Histoire des rats, pour servir à l'histoire universelle
Part 1
HISTOIRE DES RATS, POUR SERVIR A L’HISTOIRE UNIVERSELLE.
Perlege Mœonio cantatos carmine _Mures_, Et frontem nugis solvere disce meis.
Martial.
[Vignette: SUIS PARCENT FASTIS.]
A RATOPOLIS.
M. DCC. XXXVII.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
Depuis que les Auteurs amusent, ou ennuyent les Lecteurs, on n’a jamais été en droit de censurer le choix de leur sujet. Chacun peut impunément suivre son goût, son talent, son caprice même, sans être comptable au Public que de l’execution seule du projet qu’il a choisi. Je suis très-persuadé _que nous sommes nés pour servir la societé_, & j’honore infiniment tous les Sçavans qui ont travaillé à éclairer les hommes, & surtout à les rendre meilleurs. Mais comme malheureusement leurs talens me manquent, je n’ai garde de trop présumer de ma destination dans les Sciences; ainsi je prens la liberté de donner une favorable interprétation au principe; je conviens de la nécessité de contribuer au bien commun, mais je pense qu’un Auteur peut s’acquitter à peu de frais de cette étroite obligation.
En effet, plus je refléchis sur les differens interêts de la societé, plus il me semble que l’amusement, le plaisir, la bagatelle sont des parties essentielles de l’utilité publique, plus je trouve très-nécessaires la plupart des choses qu’on nomme inutiles, & surtout dans le monde litteraire, ces riens qui réjoüissent l’imagination au dépens même de l’esprit, qui dissipent l’ennui, ne me paroissent nullement des riens méprisables, parce que nous sommes autant faits pour être réjoüis que pour raisonner.
Ces vérités n’ont pas besoin de preuves, elles portent avec elles une conviction que jamais on n’a mieux sentie qu’aujourd’hui; on aime la futilité, on court après la bagatelle, ce sont les Divinités du tems que tout Auteur qui veut être lû doit encenser; leur regne ne sera peut-être pas éternel, mais il est à présent dans son plus grand brillant, le Public est entiérement subjugué: depuis que deux ou trois beaux esprits lui ont donné le ton par des ouvrages légers, de petites Pieces amusantes, des Romans agréables qu’on a pris pour des livres de caractéres, on dévore avidement tout ce qui est marqué au même coin, & Messieurs les Auteurs en gens habiles profitent de la mode; ils font pleuvoir les brochûres en tous les genres qui ne demandent pas plus de peine à composer qu’à lire, tout le monde fait des Historiettes, des Contes, des Poësies fugitives, & les Muses devenuës Epicuriennes, pour ne pas avoir l’affront de se voir absolument abandonnées, ne chantent que la paresse, la molesse, la volupté.
Des personnes même d’un mérite distingué se laissent entraîner par le torrent, & sacrifient à la même bagatelle des talens qu’ils pourroient employer aux plus grandes choses. Les Censeurs ont beau dire que _c’est dommage que tel Auteur ait tant d’esprit ou qu’il le place si mal à propos_. M. l’Auteur loin d’avoir honte de la censure ne la prend que pour un aveu autentique du seul merite dont il soit jaloux.
Si l’on me demandoit sérieusement ce que je pense de ce goût du siécle, je ne le dirois pas, je n’ai garde de juger le public qui est mon Juge: je sçai seulement que son goût s’accorde à merveille avec celui du plaisir, & que je dois m’y conformer; c’est pour cela que j’ai choisi, entre mille, un sujet plaisant; si je l’ai mal rempli, on doit en vérité me tenir compte de l’intention, & me faire grace en faveur de ma complaisance pour mes Concitoyens ausquels j’aurois voulu être utile en les amusant.
Voilà un grand préambule pour conclure qu’il m’a été permis d’écrire l’_Histoire des Rats_, des Hanetons même, ou des Mouches, si j’avois voulu. Dans le fond, je crois mes preuves fort bonnes; mais en même-tems je doute fort qu’on y ait égard. On ne lit guéres les Préfaces crainte de l’ennui qui en est inséparable, & pour se réserver le plein pouvoir de critiquer sans remontrance, & de trouver, dans l’ouvrage, des défauts qu’un faiseur de phrases sçait pallier ou excuser adroitement comme inévitables; car toutes les Préfaces ne sont que des mémoires apologétiques, & celle-ci n’est point autre chose.
