Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle

Part 7

Chapter 73,683 wordsPublic domain

Consequemment au même préjugé, des gens plus sots encore que les Paysans, parce qu’ils sont plus éclairés, ont proposé de chasser les Rats des Jardins & des champs par la Magie. [116]Ces Docteurs ont composé un Talisman, qu’ils disent très-efficace, le voici: Sur un papier qu’on attache à un bâton dans le champ d’où on veut chasser les Rats, on écrit ces mots redoutables: _Adjuro vos omnes Mures qui hic consistitis ne mihi inferatis injuriam: assigno vobis hunc agrum, in quo si vos posthac deprehendero, matrem Deorum testor, singulos vestrum in septem frusta discerpam._

[116] _Apud Aldovr. p. 438._

«Je vous conjure tous, méchans Rats qui êtes ici, de ne me faire aucun tort; je vous défens ce champ, & si après ma défense je vous y retrouve jamais, j’atteste la mere des Dieux, que je vous couperai chacun en sept morceaux.»

Vraisemblablement cette conjuration ne vaudroit rien en François; peut-être aussi les Rats accoûtumés à ne pas fort respecter le Latin, pourroient bien la dévorer même en cette langue.

C’est, sans doute, par condescendance pour les idées du Peuple, que le Clergé, dans certains siécles nébuleux a laissé introduire la coutume d’excommunier les Rats, cérémonie au moins inutile. On l’observoit sur tout fort exactement en Bourgogne dans les Villes d’Autun, de Baune, & de Mâcon: la chose se traitoit dans les régles, elle passoit d’abord par devant les Juges civils; deux Avocats plaidoient l’un pour, & l’autre contre les Rats, ensuite, sur la Sentence des Juges seculiers, ceux d’Eglise faisoient droit.

Monsieur de Chassaneuz, qui est mort premier Président du Parlement de Provence, ce Jurisconsulte connu par ses Commentaires sur la Coûtume de Bourgogne, & par d’autres Ouvrages, [117]ne crut pas les Rats indignes de son éloquence & de son érudition.

[117] Les Jurisconsultes Romains avoient aussi eu égard aux Rats dans leurs loix, témoin celle-ci. _Si fullo vestimenta polienda acceperit, eaque mures roserint, ex locato tenetur quia debuit ab hac re cavere. L. Item quæritur §. si fullo ff. de loc. & cond._

Au commencement du quinziéme siécle les Rats accusés, & convaincus d’avoir fait beaucoup de dégats aux environs d’Autun, furent excommuniés par l’Evêque; Monsieur de Chassaneuz, qui étoit alors Avocat du Roy dans cette Ville, prit leur défense & fit en leur faveur un fort beau plaidoyer, au moins autant qu’on peut le présumer; car malheureusement il n’est point dans ses Ouvrages, & je l’ai cherché inutilement ailleurs; ceux qui pourroient en recouvrer un Manuscrit, feroient un présent bien précieux à la République des Lettres.

Monsieur le Président de Thou en parle comme d’une piece qui a subsisté, mais qu’il n’a pas vûë, & semble ne la citer qu’après Chassaneuz lui-même, qui en parle dans son Traité de la Coûtume de Bourgogne.

Comme on l’a perduë, les historiens en ont raisonné selon qu’il leur a plû. [118]Ils disent «que... Monsieur de Chassaneuz... étant à Autun dans un tems que quelques Villages de l’Auxois demandoient qu’il plût aux Juges d’Eglise d’excommunier les Rats qui désoloient le pays, il avoit pris la défense de ces animaux, & remontré que le terme qui leur avoit été donné pour comparoître étoit trop court, d’autant plus qu’il y avoit pour eux du danger à se mettre en chemin, tous les Chats des Villages voisins étant aux aguets pour les arrêter en passant: sur quoi, Chassaneuz avoit obtenu qu’ils seroient cités de nouveau, avec un plus long délai pour y répondre.»

[118] Le P. Niceron Tom. 3. pour servir à l’Histoire des Hommes illustres, p. 376.

Dans des tems où l’on citoit gravement le Diable en Justice, on pouvoit bien y citer des Rats, qui, sans doute, étoient nécessairement condamnés par défaut: cependant on ne peut croire qu’un homme de bon sens, comme l’étoit M. Chassaneuz, ait allegué les motifs de défense que je viens de citer.

