Histoire Des Plus Celebres Amateurs Italiens Et De Leurs Relati

Chapter 2

Chapter 23,859 wordsPublic domain

Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges, avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre. Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et, pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence. C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi; mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses s'arrangent au mieux de nos désir.»

[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II, p. 233.]

Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du royaume de Naples.

Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France, le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le désirait, la permission de venir à Rome.

Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait qu'il ne fournirait pas une longue carrière.

Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503, lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du Garigliano[17].

Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.

[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano, Silvestri, 1821, in-8.]

[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge. Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son _Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié également le _Recueil des lettres du Castiglione_.]

Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans influence sur l'avenir du Castiglione.

Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde, qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes, avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les bains de San Casciario, près de Sienne.

Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de ses États.

Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle, il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère, père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux, grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc, Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose: _Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du Castiglione[20].

[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du Castiglione_, t. 11, p. 339.]

[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]

Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin, et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis, c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même les différentes formes de gouvernement.

Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc, appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et l'amitié du Bembo et du Castiglione.

[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.]

Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers, non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte, refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes. La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec lequel il savait se servir de la langue latine.

Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis, alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard, après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son esprit.

L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III, quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22].

[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit. des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che sono il cibo della mia vita_.]

Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits. S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico; et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser, le nomma évêque de Baiussa.

Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves, et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère, dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables plaisanteries[23].

[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi, _ut suprà_, p. 209.]

Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.

Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait avec Guichardin, gouverneur de cette place.

On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et Terpandro.

C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le 6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.

Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.

Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une, représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que l'autre madone est devenue.

[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p. 36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le 1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté, l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_, imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.]

[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]

Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari, parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne pourrait faire mieux ni autrement[26].

[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]

On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour François Ier[27].

[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie d'Apollon.]

Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive. Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés, au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son maître Pérugin.