disent aimer un homme, et qui travaillent à l'envi à détruire en lui une qualité que peut-être il a acquise au prix de souffrances inconnues, de peines ignorées!... Non, je suis fort sévère pour de pareilles choses. Ai-je donc tort, mon père?
M. NECKER, touché de cette demande.
Non, mon enfant! il y a une équité de coeur dans votre indignation qui trouve en moi une entière approbation. (_Et l'attirant à lui, il l'embrassa et la retint longtemps sur son coeur._)
MADAME NECKER.
Vous avez raison tous deux... La question, présentée sous cet aspect, la place en effet comme un acte d'égoïsme complet de la part des amis de M. Abauzit. Mais lui, il n'en est pas moins un véritable sage.
MADAME DE STAËL, entourant sa mère d'un de ses bras tandis qu'elle passe près d'elle, et l'embrassant d'un air caressant.
Et vous en faites un saint, ma mère, par votre ravissante manière de conter...
MADAME NECKER, l'embrassant sur le front et se dégageant d'elle sans affectation, car tous les mouvements violents lui étaient étrangers et presque désagréables, lui dit en souriant:
Vous êtes une _flatteuse_, ma fille, je le sens; mais il est doux de se laisser flatter par ceux qu'on aime... Messieurs, il faut nous retirer, mais avant vous boirez un verre de vin de Champagne à santé de M. Necker...
M. DE LA HARPE, s'inclinant.
J'accepte pour moi et pour Marmontel...
MARMONTEL.
Et moi pour moi seul. Tu n'es pas digne d'apprécier le vin de Sillery de madame Necker.
MADAME DE STAËL.
Comment madame de Genlis ne lui commande-t-elle pas de devenir mauvais? Elle le ferait, j'en suis sûre, si elle le pouvait.
MADAME NECKER, avec le ton du reproche.
Ma fille!!...
MADAME DE STAËL.
Ma mère, demandez à madame de Blot et à madame la duchesse de Lauzun si j'ai tort d'être méchante!.. Méchante, d'ailleurs!... En quoi le suis-je donc pour elle, moi?...
PLUSIEURS VOIX ENSEMBLE.
Vous ne l'êtes pour personne!... pour personne!!!
MADAME DE STAËL, avec émotion.
Eh bien! eh bien! qu'est-ce donc? Sans doute je ne suis pas méchante; qu'y a-t-il d'étonnant?... Je ne fais là que mon devoir de membre social de la grande famille humaine... Je disais donc, ma mère, que je n'étais pas méchante pour madame de Sillery; et après tout je pouvais l'être, mais je ne l'ai pas été. Je ne me suis pas réjouie du mal que dit de moi M. de Champcenetz, parce qu'il en disait d'elle!... Jamais, je l'avoue, je n'ai porté le degré de haine jusque-là. C'est pourtant ce qu'elle a fait.
MADAME DE BARBANTANE.
Qu'est-ce donc que cette histoire? Je ne connais pas cela? En quoi donc madame de Genlis et vous, mon coeur, avez-vous pu être réunies?
MADAME DE STAËL.
Oh! c'est une vieille histoire... mais plaisante, après tout, et bien originale.
MADAME DE BARBANTANE.
Mais encore!...
MADAME DE BLOT.
Ah! je me rappelle!... madame la duchesse de Chartres s'en est bien amusée.
MADAME DE STAËL.