Histoire des salons de Paris (Tome 1/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier

Part 10

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Marmontel, qui était aussi à Maupertuis, et avait, comme moi, un rôle dans la pièce, vous dira, madame, que c'est un ouvrage de très-haute espérance, si l'auteur veut étudier l'art dramatique. Cette pièce des _Joueurs_ est parfaitement conduite, et réussirait à la scène avec peu de changements. C'est une peinture des malheurs qu'entraîne avec elle la passion du jeu: toutes les bassesses qui se commettent dans les tripots, école de tant de fripons et l'écueil de tant de dupes, les crimes et les horreurs qui s'y multiplient, cet assemblage de la bonne et de la mauvaise compagnie associées ensemble pour même honte comme pour même joie, toutes ces turpitudes dont la société devrait rougir enfin, sont dépeintes dans la pièce de M. le marquis de Montesquiou avec une vérité profondément morale et très-dramatique; les caractères sont bien tracés, l'intérêt est bien conduit, enfin c'est une bonne pièce: et une pièce en cinq actes et en vers, c'est une chose assez rare pour en prendre note; mais voici qui est aussi bien curieux!... Il y a quelques années, que le marquis de Montesquiou fit lire sa pièce aux Comédiens français, mais sans faire dire son nom; il laissa croire, au contraire, qu'elle était d'un jeune auteur sans nom et sans état: elle fut refusée à l'UNANIMITÉ. Elle est pourtant bien écrite, et elle m'a paru faire plaisir à la représentation; après cela, ce n'est point un jugement sans appel que celui d'un parterre de comédie de société, ce n'est pas une épreuve aussi certaine qu'une représentation publique, et encore celle-ci ne l'est pas toujours. La pièce de M. de Montesquiou a été aussi bien jouée, au reste, qu'il est possible de jouer sur un théâtre de société...

MARMONTEL.

Comme madame la baronne de Montesquiou a surtout été charmante! quelle douce voix! quelle finesse! elle joue aussi bien les soubrettes que les amoureuses: deux emplois très-opposés cependant! elle a un son de voix ravissant, et une grâce inimitable dans toute sa charmante personne... Au surplus, La Harpe peut en parler mieux que moi, car elle a joué _Mélanie_ d'une manière plus supérieure, dit-il, qu'il ne l'a jamais vu jouer.

M. DE LA HARPE.

C'est la vérité: elle fit fondre en larmes toute l'assemblée; elle y mit une telle expression, que moi-même je trouvai dans son rôle des nuances, saisies par elle, que je n'avais pas conçues dans le caractère de Mélanie.

MARMONTEL.

La Harpe, dis donc à ces dames les vers que tu as faits pour madame la baronne de Montesquiou.

M. DE LA HARPE, embarrassé.

Je ne crois pas me les rappeler.

MADAME DE STAËL, avec un grand naturel.

Comment, vous! avec votre mémoire! allons donc!... c'est impossible.

M. DE LA HARPE, après avoir lancé un regard de reproche sur Marmontel, récite les vers.

_À madame la baronne de Montesquiou._

De ses talents qu'a-t-elle donc affaire? Pour nous charmer, il suffit de ces yeux, De ce maintien, de ce port gracieux: En se montrant, elle est sûre de plaire... J'entends sa voix, et je suis dans les cieux. Naïve Annette et touchante Émilie[81], Si belle dans les pleurs! en riant si jolie!... Lequel de tant d'attraits est plus puissant sur nous? Son organe ravit et son jeu nous entraîne. Son sourire est si fin! son regard est si doux!.... Lequel lui sied mieux d'être bergère ou reine? Chacun de ses talents rendrait une autre vaine: Eh bien! elle est modeste en les possédant tous.

[Note 81: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.]

MADAME DE STAËL, avec force.

Ils sont charmants, ces vers! et surtout parfaitement vrais! Quand on connaît madame la baronne de Montesquiou, on est encore plus frappé de leur beauté.

MADAME NECKER, après avoir jeté un coup d'oeil attristé sur sa fille, éprouve néanmoins un mouvement d'orgueil maternel en l'entendant louer une autre jeune femme sur tout ce qui lui manquait...; aussi dit-elle d'une voix émue:

Est-elle donc si agréable, cette jeune femme?

