Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle

Part 6

Chapter 63,763 wordsPublic domain

Psicarpax sur son dos légerement s’élance, L’accolle, & de ses bras le serre étroitement: D’abord le cœur flatté d’un doux ravissement, Il voguoit près des bords sans crainte du naufrage: Mais si-tôt qu’il se vit éloigné du rivage, Et que les flots troublés lui gagnerent le dos, Il fut troublé comme eux, & n’eut plus de repos.

Son trouble étoit juste sans doute, mais qu’_alloit-il chercher dans cette galere?_ Ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’en tremblant il tâchoit de faire bonne contenance, & n’osoit dire à Bouffard ce qu’il souffroit. Cependant la crainte, passion toujours dévote, lui arracha des vœux: c’étoit bien convenir qu’il n’avoit plus d’autre ressource.

O toi, s’écria-t-il, fardeau d’amour, merveille si vantée! Sur le dos d’un taureau jusqu’en Créte portée. Europe, étoit-ce ainsi que tu passas les flots?

Il alloit ensuite s’adresser à Jupiter qu’il interessoit si adroitement à son péril, en lui rappellant ses amours: mais un spectacle terrible lui glaça les sens, & lui ôta la voix! C’étoit un Serpent énorme (au moins il parut tel) qui leva la tête sur la surface des eaux. Fatale rencontre! L’Empereur à la vûë de cet ennemi mortel disparut à l’instant, & s’enfonça bien avant dans le limon. Que devint le Prince abandonné à la merci des flots? Il nage, il s’enfonce, il reparoît, il boit l’onde bourbeuse, il va périr, & il l’auroit fait plutôt [101]s’il n’avoit dû nécessairement prononcer le discours qui suit:

[101] Les anciens étoient de grands harangueurs: les Heros d’Homere haranguoient avant que de se battre, en se battant, après s’être battus, & jusqu’à la mort exclusivement.

Cruel! n’espere pas cacher ton crime aux Dieux; Un œil, un œil vengeur voit tout du haut des Cieux: Pernicieux écüeil d’où provient mon naufrage, Tu n’aurois pas sur terre eû le même avantage; J’aurois sçû mieux que toi sauter, luter, courir: Tu m’as traîné dans l’eau pour me faire mourir; Mais je serai vangé, les Rats sçauront ton crime, Et toi-même dans peu tu seras ma victime. Un flot injurieux tranchant là son discours, Il lui tranche aussi la vie au plus beau de ses jours.

Je ne sçai si les imprécations de Psicarpax étoient fort justes; vouloit-il que Bouffard laissât manger sa Majesté Imperiale par le Serpent? Remarquez aussi que le Prince Rat pensoit de lui ce que nous pensons de nous; il se croyoit fort considerable aux yeux des immortels, il s’imaginoit que les intérêts de sa petite altesse étoient ceux du Ciel, & que la foudre étoit faite pour le venger; quelle vanité! Il implora en vain les Dieux vengeurs de l’hospitalité violée, [102]ils sont ordinairement du côté de la Prudence & il avoit négligé cette Divinité.

[102] _Nullum numen abest si sit prudentia._

Cependant les Rats apprirent bien-tôt sa triste destinée, comme il l’avoir prédit. Son Ecuyer qui du rivage en avoit été témoin, courut à Ratopolis annoncer ce malheur, & répandit par tout la fureur & la consternation.

Au point du jour naissant la clameur des Héros, Assemble chez le Roi les Etats Généraux; On sonne le tocsin par toute la Province, On fait sçavoir par tout que haut & puissant Prince, Psicarpax froid, sans vie étendu sur le dos, Erre loin du rivage à la merci des flots.

Le Roi Ratapon pleure d’abord, devant les Etats, la perte de son cher fils, unique, & vain appui de son Trône: ensuite il leur fait entendre adroitement que son malheur domestique interesse tous ses fidéles Sujets, & qu’ils doivent servir sa vengeance: Psicarpax, leur dit-il, a péri d’une façon indigne.

Séduit par les discours d’un perfide étranger: Mais çà, mes cher amis, songeons à nous venger; Il faut verser du sang, ne versons plus de larmes, Armons-nous. Aussi-tôt chacun courut aux armes, Il ne fut pas besoin de les mieux animer, Le Démon des combats prit soin de les armer.