Quoiqu’il en soit, il est certain par ses propres Ouvrages, qu’il a deffendu la cause des Rats, & qu’il a décidé qu’on avoit droit de les excommunier, aussi-bien que les Mouches, les Chenilles, les Sauterelles & autres insectes, contre lesquels on pratiquoit alors les mêmes cérémonies; il y a même des Villages en Bourgogne où les Paysans obligent encore leurs Curés de les renouveller.

Un moyen physique de détruire les Rats des champs & des maisons, mais plus efficace que les Talismans & les excommunications, seroit sans contredit une découverte très-utile, & digne des recherches des plus grands Physiciens; au reste, il y a une certaine proportion entre leur multiplication & leur destruction, établie par la nature même, qui a dû pourvoir aux inconveniens qui résulteroient, si les especes des animaux se multiplioient à l’infini; de sorte qu’elles se conservent toutes à peu près dans la même quantité.

Ainsi la chaleur, les grains, la fécondité naturelle des Rats, en remplissent un pays pendant l’été; mais bien-tôt les pluyes, les gelées, la faim, les eaux en font perir une partie; les oiseaux de proye en détruisent beaucoup, & la mort naturelle en emporte encore d’avantage; car ils ne vivent pas long-tems, c’est pourquoi dans Horace [119]un Rat Epicurien fait souvenir son compagnon que sa vie est fort courte, & l’exhorte, selon la morale d’Epicure, à la faire bonne.

[119] _Vive memor quàm sis ævi brevis._ Hor. Serm.

Il ne reste donc de Rats après l’hiver qu’à peu près autant qu’il en faut pour repeupler un pays, ce qui est dans l’ordre de la Nature, quoique contraire à nos interêts: & si l’on en voit tantôt plus, tantôt moins, cette difference vient de l’irrégularité de differentes causes.

Il faut ajoûter aux principes de leur destruction, les guerres qu’ils se font; car ils se mangent lorsqu’ils sont affamés. Sans cette barbarie, plus commune encore aux Rats domestiques, qu’à ceux des champs, nous en serions bien autrement incommodés, malgré l’Arsenic, les piéges & les Souricieres; mais heureusement pour nous, semblables aux Romains qui, invincibles à toutes les nations étrangeres, ne purent se détruire que par eux-mêmes, les Rats se dévorent les uns les autres, & il en perit plus dans leurs guerres civiles, qu’entre les griffes des Chats. C’est peut-être exagerer, je sçai l’antipathie qui régne entre ces deux especes; cependant, puisque l’occasion s’en présente, je vais vous rapporter un fait qui prouve que cette haine n’est pas absolument inflexible. Après cet exemple, on ne doit pas désesperer de la réconciliation des J... & des M...

[120]On a vû, _ô forza d’Amor!_ un gros Rat & une Chate s’aimer passionnément, & raprocher des especes entre lesquelles la figure & l’antipathie sembloient mettre une barriere éternelle. De cet amour bisarre il sortit une race mixte; ce n’étoient ni des Rats, ni des Chats, leur condition étoit incertaine, & cette incertitude devoit produire des effets fort surprenans. Les deux especes dont ils participoient, voyoient également leurs ennemis dans cette race équivoque; les uns les poursuivoient tandis que les autres en avoient peur; de leur côté, comme Rats, ils devoient craindre un Chat, & comme Chats l’aimer; de même qu’en qualité de Chats ils devoient se jetter sur un Rat, & l’aimer comme Rats. Quelle nature! quel conflit d’inclinations! Ils se défendirent autant qu’il leur fut possible contre les Chats; mais enfin ceux-ci leur livrerent tant de combats, & toujours avec des forces si superieures qu’ils les exterminerent. On ajoûte que leur mere fut cruellement persecutée par les Matoux, indignés qu’elle leur eût preferé un Rat; mais que constante à sa passion, bien loin d’en avoir honte, elle n’abandonna jamais son amant, & le défendit même en toutes occasions contre ses rivaux qui avoient juré sa perte.

[120] Rep. des Lettres, Mars 1718.

Il me semble que ce trait auroit bien relevé la fidelité des Chates, & justifié seul la chaste Diane, d’avoir pris la forme d’une de ces femelles.