MADAME DE STAËL.

Ah! charmante! et aussi bonne que belle!...

En ce moment, on annonça le souper. C'était l'heure particulière de l'agrément de la maison de madame Necker. Avant cette heure, où ordinairement les personnes les plus froides prennent une sorte d'aisance et de _laisser aller_, il régnait toujours chez madame Necker un air solennel, maintenu par elle et M. Necker; il y avait une glace que toute la chaleur active et mouvante de leur fille ne pouvait _fondre_... mais l'heure du souper était celle des _bons contes_: chacun en faisait; ce n'était pas une grosse joie, mais une réunion de gens joyeux; enfin, on s'y amusait, tandis que, malgré le génie de madame de Staël, l'esprit de madame Necker et le talent de M. Necker, on parvenait à s'ennuyer pendant les lectures et les discussions littéraires du soir; mais au souper cela n'arrivait jamais... Ce soir-là on était préoccupé des événements qui se préparaient. Le 6 octobre venait d'avoir lieu, et le plus sinistre avenir se montrait à tous les yeux!... Madame de Staël, dont le beau talent voyait tout comme le plus habile publiciste, fronçait souvent le sourcil devant une réflexion plus ou moins sombre qui passait menaçante dans son esprit... Quant à madame Necker, toujours égale dans son humeur, quoique tremblante pour le sort de M. Necker, mais résignée et confiante en Dieu, elle ne paraissait nullement troublée... Debout[82] devant cette table que son mari et sa fille présidaient pour elle, elle n'en était pas moins l'âme de ces réunions vraiment remarquables par leur composition... M. Necker, malgré les occupations qui réclamaient de lui travail ou repos, tenait le fauteuil de président, et paraissait toujours écouter madame Necker avec un grand intérêt... La conversation devint générale: on parla théâtre, littérature, politique, et tout cela sans bruit, avec des paroles qui ne voulaient pas persuader en étant injurieuses; il y avait _conversation_ enfin, et jamais dispute. Quelquefois, cependant, Marmontel élevait la voix avec une sorte de rudesse qui tenait à sa personne[83] plutôt qu'à ses manières... il parlait vivement, et M. de La Harpe, toujours dans les bornes, lui répondait doucement, quoiqu'avec aigreur lorsqu'il était poussé trop avant dans ses retranchements. La discussion était sur des pièces données au public de Paris, très-difficile encore à cette époque, et qui faisait justice des mauvaises choses... Marmontel prétendait que l'on y mettait de l'esprit de parti, et qu'on sifflait les pièces qui ne flattaient pas l'esprit public.

[Note 82: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.]

[Note 83: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était lourd et carré, avait l'air _hommasse_ enfin.]

--Mais, disait La Harpe, on profite au contraire de cet esprit du moment pour nous inonder de plates productions... Voilà le vieux d'Arnaud Baculard qui vient de faire jouer son _Comte de Comminges_, imprimé depuis trente ans et depuis trente ans mis au nombre des plus plates productions, si ce n'est même en tête. Eh bien! parce qu'on parle d'abolir les couvents, il vient nous jeter aux jambes son malheureux comte de Comminges!...»

--C'est donc bien mauvais? dit madame de Blot... Cependant le roman de madame de Tencin est bien touchant; c'est rempli d'intérêt.

--Et voilà pourquoi, madame, le drame de d'Arnaud est mauvais: il est fort rare qu'un roman, dramatique même, bien écrit, bien conduit, comme celui de madame de Tencin, soit bon à être mis en scène. Il n'y a rien de théâtral dans le comte de Comminges: sa situation est forcément passive, uniforme, et sans aucun moyen de péripétie une fois la reconnaissance faite: là, aucune de ces vicissitudes, de ces événements imprévus, de ces espérances trompées, enfin de ces mouvements nécessaires au théâtre... Les deux amants sont enfermés dans le même couvent et ne se reconnaissent que lorsqu'Adélaïde est couchée sur la cendre et au moment d'expirer... Encore son amant ne la reconnaît-il pas d'abord, et dit-elle plus d'une page avant qu'il soit _bien sûr_ que c'est elle!... et quel style encore! c'est à n'y pas tenir. Enfin tout le drame, qui a trois actes, consiste en ceci: le comte de Comminges apprend des nouvelles fâcheuses, il se lamente... Il apprend une autre nouvelle, il se lamente encore plus fort et la toile tombe... Allons, Marmontel, sois de bonne foi: est-ce autre chose?

