Histoire Des Plus Celebres Amateurs Italiens Et De Leurs Relati
Chapter 12
En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme, qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale, sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver, ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce de ne les laisser voir à qui que ce soit[181].»
Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez fait[182].»
[Note 181: Lettre XCV, t. Ier, p. 75.]
[Note 182: _Ibid._, t. Ier, p. 76, _ad notam_.]
Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il pouvait continuer à lui être utile.
Pendant les chaleurs de l'été, si dangereuses dans cette ville, le comte s'installa au Belvédère pour y trouver la fraîcheur.
«Plût à Dieu, écrit-il à sa mère, «que votre seigneurie eût un lieu ainsi fait, «avec une aussi belle vue, un beau jardin, et tant «de telles antiquités, fontaines, réservoirs, eaux «fraîches, et tout près du palais (du Vatican), ce qui «est le mieux. Si Pietro Iacomo était ici, je suis «certain que ce séjour lui paraîtrait tout autre «chose que le pont de _Macaria_; car c'est parla route «qui s'étend au bas du Belvédère, que passent tous «ceux qui arrivent à Rome de ce côté, ainsi que les «personnes qui vont s'amuser dans les prés. Après «le souper, il s'y rend une multitude d'hommes et «de femmes qui viennent y faire mille folies; et c'est «ainsi qu'en les voyant j'essaie de me distraire[183].»
[Note 183: Lettre XCVN, p. 76, t. Ier.]
Les habitudes de Rome sont bien changées depuis cette lettre: les Romains d'aujourd'hui ne vont plus guère se promener dans les champs qui avoisinent le Belvédère. Ces champs, comme presque tous ceux qui entourent cette ville, sont chaque année envahis pendant l'été par le mauvais air; et le Belvédère lui-même, si sain du temps de Léon X, n'est plus, de nos jours, malgré son élévation, à l'abri de ce fléau.
Le Castiglione vivait ainsi loin du bruit des armes, lorsqu'il reçut du marquis de Mantoue l'offre du commandement de cinquante lances, pour prendre part à la guerre contre les Français. Cette offre, comme celles qui viennent d'un maître, ressemblait beaucoup à un ordre; elle n'avait d'ailleurs rien de bien séduisant. Aussi le comte aurait voulu ne pas être obligé de l'accepter. Il en informait sa mère dans une lettre qui peint bien ses sentiments intimes[184].
[Note 184: Lettre du 24 juillet 1521, XCVIII, t. Ier, p. 77.]
«L'illustrissime marquis m'a fait offrir cinquante «lances, ce qui est réellement un grand honneur; «et je reconnais que Son Excellence l'a fait avec «beaucoup de bienveillance, ce dont je lui ai grande «obligation. Mais, me trouvant en ce moment dans «quelques embarras d'argent, je crois que ce «commandement me serait plutôt nuisible que profitable, «parce qu'il me faudrait dépenser largement «du mien. En outre de cela, je suis sorti de la jeunesse, «les fatigues me sont plus difficiles à supporter «qu'autrefois, et je connais les embarras «qu'on éprouve à commander aux gens. D'ailleurs, «s'il venait jamais à l'esprit de l'illustrissime «seigneur marquis de me donner quelque récompense «des services que je me suis efforcé de lui rendre, «je voudrais que ce fût tout autre chose que cinquante «lances, parce que je considère ce don «comme une charge et non comme une récompense; «et si je le voulais ailleurs, je pense qu'il ne «me serait pas refusé. Mais, pour le peu de temps «que j'ai à rester dans ce monde, je désirerais ne «plus manger le pain de douleur. Néanmoins, le «seigneur marquis m'ayant fait entendre d'une «manière très-aimable qu'il avait un égal besoin de «moi tant à Mantoue qu'à la guerre et à Rome, et «partout ailleurs où il lui arrive d'avoir à traiter «quelque affaire, et m'ayant prié de lui faire connaître «le choix que j'aurai fait, je me suis décidé «à rester ici à Rome, par cette considération que «c'est le poste le plus important, et celui où je puis «rendre le plus de services. C'est aussi la résidence «qui, sous beaucoup de rapports, doit m'être le plus «profitable, eu égard à ce que ce séjour me plaît «beaucoup, que j'y ai des amis assez puissants, et «que, grâce à ma qualité d'ambassadeur, je puis un «jour obtenir quelque chose d'utile aux autres et à «moi-même. D'un autre côté, il n'y a personne ici «qui me porte envie, ni qui cherche à ruiner mon «crédit; il n'y a ni factions, ni partis, et je ne suis «pas obligé de voir quelquefois les choses aller tout «autrement que je ne l'aurais voulu. Par toutes «ces considérations, il m'a paru bon de rester à «Rome.»
