Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle

Part 2

Chapter 23,708 wordsPublic domain

[12] Village à une demie lieuë de Paris. Cette Histoire est une critique fine & agréable de la mauvaise érudition des Antiquaires.

Sur tout depuis que les Disciples de Descartes, plus hardis que leur Maître, ont osé décider que les animaux étoient de pures machines, on s’est accoutumé à ne voir dans leurs actions que les effets d’un mecanisme, dont on convient en même-tems de ne pouvoir expliquer les premiers principes; ainsi presque plus de gloire à esperer pour un Naturaliste de toutes les découvertes morales qu’il peut faire, il ne doit point compter sur les applaudissemens d’un Public indifferent pour tout ce qui n’est pas Phisique.

Je vous avouë, Monsieur, que ces réflexions m’avoient d’abord découragé; mais enfin j’ai pensé, après [13]Horace, & d’autres grands Hommes Grecs & Latins, qu’il ne faut pas écrire pour le plus grand nombre, & qu’un Ouvrage est bon s’il plaît aux Lecteurs pour lesquels il est fait.

[13]

... _Neque te ut miretur turba labores, Contentus paucis lectoribus, &c._

Horat. Serm. Lib. 1. Sat. 10.

Si dans celui-ci, Monsieur, vous ne trouvés qu’un stile ordinaire, point de constructions nouvelles, aucun de ces termes ingenieusement créés, dont on enrichit notre langue depuis quelques années avec tant de succès, je me flatte au moins que vous y reconnoîtrez un caractere ami du vrai. Eloigné de la partialité qu’on a reprochée à Pline, à Quint-Curce, à Velleïus Paterculus, & presque à tous les Historiens tant anciens que modernes, je ne vous ennuyerai point de l’éloge des Rats.

Je proteste d’abord, (& vous me croirez sans peine,) que je n’ai jamais aimé les Rats, je n’ai avec eux qu’un commerce necessaire & très-involontaire; d’ailleurs je n’ai ni Maîtresse, ni Protecteur dont l’Eloge des Rats pût flatter le goût bizarre: En un mot, je les regarde avec tout le monde comme des animaux fort incommodes, des pestes domestiques; mais qu’il est bon de connoître, puisque nous sommes souvent obligez de vivre avec eux. Cependant je ne dois point aussi taire leurs bonnes qualités, ni dissimuler ce qui peut leur donner quelque consideration parmi les Bêtes, autrement en fuyant la partialité que je blâme, je donnerois dans l’excès opposé, ce qu’on appelle en beau stile de College, échoüer contre Caribde, en voulant éviter Sylla.

Du reste, après l’étude particuliere que je fais depuis long-tems du genie & des mœurs du Peuple Rat, on peut compter sur l’exactitude de mes Observations: Quant aux Auteurs, dont je me servirai, leur nom pour la plus part fait leur Eloge, tels sont Homere, Herodote, Aristote, personnages antiques & venerables. Je ferai aussi usage des Relations des Voyageurs; mais avec les précautions necessaires; j’aurai même besoin quelquefois des Fables de M. de la Fontaine, parce qu’elles contiennent dans leurs fictions des verités de caracteres, & peignent les Rats à peu près comme les Romans peignent les hommes.

Après ces précautions qui me répondent presque du succès de mon Ouvrage, il faut vous avouër, Monsieur, que ma petite vanité triomphe encore par un endroit bien plus sensible, je suis furieusement tenté de m’approprier celle d’Horace, [14]& de dire après lui: _Je me sens deja venir des aîles pour voler à l’immortalité._

[14]

_Jamjam residunt cruribus asperæ Pelles, & album mutor in alitem Supernè, nascunturque leves Per digitos humerosque plumæ._

Hor. Lib. 2. Ode ultimâ.

Ne me traitez pas, Monsieur, s’il vous plaît, de visionnaire; pesez bien ce que je vais vous dire, & vous tomberez peut-être d’accord, que ma folie, si c’en est une, est plus raisonnable que celle du Poëte Latin. De tant de millions de livres composés par les Egyptiens, les Grecs, les Romains, & les autres Nations sçavantes, peu ont échappé à la fureur des Rats qui en ont sûrement plus dévoré que les flâmes n’en consumerent dans la fameuse Bibliotheque d’Alexandrie.