Je dois ajoûter encore que _les Chats_ m’ont donné l’idée de l’Histoire des Rats, & le courage de l’entreprendre, ils ont tant de rapport ensemble, que les derniers m’ont paru mériter le même honneur que leurs ennemis. Le Livre des _Chats_ m’a donc servi d’exemple, je l’aurois même pris pour modéle, si la crainte de tomber malgré moi dans les larcins de l’imitation, & plusieurs autres raisons ne me l’avoient défendu. Chacun doit se livrer à son caractere, & le mien n’est nullement porté pour l’éloge, je n’aime pas à séparer des qualités inséparables, ni faire abstraction des mauvaises pour présenter les autres dans un jour séduisant, cela n’est pardonnable tout au plus que dans les Oraisons funébres.
J’aurois pû encore en imitant les Auteurs qui ont fait les fameux éloges de la Fiévre, de l’Asne, de Car, de Rien, de Quelque chose, de Personne, &c. employer pour loüer les Rats de brillans Paradoxes: mais il faut pour cela une fécondité & une souplesse d’imagination que la Nature m’a absolument refusées; je raisonne, mais je n’imagine qu’avec peine.
Qu’est-ce donc que l’_Histoire des Rats_, si je n’y prens le ton de l’éloge, & si elle ne roule point sur le burlesque? Je serois fort embarrassé d’en donner une juste idée; c’est un ouvrage de marqueterie, ce sont les _Juveneliæ_ d’un _Militaire_ qui est entre son quatriéme & son cinquiéme lustre; & de plus, si l’on veut, une Histoire Litteraire, Critique, Morale, Politique, Phisique, Naturelle, Militaire, & presque universelle. Je m’éloigne peut-être de la modestie qu’on affecte dans les Préfaces, je m’annonce d’une maniere fastueuse, au lieu de prendre cet air humble & soumis si convenable à un Auteur qui va s’exposer à la merci de ses Lecteurs: J’ai tort, sans doute, cependant on trouvera véritablement dans mon Ouvrage un peu de tout ce que je promets.
Les Rats fournissent dans le genre Historique le plus beau sujet du monde; ils ont rapport à tout, tout a rapport à eux, en un mot, j’ai trouvé la matiére si vaste que mon plus grand embarras a été de faire un petit Livre; car je pouvois, sans me gêner, acquérir l’honneur de l’_in-folio_: mais j’y ai renoncé généreusement encore par condescendance pour la délicatesse de mes contemporains qui s’endorment à la vûë d’un Ouvrage un peu considerable. Les Grecs disoient qu’un grand Livre _étoit un grand mal_; on a encheri sur eux, & l’on pense aujourd’hui que le plus petit Livre est le meilleur, ainsi l’on pourroit bien encore réduire le mien à la simple brochûre, malgré ce qu’il m’en a coûté pour l’abréger: mais je vois à cela un bon accommodement, c’est de regarder chacune de mes Lettres comme autant de brochûres séparées, & pour éviter l’ennui d’une lecture suivie, de n’en lire qu’une par mois; c’est ainsi que les Histoires de Jacob, de Marianne, de Jannette, & tant d’autres brochûres périodiques données en détail, soutiennent l’appétit du public.
Je prévois aussi que mon plus grand crime sera une érudition qu’on ne jugera immense que pour avoir lieu de s’en moquer: si c’est un crime d’être _érudit_, je puis bien protester d’innocence contre cette accusation, quoiqu’au défaut du génie qui me manque elle pût me faire honneur; mais il y auroit de la mauvaise foi à en profiter. Je n’ai jamais lû que très-sobrement, crainte de perdre la liberté de penser par moi-même, en acquerant les connoissances des autres; qu’on ne s’imagine pas aussi que j’aye passé des années à ramasser les matériaux de cet Ouvrage. La collection, en vérité, ne m’a pas coûté huit jours de recherche: un Livre en indique dix; & comme le plus moderne est une compilation de tous les autres, on devient Auteur à bon marché. C’est pourquoi, si mon Histoire est mauvaise, je n’aurai pas au moins à me repentir d’avoir perdu beaucoup de tems à en rassembler la matiére, & si elle étoit passable, je ne veux pas qu’on la regarde comme le fruit d’une compilation penible, ni même d’une érudition acquise par une longue étude.