Au milieu de ces graves préoccupations, le comte n'oubliait pas son fils Camille qu'il avait laissé à Mantoue, avec ses deux filles, aux soins de sa mère. Bien que cet enfant eût à peine quatre ans, il voulait que son aïeule l'envoyât aux écoles pour qu'on lui fît apprendre l'alphabet grec, parce que, dit-il dans une lettre du 20 août 1521, les enfants apprennent ainsi une chose comme une autre[185]. Revenant sur la même idée dans une autre lettre du 24 octobre suivant, il insiste pour qu'on fasse apprendre à son fils la langue grecque avant le latin, «parce que, dit-il, l'opinion de ceux qui savent est qu'il faut commencer par le grec; car le latin est notre propre langue, et l'homme l'apprend toujours facilement, encore qu'il se donne peu de mal pour le savoir; mais il n'en est pas de même du grec[186].» Cette opinion d'un disciple de Démétrius Chalcondyle mérite d'être remarquée; elle nous paraît pleine de justesse.
[Note 185: Lettre XCIX, t. Ier, p. 78.]
[Note 186: Lettre CII, t. Ier, p. 81.]
Vers la fin de cette année, le comte éprouva un nouveau chagrin en perdant le pape Léon X, qui mourut le 1er décembre 1521, à la fleur de l'âge, après un pontificat d'un peu plus de huit années.
Cette mort plongea dans la consternation toute la ville de Rome, et particulièrement les artistes, les savants et les gens de lettre que ce pontife avait comblés de ses bienfaits et soutenus d'une éclatante protection.
Cet événement rendait plus nécessaire pour le marquis de Mantoue la présence, à Rome, du Castiglione; aussi fut-il maintenu par ce prince dans son poste d'ambassadeur, et il suivit, auprès du sacré collège, toutes les phases de l'élection du nouveau pontife, qui eut lieu au commencement de janvier 1522. Il continua ensuite ses négociations auprès de la commission des trois cardinaux, qui avaient été choisis par leurs collègues pour gouverner les affaires de l'Église, jusqu'à l'arrivée à Rome du pape Adrien VI, qui n'eut lieu que le 22 août 1522.
Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre l'État de l'Église.
Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet 1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique; nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin, l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en possession de ce domaine.
[Note 187: Ces lettres forment le livre Ier _delle Lettere di Negozj_, t. Ier, p. 3, au milieu du volume.]
[Note 188: Lettre CIII, à sa mère, t. Ier, p. 82.]
Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement son tableau de la _Transfiguration_, et c'était à Jules Romain, son élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre à l'un ou à l'autre. La _Transfiguration_ avait été commandée au Sanzio par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre de ses élèves, Francesco Penni, surnommé _il Fattore_. Jules n'osait pas trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait laissé de profonds regrets:
«Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté, décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car, bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura, de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie, non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement les mains «de votre révérendissime seigneurie[189].»
[Note 189: _Lettere di Negozj_, XXVII, t. Ier, p. 74. Cette lettre se trouve aussi rapportée par Bottari, _Lett. pitt._, t. IV, p. 8, nº111.]
Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous les cas le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de tenter auprès du puissant cardinal.
La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes inférieures et y faisait les plus affreux ravages.
«Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus, «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher Dieu et parer les coups «de sa justice!»
[Note 190: Lettre CV, t. Ier, p. 83-84.]
[Note 191: Sa fille aînée.]
Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses domestiques de cette maladie[192].
[Note 192: Lettre CVIII, t. Ier, p. 86.]
Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI, c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.
Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier 1523, à Andréa Piperario, il lui disait:
«J'adresse la lettre «ci-incluse à Jules, peintre, le priant de tâcher de «me faire avoir un certain tableau de la main de «Raphaël, qui appartenait à maître Antonio di San «Marino[193], et auquel je n'ai pas songé lorsque j'étais «à Rome. Je vous prie d'en parler en outre, «de votre côté, audit Jules; et si, pour avoir ce «tableau, il faut débourser quelque argent, ne «manquez pas de l'avancer pour moi, et donnez-m'en «avis; je vous le remettrai sur-le-champ[194].»
Par la lettre suivante, adressée à Jules Romain de Mantoue, le 12 février 1523[195], on voit quelle familiarité s'était établie entre le grand seigneur et l'artiste.