En même-tems un Hérault est envoyé à Batrakopolis.

Il tient en main un Sceptre, & déclarant la guerre, Il prononce ces mots d’une voix de tonnerre: De la part des Etats & du Roi Ratapon; Je déclare la guerre aux hôtes du limon. Grenoüilles, votre Prince a fait périr le nôtre, On les a vû tantôt sur les flots l’un & l’autre: Armez-vous, & quiconque a du cœur parmi vous Qu’il le fasse paroître aujourd’hui contre nous.

Cette déclaration jetta l’allarme dans l’empire des marais, & l’on murmura tout bas contre l’Empereur; il sentit bien la nécessité où il étoit de se justifier: mais dédaignant la voix des manifestes dans lesquels la vérité même est souvent suspecte, il protesta hautement dans l’assemblée des Etats, non seulement d’innocence, mais encore d’ignorance sur le crime qu’on lui imputoit. Cette courte justification soutenuë de l’assurance qu’il donna aux Grenoüilles de battre les Rats, produisit un effet surprenant; elles reprennent aussi-tôt courage, déja elles méprisent l’ennemi, & ne demandent qu’à en venir aux mains.

Voilà donc, Monsieur, la guerre commencée, & l’orage prêt à créver. Qu’il va couler de sang! Quel carnage va se faire sur la terre, & sur l’onde! Et pourquoi, me direz-vous? Pour la mort d’un miserable petit Rat. Mais la guerre de Troye eut-elle un sujet plus grave? Achille, Ajax, Ulysse, Dioméde, Nestor, & tous les Princes Grecs eurent bien la patience de se morfondre dix ans devant les murs de Troye pour venger l’injure de Menelas, comme si l’honneur de toute la Grece eût été attaché au front de ce bon Prince. Qu’avoient fait Priam, & les Troyens à ces redresseurs de torts, comme le sçut bien dire Achille lorsqu’il boudoit pour avoir Briseïs? & que leur importoit que la belle Heleine fût entre les bras de Pâris, ou du fils d’Atrée? étoient-ils sages d’abandonner leurs Etats, & leurs femmes pour faire rendre celle de Menelas? Ils meritoient le même malheur que lui. Le prudent Ulysse l’échappa belle, jugez du sort des autres qui n’avoient pas des Pénélopes comme le Roi d’Itaque.

Ne pourrois-je pas citer des guerres de Ministres, & des guerres de Religion entreprises sur des motifs aussi légers? J’ai lu [103]quelque part que les Arabes ont autrefois donné des batailles pour décider plus absolument que dans les écoles, si les attributs de Dieu étoient distingués _réellement_ ou _virtuellement_.

[103] Herbelot, Bibl. Orient.

Les postures indécentes d’un soldat Romain, qui, des galeries du Temple de Jerusalem scandalisa les Juifs un jour de Pâques, furent cause d’une grande sédition; ensuite de la guerre de Vespasien, enfin de la destruction de la Ville, & de toute la Nation: & la plûpart des Conquérans, à compter depuis Alexandre jusqu’à Charles XII. Roi de Suéde, avoient-ils d’autres motifs de répandre tant de sang, que l’amour de la gloire? Et ce beau nom signifie tout ce que l’on veut.

Mais le Roi Ratapon & tous ses Sujets étoient trop offensés dans la personne du Prince Psicarpax, pour laisser sa mort impunie: aussi les Dieux qui s’étoient autrefois partagés entre les Grecs & les Troyens, ne jugerent pas la querelle des Rats & des Grenoüilles indifferente pour l’Olympe.

Jupiter assemble les Dieux, & leur fait considerer dans les deux armées ces guerriers intrépides.

Qui la pique à la main marchent avec audace, Tel que Mars au milieu des campagnes de Thrace, Tels qu’on vit autrefois ces Titans orgueilleux, Tels qu’on vit d’Ixion les enfans sourcilleux.

Il demande ensuite à la troupe céleste, qui d’entr’eux prend part à cette grande journée.

Puis soudain s’adressant à la fiere Pallas, Ma fille, c’est à toi de défendre les Rats, Ils assistent, dit-il, à tous tes sacrifices, A l’odeur de tes mets ils trouvent des délices, Ils fréquentent enfin ton Temple & tes Autels.