Je demande pardon à mes Confreres en Apollon, de dévoiler ainsi les profonds mystéres de la belle Litterature, & d’apprendre la façon de fabriquer sans peine des Livres très-gros & très-sçavans, mais je dois cette indiscrétion au Public qui apprécie ordinairement les travaux des Compilateurs plus qu’ils ne méritent, & plus quelquefois que les productions du pur génie.
Au reste, je ne prétens pas que tout Livre d’érudition soit facile à faire. Pour bâtir la Basilique de Rome, il n’a pas suffi d’en ramasser les pierres, & les marbres, il a fallu les tailler, & les mettre dans leurs places pour former ensemble ce superbe Edifice selon les regles & les proportions de l’Architecture. Il en est de même des ouvrages d’esprit, le grand art consiste dans l’Architecture, & peu de personnes peuvent l’attraper. Or je n’ai pas la vanité de me mettre de ce petit nombre; j’avouë même que j’ignore entiérement les regles de cette ingénieuse disposition dont dépend la destinée de mon Ouvrage.
J’aurois encore beaucoup d’obligation à mes Lecteurs, s’ils étoient assez généreux pour excuser mes fréquentes digressions: j’avouë que je m’écarte à tout moment de mon sujet pour courir à droit & à gauche sur des terres étrangeres; mais sans ces excursions, comment aurois-je pû me défendre de l’ennui d’une marche uniforme? Je suis même inégal par tout, tantôt je raisonne sérieusement, tantôt je veux plaisanter, quelquefois je prens un stile empoulé par imitation, ensuite je reviens au naturel; enfin ma plume suit toûjours la disposition actuelle de mon ame plûtôt que la nature du sujet, & je n’imagine pas qu’il soit possible de soutenir le même stile ni le même caractére depuis la Préface jusqu’au Privilége.
Ce qui me déplaît d’avantage c’est que je fais trop de reflexions morales, cela sent véritablement le pédant qui veut dogmatiser, & sûrement ce n’est point mon caractere; cependant il faut croire pour me consoler, que je plairai par-là à nombre d’honnêtes gens qui aiment les choses approfondies.
Je puis au moins protester que j’épisode plûtôt par occasion, ou sans raison, si l’on veut, que pour faire étalage de science & de litterature: si c’étoit mon dessein, j’en serois bien la dupe, car je ne crois pas que beaucoup de mes Lecteurs se laissassent ébloüir par un faux air d’_Encyclopédie_; mais comment faire? Nous vivons dans un siecle heureux, où toute la science est digerée, pour ainsi dire; on ne pâlit plus sur les Livres, on ne sçait rien, cependant l’on sçait de tout, & je suis presque à la mode de ce côté-là, cela se peut dire, je croi, sans vanité.
Je n’ai point menagé les citations & les faits, parce que l’histoire n’est pas composée d’autres choses, & c’est même par-là que mon Ouvrage peut avoir quelque mérite. Qu’on brûle un galon, on retrouve toujours le métail: on n’y perd que la façon. Je consens volontiers qu’on mette mon Histoire au creuzet; si j’en suis pour la façon, on y retrouvera au moins des traits curieux, des faits interessans, enfin une matiére précieuse qui pourroit reprendre une meilleure forme entre les mains d’un habile Ouvrier.
Cependant je m’apperçois que j’avance dans cette Préface, dont je voudrois bien déja être sorti. Je crois avoir prévenu quantité d’objections; mais j’en laisse encore davantage en arriére. Premierement, parce que je n’y sçai point de réponse; en second lieu, parce qu’il n’est pas permis d’allonger une Préface comme on tire un lingot d’or. D’ailleurs, ma premiere Lettre est déja une sorte de Préface qui me dispensoit peut-être de celle-ci; en effet je croyois pouvoir m’en passer lorsque j’écrivis la Lettre: mais j’en ai reconnu depuis la nécessité, & je n’ai pû effacer ce qui étoit écrit.