Juvenal [15]plaint ironiquement un Poëte de son tems, appellé Codrus, dont des Rats ignorans & bornés à la Langue Latine, eurent la cruauté de manger les beaux Vers Grecs; il ajoûte que ces Vers étoient toute la richesse de Codrus, & qu’en les perdant il perdit tout, quoiqu’il ne perdît rien. Combien nous reste-t-il de titres d’Ouvrages admirables qui ont eû le triste sort des vers de Codrus? La plus grande partie de ceux du siecle dernier, ont déja été rongés, & le siecle prochain ne verra point certainement toutes les Brochures intermittantes, tous les Romans à parties, tous les écrits Polemiques dont nous sommes inondés, les Rats en supprimeront beaucoup dont il ne se sauvera que des lambeaux défigurés à la faveur des extraits & des journaux. Mais si certains journaux deviennent eux-même la proye des Rats, comme on peut le penser, combien de productions d’esprit rentreront dans les horreurs du néant, avec les noms de leurs Auteurs: Ne dois-je donc pas craindre le même sort; & ce petit peuple _Bibliophage_, n’osera-t-il pas toucher à son Histoire? Non; il respectera les Archives de son illustration, & les interests de sa gloire s’opposeront toujours à son avidité.

[15]

_Divina Opici roderunt carmina mures. Nil habuit Codrus, quis enim negat? & tamen illud Perdidit infelix totum nihil, &c._

Juven. Sat. 3.

Que d’Auteurs voudroient ainsi n’avoir rien à craindre des Rats! Mais ce Privilege n’appartient qu’à leur Historiographe; j’en connois tout le prix. Quelle satisfaction, quel ravissement d’être bien assuré, comme je le suis, de transmettre son nom à la posterité! La certitude de ce bonheur, tout imaginaire qu’il est, devient un bonheur réel. Peut-être, Monsieur, me livrai-je trop aux mouvemens impetueux de ma joye; mais est-il possible d’avoir beaucoup de gloire, sans un peu de vanité.

J’ai l’honneur d’être, &c.

II. LETTRE.

_Ingentes animos parvo sub corpore gestant._

Virgil.

Dans des Lettres, MONSIEUR, qui ne sont que des conversations écrites, on n’est astraint à aucune regle, le désordre y est permis, souvent même il y plaît; & ce qu’on met au commencement, pourroit également se placer à la fin; tout y est toujours à sa place: mais malgré les priviléges du Style épistolaire, le genre historique m’assujettit à la pésanteur de sa méthode; & je ne vois pas comment je pourrois me dispenser de commencer mon Histoire par des recherches étimologiques sur le nom des Rats.

Dans le fond, la science des Etimologies n’est point si méprisable, quoiqu’en disent des Philosophes séveres: c’est une divination par le moyen de laquelle on rétablit ou l’on compose heureusement des généalogies, l’on débrouille les origines & les migrations des Peuples, l’on donne un sens favorable à un texte, de sorte qu’un Savant qui connoît plusieurs langues les compare ensemble, explique l’une par l’autre, trouve la signification propre d’un mot Arabe, par exemple, dans la Langue Celtique, ou celle d’un mot Hébreux dans la Gascone, selon qu’il le juge à propos. C’est ce qu’ont pratiqué avec beaucoup d’honneur plusieurs célébres Commentateurs.

Sans les lumiéres extraordinaires de cette même science, eût-on jamais découvert que les Dieux du Paganisme ont été pris de la famille des Patriarches? que le [16]Ciel ou _Cœlus_ est Tharé; Saturne, Abraham; Bacchus, Esaü? Cependant rien n’est mieux démontré par l’ingénieuse analyse des noms des Patriarches, soutenuë des circonstances particulieres de leurs vies.

[16] _Cœlus_, le Ciel, en Grec _Ouranos_, comme qui diroit l’_Ouranien_, c’est-à-dire, l’habitant d’Our, Ville de la Chaldée, patrie de Tharé; donc Tharé est Cœlus.

_Saturnus_, Saturne, en Grec _Chronos_, c’est-à-dire, le Charanien, ou l’habitant de _Charan_, autre Ville où Abraham demeura long-temps après être sorti d’Our sa patrie; donc Abraham est _Chronos_ ou Saturne.

