Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle

Part 5

Chapter 53,764 wordsPublic domain

Lorsque les Dieux épouvantés par les Geants, s’enfuirent si prudemment en Egypte, sous diverses figures d’animaux, celle du Rat ne fut pas negligée. M. Scarron dit que:

Momus devint Singe, Apollon Corbeau, Bacchus un Bouc, Vulcan un Veau, Pan un Rat, &c.

Pan étoit peut-être le mieux avisé de ses Confreres, puisque sous cette forme empruntée, sa Divinité étoit parfaitement en sûreté, à moins que les Geants ne se fussent transformés en Chats.

C’est sans doute depuis cette metamorphose que les Rats ont été adorés, car ils l’ont été aussi-bien que les Chats.

[71]Dans l’Egypte jadis toute bête étoit Dieu, Tant l’homme au contraire étoit bête: Tout animal ailleurs qui n’a ni feu ni lieu, Avoit là son Temple & sa Fête. On avoit fait un jour au Temple du Dieu Chat D’un Rat blanc & sans tache un pompeux sacrifice: Le lendemain c’est le tour du Dieu Rat; Il faut, pour le rendre propice, Qu’à ses Autels un Chat périsse.

[71] Fables de M. de la Motte.

Ce n’est pas dans l’Egypte seulement où toute bête étoit Dieu, que les Rats ont eû des Autels. La crainte qui fit les premiers Dieux du monde, força les [72]Phrigiens de les déïfier, [73]& les Peuples de Balsora & de Cambaye se feroient encore aujourd’hui un cas de conscience de faire du mal à ces animaux.

[72] Ælien & Pline.

[73] _Balbus in itinerario Ind. Ori. c. 4._

S’ils sont des Dieux dans la Mithologie, ils figurent en Heros dans l’Histoire: elle est remplie de leurs conquêtes, & d’actions éclatantes qui les placent à côté des Alexandre, des Tamerlan, des Gengisckan; semblables à ces Nations guerrieres du Septentrion qu’on a vû dans differens siecles se déborder dans l’Europe & dans l’Asie, comme des torrens impetueux renverser tout ce qui s’opposoit à leur passage, détruire des Empires, ou se les soumettre, souvent des milliers de Rats belliqueux ont pris des villes, conquis des Provinces, chassé des Peuples.

[74]Dieux malfaisans, ils firent souvent ressentir les effets de leur toute puissance aux Phrygiens qui les adoroient, & chasserent brusquement de leur Païs ces braves Troyens qui avoient soutenu dix ans les efforts réünis de toute la Grece; enfin le Simoïs & le Scamandre, ces Fleuves celebres de la Troade n’ont vû quelquefois sur leurs bords que des Rats. [75]Pareille conqueste sur le Meandre; les Migrations de plusieurs Peuples de l’Ionie n’ont eû d’autres causes que la cruelle necessité de ceder leurs terres à des armées de Rats victorieuses.

[74] _Bochart de sacris animalibus._ Pline, Ælien, &c.

[75] Pausanias.

Passons en Thrace, nous y verrons les Abderites, Peuples assez connus par une Comedie Françoise, chassés de leur Patrie par ces mêmes Conquerans: [76]Cette révolution arriva sous le regne de Cassandre Roy de Macedoine, l’un des Successeurs d’Alexandre. Les Rats reconciliés sans doute par une paix solide avec les Grenoüilles depuis cette fameuse bataille qu’Homere a chantée, se liguérent avec elles; soutenus des Legions amphibies de ces Alliés, ils inonderent de leurs troupes les terres des Abderites, assiegerent la ville d’Abdere, & chasserent enfin les Habitans de tout le Pays, après leur avoir enlevé leur Capitale.

[76] Justin. Hist.

Les Histoires ne disent rien de la conduite du Siege, de sorte qu’on ignore comment la Ville fut attaquée & défenduë; on ne sçait si elle fut emportée d’assaut & livrée au pillage, ou bien si elle se rendit par capitulation, & quels en furent les articles. Voilà comment les faits les plus importans de l’antiquité demeurent dans l’obscurité, faute de l’utile secours des Gazettes qui nous donnent, (soit dit en passant) un grand avantage sur les anciens.

