Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV
Part 3
Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup. Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain, une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de religieux, d'une couleur grisâtre.
Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin, dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant. La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre VI, qui était mort l'année précédente.
Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.
Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi, dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin 1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux. «C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est, du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans, que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.
[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV, p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]
[Note 29: _Ibid._, p. 430.]
Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence, _majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino, possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà _Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome. Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait, dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche. L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait. Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux d'autres artistes distingués[30].»
[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold Leclanché.]
On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses dessins, de 1540 à 1550[31].
[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées et citées avec une judicieuse critique.]
Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504, Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la description.
La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade l'inscription suivante:
Numquam moriturus, Exiguis hisce in aedibus Eximius ille pietor RAPHAEL Natus est Oct. id. april. an M. CDXXCIII. Venerare igitur hospes Nomen et genium loci; Ne mirere: Ludit in humanis divina potentia rébus, Et saepe in paucis claudere magna solet.
Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël, emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir, au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable, d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.
[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari, t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de Longhena, p. 518, nº2, appendice.]
Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les qualités du coeur[33].
[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des _Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.]
Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4 janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement, en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc, écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»
[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p. 11-12.]
Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage, qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.
L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife, lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»
[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]
[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre 1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses lettres écrites en latin.]
Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome: c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours, des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once. Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:
«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_, mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40], témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui promettant de le tirer d'affaire.
[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13, x.]
[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t. Ier.]
[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.]
[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]
Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi, mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit: «Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais, pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»
[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du pont Saint-Ange.]
Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des moeurs de cette époque.
La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet 1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient puiser toutes leurs connaissances[42].
[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à, sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]
Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone, qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43].
[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]
Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année, sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle occasion[44].
[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.]
Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix: outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.
On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.
Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue, son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes. Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.
Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent très-brillants à Urbin.
Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver. En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse, que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée, ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir. Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté, cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle était entourée.
Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava rima_, mode généralement employé à cette époque.