Les noms des autres Patriarches, sur tout ceux de leurs femmes ne quadrent pas si bien avec la Mythologie, cependant M. Fourmont les rapproche beaucoup. Voyez l’Histoire critique des Phéniciens, des Babyloniens, des Assyriens, des Egyptiens, &c.

D’ailleurs la plûpart des noms sont significatifs, & désignent leur sujet par quelqu’endroit propre; par exemple, si l’on fait venir femme de _fama_, qui signifie bruit, renommée, on se trouve aussi-tôt éclairé par une découverte interessante. [17]Ciceron lui-même déployant en plein Senat toutes les forces de son éloquence contre le Questeur _Verrès_, crut achever par un trait saillant le tableau des mœurs de son adversaire, en montrant de l’infamie jusques dans son nom; & sans doute que cette pointe fut admirée dans le Sénat, comme elle l’est encore dans nos Colléges.

[17] _Est adhuc id quod vos omnes admirari video, non _Verrès_, sed Q. Mucius. Quid enim facere potuit elegantius ad hominum existimationem... Summè hæc omnia mihi videntur esse laudanda: sed repentè è vestigio ex homine tanquam aliquo circæo poculo factus est _Verrès_: redit ad se & ad mores suos._

Cic. Orat. 1. contra Verri.

Jusques-là, Messieurs, c’est encore Q. Mucius digne de votre estime & de votre admiration, jusques-là le caractere de _Verrès_ ne s’est point déclaré, mais tout-à-coup ce n’est plus un homme, il a goûté des breuvages enchanteurs de Circé, & le voilà changé en (_Verrès_) _Verrat_, il en a les mœurs aussi bien que le nom, &c. Un Verrat est un Cochon mâle.

De profonds Etimologistes n’ont pas manqué aussi de trouver dans le nom des Rats, leur plus incommode qualité, en le faisant venir de [18]ronger. D’autres prétendent que Rat vient plûtôt de raser ou de ratisser; soit parce que cet animal a le poil raz, & qu’on peut le raser, ou bien parce qu’il ratisse, c’est-à-dire, qu’il vit en rongeant; en effet, ces deux derniers mots sont bien analogues avec sa nature & son nom.

[18] Selon Covarruvias, Rat _à rodendo_.

[19]On derive encore Rat du latin _Mus_, quoique ces deux mots ne se ressemblent gueres; enfin du bas-Breton _Ract_, ou de l’Allemand _Ratz_: & peut-être que, si l’on vouloit bien chercher, on trouveroit d’autres langues d’où les Bretons & les Allemands ont tiré ces noms, dût-on remonter aux anciens jargons de la Tour de Babel.

[19] Périon & le fameux Ménage l’un des quarante, & de plus de l’Académie de la Crusca. Déclinez avec ces Messieurs _Mus_, _Muris_, _Muri_, _Murem_, _Mure_, _Rat_. Il faudroit être bien difficile pour ne pas goûter cette belle analogie.

C’est à vous, MONSIEUR, à choisir entre ces differentes étimologies; ne me demandez pas laquelle je préfererois; je n’en sai rien, en vérité. Vous me dispenserez encore de vous donner une définition des Rats; définir les choses, ce n’est souvent que les embrouiller, les obscurcir: d’ailleurs, je peux supposer hardiment qu’il n’y a aucun de mes Lecteurs qui ne connoisse des animaux si connus.

Dans cette Lettre-ci, je ne vous parlerai que des Rats domestiques, & de ceux des champs; ils nous touchent de plus près par les interêts que nous avons à démêler avec eux, que le Roi des Abissins ou celui de Congo, n’en déplaise à tous ceux qui s’interessent à la gloire de ces Princes.

Les gens d’esprit qui ont examiné la nature & le caractere des Rats, leur ont trouvé nos inclinations, nos passions, nos vices, nos vertus, & nous les ont proposés tantôt pour nous instruire, tantôt pour nous corriger. M. de la Fontaine, sur tout, les a connus parfaitement; aussi, à quelques réflexions près, je ne ferai que glaner après lui; & ce que j’ajoûterai, ne sera que par forme de commentaire.