C’étoit justement ce dont se plaignoit la Déesse. Elle répondit à son pere, que les Rats étoient une race sacrilége qui ne fréquentoit ses Temples que pour ronger ses couronnes, dévorer ses sacrifices, & boire l’huile de ses lampes: mais elle exagera sur tout l’attentat qu’ils avoient commis sur une [104]coëffure ou un voile, enfin quelqu’ornement, qu’elle avoit travaillé de sa propre main; & pour surcroît de chagrin, ajoûta-t-elle, un miserable Ouvrier à qui je l’ai donné à racommoder m’importune tous les jours pour son payement, & je n’ai pas de quoi le satisfaire.

[104] Depuis Pallas jusqu’à nous, il est arrivé dans les toilettes de si grandes révolutions, qu’on ne sait quel nom donner à cet ornement de Pallas: il sera tout ce qu’on voudra, excepté un panier, qui, ce me semble, siéroit mal à une Déesse de son caractere.

Après cela la pauvre Déesse de la Sagesse devoit-elle protéger les Rats? Cependant elle protesta qu’elle ne favoriseroit point leurs ennemis contre lesquels elle avoit aussi des griefs; car un jour qu’elle s’étoit couchée sur le bord d’un marais, fatiguée d’une grande bataille, les croassemens des Grenoüilles ne lui permirent pas de fermer l’œil: Or une prude n’oublie pas un trait semblable.

Elle conclut donc qu’il falloit les laisser battre, & conseilla aux Dieux de ne point se mêler des affaires de ces peuples féroces: Oüi, dit-elle:

Leur audace est extrême, Ils oseroient de près attaquer un Dieu même, Evitons de leurs dards les coups audacieux, Et voyons leurs combats sans descendre des Cieux.

Les immortels qui se souvenoient encore des blessures qu’avoient reçûës Mars & Vénus dans les plaines de Phrigie, applaudirent aux sages discours de Pallas, & s’assirent autour du Trône de Jupiter pour regarder impunément l’action.

S’ils firent sagement pour leur sûreté, ils firent fort bien aussi de laisser tous les événemens à la valeur des combattans. S’ils étoient ainsi demeurés neûtres à Troye, les Héros qui s’y signalerent auroient encore été bien plus grands: Qu’est-ce que c’étoit que le vaillant Achille qui ne pouvoit se faire blesser qu’au talon, tandis que ses armes trempées dans le Styx portoient la mort & l’horreur par tout? Ulysse & les autres Héros assistés d’une divinité qui étoit sage ou brave pour eux, n’avoient qu’un héroïsme emprunté.

Cependant les deux armées sont en présence; des troupes bruyantes de moucherons sonnent la charge, & Jupiter les seconde de son tonnerre. Les Grenoüilles avoient placé une partie de leurs troupes sur un Tertre glissant, afin de combattre avec avantage les Rats qui viendroient les y attaquer, & leur corps de bataille formé dans les joncs au milieu d’un marais presque desseiché, étoit appuyé d’un côté contre de grandes flaques d’eau, & couvert par tout par des rivages escarpés à la reserve de quelques intervales applanis, mais étroits.

Les Rats qui virent bien que le terrain ne leur permettoit pas de s’étendre sur un grand front, & de faire marcher ensemble toutes leurs troupes, prirent le parti de les diviser en plusieurs corps, pour attaquer en même-tems par differens endroits. Un détachement d’Archers alla se poster sur une hauteur qui commandoit le Tertre sur lequel les Grenoüilles s’étoient logées, & de là, faisoit pleuvoir sur-elles une grêle de fléches, tandis qu’un second corps de Rats les prenoit en flanc, & que d’autres se répandoient dans le marais, favorisés par des bataillons d’Archers qui bordoient les rivages escarpés, d’où ils tiroient sans cesse.

Ainsi l’affaire s’engagea par tout où les Rats purent trouver des débouchés: bien plus ils jetterent des barques sur ces flaques d’eau dont les Grenoüilles se croyoient si bien épaulées, & les remplirent de Grenadiers qui se trouverent sur l’ennemi avant qu’il s’en fût seulement douté.

