Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV
Part 14
[Note 225: Voy. la réponse à Valdès, dans le t. II des _Lettres du Castiglione_, p. 175 et suiv.]
Si l'on en croit Serassi[226], cette réponse à Valdès aurait eu pour résultat d'obliger le pamphlétaire à se retirer à Naples, où il aurait vécu misérablement, désavoué et abandonné, comme c'est l'usage, par le gouvernement qui l'avait employé, mais qui, réconcilié alors avec le souverain pontife, était embarrassé de ses invectives et de ses calomnies.
[Note 226: T. II des _Lettres du Castiglione_, p. 169.]
Charles-Quint, loin de se montrer offensé de la courageuse hardiesse du nonce de Clément VII, voulut lui donner un témoignage éclatant de son estime: il le nomma à Tévêché d'Avila, d'un revenu très-considérable. Mais le comte refusa d'accepter ce riche bénéfice, tant que le pape et l'empereur ne seraient pas entièrement réconciliés.
Dans la dernière lettre en latin, qu'il écrivit, le 3 juillet 1528[227], à son fils Camille et à ses filles Anna et Hippolyte, qu'il avait laissés aux soins de sa mère à Mantoue, nous voyons le comte en proie à cette tristesse qui ne le quittait plus depuis la prise de Rome.
[Note 227: T. II, p. 363.]
«Quels conseils, dit-il à son fils, pourrais-je te «donner, depuis si longtemps que je suis absent? «J'oserai seulement, sans trop d'orgueil, te citer «ces vers de Virgile:
«Disce, puer, virtutem ex me, verumque laborem; Fortunam ex aliis.»
La douleur qu'il avait ressentie des outrages infligés au souverain pontife, aux cardinaux et à tout le clergé romain, le chagrin que lui avaient causé le pillage de la capitale de la chrétienté et la destruction de tant de chefs-d'oeuvre, avaient complètement ruiné sa santé. Le 2 février 1529, se trouvant à Tolède, où se tenait la cour de Charles-Quint, le comte tomba gravement malade, et, après six jours de souffrances, il mourut avec une grande résignation chrétienne. Il avait alors cinquante ans deux mois et un jour.
Lorsque Charles-Quint apprit la mort du Castiglione, on dit qu'il en éprouva un vif chagrin: il voulut que tous les prélats présents à la cour, ainsi que les principaux seigneurs, accompagnassent le corps à la cathédrale de Tolède, où un service solennel fut célébré à sa mémoire.
Clément VII n'éprouva pas moins de douleur lorsqu'il apprit la mort de son ministre. Il crut devoir exprimer ses regrets dans un bref très-affectueux et rempli des louanges du défunt, qu'il voulut bien adresser à sa pauvre mère.
Les nombreux amis que le comte avait laissés en Italie parmi les savants, les écrivains et les artistes ne furent pas les derniers à déplorer la perte que les lettres et les arts avaient faite. On trouve, à la suite du recueil de ses lettres, par Serassi, de nombreux témoignages de ces regrets exprimés en latin et en italien, dans des éloges et des pièces de vers de tous les rhythmes[228].
[Note 228: Voy. t. II, p. 238 à 244, et 312 à 320.]
Son corps resta dans la cathédrale de Tolède pendant seize mois, après lesquels sa mère, Louise de Gonzague, le fit transporter à Mantoue, et déposer, avec les restes de sa femme, dans Une magnifique chapelle qu'elle avait fait construire, sur le plan et sous la direction de Jules Romain, dans l'église des Frères-Mineurs, à cinq milles hors la ville, avec cette épitaphe composée par son ami Bembo:
BALDASSARI CASTILIONI.
MANTUANO.
Omnibus naturae dotibus, plurimis bonis artibus ornato: Graecis litteris etudito, in latinis et Hetruscis etiam poetae. Oppido Nebulariae in Pisauzen. Ob virtutes milit donato; duabus obitis legationibus, Britannica et Romana, Hispaniensem cum ageret, ae res Clementis VII, pont. max. procuraret, quatuorque libros de instituenda regum familia perscripsisset, postremò, cum Carolus V, imperator, episcopum Abulae creari mandasset, Toleti vita functo, magni apud omnes gentes nominis; qui VIX. annos L, menses II, diem I. Aloysia Gonzaga, contra votum superstes, filio B. M. P. Anno Domini MDXXIX.
Telle fut la vie du Castiglione; et l'on voit qu'au milieu des agitations d'une carrière mêlée à d'importants événements politiques et militares, il ne cessa jamais de s'occuper des lettres et des arts, dans lesquels il trouvait les plus agréables délassements.