--Tu railles, et je parle sérieusement: comment nous entendre?...

--Tu as trop bon goût pour ne pas être de mon avis, et ce comte de Comminges est ennuyeux... ton héros qui ne parle, ne vit, n'agit, ne meurt que pour l'amour, il n'est même pas amoureux!...

--Oh! pour celui-là, c'est trop fort! s'écrie madame de Staël... Comment? le comte de Comminges n'est pas amoureux?... Que je suis malheureuse!... Je n'ai pas vu la pièce, je ne sais ce qui en est!...

--Je vous en fais juge, madame la baronne: ce comte de Comminges, qui ne respire que pour l'amour, qui ne meurt que pour l'amour, eh bien! il ne reconnaît pas sa maîtresse et passe sa vie à jardiner en creusant des fosses avec elle; il lui parle (chose sévèrement défendue d'abord à la Trappe), et le plus merveilleux, c'est qu'il trouve que ce jeune moine ressemble à Adélaïde: c'est ce qu'il se dit pendant tout le second acte; est-ce qu'il n'y a pas dans la figure de l'être aimé, dans sa voix, quelque chose qui ne peut échapper à l'amour?...

--Et surtout à l'amour qui observe, dit doucement madame Necker...

--Et puis, dit La Harpe, tous les accessoires qu'on a pu mettre en oeuvre pour faire un drame avec les décorations et le jeu du machiniste ont été employés... Il y a, entre autres choses, une profusion de fosses et de têtes de morts qui m'a rappelé ces vers de Collé... Nous sommes à souper, je puis les chanter? (_Il s'incline devant madame Necker et chante._)

..................... Pour émouvoir le coeur d'abord Ah! que c'est un puissant ressort Qu'une belle tête de mort! COLLÉ.

(Tout le monde rit.)

--Ah ça! et _Henri VIII_, dit Marmontel, est-il aussi dans ta disgrâce?

--Mon Dieu, que vous êtes amusants tous les deux! dit madame de Staël, en avançant sa chaise, posant ses deux bras sur la table et appuyant sa tête sur ses mains... M. de La Harpe, dites-nous donc votre avis sur _Henri VIII_, ma mère le permettra: n'est-il pas vrai, ma mère?

--Oh sans doute! s'écria madame Necker... Allons! que pensez-vous d'_Henri VIII_?

--Je dis, madame, que c'est une mauvaise pièce et que les vers en sont aussi mauvais que la contexture de l'oeuvre.

--C'est clair cela! dit madame de Staël: voilà un avis qui n'est pas fardé... Et comment la trouvez-vous mauvaise? pourquoi?

--Pourquoi, madame la baronne, pourquoi?... Par la raison que je trouve _Jeanne Gray_[84] un bon ouvrage; parce que je suis vrai et que le faux me révolte... Dans _Henri VIII_, tout y est à contre-sens; M. Chénier a pris l'histoire à rebours. C'est une pièce où il n'y a _ni intérêt, ni action, ni intrigue, ni marche dramatique[85], ni mouvement, ni caractères, ni convenances, ni conduite_.

[Note 84: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse. Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit de _Jeanne Gray_, et me le prêta. C'était celui qu'originairement avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et ce qu'il est devenu.]

[Note 85: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance littéraire.]

--Voilà une belle analyse! dit Marmontel... Il y a cependant de la noblesse dans la diction, il s'y trouve de beaux vers.