Cependant des batteaux ne se rassemblent pas en un moment, & un passage de troupes comme celui-là ne peut gueres se faire à la vûë des ennemis sans qu’on en ait des nouvelles. Avec un peu plus de vigilance, & des espions bien payés, les Généraux n’auroient pas fait un coup de tête semblable; aussi je suis persuadé que dans le tems on ne manqua pas de les blâmer, & de croasser justement des Vaudevilles sur leur compte. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette faute coûta cher aux Grenoüilles, & gâta absolument leurs affaires.

Obligées de faire face de toutes parts à des milliers de Rats qui leur tomboient sur les bras, elles formerent un bataillon quarré, & se battirent vigoureusement: la mêlée fut horrible, & la fureur égale de part & d’autre: un Héros abattu étoit à l’instant vengé par la mort de son vainqueur. La terre fumoit de sang, les eaux en étoient teintes, & l’action sembloit ne devoir finir que par la défaite entiere des deux armées.

Mais enfin les Grenoüilles ne purent soutenir les efforts des Rats, le Roi Ratapon blessa mortellement l’Empereur Bouffard: ce malheur ébranla ses troupes, & le Prince Méridarpax acheva de les mettre en déroute; ce redoutable Rat fit des prodiges de force & de valeur, il renversoit lui seul des bataillons entiers: plus grand qu’Achille parce qu’il n’étoit pas invulnérable comme lui, déja sans le secours de Mars ni de Pallas, il faisoit pancher la victoire du côté des Rats, si Jupiter fût demeuré neûtre: mais il lui fut impossible, soit sentiment de compassion, soit désir de donner des preuves de sa toute-puissance, soit enfin qu’il craignît la destruction entiére de l’espece des Grenoüilles, il en eut pitié. C’en est trop, dit-il, la fureur de Méridarpax offense le Ciel, il faut que Mars ou Pallas descendent là-bas pour arrêter la rage de ce téméraire.

Mon pere, répond Mars, nos efforts seroient vains, En vain Pallas & moi nous armerions nos mains Pour arrêter des Rats la vaillance funeste: A peine il suffira de la troupe céleste. Descendons tous ensemble, ou bien lancez sur eux Cet effroyable dard, ce dard impétueux, Qui dompta les Titans ces illustres rebelles, Qui fit choir Encelade & ses hautes échelles, Et Typhon, & Mimas, & ces grands criminels, Dont l’orgueil déclara la guerre aux immortels.

La chose étoit sérieuse; & le pere des Dieux ne pouvant se faire obéïr par ses enfans, fut obligé de suivre leur conseil.

Jupiter prend en main son tonnerre, Qui, d’abord en grondant épouvante la terre, L’Olympe est ébranlé jusqu’à ses fondemens, Puis il lance la foudre & ses traits consumans Qui portent à son gré des coups inévitables, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . En cet affreux moment tout tremble dans le monde, Tout tremble, Rats sur terre, & Grenoüilles dans l’Onde: Mais bien-tôt condamnant une telle frayeur Le peuple Souriquois rappelle sa vigueur, Ne donne aucune trêve aux Grenoüilles timides, Et du sang ennemi teint les plaines humides.

Quelle douleur pour le grand Jupiter de voir périr ses Grenoüilles, & quel affront de voir des Rats braver son tonnerre qu’il faisoit respecter aux hommes mêmes! Il auroit peut-être volontiers abandonné les peuples des Marais à leur destinée, s’il l’avoit pû faire avec honneur, mais il s’étoit trop avancé pour réculer.

[105]Tenter est d’un mortel, réussir est d’un Dieu.

[105] Trag. de Childeric.

Engagé de soutenir la justesse sentencieuse de ce vers heureux, il envoya aux Grenoüilles des troupes auxiliaires qui firent ce qu’il n’avoit pû faire du haut de l’Olympe: c’étoient des Ecrevices. Ces monstres plus redoutables que le tonnerre couverts d’écailles, armés de tenailles tranchantes, étonnerent d’abord les Rats par leur figure effroyable: cependant ceux-ci firent ferme, mais dès qu’ils se sentirent tenaillés & déchirés par ces nouveaux ennemis contre lesquels le courage & la valeur leur devenoient inutiles, ils battirent la retraite, ils la firent en assez bon ordre, quoi qu’à dire vrai, avec un peu de précipitation.

Cependant cette retraite qui ne fut point une déroute leur fit autant d’honneur que leur en auroit fait la victoire. S’ils céderent le champ de bataille, ils le laisserent jonché de leurs ennemis; leur perte à proportion ne fut pas considerable, & il leur resta la gloire solide d’avoir combattu non seulement contre des ennemis puissans, mais encore contre un élement étranger, & les Dieux mêmes.