La Nature en faisant présent aux Rats de ces grandes moustaches, dont ils semblent aussi fiers que nos peres l’étoient des leurs il n’y a pas cent ans, leur a donné un certain air déterminé qui ne plaît pas à tout le monde; il y a dans leurs yeux & dans toute leur figure quelque chose de feroce, qui en impose quelque fois aux Chats les plus intrépides.

Les Souris, qu’on peut nommer des Rats de la petite espece, sont bien differentes. Elles ont une phisionomie douce, spirituelle, enfin toute charmante; leurs petits yeux étincelent sans avoir rien de rude; c’est un vrai plaisir de les voir aller & venir, joüer, bondir dans une chambre où elles se croyent seules; toujours prêtes à s’enfuir au moindre bruit, & à revenir au moindre calme, elles s’attaquent, s’évitent, se poursuivent, & font mille tours d’adresse & d’agilité. Imaginez-vous voir dans un Couvent de Filles, une troupe de Novices folâtrer en tremblant dans un Dortoir retiré, & se faire un double plaisir de pecher contre la Regle, & de braver la vigilance des vieilles Meres.

On a donc raison de dire des enfans vifs & petulans, qu’ils sont éveillés comme une portée de Souris; jamais comparaison ne fut plus juste.

J’ai consulté les Dictionnaires de Richelet, de Furetiere, de l’Academie, de Trevoux, &c. pour savoir l’origine du fameux proverbe, _avoir des Rats_. Vous savez, MONSIEUR, que ces livres modernes renferment par ordre alphabetique, la science universelle en abregé, & que sans autre étude on peut tout savoir, & sans autre secours, faire des Ouvrages admirables: cependant ils ne m’ont pas rendu plus savant sur mon proverbe. J’y ai bien lû qu’il s’applique à des esprits vifs, capricieux, distraits, étourdis, inconstans; mais j’aurois voulu savoir encore ce qui a donné lieu à cette application: par quel endroit les Rats ont mérité d’être les simboles de la folie, d’entrer dans les Armes du Regiment de la Calotte; enfin, pourquoi dans mille chansons on les accuse de loger dans les cerveaux, & de les déranger, comme de tous tems on en a accusé la Lune fort injustement à mon avis.

Il doit donc nous suffire de croire que nos anciens avoient de bonnes raisons pour accréditer de semblables idées. Et n’est-ce pas, en effet, une façon simple & très-physique d’expliquer les bizarreries, & les inégalités d’un homme, que de supposer qu’il a la tête remplie de Rats qui s’y promenent, & qui par leurs differens mouvemens y déterminent ses pensées & ses volontés? Ces Rats ambulans, soit dit sans offenser les Cartésiens, valent bien leur glande pinéale dans laquelle l’ame n’a jamais été logée. Mais laissons là Descartes pour étudier les Rats dans La Fontaine.

Parmi leurs bonnes qualités, on compte une tendre sensibilité aux malheurs d’autrui, un attachement qui ne se borne pas à verser des larmes, ni à se répandre en plaintes inutiles; mais qui cherche les expediens les plus efficaces pour secourir ceux qui sont dans l’adversité. La reconnoissance & la générosité, vertus assez rares chez les hommes, sont communes chez eux: un Lion arrêté dans un piége d’où sa force ne l’auroit pas tiré, se trouva bien d’avoir épargné, quelque temps auparavant, un Rat.

[20]Sire Rat accourut, & fit tant par ses dents, Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

[20] Fables de La Fontaine, Edit. de Paris 1729. Tom. 1. Liv. 2. Fab. 11. pag. 43.

Une Gazelle amie d’un Rat en reçut le même service que le Lion.

[21]Ronge-maille (le Rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs. On peut penser la joye.

[21] Fables de La Fontaine, Tom. 2. Liv. 12. Fab. 15. page 209. & suiv.

Malheureusement le Chasseur rencontra une Tortuë compagne de la Gazelle & du Rat, & la mit dans son sac; elle alloit payer pour l’autre, si le Rat ne l’eût encore délivrée. La Gazelle d’intelligence avec lui, se présente devant le Chasseur; celui-ci jette son sac pour la poursuivre, & pendant ce tems-là

[22]Ronge-maille Autour du sac tant opere & travaille, Qu’il délivre encor l’autre sœur Sur qui s’étoit fondé le souper du Chasseur.

[22] La Fontaine, _ibidem_.