Cependant, malgré la disette des Memoires, on peut assurer qu’Abdere essuya deux grands Sieges; le premier, est celui dont nous venons de parler; le second fut formé par les Abderites mêmes qui voulurent rentrer dans leur Ville: ils firent de puissans efforts, & ils y rentrerent enfin, mais ce ne fut pas, selon toute apparence, sans une horrible effusion de sang, les assiegeans combattans pour reconquerir leurs foyers, & les assiegés pour conserver leur Conquête. On peut conjecturer encore, que les Rats étoient seuls entrés dans Abdere, qu’ils avoient abandonné aux Grenoüilles les Rivieres, les Marais, les Prairies, & tout ce qui pouvoit être à la bien-séance de ces Alliés.

[77]Les Habitans de Ceretto, petite Ville du Royaume de Naples, se souviennent encore d’avoir été obligés, il n’y a pas cinquante ans, de disputer le terrain avec les Rats, comme avoient fait les Abderites. Les tremblemens de terre causés par les embrasemens du Mont-Vesuve, donnerent lieu à cet évenement. La Ville de Ceretto en fut presque toute boulversée, une bonne partie de ses Habitans demeurerent sous les ruïnes, & ceux qui eurent le bonheur de se sauver, se retirerent dans la plaine, où ils établirent une espece de camp; mais bien-tôt il ne fut pas de beaucoup plus sûr que la Ville: une armée de Rats vint les y menacer d’un sort plus triste que celui qu’ils avoient évité; c’est-à-dire, de les manger tous vifs. On opposa le fer & le feu à ces Legions furieuses, on fit de bons retranchemens, & l’on passa plusieurs nuits sous les armes crainte de surprise; jamais allarme ne fut plus chaude.

[77] Misson, Voyage d’Italie, Tom. 3. p. 360.

Dans cet étrange embarras, on eut recours à un Chat, on l’envoya contre les Rats, mais ce fut pour leur servir de pâture. Dans un instant ils l’immolerent aux mânes de leurs peres mangés par les Chats, ou plûtôt il fut autant sacrifié à l’appétit, qu’à la haine Nationale. Jugez par-là, Monsieur, de la solidité de [78]l’inscription qui étoit autrefois sur une porte d’Arras avant que Loüis XI. eût pris cette Ville.

[78]

Quand les Rats mingeront les Cas, Le Roi sera Seigneur d’Arras; Quand la Mer qui est grande & lée, Sera à la Saint Jean gelée, On verra par dessus la glace Sortir ceux d’Arras de leur Place.

Les Rats ont fait des choses aussi surprenantes en Italie; on leur a quelquefois abandonné des [79]Campagnes, & même des Villes. Par exemple celle de Cosa, [80]à present Orbitello, dont les Histoires nous disent seulement, que les Habitans furent contraints de laisser leurs Dieux Penates à la merci de ces animaux furieux.

[79] _Ager Frixiensium._ Baronius in Annalibus.

[80] _Circa Italiam Murium agrestium vis ex agris emersa quosdam è patrio solo pepulit._

Diod. Lib. 3.

_Dicuntur cives quondam migrare coacti Muribus infestos deseruisse lares._

Rutilius Rufus.

Selon Bochart (_opere de sacris animalibus_) Diodore & Rutilius parlent de _Cosa_, à present _Orbitello_.

[81]Dans l’Isle de Gyara, l’une des Cyclades, ils ont fait encore une expedition bien plus memorable: Pline, d’après Strabon, & tous les Naturalistes d’après Pline, en parlent comme du plus terrible de tous les prodiges. Les Rats ayant formé le dessein de chasser les Insulaires, ravagerent leurs terres, couperent les moissons, les legumes, mangerent les magasins; en un mot, affamerent l’Isle, ensuite ils attaquerent les hommes & les animaux jusques dans les Villes. Ils étoient en si grande quantité, que les Habitans, quand ils n’auroient rien eû à craindre pour leur vie, ne pouvoient esperer de tuer même sans résistance tant de millions de Rats, qui sembloient sortir de terre. Il leur falut donc obéir à la necessité, & prendre le seul parti qui restoit; c’est-à-dire, d’abandonner ce qu’ils ne pouvoient pas conserver.

[81] Pline après Theophraste. Voyez _Gesnerus de Quadrupedibus_ p. 809.

Ils furent encore obligés, en gagnant les Ports, de s’ouvrir des passages l’épée à la main, à travers les bataillons ennemis qui les harcellerent jusqu’à leurs vaisseaux. La fureur des Rats ne s’en tint point-là encore; [82]les Insulaires embarqués, ils entrerent avec rage dans les maisons, & y mangerent jusqu’aux métaux, le fer, le cuivre, l’or, l’argent, tout fut dévoré.