--Cette diction dont tu parles est sentencieuse, mêlée de réminiscences de mauvais goût... Il y a, sans doute, quelques vers bien faits: encore cela est-il douteux...; mais sois toi-même de bonne foi, ôte quelques-uns de ces vers et tout le reste est d'un écolier... Quant au sujet, c'est celui de _Marianne_... Mais il est moins heureux, parce que Hérode a de l'amour au moins pour sa victime, et que la jalousie effrénée qui la lui fait condamner, comme dans _Zaïre_, enlève l'odieux de cet homme qui, ayant le pouvoir en main, pouvant ordonner, ordonne la mort d'une femme innocente pour en posséder une autre. C'est un bourreau et une victime... On ne peint pas, pour une société élégante dont le goût est délicat, de ces sujets de place de Grève... Henri VIII est tellement déterminé, dès la première scène, à épouser Jeanne Seymour, et conséquemment à faire mourir Anne de Boleyn, qu'on n'a aucune incertitude sur la chose... L'atrocité du caractère d'Henri VIII est si marquée, son pouvoir si positif, Anne de Boleyn tellement privée de tous moyens de défense, que la chose est certaine: ainsi donc, pas de noeud, pas d'action, peut-on dire, pour alimenter cinq actes. Et cette Jeanne Seymour qui est là sans savoir ce qu'elle veut ou ne veut pas!... et ce rôle ne pouvait être crayonné plus fortement, attendu qu'une paire de monstres conjurant ainsi le meurtre juridique d'une belle jeune créature comme Anne de Boleyn eût été par trop révoltant. Il est vrai qu'au quatrième acte, on emploie un moyen neuf pour émouvoir le public et le roi; mais il paraît qu'Henri VIII était comme moi et qu'il n'aimait pas les ressorts postiches[86].... Ce moyen est: la jeune Élisabeth, amenée à son père qu'elle vient prier pour sa mère... Cela rappelle la scène des petits chiens dans _les Plaideurs_!

[Note 86: On appelle scènes et ressorts _postiches_, tout ce qui est en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa marche.]

.... Venez, venez, famille désolée!...

Est-ce qu'on amène ainsi un enfant sur la scène?...

--Ah! Racine n'en a pas introduit, lui, et comme ressort actif encore!

--Quelle comparaison me fais-tu là!... Racine a mis un enfant sur la scène, dans _Athalie_, parce qu'il n'a que l'intéressant de l'enfance sans en avoir le ridicule... Mais dans son chef-d'oeuvre en ce genre où l'intérêt pour un enfant est le mobile de l'action, dans _Andromaque_, il s'est bien donné de garde de faire paraître Astyanax, quoiqu'il parle de lui d'un bout à l'autre de la pièce...

--Mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes divertissants avec vos querelles! s'écriait madame de Staël... Et elle se remettait plus à son aise en regardant La Harpe et Marmontel avec ses grands et beaux yeux si expressifs, et dont l'âme s'échappait en ce moment en traits de feu pour aller la révéler à tous ceux qui l'approchaient... Marmontel, voyant que le jeu lui plaisait, continua sa revue et nomma _le Philinte de Molière_, que Fabre d'Églantine venait de donner à la nouvelle Comédie-Française.

--Qu'est-ce donc que ce M. Fabre d'Églantine, M. de La Harpe? demanda madame de Barbantane, qui toujours voulait savoir quelle origine avait le talent... Il est noble cet homme-là?...

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! je ne sais s'il est noble ou non, mais de ma vie je n'ai entendu un pareil vacarme à celui qui s'est fait l'autre jour à une mauvaise pièce de lui, appelée, je crois, _le Présomptueux_...

M. DE LA HARPE.

_Ou l'Heureux imaginaire_...

MARMONTEL.

Mais n'est-ce pas copié sur la pièce des _Châteaux en Espagne_ de Collin d'Harleville? Quelle chute! le parterre était de bonne humeur, au reste.. Au troisième acte, cependant, il a fallu baisser la toile. Mais qu'est-ce donc que M. Fabre d'Églantine effectivement? le connais-tu?

M. DE LA HARPE.

C'est un M. Fabre autrefois comédien et directeur en province: il arriva à Paris avec un portemanteau rempli de pièces de la force de celle que vous avez vue l'autre jour... Il alla porter le produit de ses veilles aux comédiens, qui, dans un moment de disette, de famine même, ont accueilli _le Présomptueux_ et une certaine _Augusta_, une tragédie du même auteur qui est, je crois, le pendant du _Présomptueux_[87]!...

[Note 87: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme point de comparaison pour la patience.]

MADAME DE BLOT.