Délivrer ainsi des amis captifs, voilà de l’heroïsme tout pur. Thesée n’en put faire autant pour Pirrithoüs, & le grand Hercule à peine en vint à bout pour Thesée. Cependant, Ronge-maille portoit encore les vertus plus loin. A la honte de toute la Philosophie des Grecs & des Romains, il sçavoit rendre service à ses plus cruels ennemis; car ce fut le même sans doute, qui, touché par les prieres d’un Chat pris dans un filet, eut la générosité de le délivrer.

Je ne croi pas qu’on puisse attribuer cette action à un principe d’interêt ou de fausse gloire: Que gagnoit-il, ou plûtôt que ne risquoit-il pas, en donnant la vie à un ennemi irreconciliable? & quel honneur en pouvoit-il esperer soit auprès des Rats qui l’auroient sûrement blâmé, soit auprès des Chats qui ne sçavent pas goûter des procédés si généreux?

Les Rats brillent sur tout par leur prudence & leur habileté à éviter les embûches des Chats: [23]ils ont toujours plusieurs trous qui se communiquent, de sorte que s’il y en a un de bloqué, ils y laissent morfondre l’ennemi, & s’échapent par les autres. Si les Chats sont pleins de finesses, les Rats sont feconds en contre-ruses; témoin celui qui brava Rodilardus enfariné. Ne diroit-on pas qu’il parla par inspiration? C’étoit sans doute le Nestor de la nation Rate.

[23] _Sed tamen cogitato mus pusillus quàm sapiens sit bestia, ætatem qui uno cubili nunquam commisit suam, quia si unum obsideatur, aliud persugium erit._

Plaut. in Truculento.

[24]C’étoit un vieux routier qui savoit plus d’un tour, Même il avoit perdu sa queuë à la bataille: Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, S’écria-t-il de loin au Général des Chats, Je soupçonne dessous encor quelque machine; Rien ne te sert d’être farine, Car quand tu serois sac, je n’approcherois pas.

[24] La Fontaine Tome 1. Liv. 3. Fab. 18. pag. 79. & 80.

La défiance de ce Rat fait l’éloge de sa capacité, & nous donne de belles leçons. Troye fut prise par un Cheval de bois sottement introduit dans ses murs; l’on a surpris une [25]Ville importante, avec un sac de noix répanduës; & tous les jours des stratagêmes plus grossiers nous en imposent. Il est vrai que tous les Rats n’ont pas la même penétration ni autant d’expérience; celui, par exemple, qui eut peur d’un Coq, & qui se prit d’amitié pour un Chat, sur son air doucereux, étoit fort neuf: aussi sa mere lui fit elle bien sentir le danger qu’il avoit couru, & lui donna de bonnes instructions pour ne plus s’y exposer.

[25] Amiens.

[26]Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat, Qui, sous son minois hipocrite, Contre toute ta parenté D’un malin vouloir est porté: L’autre animal tout au contraire Bien éloigné de nous mal faire, Servira quelque jour peut-être à nos repas. Quant au Chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine, Gardes-toi, tant que tu vivras, De juger des gens sur la mine.

[26] La Fontaine T. 1. L. 6. Fab. 5. p. 143.

Les sept Sages de la Grece auroient-ils prononcé un plus bel Apophtegme?

Les Souricieres & toutes les autres machines fatales aux Rats, déposent hautement contre leur gourmandise; cependant la plûpart aiment la bonne chere, moins par gloutonnerie, que par goût de grandeur & de societé. Ils se plaisent à donner à manger, & reçoivent fort bien leurs hôtes.

[27]Autrefois le Rat de Ville Invita le Rat des Champs D’une façon fort civile, A des reliefs d’Ortolans: Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis.

[27] La Fontaine Tom. 1. Liv. 1. Fab. 9. pag. 12.

Je suis sûr encore qu’il fit fort bien les honneurs du repas; il y a même des Rats magnifiques qui poussent les choses jusqu’à la prodigalité; ils n’ont rien à eux, & sont charmés de se voir ronger par tous les Rats du monde. Tel étoit ce Rat tenant table, dont un Fabuliste nous a conservé l’histoire.