J’ai l’honneur d’être, &c.

VII. LETTRE.

... _Agmen subjectis spargere in arvis, Crescere quod subito majus majusque videtur._

Ovid.

Je vous annonce, MONSIEUR, des choses toutes merveilleuses sur l’origine, l’ancienneté, & la multiplication des Rats. Noé, si vous voulez en croire des [106]Docteurs Arabes, fut le reparateur de l’espece des Rats, comme Deucalion, selon les Poëtes, l’a été du genre humain, & d’une façon aussi simple: Noé donna un soufflet au Cochon, qui éternua sur le champ un Rat; ce Rat étoit femelle apparemment, & de plus femelle feconde par elle-même, car dans peu l’Arche fut remplie de semblables animaux qui alloient rongeant jour & nuit, & menoient grand train les provisions du Patriarche & de ses enfans. Il se repentit bien-tôt d’avoir augmenté sa Ménagerie d’une bête si incommode, & résolut de réparer sa faute. Pour cela il n’eut besoin que de ses soufflets miraculeux; le Lion souffleté éternua & lui donna un Chat armé de pied en cappe. Aussi-tôt ce nouvel animal courut à sa destination, & commença contre les Rats cette horrible guerre que sa posterité a toujours poussée avec tant de chaleur.

[106] Murtady Auteur Arabe (traduit en François par M. Vattier) des merveilles de l’Egypte. Lisez encore les Lettres Persanes.

Vous saurez encore, Monsieur, que le Cochon avoit été éternué par l’Eléphant, pour débarrasser l’Arche de toutes les choses inutiles & désagréables à l’odorat.

Sur ces deux traditions orientales, je fais deux réflexions: La premiere, que le Rat est plus ancien que le Chat; & vous sentez parfaitement combien je pourrois exagerer cet avantage. La seconde, que le Rat peut rapporter son origine à l’Elephant, puisque par le Cochon il en descend en ligne droite. Le plus petit des quadrupedes, vient donc du plus gros animal qui soit dans la nature, & sans doute cela est admirable. C’est ainsi, ajouteroit un moraliste, que nous ne ressemblons pas toûjours à nos peres, & qu’on est souvent fort petit, quoique descendu de très-grands personnages. Pour cette moralité seule, les idées de mes Auteurs meritent peut-être quelque consideration; cependant si on me contestoit leur autorité, j’avouë que l’on m’embarrasseroit fort.

La génération des Rats est plus misterieuse encore que leur origine; les Naturalistes l’ont toûjours regardée comme un grand problême, & l’ont expliquée par des prodiges surprenans. Il est vrai que les histoires sont pleines de faits particuliers & d’exemples qui se renouvellent tous les jours dont il paroît d’abord difficile de rendre compte en n’accordant aux Rats que les principes de fécondité communs à tous les animaux à quatre pieds.

Nous avons vû qu’ils étoient en possession autrefois de désoler les campagnes des Troyens & des Œoliens; ainsi je crois facilement, après Ælien, qu’ils se sont trouvés une fois en assez grand nombre pour couper en herbe tous les bleds de ces peuples; je crois même que cela leur arrivoit souvent[107]. Auprès de Calene ils moissonnerent en une nuit un champ fort vaste; & dans un [108]autre endroit de l’Italie, ils mangerent en peu de tems jusqu’aux fourrages; [109]en Allemagne ils ravagerent, une année, les bleds si furieusement qu’ils y causerent une chereté de vivres; [110]dans la Palestine il y a des cantons entierement abandonnés aux Rats, & d’autres où il seroit inutile de rien semer, si certains oiseaux de proye n’en devoroient sans cesse une infinité; [111]on assure même que les Rats ont apporté quelque fois la peste dans des pays par leur multitude, & c’est pour cette raison que les [112]Romains, faisant la Guerre en Espagne, envoyoient bien loin des détachemens pour donner la chasse aux Rats, qui, outre la peste, auroient bien pû encore leur apporter plus sûrement la famine. Ces exemples en effet, prouvent presque de nouvelles créations de Rats.