Mais vous ne nous avez pas dit si ce jeune homme était d'une bonne famille. Madame de Barbantane vous le demande encore.

M. DE LA HARPE s'inclinant en souriant.

J'allais y arriver, madame... M. Fabre était, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, comédien et directeur de troupe en province; il s'appelait alors M. _Fabre_; aucune particule ne suivait ni ne précédait son nom. Mais M. Fabre devint auteur... M. Fabre composa... M. Fabre concourut..... M. Fabre apprit, je ne sais comment, que:

À Toulouse il fut une belle, Clémence Isaure était son nom; Le beau Lautrec brûla pour elle, etc.;

et M. Fabre obtint la fleur qu'_aimait_[88] Clémence Isaure, il obtint l'églantine... et voilà l'histoire de ses parchemins.

[Note 88: La complainte dit:

L'églantine est la fleur que j'aime, la violette est ma couleur; Dans le souci tu vois l'emblème Ces chagrins de mon triste coeur, etc.]

MADAME DE BARBANTANE.

Comment! c'est ainsi qu'il s'appelle _Fabre d'Églantine_?...

MARMONTEL.

Ma foi, madame, il y a beaucoup d'origines récentes qui ne sont pas si parfumées!...

M. DE LA HARPE. (Il a toujours une expression sardonique en parlant de Fabre d'Églantine[89].)

[Note 89: Il avait été maltraité par Fabre dans _le Poète de province, ou les Gens de lettres_.]

Fabre, ayant obtenu l'églantine, travailla pour le théâtre, et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, apporta cette foule de mauvaises pièces... _les Gens de lettres_; _le Présomptueux_, plate parodie des _Châteaux en Espagne_; _Augusta_, mauvaise tragédie, ou plutôt mauvais roman calqué sur _la Vestale_, mauvais drame de je ne sais plus quel auteur, qui parut il y a environ vingt ans, et dont le sujet mieux traité eût pu fournir une pièce intéressante[90].

[Note 90: Témoin le charmant opéra de _la Vestale_, par M. de Jouy.]

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Il me semblait que la pièce avait été jouée plusieurs fois. La tragédie est restée...

M. DE LA HARPE, avec une extrême politesse, mais très-sèchement, tout en s'inclinant.

Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, mais la pièce fut retirée à la troisième représentation... Les comédiens français, plus courageux que ceux de la Comédie Italienne, apparemment parce que c'est l'ouvrage d'un comédien, se sont efforcés, mais vainement, de relever la pièce. _Le Journal de Paris_ est plus plaisant que le reste; il a inséré une lettre dans laquelle sont des reproches au public sur sa _sévérité_; et pour prouver le talent de l'auteur, on cite deux vers de sa pièce, dont l'un est ridicule et l'autre niais...

MADAME DE STAËL.

Vous les rappelez-vous, M. de La Harpe?... oh! cherchez bien!

M. DE LA HARPE.

Je crains de les avoir oubliés... ils sont si nuls!... (_Se recueillant._) Les voici:

Romains... c'est un mortel qui va juger un homme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'excès de la vertu n'est pas toujours un bien...

C'est trop fort aussi.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Mais, M. de La Harpe, il me semble que vous avez entendu la dernière pièce de M. Fabre d'Églantine; du moins m'a-t-il dit vous l'avoir lue... et que vous en aviez été content... Quant à moi, je dois ici faire une profession de foi; c'est que depuis Molière c'est la meilleure pièce que nous ayons eue... qu'en pensez-vous, M. de La Harpe?

M. DE LA HARPE, évidemment contrarié et même blessé.

Vous ayez raison, monsieur, et M. Fabre d'Églantine, qui a eu jusqu'ici un si constant malheur, est en effet bienheureux que cette dernière oeuvre soit, comme vous le dites, et comme je le pense, la meilleure pièce depuis Molière.

MADAME DE STAËL.

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que vous dites donc là?...