Au reste, Monsieur, je ne vous apprendrai pas d’autres anecdotes sur les amours des Rats; il n’y a point chez eux de tendres Héloïses ni d’infortunés Abailards _désunis de leur être_; la galanterie se traite chez eux sans éclat, & leurs trous paisibles ne ressemblent point aux bruyans théatres des goutieres où leurs ennemis miaulent avec tant de pompe leurs peines & leurs plaisirs.

J’ai l’honneur d’être, &c.

VIII. LETTRE.

_Si nocent, prosunt._

Sur les Pieces que je viens de produire contre les Rats, le Peuple a-t-il tort, Monsieur, de les prendre au criminel, ne doit-il pas les détester comme la peste des maisons & des campagnes, & les regarder consequemment par un retour sur la Divinité comme un fleau du Ciel? L’Ecriture même autorise cette opinion par un exemple qu’on ne doit pas mettre dans l’ordre des effets naturels: C’est la plaïe dont les Philistins furent frappés après qu’ils eurent pris l’Arche-d’Alliance sur les Juifs, [121]leur Païs se trouva tout-à-coup inondé de Rats, la terre sembloit les jetter hors de son sein par milliers pour ravager les campagnes, & bien-tôt tout auroit été consumé, si les Prêtres des Philistins n’eussent reconnu que le Dieu d’Israël redemandoit l’Arche par ce châtiment. Ils conseillerent donc de la renvoyer au plus vîte, ils firent même fondre cinq Rats d’or qu’ils mirent dedans comme une offrande expiatoire; en effet l’Arche renduë, les Rats se dissiperent comme ils étoient venus.

[121] _Aggravata est manus Domini super Azotios & demolitus est eos, & percussit eos in secretiori parte natium... & ebullierunt villæ & agri... & nati sunt mures._ Cap. 5. v. 6. Lib. 1. Reg.

_Nolite dimittere eam vacuum... juxta numerum provinciarum Philistinorum quinque anos aureos facietis, & quinque mures aureos, &c._ Ibid. Cap. 6. v. 3. & 5.

Cependant Philastre Evêque de [122]Brescia, qui vivoit du tems de saint Augustin, n’approuve point le present des Rats d’or, il en conclut même que [123]les Philistins adoroient les Rats, & leur assigne une place honorable parmi les premiers Heretiques, autant que ce nom peut convenir à des Payens. Philastre étoit un bon Prêtre, à qui les Heresies coûtoient peu, il en trouvoit sur les jours de la semaine, sur la pluralité des mondes, sur la division de la terre; enfin dans tout ce qui choquoit ses préjugés.

[122] Ville d’Italie, autrefois _Brixia_, connuë par ces vers fameux.

_Brixia vestrates quæ condunt carmina vates, Non sunt nostrates tergere digna nates._

[123] _Catalog. Hær. p. 7. Musoritæ sunt quidam nomine qui sorices colunt, quique, &c._

Mais ce n’est point aux champs seulement, aux fruits, aux moissons que ces Rats vengeurs sont funestes; ils punissent quelquefois les coupables en leurs personnes mêmes, ils châtient le crime jusques sur le thrône & sur l’Autel; & les illustres scelerats pour lesquels il n’est point de Justice, ne peuvent leur échaper, témoin les Histoires Tragiques d’un [124]_Poppiel_ II. Roi de Pologne, & [125]d’_Hatton_ II. Archevêque de Mayence: Ce Poppiel, surnommé _Sardanapale_ [126]fut devoré par une armée de Rats qui vinrent l’attaquer dans son Palais: on dit même, que pour rendre l’exemple plus terrible, cette affreuse catastrophe se passa dans un grand festin en presence de toute la Cour, qui ne put défendre le Roi. Son crime étoit le massacre de ses Oncles, sur lesquels il avoit usurpé la Couronne, il leur avoit même refusé la sépulture, & cet excès de cruauté inutile, lui devint fatal; car les Rats se formerent de la pourriture des cadavres des Princes: ils outrerent à leur tour la vengeance, en l’étendant sur la femme & les enfans de Poppiel, suivant l’ancien usage de punir tout ce qui appartenoit au coupable. Ainsi ils allerent au-delà des bornes de la Justice, & peut-être de leur mission.

[124] Misson, voyage d’Allemagne, Tom. 1. p. 68.

[125] _Idem ibid. p. 66, & 67._

[126] L’an 823.