[82] Pline & Ælien disent que les Rats mangerent de l’or & de l’argent dans l’Isle de Gyara pour satisfaire leur inclination naturelle à voler.

Ce trait merveilleux, est expliqué differemment par les Historiens; pour moi je pense que ce prodige ne doit pas être attribué à la faim, mais plûtôt à une sage précaution: à l’exemple de ceux qui avoient rongé les cordes des Arcs, & les Couroyes des Boucliers des Assiriens; ils penserent peut-être qu’il faloit dévorer les Arsenaux, & tout ce dont on pouvoit fabriquer des armes contre eux, afin de pouvoir combattre avec avantage leurs ennemis s’ils venoient à rentrer dans l’Isle, ou du moins leur ôter la superiorité des armes.

Ce que je viens de toucher des Rats, à l’égard des Assyriens, n’est point une bagatelle, il ne s’agit pas moins que d’une bataille gagnée, dont les Rats meritent tout l’honneur. Un grand Historien de nos jours parle fort au long, après Herodote, de cette belle action, & je ne puis mieux faire, que de rapporter ses propres termes.

Sethon ou Sévéchus Roy des Egyptiens, & grand Prêtre de Vulcain, Prince dévot, avoit irrité ses troupes par son avarice & ses mauvais traitemens. [83]«Il éprouva bientôt leur ressentiment dans une guerre qui lui survint tout à coup, & dont il ne se tira que par une protection miraculeuse... Sennacherib Roy des Arabes & des Assyriens étant entré avec une nombreuse armée en Egypte, les Officiers & les Soldats Egyptiens refuserent de marcher contre lui. Le Prêtre de Vulcain réduit à une telle extrêmité, eut recours à son Dieu qui lui dit de ne point perdre courage, & de marcher hardiment contre les ennemis avec le peu de gens qu’il pourroit ramasser: Il le fit; un petit nombre de Marchands, d’Ouvriers, & d’Etrangers se joignit à lui; avec cette poignée de gens il s’avança jusqu’à Péluse où Sennacherib avoit établi son camp. La nuit suivante une multitude effroyable de Rats se répandit dans le camp des Assyriens, & y ayant rongé les cordes de leurs Arcs, & toutes les courroyes de leurs Boucliers, les mit hors d’état de se défendre. Ainsi désarmés ils furent obligés de prendre la fuite, & ils se retirerent après avoit perdu une grande partie de leurs troupes. Sethon de retour chez lui se fit ériger une statuë dans le Temple de Vulcain, où tenant à la main droite un Rat, il disoit dans une inscription:

Que par moi l’on apprenne à respecter les Dieux.»

[83] M. Rollin Hist. ancienne Tom. 1. après Herodote.

On auroit pû, ce me semble, ajoûter, _& à craindre les Rats_.

[84]Un autre Prêtre nommé Crinis fut puni de son indévotion par ces mêmes animaux qui avoient si bien servi le dévot Sethon. Celui-là étoit Pontife d’Apollon, mais de ces Pontifes indolens qui vivent voluptueusement d’un benefice qu’ils desservent fort mal. Sa négligence dans les sacrifices scandalisoit les peuples; Apollon en fut irrité, & couvrit les champs de Crinis d’une prodigieuse quantité de Rats & de Souris. La punition de ses fautes lui en fit connoître l’énormité, il rentra en lui-même, & songea à détourner la colere de son Dieu par sa pieté & son zéle à remplir les devoirs de son Ministére; il réüssit: le Dieu naturellement bon lui fit entendre qu’il étoit satisfait de sa conduite, & qu’il lui rendoit ses bonnes graces; mais ce n’étoit pas assez, il falloit délivrer Crinis des troupes qui vivoient à discretion sur ses terres, il l’obtint encore. On croira peut-être qu’Apollon n’eut besoin, pour les renvoyer, que d’une parole, ou d’un clin d’œil, enfin que du même signal qui les avoit ramassés: point du tout, engraissés aux dépens du Prêtre, ils firent les mutins, & ne jugerent pas à propos d’obéir.

[84] Noël le Comte, Diction. de la Fable.

Alors Apollon indigné de leur insolence, jura par le Styx qu’il les extermineroit tous; mais connoissant à quels ennemis il avoit à faire, il se servit contr’eux des mêmes fléches, avec lesquelles il avoit terrassé le Géant Titius, le Serpent Pithon, & les fils de l’orgueilleuse Niobé. Il ne jura pas en vain, ils périrent tous jusqu’au dernier, mais avec honneur, sans penser seulement à fuir.