Il faut pourtant, quoiqu’il en puisse arriver, que je dise deux mots sur le combat des Rats & des Grenoüilles; si je l’ai commenté, si je l’ai analysé, comme j’ai fait, j’ai crû devoir cette galanterie aux Dames, persuadé aussi que tous ceux qui ne sçavent pas le Grec me seront obligés de leur faire connoître les badinages du divin Homere, & le goût de l’antiquité; d’ailleurs ce Poëme justifie encore l’entreprise de mon Histoire, on peut tout hazarder sur l’exemple d’Homere.
Je recommence encore à craindre qu’on ne lise pas ce Discours préliminaire, & supposé qu’on le lise, effacera-t-il les impressions qu’aura déja faites l’étiquete du Livre? Il me semble voir le Frontispice crayonné par mes Lecteurs de traits piquans differemment tournés, mais exprimant tous en gros, qu’_il faut avoir des Rats pour en faire l’Histoire_. La pointe est d’autant plus spirituelle qu’elle se présente naturellement; j’en sens aussi toute la force.
Néanmoins il faut bien prendre mon parti. On n’est pas Auteur impunément; & il est juste de sacrifier quelque chose à la vanité d’être imprimé. Après tout, ceux qui disputoient autrefois à Lyon le prix de l’Eloquence devant l’Autel d’Auguste, étoient encore plus téméraires que moi; & sans doute qu’ils auroient volontiers échangé la crainte d’être plongés dans le Rhône, & la honte d’effacer leur piece avec la langue, contre toutes les blessures épigrammatiques que je dois essuyer.
HISTOIRE DES RATS,
Pour servir à l’Histoire Universelle.
LETTRE PREMIERE.
_Telluris sobolem cantabo, genusque superbum._
Vous sçavez, Monsieur, qu’on donna au public, il y a quelques années, un Ouvrage sur _les Chats_. On fut charmé de connoître plus particulierement ces anciens dieux de l’Egypte, & ceux qui les aiment trouverent dans les éloges qu’en fait l’Auteur, de fortes raisons pour les aimer encore davantage, cet Ouvrage ne laissa rien à desirer aux Naturalistes mêmes, que de le voir suivi de _l’Histoire des Rats_, écrite avec autant d’élégance & de sagacité; cependant jusqu’ici personne ne l’a entreprise, quoiqu’il semblât qu’on dût s’en disputer l’honneur.
En effet, si la haine réciproque des Romains & des Cartaginois, si les guerres sanglantes, & les révolutions de ces deux puissantes Républiques nous font souhaiter de les connoître également l’une & l’autre; si nous regrettons sans cesse que les Cartaginois n’ayent point eû de leur côté un Tite-Live, comme leurs ennemis; pourquoi de deux peuples _antipatiques_, qui depuis le commencement du monde se disputent nos foyers, l’un sera-t-il seul l’objet de notre curiosité, tandis que nous n’aurons pour l’autre que de l’indifference?
Ma comparaison n’est point burlesque, puisque, dans un [1]Ouvrage assez sérieux les Chats sont comparés à ce grand Capitaine Cartaginois qui fit souvent trembler Rome, & les Rats à ce Général Romain qui détruisit Cartage. «Lorsqu’Annibal, dit l’Auteur, ne se permettant aucun repos, observoit sans cesse Scipion afin de trouver l’occasion favorable pour le vaincre; quel modéle avoit-il devant les yeux? Il guêtoit son ennemi, comme le Chat fait la Souris.»
[1] Les Chats, _page 87_.
Mais _à bon Chat bon Rat_, Scipion de son côté avoit apparemment pour modéle quelque Rat habile, dont il opposoit les ruses à celles d’Annibal. Ce trait seul peut, Monsieur, vous prévenir en faveur des Rats, ou du moins vous faire entrevoir ce qu’on peut gagner à les connoître.