Nous avons déjà fait connaître ce qu'il pensait de la supériorité des lettres sur le courage militaire inculte, et pour ainsi dire barbare, comme l'entendaient et le pratiquaient encore un grand nombre de gentilshommes ultramontains, français ou autres. On ne sera peut-être pas fâché de trouver ici l'opinion du comte sur la musique, la peinture et la sculpture, arts qu'il aurait voulu voir cultivés par l'homme de cour véritablement digne de ce nom.
Après avoir cité dans son _Cortegiano_ les opinions des anciens sur l'Utilité de la musique et vanté l'agrément qu'elle procure dans toutes les conditions de la vie [229], il donne plus loin[230] une idée de ce qu'étaient l'art et le goût musical au commencement du seizième siècle, et ses appréciations sont encore très-justes aujourd'hui.
[Note 229: Libº Iº, p. 86.]
[Note 230: _Ibid._, p. 122.]
«C'est une belle musique de bien chanter à livre «ouvert, sans broncher, et avec une bonne méthode; «mais je préfère de beaucoup le chant avec «accompagnement de viole, parce que toute la «douceur consiste comme en un solo où l'on peut «entendre et suivre avec beaucoup plus d'attention «la méthode et l'air, les oreilles n'étant occupées «qu'à écouter une seule Voix; c'est pourquoi «l'on y distingue plus facilement la moindre faute: «ce qui n'arrive pas lorsqu'on chante en choeur, «une voix soutenant l'autre. Mais j'aime, par-dessus «tout, chanter le récitatif avec accompagnement «de violes; car cette manière ajoute aux paroles «une beauté, une expression merveilleuse. Tous «les instruments à touches sont également harmonieux, «parce qu'ils ont les consonnances parfaitement «justes, et qu'on peut y exécuter avec facilité «beaucoup de passages qui remplissent l'âme «d'une douce impression musicale. Je n'aime pas «moins la musique exécutée par quatre violes à «archet, car elle est très-suave et très-compliquée. «La voix humaine ajoute de la grâce et de l'agrément «à tous ces instruments, desquels il convient «que notre courtisan ait une connaissance suffisant.».
«...Quant au temps où l'on doit se livrer à «faire de la musique, je pense que c'est toujours «lorsqu'on se trouve dans la société intime de personnes «qui nous sont chères, quand on n'a rien à «faire, mais surtout quand on est en la présence «des dames, parce que les accents de la musique «adoucissent l'âme des personnes qui l'écoutent, «et la rendent plus sensible par la suavité des sons; «d'un autre côté, ils excitent l'intelligence de celui «qui l'exécute. Il convient, comme je l'ai déjà dit, «que l'on évite la foule, et surtout la multitude «ignorante et vulgaire. Mais la condition obligée «de toute composition musicale doit être la discrétion, «car il est impossible de prévoir toutes les «circonstances qui pourront se présenter. Aussi «l'homme de cour, qui saura bien se juger lui-même, «s'accommodera aux circonstances, et reconnaîtra «quand les esprits de ses auditeurs seront «disposés ou non à l'écouter. Il réfléchira à «son âge; car, véritablement, il n'est pas convenable, «et même il est désagréable de voir un «homme de condition élevée, vieux, chauve, sans «dents, couvert de rides, tenir une viole à son «bras, en tirer des sons et chanter au milieu d'une «société de dames, surtout s'il s'en tire médiocrement. «Encore arrive-t-il le plus souvent que l'on «chante des paroles remplies d'amour, et, chez les «vieillards, l'amour est une chose ridicule, bien «qu'il advienne quelquefois que ce dieu se plaise, «pour montrer sa puissance irrésistible, à enflammer «des coeurs glacés par l'âge.»--Le magnifique Julien «de Médicis répondit alors: «Ne privez pas, messere «Frédéric (Fregose), les pauvres vieux de ce plaisir; «car j'ai connu des hommes âgés qui avaient «des voix plus belles et des doigts mieux exercés «pour jouer des instruments, que certains jeunes «gens.»--«Je ne veux pas, répliqua messere «Frédéric, priver les vieillards de ce plaisir, mais «bien je veux vous empêcher, vous et ces dames, «de rire de cette sottise. Si les vieillards veulent «chanter avec accompagnement de viole, qu'ils le «fassent sans témoins, et dans le seul but de chasser «de leur esprit ces sérieuses pensées, ces graves «ennuis dont notre vie est semée, et pour goûter ce «plaisir divin que, dans mon opinion, Pythagore et «Socrate éprouvaient en entendant de la musique. «Alors même que les vieillards devraient ne plus «en exécuter, ayant depuis longtemps l'âme accoutumée «aux effets de la musique, ils éprouveraient «à l'entendre un bien plus grand plaisir que ceux «qui n'ont jamais eu la moindre notion de cet art; «car, de même que, souvent, les bras d'un forgeron, «assez faible du reste, étant plus exercés, «deviennent plus forts que ceux d'un homme plus «vigoureux, mais non habitué à se servir de ses «bras; de même aussi, les oreilles exercées à l'harmonie «la comprennent beaucoup mieux et plus vite, «et la jugent avec un bien plus grand plaisir que «d'autres, toutes fines et bonnes qu'elles puissent «être, mais auxquelles il manque d'être habituées «aux variétés des consonnances musicales. En effet, «les modulations ne pénètrent pas, mais traversent, «sans laisser aucunes traces, les oreilles qui ne «sont pas accoutumées à les entendre, quoiqu'on «puisse dire que les bêtes féroces elles-mêmes «parraissent ressentir un certain plaisir à entendre la «mélodie, Tel est le délassement que les vieillards «doivent prendre de la musique.»