Cette victoire fut gravée au temple de mémoire, & justement chantée sur le double vallon par les chastes sœurs du Vainqueur. On croit même, & je n’en doute pas, que c’est depuis cette action qu’Apollon fut appellé _Smynthien_ du nom des Rats nommés _Smynthés_ par les Œoliens, les Crétois, & les Troyens, comme il avoit reçu le surnom de _Pythius_, après avoir exterminé le Serpent Python.

Aussi les Peuples que je viens de citer sacrifioient à Apollon Smynthien lorsque les Rats désoloient leurs campagnes; c’étoit le _Champion_ du tems dans ces sortes de calamités publiques. En Créte surtout il étoit principalement fêté sous ce titre, il y avoit un Temple magnifique, où il étoit représenté tenant un Rat à la main droite.

Ces deux Histoires, Monsieur, ne vous ont peut-être point plû, à cause des miracles sur lesquels elles sont fondées. En voici une plus moderne, & que l’on donne pour plus naturelle. [85]Il y a quelques trois cens quarante ou cinquante ans que les Rats & les Souris s’étoient si fort multipliés à Hamelen Ville du Duché de Lunebourg, que les habitans n’étoient plus maîtres dans leurs maisons; ils se voyoient bientôt obligés de les abandonner, lorsqu’un Charlatan se présente aux Magistrats, & leur promet de les débarrasser de ces ennemis domestiques moyennant une somme qu’il leur demande. Que ne lui auroit-on pas donné? Les conventions faites, le Charlatan court par toutes les ruës, rassemble les Rats au bruit d’un tambour, & les emmene hors de la Ville, on ne sçait où. Après il revient triomphant demander la trop juste récompense de son service: mais il étoit déja oublié, les Magistrats lui manquerent de paroles, & refuserent de le payer. Piqué de leur mauvais procedé, il reprit son tambour, & les enfans attirés par sa réputation, & par le bruit, coururent aussi-tôt après lui, il sortit avec eux de la Ville, & n’y rentra jamais, non plus que les enfans qu’on chercha inutilement.

[85] _Atlas Major._ De Janson Tom. 1. dans la description de l’Allemagne.

La mémoire de ce jour malheureux se conserve encore à Hamelen, à pareil jour les portes de la Ville sont fermées, & il est défendu d’y battre la caisse. Cet homme étoit sans doute un grand enchanteur, mais sans le tambour magique, Hamelen seroit peut-être devenuë Ratopolis.

Vous voyez, Monsieur, que les Rats sont une nation très-belliqueuse, qu’ils sont capables des plus grandes choses, & aussi formidables malgré leur petitesse, que les Lyons, les Tigres, les Léopards, & toutes les bêtes féroces qui désolent l’Afrique.

J’ai l’honneur d’être, &c.

VI. LETTRE.

... _Bella, horrida bella!_

Virg.

MONSIEUR,

L’endroit le plus brillant de l’histoire militaire des Rats, est la guerre qu’ils eurent autrefois avec les Grenouilles, guerre interessante & trop peu connuë hors des Colléges. Si l’on vante les Chats pour avoir fait le sujet de deux [86]dissertations Académiques, quel comble de gloire pour les Rats d’avoir été chantés sur la Lyre, sur la Trompette de l’inimitable, de l’incomparable Homere, sur cette même Trompette qui a célébré la colere implacable [87]d’Achille, la fortune de Priam, & les longs [88]voyages du sage [89]Epoux de Pénélope!

[86] M. de Fontenelle a cherché en Physicien pourquoi les Chats tombent ordinairement sur leurs piéds, & M. Lemery a examiné leurs yeux & leur poil, qu’il appelle des phosphores naturels: sur quoi on a dit que les Chats étoient fort utiles dans les Académies, & cela peut être.

[87] Achille dans le fond n’étoit qu’un enfant gâté, un garçon mutin & volontaire, qui pour une petite grisette, nommée Briseïs, se sépare brutalement de l’armée des Confédérés.

[88] Depuis Itaque jusqu’à Tenedos, & de Tenedos aux côtes de Sicile & d’Afrique, toujours sur la Méditerranée.

[89] Le sage, le vertueux Ulysse toujours guidé dans ses desseins & voyages par Minerve, ne laissoit pas, malgré sa tendresse pour Penelope, d’en conter en passant à Circé, à Calipso, & tant d’autres.