Le crime de l’Archevêque Hatton, surnommé _Bonose_, n’étoit pas moins criant. Dans un tems [127]de famine il avoit fait brûler inhumainement un grand nombre de pauvres dans une grange, sous pretexte que c’étoient des bouches inutiles qu’il falloit sacrifier au salut des autres. Les Rats le punirent de sa barbare politique, il tomba malade dans une maison qui lui appartenoit sur le bord du Rhin, entre Bacharach & Rudisheim, les Rats vinrent l’y assieger en si grand nombre, que pour s’en délivrer, il fut obligé de se faire transporter dans une petite Isle que forme le Rhin, vis-à-vis la maison qu’il abandonnoit; mais ces animaux opiniâtres passerent le Fleuve à la nage & dévorerent sa grandeur dans une tour quarrée qu’on appelle encore _la Tour des Rats_, & qui sera un monument éternel, ou du moins de longue durée, de la cruauté d’Hatton, de la récompense de son crime, & de la puissance redoutable des Rats, Ministres des vengeances Celestes: Ils en ont bien exercé d’autres, & je passe sous silence l’Histoire d’un soldat qu’ils mangerent aussi, parce qu’elle n’a pas le même brillant que celle d’un Roi & d’un Archevêque. Au reste je vous prie, Monsieur, toutes les fois que je parle de prodiges pareils, de penser que je les raconte sans en être caution: _Equidem plura transcribo quam credo._

[127] L’an 967.

Tous ces traits justifient encore les Juifs d’avoir [128]detesté les Rats comme des animaux immondes & indignes de servir aux Sacrifices, outre que la Tribu de Levy n’auroit sçû que faire d’un semblable casuel. Cette aversion judaïque semble subsister encore aujourd’hui, on voit tous les jours des Gens fort raisonnables, sur toute autre chose, qui ne peuvent souffrir les Rats; il y a même des femmes si délicates sur leur compte qu’elles ne peuvent sans frissonner entendre prononcer leur nom: mais on peut bien passer cette foiblesse à la tendre imagination des Dames, quand on a vû des hommes de guerre, bons Officiers d’ailleurs, s’évanoüir à la vûë d’une souris; j’ai toujours soupçonné qu’ils ne s’évanouïssoient pas sincerement, parce que dans une campagne ils en auroient trouvé trop souvent l’occasion: Et qu’auroient-ils fait à la tête d’une armée, les ennemis n’auroient eû qu’à mener contre eux un bataillon de Rats, ou seulement en charger leurs drapeaux, pour les battre aussi facilement que les soldats de [129]Cambyse prirent Peluse en attachant sur leurs boucliers des Chats que les assiegés adoroient: Je sçai qu’on peut naître avec ces sortes d’antipathies violentes, mais quand on travaille à les détruire, on réüssit au moins à les affoiblir.

[128] _Abominationem & Murem_, Isaïe cap. 66.

[129] Histoire des Empires & des Republiques, &c. Tom. 1.

Je me lasse enfin, Monsieur, de dire du mal des Rats, & je croi aussi que tous les Memoires que j’avois ramassés contre eux sont épuisés. Je vous les ai peints comme la plus méchante race de tous les animaux. Voyons à present s’ils ne sont dans le monde absolument d’aucune utilité. On croit encore leur faire grace en les traitant de multitude inutile & vorace, selon l’application qu’on leur a faite d’un Vers Latin, [130]cependant dans tous les tems ils ont servi aux hommes à une infinité d’usages. [131]Les livres de Medecine sont pleins de leurs propriétés; leur tête, leur cœur, leurs cendres, jusqu’à leurs excremens tout y a des effets admirables, comme de resserrer la vessie aux enfans, de rendre les hommes puissans, les femmes steriles, & mille autres qualités.

[130]

_Nos numerus sumus & fruges consumere nati._

Hor. lib. 1. epist. 2.

[131] _Aldov. lib. 2. p. 434, & 435._

[132]Les peuples de Calicut mangent communément des Rats sans craindre que cette nourriture leur fasse perdre la memoire, [133]comme des Rabins ont écrit qu’elle l’ôtoit. Ils prétendoient par-là expliquer phisiquement pourquoi les Chats n’ont pas la fidelité & l’attachement des Chiens. Ces idées Rabiniques sont assez plaisantes, & il seroit à souhaiter qu’elles fussent vraies: on payeroit quelquefois bien cher un verre d’eau du Lethé[134], s’il étoit possible d’en avoir, & l’on n’en auroit plus besoin, si les Rats avoient la vertu de cette liqueur miraculeuse.

