Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes Tome IV

Part 1

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ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE

ISBN 2-8266-0076-1

Réimpression de l'édition de Paris, 1853

HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS

ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES

J.-G. DUMESNIL

TOME IV

MINKOFF REPRINT

GENÈVE

1973

* * * * *

LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.

1478-1529.

La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo; Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre. Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo. Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix; Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo; première représentation de _la Calandria_; Jules Romain; le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint; École romaine.

PIETRO ARETINO.

1492-1557.

Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico; Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti; Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto; Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain; Michel-Ange; Baccio Bandinelli. André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti; Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis. École vénitienne.

DON FERRANTE CARLO.

1575-1641.

Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino; Lavinia Fontana Zappi; Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc. Ecole bolonaise.

LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.

1590-1065.

Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc; Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa; Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano; Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII; Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.

AVIS IMPORTANT.

L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux, toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs droits.

Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des conventions littéraires.

HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS

ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES

PAR

M. J. DUMESNIL

Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de l'Orléanais et de la Légion d'honneur.

Vitam excoluere per artes. VIRG.

TOME IV

PARIS

JULES RENOUARD ET Cie

Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles

6, RUE DE TOURNON

* * * * *

1853

AVERTISSEMENT.

On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs. C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël, de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.

Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre sur cette qualification d'amateur.

Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.

Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps, jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de l'art, le jugement et l'intelligence.

[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642, p. 75.]

[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]

Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier l'influence sur les artistes de leur temps.

Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément, qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de l'intimité.

Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que l'Italie n'admire pas moins que la France.

En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M. de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.

Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur les amateurs français.

Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.

En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil, Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements qu'ils ont bien voulu me donner.

LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE

* * * * * De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions, et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate, son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue. Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi, malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres, qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit ne tarda pas à le conduire au tombeau.

Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3].

[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione, qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni des renseignements précieux.]

Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef était marquis de Mantoue.

C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin de lui procurer des connaissances solides et brillantes.

[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un mourut très-jeune.]

La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps, l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien, l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent, en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin, Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante, Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu naturel et la facilité.

[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.]

Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues de la politique.

La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.

Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être rapportée[7]:

[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.]

[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]

«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio, église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce) le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit. Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista, notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde. Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule, suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et sur les cuisses.

[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.]

[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI.]

[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape Alexandre VI.]

[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.]

[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre de Louis XII.]

[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]

Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté, quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment habillés.

[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près; par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui l'irritent.]

[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse. Voy. _Guicciardini_, lib. V.]