M. DE LA HARPE.

La vérité, madame! il y a des défauts, sans doute, mais beaucoup de beautés. Le titre en est mauvais... Son Philinte n'est pas celui de Molière; c'est un égoïste: c'est ce caractère bien saisi, bien rendu. M. d'Églantine aurait dû l'appeler _l'Égoïste_, car c'est lui qui, le premier, a tracé à merveille ce caractère odieux. L'idée morale est de punir l'égoïsme par lui-même: ce qui arrive par la propre faute de l'égoïste, voilà pour l'idée morale; quant à l'idée dramatique, il l'a également bien conduite. Il y a du drame dans cette pièce, je le répète; elle va être reçue, et je crois son succès certain... N'est-ce pas votre avis, monsieur l'abbé? ajouta La Harpe en se tournant vers l'abbé Barthélemy.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

Parfaitement... mais vous voyez bien que cet homme, qui fait une oeuvre aussi remarquable, n'est pas un sot.

M. DE LA HARPE, vivement piqué, et se balançant sur sa chaise.

Ma foi, monsieur l'abbé, vous me forcerez d'être ce que mon austère franchise m'avait d'abord fait paraître, et ce que ma courtoisie pour vous m'avait fait adoucir, et je dirai qu'un homme qui, pendant quinze ans de sa vie, c'est-à-dire depuis vingt ans jusqu'à trente-cinq, ne produit que des satires et de méchants vers, et tout-à-coup vous montre une pièce qui, comparativement aux autres, est un chef-d'oeuvre, je dis, monsieur, que c'est au moins un grand sujet de réflexions...

MADAME LA DUCHESSE DE CHOISEUL, bas à l'abbé Barthélemy.

Mon cher abbé, vous avez fait ce soir un ennemi mortel à ce pauvre Fabre d'Églantine.

L'ABBÉ BARTHÉLEMY.

J'en ai peur!... mais le mal ne vient pas de moi.

La conversation devint générale; madame Necker causait avec chaque personne du souper, et faisait ainsi le tour de la table; elle s'arrêtait le plus souvent auprès de M. de La Harpe, devenu son favori depuis la mort de Thomas, et en face de M. Necker... Tout-à-coup quelqu'un prononça le nom de M. de Piis. Madame de Simiane dit aussitôt:

--Ah!... je demande grâce pour mon protégé! C'est un homme qui a bien de l'esprit...

MARMONTEL, regardant madame de Simiane, qui était une des femmes les plus jolies et les plus gracieuses de France à cette époque.

Comment! madame la comtesse, Piis est votre protégé!... mais que faut-il donc faire pour obtenir ce bonheur-là?

MADAME DE SIMIANE.

Faire comme lui de jolis vers...

MARMONTEL.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE BARBANTANE.

Piis est fort aimable!...

MARMONTEL, riant toujours.

Oh! sans doute, madame la marquise; cependant.... demandez à la Harpe...

M. DE LA HARPE sourit... et dit à madame de Simiane:

Vous a-t-il jamais lu son poëme sur quelque chose.... comme l'alphabet, par exemple, madame?

MADAME DE STAËL, MADAME DE BARBANTANE, MADAME NECKER et MADAME DE BLOT, s'écrient:

Sur l'alphabet!

M. DE LA HARPE.

Mon Dieu, oui!

MADAME DE STAËL.

Mais c'est impossible!

MARMONTEL.

Ah! madame, il est des hommes à qui rien n'est impossible pour exécuter des merveilles dans un certain genre. Et pour parler comme M. de Piis[91], nous allons vous montrer comment l'A _s'arroge_ sa place, en véritable _insolent_ qu'il est, tout en haut de _l'alphabet_, et que

A s'Adonner A mal quand il est résolu Avide, Atroce, Affreux, Arrogant, Absolu, Il Assiége, il Affame, il Attroupe, il Alarme...

[Note 91: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après, comme je le dis ici.]

MADAME DE STAËL, s'agitant sur sa chaise en riant aux éclats.

Grâce! grâce! Marmontel... j'en meurs!... mais cet homme est un fou!

MARMONTEL.

Il est fort raisonnable! s'il était fou, il ne serait plus amusant, et je le maintiens le plus sage de la ville.

M. DE LA HARPE.

Et puis, madame, il faut vous calmer sur les méfaits de l'_A_. M. de Piis nous apprend plus loin que

... Il n'est pas toujours Accusé d'Attentats... Avenant, Attentif, Accessible, Agréable, Il préside à l'Amour, ainsi qu'à l'Amitié.