Le Castiglione veut que son courtisan connaisse également les arts du dessin.
«Il est très-important, dit-il[231], «qu'il sache dessiner, et qu'il ait quelques «notions de la pratique de l'art de la peinture. Ne «vous étonnez pas si je veux qu'il connaisse ces «arts, que l'on considère aujourd'hui comme «mécaniques et peu convenables à un gentilhomme. «Je me rappelle avoir lu que les anciens, principalement «dans toute la Grèce, voulaient que les «jeunes gens nobles s'adonnassent dans les écoles «à l'étude de la peinture, comme à un art honnête «et nécessaire. Cet art fut admis au rang des premiers «arts libéraux; et, plus tard, par un édit «public, il fut défendu de l'enseigner aux esclaves. «Chez les Romains, la peinture fut en très-grand «honneur: c'est de cet art que la noble famille des «Fabius tira son surnom, le premier Fabius ayant «été nommé _Pictor_, parce qu'en effet il était un «excellent peintre. Il était tellement adonné à cet «art, qu'ayant peint les murailles d'un temple consacré «à la déesse de la santé, il y inscrivit son «nom; voulant montrer ainsi que, bien qu'il fût «issu d'une famille illustre, honorée de titres «consulaires, de triomphes et d'autres dignités, bien «qu'il cultivât les lettres, qu'il fût versé dans la «connaissance des lois et compté au nombre des «orateurs, cependant il pouvait encore accroître et «augmenter la renommée de son nom, en laissant «un témoignage qu'il avait été peintre. On compte «un grand nombre d'hommes, appartenant à des «familles illustres, qui ont été célèbres dans cet «art. Indépendamment de sa noblesse et de sa dignité, «la peinture est encore des plus utiles, «principalement à la guerre, pour dessiner des vues de «pays, des sites, des fleuves, ponts, rochers, «forteresses et autres choses; lesquelles, à supposer «qu'on en conservât la mémoire dans l'esprit, ce «qui est assez difficile, on ne pourrait les représenter «à d'autres. En vérité, celui qui n' estime pas cet «art me paraît presque totalement dénué de sens. «Cette masse de l'univers, que nous contemplons «avec l'immensité du ciel brillant des rayons de «tant d'étoiles, et, au milieu, la terre entourée par «les mers, accidentée par des montagnes, des «vallées et des fleuves, et décorée d'une grande «variété d'arbres, de plantes et de fleurs, ne peut-on «pas dire que c'est un noble et grand tableau «composé par la main de la nature et de Dieu? «Celui qui peut parvenir à imiter cette grande «oeuvre me paraît donc très-digne de louanges, «car on n'arrive pas à ce résultat sans posséder la «connaissance de beaucoup de choses, ainsi que «le savent bien ceux qui en ont fait l'expérience. «Aussi les anciens avaient-ils en grand honneur «les artistes et l'art qui atteignit parmi eux le «dernier degré de la perfection. Il est facile de s'en «convaincre, par les statues antiques de marbre et «de bronze qui existent encore. Bien que la peinture «diffère de la statuaire, néanmoins ces deux «arts découlent de la même source qui est la beauté «du dessin. Aussi, comme les statues antiques sont «d'une beauté divine, il est à croire que, de leur «temps, la peinture a dû être également belle, et «cela avec d'autant plus de raison, que la peinture «offre à l'artiste des ressources plus variées pour ses «compositions.»
[Note 231: Libº 1º, p. 87 et suiv.]