[107] _Niphus apud Aldovrandum lib. 2. p. 437._

[108] _Baronius Annal. Tom. 13._

[109] _Hist. Allem. part. 2, Aldov. p. 437._

[110] _Aldovrandus ibidem._

[111] Strabon Liv. 3.

[112] _Idem ibid._

Ils ne respectent gueres plus la France que les pays étrangers; quelquefois des Provinces en sont inondées de façon, qu’on moissonne fort peu après eux; la terre n’est couverte que de trous qui se communiquent, & d’où l’on voit incessamment passer des Rats; ce sont des choses qu’on ne voit que trop souvent: cependant trois mois avant la récolte il eût peut-être été difficile de trouver deux Rats dans deux lieux de terrain.

Or l’on ne peut pas imaginer d’abord que quelques Rats dispersés dans un pays, puissent, dans un Eté, l’inonder de leur race; ainsi on a formé differens sistêmes pour expliquer ce phénomene.

Le plus simple étoit peut-être de soupçonner, 1º. que les Rats ont pendant l’hiver des retraites qu’on ne connoît pas, & d’où ils sortent au printems en plus grand nombre qu’on ne pense; 2º. que la premiere portée que font les anciens est bien-tôt en état d’en faire une seconde, cette seconde une troisiéme, la troisiéme une quatriéme, (comme cela est en effet) & peut-être au-delà. Ensuite on pourroit calculer à peu près le produit d’un nombre supposé, & je crois qu’alors on ne seroit pas si étonné de voir tant de Rats.

Mais on a trouvé qu’il étoit plus court d’imaginer confusément que les Rats sortent de la terre, sans s’embarrasser de quelle façon; ou bien de croire purement & simplement qu’elle les produit par une vertu _générative_, selon le beau principe de l’ancienne Philosophie, _que la corruption d’une chose est la génération d’une autre_; ou conformément aux idées des Epicuriens, persuadés que la Terre détrempée & échauffée par le Soleil, avoit produit par sa propre force les animaux qui l’habitent, & l’homme même. Il n’y a presque personne qui ne soit du sentiment des Epicuriens à l’égard des insectes, ausquels on ne donne d’autre principe de leur existence que la corruption; mais on prétend démontrer la thèse à l’égard des Rats. [113]On assure que le Nil étant retiré, on voit dans les endroits où il a laissé son limon, des milliers de Rats à moitié formés: une partie en est déjà animée, & l’autre, qui n’est encore que bouë, prête à recevoir l’organization. Ainsi l’on pourroit voir sensiblement cette merveilleuse opération: mais un miracle de cette nature seroit de trop grande conséquence dans toute la Physique, pour le croire sur le témoignage de Pline.

[113] Ælien. Pline.

[114]Il n’est pas plus aisé de se persuader qu’il pleut des Rats en Thébaïde, ni [115]qu’il se soit trouvé des femelles de Rats qui portoient dans leur ventre d’autres femelles pleines; & il faut sans doute avoir pour Aristote toute la foi qu’on avoit jadis pour ses idées dans les Colleges, pour croire sur sa parole, qu’une femelle sans mâle enfermée dans un boisseau de millet y fit cent vingt petits, & qu’en général elles peuvent toutes concevoir sans mâles en lêchant du sel, comme on a écrit des Jumens d’Espagne, qu’elles conçoivent en tournant la croupe au vent du midi.

[114] Ælien.

[115] _Idem._

Il est vrai que ces prodiges une fois averés, la fecondité des Rats n’a plus rien d’inconcevable, je ne les refuterai point, je serois même le premier à les croire si je les voyois.

Le peuple a aussi formé ses sistêmes sur la multiplication des Rats, comme les Naturalistes; & vous jugez bien, Monsieur, qu’il a encore moins oublié le merveilleux. Accoûtumé à ne considerer les choses que par rapport à l’interêt qu’il en retire, ou à l’incommodité qu’il en reçoit, il admet confusément deux principes, Dieu, & les Démons; il rapporte le bien à Dieu, & rejette le mal sur les esprits malins: Voilà toute la physique des génies foibles & superstitieux.

Ainsi dans les années où il y a beaucoup de Rats, ils en accusent les Sorciers, & les Magiciens, c’est-à-dire, des hommes imaginaires à qui ils donnent ces noms. C’est sans doute s’y prendre à merveille, pour ne jamais rien voir dans les opérations de la Nature.