Aussi heureux qu’Achille, & dignes comme lui de l’envie d’Alexandre [90]les Rats ont été les Héros d’Homere, quelle fortune pour eux; surtout auprès des judicieux adorateurs de l’antiquité qui croyent le Poëte Grec sans défaut & ses héros parfaits! [91]Aux yeux de Madame Dacier, les Rats ne dévoient point être de simples Rats, mais des Héros poëtiques. Qu’il me seroit facile de relever leur gloire par celle d’Homere, & de faire valoir en leur faveur la Batrakomiomachie! Mais je me suis interdit l’éloge, & la sévérité de l’histoire me le défend.

[90] _Atque is (Alexander) tamen cum in Sigeo ad Achillis tumulum adstitisset: O fortunate, inquit adolescens, qui tuæ virtutis Homerum præconem invenisti._ Cic. pro Arch. n. 24.

Alexandre voyant le tombeau d’Achille, s’écria: Heureux Prince, vous devez votre gloire à Homere, je vous envie moins vos actions qu’un pareil historien pour immortaliser les miennes!

[91] Jamais on n’a aimé personne comme Madame Dacier faisoit Homere, elle n’a jamais pû lui voir le moindre défaut.

[92]Après tout, il n’est pas bien certain que ce Poëme soit l’ouvrage du Chantre d’Ilion: des Ecrivains d’un grand mérite en ont douté, d’autres ont osé décider qu’il lui étoit faussement attribué aussi bien que les Hymnes, le Margite, & quelques petites pieces semblables qui portent son nom. Un Ecrivain [93]célébre fait honneur du combat des Rats & des Grenoüilles à Pigrès ou Tigrès d’Halicarnasse frere de l’illustre Artemise, & le nom de ce Carien se lit à la tête d’un ancien manuscrit[94].

[92] Lisez la Preface de M. Boivin sur la Batrakomiomachie dans les journaux de Trévoux. _Mois de Janvier 1718._

[93] Suidas.

[94] De la Bibliotheque du Roi.

Observez encore après [95]un Critique éclairé, que la plus grande partie du Poëme consiste en Parodies de l’Iliade & de l’Odyssée, & que ces Parodies en font tout l’agrément: Remarquez qu’il s’y trouve beaucoup de vers foibles, négligés, & même vicieux, mais surtout une affectation marquée à jetter du ridicule sur les Dieux d’Homere & particulierement sur la redoutable Pallas qui se plaint comme une commere de ce que les Rats lui ont rongé quelques colifichets de femme, & qui est plus embarrassée que si elle avoit perdu son Ægide. Après ces observations qui ne sont point à mépriser, Pigrès pourroit bien avoir fait la [96]_Batrakomiomachie_; mais autre inconvenient: non seulement il feroit perdre aux Rats la gloire d’avoir été chantés par Homere, mais encore au divin Homere celle d’avoir inventé la Poësie burlesque; ce qui seroit très-fâcheux, parce qu’on étoit bien aise de devoir à l’inventeur de la Poësie épique ce burlesque sublime qui donne de la noblesse aux plus petites choses, & de la gravité aux plus ridicules: car pour le bas burlesque dont on a masqué l’Iliade & l’Ænéide, c’est un genre miserable, justement méprisé aujourd’hui, & qui trouve à peine des admirateurs dans les antichambres.

[95] Heinsius.

[96] Ce mot composé signifie bataille des Rats & des Grenouilles.

Il faut convenir de bonne foi que les argumens des Critiques modernes sont pressans, mais d’un autre côté nous sommes depuis tant de siécles en possession de croire qu’Homere est Auteur du Poëme en question: Peut-on à présent revenir contre la prescription? [97]Martial & [98]le Sculpteur Archelaüs se seroient-ils trompés avec toute l’Antiquité? Cela n’est pas croyable. Enfin il y va de l’interêt des Rats que cet Ouvrage soit du Poëte Grec; donc il doit être de lui, c’est, ce me semble, assez bien conclure, au moins pour ma cause.

[97]

_Perlege Mæonio cantatas carmine Ranas, Et frontem nugis solvere disce meis._

Martial.

[98] Dans le siécle dernier on a déterré près de Rome dans des anciens Jardins de l’Empereur Claude un bas relief representant un Homere, avec deux Rats, pour signifier qu’il étoit Auteur du combat des Rats. L’ouvrage est d’Archelaüs Sculpteur de Pryenne.