«Alors la signora Emilia se tournant vers Gio. «Christoforo, Romano[232], qui était assis avec les «autres: «Que vous semble, dit-elle, de cette opinion? «Direz-vous aussi que la peinture offre plus «de ressources à l'artiste que la statuaire?»
[Note 232: Sculpteur, le même dont il est question lors de la découverte du Laocoon; voir p. 82.]
«Pour moi, répondit Christoforo, j'estime que «l'exercice de la statuaire présente de plus grandes «difficultés, est plus réellement un art, vraiment «digne d'un artiste, que n'est la peinture.»
«Le comte (Gasparo Pallavicino) repartit: «De ce «que les statues sont plus durables que les peintures, «on pourrait peut-être dire qu'elles sont plus «dignes de Fart; car, étant faites pour durer longtemps, «elles satisfont mieux à cette condition que «la peinture. Mais, indépendamment de la durée, «la statuaire et la peinture sont encore faites pour «l'ornement. Or, sous ce rapport, la peinture «l'emporte de beaucoup; car, si elle ne dure pas «aussi longtemps que la statuaire, neanmoins elle «peut résister encore un bon bout de temps, et, «pendant qu'elle existe, elle est beaucoup plus «agréable.»
«Christoforo répondit alors: «Je crois, en vérité, «que vous parlez contrairement à ce que vous pensez «intérieurement, et cela uniquement en considération «des oeuvres de notre Raphaël. Peut-être «croyez-vous que la supériorité que vous admirez «en lui, dans l'art de la peinture, est tellement «grande qu'il est impossible que la statuaire parvienne «jamais à atteindre ce degré de perfection. «Mais veuillez réfléchir que c'est faire plutôt l'éloge «de l'artiste que celui de l'art. Il ajouta ensuite: Je «conviens que l'une comme l'autre est également «une imitation que l'art fait de la nature; mais je «ne sais comment vous pouvez dire que la vérité «n'est pas mieux imitée, ainsi que l'oeuvre même «de la nature, par une statue de marbre et de «bronze dans laquelle les membres sont en relief «de la même forme et dans la même proportion «que ceux que la nature a faits, que dans un tableau «où l'on ne voit autre chose que la surface et ces «couleurs qui trompent les yeux. Autant vaudrait «dire que l'apparence approche plus du vrai que «la réalité. Je crois ensuite que la sculpture est «plus difficile, parce que, si l'on vient à commettre «une faute, il est impossible de la corriger, car le «marbre ne se raccommode pas; mais il faut recommencer «une autre figure. Cet inconvénient n'arrive «pas dans la peinture, que l'on peut, mille «fois de suite, modifier, augmenter ou diminuer, «toujours en la rendant meilleure.»
«Le comte répondit en riant: «Je ne parle pas «pour faire l'éloge de Raphaël, et vous ne devez pas «me croire ignorant à ce point que je ne connaisse «pas l'excellence de Michel-Ange, la vôtre et celle «d'autres encore, dans l'art de travailler le marbre. «Mais je parle de l'art et non des artistes; et vous «avez raison de dire que l'une comme l'autre est «une imitation de la nature. Toutefois, il n'est pas «exact de soutenir que la peinture n'offre que «l'apparence, et la statuaire la réalité. Bien que les «statues soient tout en relief, comme le modèle «vivant, et que la peinture ne présente qu'une «surface, il manque aux statues beaucoup de choses «qui ne manquent pas à la peinture, particulièrement «les lumières et les ombres. Car autre chose «est la lumière que donne la nature, autre chose «celle donnée par le marbre. Le peintre sait rendre «exactement la première, selon que l'exige sa composition, «à l'aide des clairs et des ombres; ce «que ne peut faire la sculpture. Si le peintre n'exécute «pas ses figures en relief, il reproduit les muscles «et les membres avec un tel modelé, qu'il fait «facilement reconnaître les parties du corps qu'on «ne voit point; de telle sorte qu'il est aisé de comprendre «que le peintre sait à fond la structure de «ces parties. Pour produire cet effet, il faut employer «un autre procédé plus difficile; il faut «savoir faire les membres en raccourci et représenter «leur raccourcissement proportionnellement «à la vue, calculée sur la ligne de perspective. «C'est la perspective, qui, par la proportion des «lignes exactement mesurées, et à l'aide des couleurs, «des lumières et des ombres, vous montre «sur la surface d'un mur perpendiculaire, les premiers «plans ou les lointains, plus ou moins, selon «qu'il lui convient. Ensuite, croyez-vous