On prétend que les animaux ont été nos premiers maîtres en tout genre, & que si nous les avons surpassé en quelque chose, ç’a été à force de les copier. Il est probable que le Triangle que forment en volant les bandes de Canards & d’Oyes sauvages, a donné la premiere idée du triangle d’Ælien, & de la Tête de porc dont les anciens se servoient quelquefois dans leur ordre de batailles. A qui devoit-on l’invention de la Tortuë militaire, si ce n’est à la Tortuë même qu’on imitoit en se couvrant avec des boucliers? Les Cygognes lorsqu’elles vont en troupe ont leurs sentinelles, leurs gardes avancées, leurs signaux. Les Castors surtout ont le talent d’assurer leurs travaux par un discernement invariable à distribuer des vedettes vigilantes qui sçavent [2]battre la retraite dans l’occasion; des Chevaux attaqués par le Loup forment une espece de bataillon ou d’escadron, comme on voudra l’appeller, se serrant sur une ligne droite qu’ils arrondissent quelquefois pour enfermer le Loup, s’il est seul, ou pour faire face de tous côtés, s’ils ont à faire à plusieurs. Le Porc-épic lance avec une dexterité infinie les sortes de fléches dont il est couvert; enfin les Renards, les Blereaux, les Lapins doivent passer pour les inventeurs des mines & des contremines.
[2] Leur queuë est couverte d’écailles, & plate comme celles des Poissons: on dit qu’ils en frappent sur l’eau des coups qu’on entend à une demi-lieuë à la ronde.
Pour peu que j’eusse de dévotion pour les gros livres, je pourrois vous en faire un assez considerable sur l’Art de la Guerre tiré des animaux, avec des observations qu’on ne trouve point sûrement dans tous les sçavans Commentateurs de Polibe, sans exception: Combien de volumes pourroient encore fournir facilement tous les Quadrupedes, les Volatiles, les Insectes, les Reptiles ausquels nous sommes redevables de la découverte des Arts, peut-être même des Sciences, & surtout de la Morale?
Le gouvernement des Abeilles est un modéle parfait de Monarchie; la Démocratie constituë la forme de celui des fourmis; & celui des Castors, passe pour [3]Aristocratique: c’est peut-être sur ces grands modéles que se sont établies les trois especes principales de gouvernement qui partagent l’Univers. D’ailleurs les pilotis des Castors, & les celules des Abeilles ont été les premiers morceaux d’Architecture qui ayent donné aux hommes l’idée des maisons. La prévoyance de la Fourmi laborieuse a donné lieu à des Apologues très-sensés, & nous avons appris à son exemple à faire des [4]magazins. L’ouvrage du Ver à soye fit chercher la façon de filer la laine, le lin, les écorces d’arbres, & la toile de l’Araignée l’art de faire des étofes. Sans impiété on peut conjecturer que la bonne Cerès ne montra aux hommes à labourer la terre, qu’après l’avoir vû remuée par les animaux dont la Magicienne Circé donna la forme aux compagnons d’Ulisse, & qu’Apollon en passant pour l’inventeur de la Musique joüit d’un honneur dérobé aux Rossignols; les cœurs tendres & constans ne se proposent-ils pas l’exemple des Tourterelles, & celui du Papillon volage, n’aide-t-il point souvent les amans malheureux à briser des chaînes incommodes? Nos chansons en font foi.
[3] En Pologne on distingue parmi les Castors, les nobles & les roturiers; les premiers ont une robe plus riche, & commandent aux autres. Or cela, dit-on, prouve bien que la Noblesse est quelque chose de réel.
[4] Malheureusement un habile Physicien a découvert que les Fourmis ne font point de magasins, qu’elles ne mangent point l’hyver. M. de Reaumur a bien eu tort de nous ôter un si beau sujet de moralité.
A présent je serois peut-être autorisé à conclure que l’histoire d’un petit Insecte peut valoir celle d’un grand Empire. Adresse, prudence, prévoyance, sagesse, courage, frugalité, générosité, reconnoissance, talens, vertus, tout enfin se trouve chez les animaux, il ne s’agit que de bien chercher. Vous me prendriez sans doute, Monsieur, pour un Anthousiaste, si je n’avois de bons garans de tout ce que j’avance ici, ce sont le divin Platon, & le célébre M. Despreaux l’Emule d’Horace & de Juvenal: [5]Le premier compte parmi les avantages de l’âge d’or (qui par parenthese n’a jamais existé) le bonheur qu’avoient alors les mortels fortunés de vivre en bonne intelligence avec les animaux, & de s’instruire dans ce commerce utile. Notre Poëte François a senti, comme le Philosophe Grec, combien nous avions besoin des leçons des bêtes qu’il croit même bien moins bêtes que nous; il débute ainsi dans une Satire qui est, à ce que l’on dit, une de ses plus belles.
[5] Platon sur le bonheur de l’âge d’or. Voyez les Essais de Montagne.