[28]Il étoit un grenier vaste dépositaire Des riches trésors de Cerès; Un Rat habitoit tout auprès Qui s’en crut le propriétaire. Il avoit fait un trou, d’où, quand bon lui sembloit Il entroit dans son hermitage. C’étoit peu d’y manger, le prodigue attiroit Les Rats de tout le voisinage, Il y tenoit table ouverte en Seigneur, Où, selon l’ordre, tout dîneur Payoit son écot de loüange. Est toujours bien fêté celui chez qui l’on mange. Le bon Rat comptoit donc ses amis par ses doigts, Car il prenoit pour siens les amis de sa table, Chacun l’avoit juré cent fois, Voudroient-ils lui mentir? Cela n’est pas croyable. Mais cependant l’autre maître du grain Voyant que ces Messieurs le menoient trop bon train, Se résolut de le changer de place; Le grenier fut vuidé du soir au lendemain, Voilà mon Rat à la besace. Heureusement, dit-il, j’ai fait de bons amis. Tout plein de cet espoir chez eux il se transporte, Mais d’aucun il ne fut admis, Par tout on lui ferme la porte. Un seul Rat, bon voisin, qu’il ne connut qu’alors, Ouvrit la sienne, & le reçut en frere: J’ai méprisé, dit-il, ton luxe & tes trésors; Mais je respecte ta misere: Sois mon hôte; j’ai peu, ce peu nous suffira; Je m’en fie à ma tempérance: Mais insensé qui se fiera A tout ami qu’améne l’abondance; Il ne vient qu’avec elle, avec elle il fuira.

[28] Fables de M. de la Mothe.

Je ne regarde dans cette histoire ni ces faux amis qui abandonnerent le Rat, ni ce généreux voisin qui lui ouvrit sa porte; je ne m’attache qu’à ce caractére noble & magnifique qui lui faisoit tenir _table ouverte en Seigneur_. Tous les Rats de ce côté-là se ressemblent assez, on diroit que leurs biens soient en commun, & qu’ils ignorent le tien & le mien.

Je conviens encore qu’il est impossible d’excuser absolument la gourmandise des Rats, cependant on trouve chez eux au moins un exemple de frugalité; il est peut-être unique, qu’importe, il en est plus curieux, le voici.

Ce gueux célébre, errant par le monde sans feu ni lieu, par esprit d’indépendance, manquant de tout pour être heureux, ce Cynique détaché du monde, insultant du haut de sa misere à tout le genre humain, Diogene enfin vivoit dans ses pélerinages sur la charité publique, & sçavoit même s’en passer: les feuilles des arbres, les racines, l’herbe, tout lui étoit bon[29]. Un jour qu’il mangeoit des feuilles au coin d’un buisson, il s’apperçut qu’un Rat profitoit de ses restes. Diogene admira dans cet animal la frugalité dont il lui avoit le premier donné l’exemple, il le prit à son tour pour modéle, & s’encouragea par là à mépriser les repas délicats des Athéniens. Le Rat de son côté s’estimoit peut-être heureux de vivre comme ce grand homme, dont il vouloit sans doute être disciple.

[29] Ælien Liv. 13.

Après tout, un Rat Philosophe ne seroit pas un prodige: La nation en général a un grand goût pour les livres, ils habitent les plus célébres Bibliothèques du monde, les uns y dévorent les manuscrits & les antiquités, d’autres y font des compilations de tous les genres de litterature, ceux-ci s’attachent aux Romans, ceux-là, & c’est le plus grand nombre, aux Commentateurs, aux grands _in-folio_ de Théologie Scholastique, & Dieu sçait avec quelle ardeur ils travaillent sur ces beaux Ouvrages que les hommes commencent à négliger! Un [30]Académicien de mérite a connu deux de ces Rats lettrés qui avoient lû prodigieusement, mais de cette lecture immense, il résultoit dans leurs têtes un cahos affreux d’érudition mal arrangée qui faisoit deux pedans de ces Messieurs; c’est qu’ils n’avoient pas été méthodiques dans leurs études, & qu’au lieu de consulter la nature & la raison, ils avoient donné aveuglément dans tout ce qui sentoit l’antiquité, car d’ailleurs, ils avoient de très-belles dispositions, & généralement leurs semblables sont capables de tout.

[30] M. Billet de Faniere de l’Académie des belles Lettres, dans sa Fable des deux Rats inserée dans la Poësie Françoise de M. de Châlons.