[132] _Aldov. lib. 2. p. 434, & 435._

[133] Buxtorf & Arnaud de Villeneuve.

[134] Lethé, Fleuve d’Oubli.

Malgré le peu de foi que j’ai aux Voyageurs, je crois cependant celui [135]qui rapporte que dans un voyage au Bresil, les provisions ayant manqué, on ne se nourrit quelque-tems que de Rats qu’on payoit trois à quatre écus chacun; le prix ne fait rien à la chose qui a dû arriver plus d’une fois sur mer: & dans de pareilles circonstances on ne se plaint point sûrement de l’incommodité des Rats.

[135] _Lierius Burgundus apud Aldov. p. 434._

De quelle ressource ne sont-ils pas aussi dans les Siéges? A celui de Cassilin [136]par Annibal, un Rat fut vendu deux cens écus, ce n’étoit point trop pour celui qui l’acheta, car il lui sauva la vie, au lieu que celui qui le vendit mourut de faim avec son argent. Ils n’étoient point à bon marché à Paris, lorsqu’Henri IV. l’assiégeoit, [137]témoin celui qui fut mieux payé qu’un morceau délicat par une femme de qualité. Au Siege de Melun sous Charles VI. on s’en régala de même, & on ne les rebuta pas [138]à celui de Calais par Edoüard Roi d’Angleterre. Toute l’horreur qu’en avoient les Juifs ne tint pas contre les extrêmités de la faim, qui les contraignit d’en manger au fameux Siége de Jerusalem, & à celui de Samarie; enfin ils seront toujours pour les assiegés d’une ressource d’autant plus grande quelle est immanquable.

[136] _Cassilinum obsidente Annibale murem CC. nummis væniisse annales tradunt, eumque qui vendiderat fame interiisse, emptorem vixisse._ Pline.

[137] Felix Cornejo hist. de la Ligue & du siége de Paris.

[138] Histoire du Comte d’Oxfort par Madame de Gomez.

Croiriez-vous, Monsieur, que ces mêmes animaux ont contribué autrefois à Rome aux divertissemens publiques? [139]L’Empereur Heliogabale en fit rassembler dix mille, pour figurer dans ce même Cirque, si fameux par les combats des Gladiateurs & des Bêtes feroces de toute espece. Si le Peuple de Rome ressembloit à celui de Paris, je suis sûr que jamais le Cirque n’a été si rempli; cependant ce Spectacle étoit moins singulier dans une Ville où l’on voyoit communément dans les ruës des Rats [140]attelés à de petits Chariots; car c’étoit un amusement aussi ordinaire aux enfans, que de faire des Maisonettes, & d’aller à cheval sur un bâton. Je suis surpris que les petits Habitans des Colleges qui n’ont pas manqué de faire leurs Réflexions sur ces Chariots pueriles, ne les ayent pas renouvellé des Romains, au moins pour montrer qu’ils ont profité de la lecture d’Horace; ils les façonneroient aisément au carosse, puisqu’ils les rendent très-familiers, sur-tout ceux des champs ausquels ils apprennent mille gentillesses malgré [141]l’indocilité que Pline leur a prêtée; ces Rats, [142]Danseurs de Corde, qu’on a promenés il n’y a pas si long-tems par toute l’Europe, & qu’on a admirés par-tout, ne prouvent rien moins que de l’indocilité, & [143]celui qu’on avoit dressé à servir de chandelier en tenant entre ses pattes une chandelle allumée assis sur son derriere, faisoit tout ce qu’on pourroit exiger d’un Singe.

[139] Lampride, cité par Aldovrand liv. 2. p. 434.

[140]

_Ædificare casas, plaustello adjungere mures, Ludere par impar, equitare in arundine longa._

Hor. lib. 2. Sermon. Sat. 3.

[141] _Notandum est autem hirundines è volucribus, & mures ex animalibus esse indociles._ Plin. cap. de muribus.

[142] Guerres de Flandre, d’Espagne & d’Italie, ou Mémoires du Marquis, &c.