qu'il soit «de peu d'importance de bien imiter les couleurs «naturelles, en reproduisant les chairs, les vêtements «et toutes les autres choses colorées? Le «sculpteur ne peut rendre ces effets, et encore «moins peut-il exprimer la gracieuse vue des yeux «noirs ou bleus, avec le brillant éclat de leurs «rayons d'amour. Il ne peut montrer la couleur des «cheveux blonds, l'éclat resplendissant des armures, «l'obscurité d'une nuit profonde, la tempête «qui bouleverse les flots, les éclairs, les traits de «feu qui traversent le ciel, l'incendie d'une cité, le «lever de l'aurore avec les rayons rosés, dorés et «empourprés qui l'accompagnent; il ne peut enfin «montrer ni le ciel, ni la mer, ni la terre, ni les «montagnes, ni les forêts, ni les prairies, ni les jardins, «ni les fleurs, ni les villes, ni les maisons, «toutes choses que la peinture peut reproduire. «D'après toutes ces considérations, je pense que la «peinture est un art plus noble, plus varié que la «sculpture[233], et je crois que, chez les anciens, elle «était arrivée à la perfection, comme les autres «arts. On peut s'en convaincre, par quelques restes «qui existent encore, spécialement dans les souterrains «de Rome. Mais on en trouve la preuve complète «dans les écrits des anciens, qui font fréquemment «l'éloge et des ouvrages et-des maîtres; ce «qui démontre combien les uns et les autres furent «honorés et estimés, aussi bien par les gouvernements «que par les principaux citoyens.»
[Note 233: Voy. dans le _Recueil_ de Bottari, t. Ier, p. 9, nº IX, une lettre de Michel-Ange à Benedetto Varchi, dans laquelle le grand Buonarotti place la sculpture bien au-dessus de la peinture.]
Après avoir cité l'exemple d'Alexandre, protégeant Apélles, et lui abandonnant, pour lui faire plaisir, la belle Campaspe, dont il lui avait demandé de faire le portrait; après avoir rappelé l'histoire de Démétrius Poliocertes, qui, assiégeant Rhodes, ne voulut pas mettre le feu à cette ville dans la crainte de brûler un tableau de Protognis; après avoir raconté que Métrodore fut envoyé par les Athéniens à Paul Émile, pour donner des leçons à son fils à décorer son triomphe, l'interlocuteur du Castiglione ajoute:
«Il me suffira de dire qu'il convient que «notre courtisan ait quelque notion de la peinture, «cet art étant honnête, utile et apprécié autrefois «par des hommes qui avaient un bien plus grand «mérite que ceux d'aujourd'hui. On devrait donc «le cultiver, alors même qu'il ne procurerait d'autre «utilité ou d'autre plaisir que de servir à juger «l'excellence des statues antiques et modernes, des «vases, des édifices, des médailles, des camées, des «intailles et d'autres objets semblables. Mais, en «outre, il aide à connaître la beauté des corps vivants, «non-seulement dans la délicatesse des «traits du visage, mais dans la proportion de tout «le reste, aussi bien chez les hommes que chez les «autres animaux. Voyez donc comme la connaissance «de la peinture est une cause d'extrême «plaisir: que ceux-là surtout y pensent, qui aiment «tant à contempler les charmes des dames, qu'ils «sont, à leur vue, comme ravis en extase dans le «paradis, et cependant ils ne savent pas peindre; «s'ils le savaient, ils éprouveraient un bien plus «grand contentement, parce qu'ils pourraient beaucoup «mieux apprécier cette beauté qui excite dans «leur âme tant de transports.»
«Messere César Gonzague se mit à rire en entendant «ces paroles et dit: «Je ne suis pourtant pas «peintre, et cependant je suis certain d'éprouver, «à la vue de certaine dame, beaucoup plus de «plaisir que n'en aurait cet excellent Apelles que «vous avez nommé, s'il pouvait revenir de l'autre «monde.»
«Le comte répondît: «Votre plaisir ne dérive «pas entièrement de la beauté de cette dame, mais «de l'affection que peut-être vous lui portez. Si vous «voulez bien dire la vérité, la première fois que «vous avez vu cette dame, vous n'avez pas ressenti «la millième partie du plaisir que vous avez eu «depuis, bien que ses charmes aient toujours été «les mêmes. C'est pourquoi vous devez comprendre «que, dans le plaisir que vous éprouvez, l'affection «tient plus de place que l'impression de la «beauté.»
«--Je ne le nie pas, dit messere César, mais de » même que le plaisir naît de l'affection, de même «aussi l'affection naît de la beauté. On peut donc «dire que la beauté est la cause première du «plaisir.»