[6]De tous les animaux qui s’élevent dans l’air, Qui marchent sur la terre, ou nagent dans la mer, De Paris au Perou, du Japon jusqu’à Rome, Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.
[6] Despreaux, Satyre sur l’Homme.
Or l’avis de M. Despreaux doit être celui de tout le monde, à cause de sa réputation, & parce qu’on ne peut pas le soupçonner de partialité, lorsqu’il juge contre ses propres interêts, comme s’il ne tenoit point à la nature humaine. Le reste de la piece répond parfaitement au début, il nous envoye à l’école de la Sagesse chez les [7]Fourmis, les [8]Loups, les [9]Ours, les [10]Vautours, les [11]Lions: & les belles peintures qu’il fait de leurs mœurs, sont décisives en faveur de ma cause; elles prouvent tout ce qu’on auroit pû me contester.
[7]
La Fourmi tous les ans traversant les guérets, Grossit ses magasins des trésors de Cerès, Et dès que l’Aquilon ramenant la froidure Vient de ses noirs frimats attrister la nature, Cet animal, tapi dans son obscurité, Joüit l’hyver des biens conquis pendant l’été. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais l’homme sans arrêt dans sa course insensée, Voltige incessamment de pensée en pensée.
[8]
Voit-on les Loups brigans comme nous inhumains, Pour détrousser les Loups courir les grands chemins.
[9]
L’Ours a-t-il dans les bois la guerre avec les Ours?
[10]
Le Vautour dans les airs fond-t-il sur les Vautours?
[11]
A-t-on vû quelquefois dans les plaines d’Afrique, Déchirant à l’envi leur propre république, Lions contre Lions, parents contre parens, Combattre follement pour le choix des tyrans? L’animal le plus fier qu’enfante la Nature Dans un autre animal respecte sa figure, De sa rage avec lui modére les accès, Vit sans bruit, sans débat, sans noize, sans procès.
_Boileau, Satyre de l’homme._
M. Despreaux avoit copié Horace, Juvenal & Pline.
_Neque hic lupis mos, nec fuit leonibus: Unquam nisi in dispar feris._
Horat. Epod. 7.
_Sed jam serpentum major concordia: parcit Cognatis maculis similis fera; quando leoni Fortior eripuit vitam leo? Quo nemore unquam Expiravit aper majoris dentibus apri? Indica tigris agit rabida cum tigride pacem Perpetuam, sævis inter se convenit ursis. Ast homini, &c._
Juvenal. Sat. 15. v. 150.
_Denique cætera animantia in suo genere probè degunt congregari videmus, & stare contra dissimilia: leonum feritas inter se non dimicat, serpentium morsus non petit serpentes, nec maris quidem belluæ ac pisces nisi in diversa genera sæviunt: at Hercules! Homini plurima ex homine sunt mala._
Plin. Liv, 7.
Aujourd’hui les animaux sont bien changés. _O tempora! O mores!_ Les loups dans nos forêts se déchirent; les chiens dans les ruës s’étranglent; les bœufs, les chevaux, les moutons même se tuent, & il n’est pas jusqu’aux timides colombes qui ne se battent; enfin nous ne voyons point d’animaux sur la terre, dans l’eau, ou dans l’air, qui, pour l’amour, la faim, ou quelques autres intérêts ne se fassent la guerre comme les hommes.
Cependant chaque Province, chaque Ville a son Histoire, [12]Chaillot même a la sienne; on a mis beaucoup d’esprit à écrire les tours & les friponneries d’un miserable Guzman d’Alpharache; on a chanté les illustres forfaits d’un Cartouche, on a transmis à la posterité, avec beaucoup d’exactitude, les vies joyeuses des virginités estropiées de la Grece & de la France: Enfin on ne finit pas de nous donner de faux Memoires, des Avantures imaginaires, des Anecdotes souvent peu interessantes, tandis qu’on neglige de connoître les animaux, & d’apprendre d’eux mille bonnes choses. Orgüeilleuse indifférence! Nous les croyons faits pour nous, & nous les méprisons trop pour daigner les étudier. Notre curiosité ne va guerres au-delà du nom, & de la figure de ceux qui peuvent nous nuire, ou nous servir dans l’usage ordinaire de la vie, & generalement les plus connus sont ceux qui figurent sur nos tables.