[143] _Albertus._

Il faut bien compter, Monsieur, sur votre indulgence, pour vous faire de pareils détails, aussi ne vous les donnai-je pas pour être d’une grande importance; cependant tous ces traits rassemblés prouvent qu’on peut tirer des Rats quelqu’amusement, & tout ce qui amuse est utile. Si les Rats, comme nous l’apprend Horace, amusoient les Enfans de Rome, ils occupoient serieusement le College des Augures, & souvent embarrassoient fort les Prêtres, le Senat, & les Generaux. Ils étoient regardés comme Prophetiques, aussi bien que les Corbeaux, & les sacrés Poulets: l’on étudioit religieusement les Signes favorables ou sinistres qu’ils pouvoient donner; mais communément on les interpretoit en mauvaise part.

Le cri aigu d’un Rat ou d’une Souris suffisoit pour rompre & annuller les auspices, lorsque les Augures tenoient leurs Comices. Il n’en falut pas davantage à [144]Fabius Maximus, pour abdiquer la dictature, & à Caïus Flaminius General de la Cavalerie pour se démettre de sa Charge, comme si ces animaux leur en eussent donné l’ordre exprès de la part de Jupiter Stator, Patron de la République. [145]Quelque tems avant la guerre des Marses, les Rats rongerent des Boucliers d’argent à _Lanuvium_, & l’on devina qu’ils vouloient par-là annoncer une guerre avec ces Etrangers, comme les insultes qu’ils firent à la chaussure du General [146]Carbon, furent prises pour les avant-coureurs de sa mort. [147]Le General Marcellus fut plus troublé avant sa derniere campagne de ce que les Rats avoient porté leurs dents sacriléges sur l’or du Temple de Jupiter, que de tous les autres Signes funestes qui l’avoient inquiété. Les Rats, comme vous voyez, Monsieur, étoient de grande consequence dans la Religion; & les Romains excessivement dévots.

[144] _Ælianus lib. 1. Varr. lib. 11. apud Aldov. p. 428._

[145] Ciceron liv. 2. de la Divination.

[146] _Aldov. p. 428. titulo præsagia._

[147] Plutarque dans la vie de Marcellus.

Il est vrai qu’il y avoit à Rome des esprits forts, comme il y en a eû par tout, qui ne croyoient à la Religion, que par benefice d’inventaire, qui se moquoient des Dieux, & de la divination; par consequent fort peu scrupuleux sur le compte des Rats: les Philosophes en general osoient même s’en moquer publiquement, au grand scandale sans doute des consciences délicates.

Ciceron, par exemple, en parle avec toute l’incredulité d’un Academicien: [148]«Nous sommes, dit-il, si legers & si imprudens, que si les Rats viennent à ronger quelque chose, quoique ce soit leur métier, nous en faisons un prodige: Avant la guerre des Marses, sur ce que les Rats avoient rongé des Boucliers à _Lanuvium_, les Aruspices prononcerent, que c’étoit un prodige horrible, comme s’il importoit beaucoup que les Rats qui rongent jour & nuit, rongent des Boucliers, ou des Cribles; car si nous donnons là-dedans, il s’ensuit, que parce que les Rats ont rongé chez moi les Livres de la Republique de Platon, j’ai dû craindre pour la Republique, ou que s’ils venoient à ronger les Livres d’Epicure sur la Volupté, je devrois craindre la cherté des Vivres.»

[148] Ciceron liv. 2. de la Divination, cité de Monsieur Dacier.

Ciceron se moquoit sans doute des Rats avec beaucoup d’esprit; mais il ne prévoyoit pas alors qu’un Octave, qu’un Antoine, qu’un Lepide renverseroient un jour cette liberté dont les Rats lui avoient peut-être pronostiqué la ruine, en rongeant les Livres de la Republique de Platon, & s’il avoit eû le bonheur d’être assez superstitieux pour ajoûter foi à ces avertissemens, il n’auroit point été dans la suite enveloppé dans les proscriptions des Triumvirs.

Le grave Caton s’égaïoit aussi sur les présages qu’on tiroit des Rats. [149]Consulté par des Gens qui le pressoient de leur expliquer ce que signifioient des Botines rongées par les Rats: Rien, leur répondit-il, qu’y a-t-il d’étonnant que des Rats mangent des Botines? mais ce seroit un prodige inoüi si les Botines eussent mangé les Rats.

[149] _Augustinus Niphus apud Aldov. Lib. 2. p. 428. & 429._