Mais cet avantage ne fait qu’augmenter mon embarras, plus ce Poëme sera d’Homere, & plus il me sera difficile de vous en parler d’une façon qui réponde à la reputation de son Auteur. L’Iliade de M. de la Motte m’effraye, & m’apprend qu’il y a dans les Ouvrages de ce Poëte divin des beautés à la Grecque qui s’évanoüissent dès qu’on veut les habiller à la Françoise, & que ses pensées sont des fleurs tendres qu’il ne faut toucher qu’avec beaucoup de délicatesse. Au reste, Monsieur, je ne vous ferai pas une traduction littérale de ce fameux combat des Rats[99], je ne vous en promets qu’une Analyse dans laquelle je me donnerai même bien des libertés. Je commence.

[99] M. Boivin de l’Académie des Belles Lettres a traduit ce Poëme en vers, sa traduction a été bien reçuë; & j’ai cru ne pouvoir mieux faire que de mêler quelquefois ses vers avec ma prose.

_Ratopolis_ Capitale des Rats, comme qui diroit Ratonville, & _Batrakopolis_ Capitale des Grenoüilles, furent long-tems voisines sans _rivalité_, & florissantes sans jalousie: on assure même que depuis leur fondation, les deux Etats séparés par des bornes naturelles, avoient joüi sans interruption d’une tranquillité profonde jusqu’au regne du Roi Ratapon, & de l’Empereur Bouffard, époque malheureuse d’une guerre sanglante. Alors un coup imprévû du destin rompit une paix si constante, & les fautes des [100]Souverains précipiterent leurs sujets dans des malheurs affreux.

[100] _Quidquid delirant Reges plectuntur Achivi._ Hor. serm.

Psicarpax fils du Roi des Rats, trotoit un jour sur le bord des Marais de Batrachopolis: Bouffard Empereur des Grenoüilles l’apperçut, & le prit à sa taille avantageuse, & à son port majestueux pour un Monarque, ou tout au moins pour un Chevalier errant; il lui adressa aussi-tôt la parole, lui offrit son amitié, lui demanda la sienne, & le pria de lui apprendre son nom. Psicarpax le satisfit avec cette noble fierté que peut seule donner une haute naissance, il venta le Roi Ratapon son pere, la Reine Trotine sa mere, & son ayeul Lampon. Il ne craignit pas même de dire qu’il étoit redouté dans tout l’Univers, qu’il étoit connu des Dieux, des hommes, des oiseaux. Ce Prince croyoit sans doute, que la modestie n’est qu’une vertu populaire; d’ailleurs il exageroit visiblement, trompé peut-être par les flatteries de ses Courtisans ou par les fausses idées qu’il s’étoit faites de l’activité de la Renommée.

Les hommes se trompent tous les jours comme lui sur cet article; la Renommée, avec toutes les aîles qu’on lui donne, ne fait souvent que planer sur les mêmes lieux, souvent il ne sort de ses cent bouches, au lieu de voix tonnantes, que des murmures, des bruits sourds, qui pour se repeter mille fois dans le même endroit, ne percent pas un certain nombre de méridiens. Cependant la passion qu’ont les hommes de se faire un nom, est une folie très-utile à la societé, & contre laquelle les gens sages ne déclameront jamais.

Revenons à notre Rat, il avoit d’autres biens que la gloire, & peut-être de plus solides: il ne les oublia pas, il parla de ses richesses avec emphase, & de la délicatesse de sa table avec un air de satisfaction que Bouffard remarqua: il en sourit, persuadé à son tour que la table de l’Empereur des Grenoüilles valloit mieux que celle du Roi Ratapon, & dit au Prince que s’il faisoit consister son honneur à bien manger, il trouveroit tout ce qu’il pourroit désirer à la Cour des Grenoüilles, en même-tems il le presse d’y passer.

Passons ce Lac, _dit-il_, mon dos vous servira de barque, Bien-tôt avec plaisir vous verrez mon Palais: Mais de peur de tomber au milieu des marais, Prince, tenez-vous bien. Cela dit, il s’avance.

Psicarpax curieux de voir le Palais de Bouffard, & plus encore d’y faire bonne chere, se rend sans balancer aux instances du Monarque aquatique, il oublie que sa Grandeur devroit l’attacher au rivage, & s’embarque hardiment sur un Element dont il ne considere pas le danger.