[Note 193: Orfévre, le même dont il est question p. 121.]
[Note 194: Bottari, _Lett. pitt._, t. V, nº LXXVIII, p. 238, 239.]
[Note 195: _Id._, _ibid._, t. V, nº LXXIX, p. 241.]
«Mon très-cher Jules, je n'ai pas eu jusqu'à ce «jour l'occasion de t'envoyer les deux toques[196]; «maintenant, je t'en envoie deux des mieux que «j'aie pu trouver, et selon ce que tu m'écris. Vois «si tu désires avoir quelque autre chose de ces environs. «Je n'ai rien à te dire autre chose, sinon «que je me porte bien, grâce à Dieu, et que je «désire te voir. Je ne répéterai pas que j'ai donné «commission, avec l'argent, à messere André «Piperario, de m'acheter quelque chose, t'en ayant «déjà informé. Je t'ai déjà fait connaître également «le désir que j'ai de posséder ce tableau qui a «appartenu à maître Antonio di San Marino: je ne «te dirai donc rien de plus, si ce n'est que je me «recommande à toi, ainsi qu'à Gio. Francesco «(Penni, surnommé il Fattore).»
[Note 196: _Scuffotti_, bonnets, bérets, toques, probablement, semblables à celle dont il est coiffé dans son portrait par Raphaël, qui est au Louvre.]
Le Castiglione avait plus de confiance dans le goût de Jules Romain que dans celui du Fattore; la lettre suivante, adressée de Mantoue le 12 avril 1523 à André Piperario, en offre la preuve[197].
«Gio. Francesco m'a écrit ces jours derniers «qu'il m'avait trouvé quelques objets d'antiquité «et qu'ils coûtaient dix ducats. Pensant que le tout «était du consentement de Jules, je vous écrivis «de vouloir bien lui donner ces dix ducats. «Aujourd'hui, j'apprends que l'opinion de Jules est «que ces objets n'ont pas une grande valeur: je «désirerais donc, si vous ne lui avez pas remis les «ducats, que vous ne les remissiez pas, en vous «excusant du mieux que vous pourrez, lui disant, «par exemple, que vous n'avez plus d'argent à «moi entre les mains, ou toute autre raison qu'il «vous plaira. J'y suis d'autant plus décidé, que «Jules m'a fait venir l'eau à la bouche d'un camée «qu'il m'écrit avoir vu et qu'il trouve une chose «admirable. S'il pouvait l'obtenir à bon marché, «je serais content de le prendre avec la résolution «de né plus acheter cette année d'autres antiques, «à moins qu'il ne se présentât une occasion extra «extraordinaire, et pour le prix et pour la beauté des «objets. Jules m'écrit que celui auquel il appartient «lui en demande cent ducats, mais qu'il croit «qu'on l'aura pour quarante ou cinquante; ce qui «me paraît encore trop cher, surtout dans ce moment, «où je n'ai presque pas d'argent. Néanmoins, «si on pouvait l'avoir pour vingt-cinq ou «trente ducats, je voudrais qu'on le prît, et même «en ajoutant deux ducats de plus, si c'est l'avis de «Jules. Et je l'entends ainsi, dans le cas où vous «n'auriez pas donné les dix ducats à Gio. Francesco, «parce que je préfère de beaucoup avoir une seule «chose excellente plutôt que cinquante médiocres. «Je voudrais le tableau de maître Antonio di San «Marino, le camée et le torse que Jules m'écrit «avoir trouvé pour la tête de marbre que je possède, «et c'est tout ce que je voudrais acheter cette «année. Vous pourrez convenir du tout avec Jules, «et ce que vous aurez fait, vous et lui, sera très-bien fait.»
[Note 197: Elle est rapportée dans le _Recueil des lettres du Castiglione_, à la date du 12 avril 1523, liv. II, LXIII, p. 105, t. Ier.--Dans Bottari, _Lett. pitt._, elle porte la date du 28 mars 1523, mais elle ne se trouve pas transcrite en entier.--Voy. t. V, nº LXXX, p. 241]
On voit par une lettre adressée à Piperario, le 8 mai suivant[198], qu'il attendait avec impatience les marbres antiques qu'il avait achetés à Rome: il aurait voulu que Jules Romain fût venu à Mantoue,
«parce que, dit-il, j'ai fait faire quelques «appartements, et je désire extrêmement les décorer; «ainsi, lorsque l'occasion vous paraîtra favorable, «engagez-le avec instance à venir.»
[Note 198: Lettre LXIV, liv. II, p. 107, t. Ier.--C'est dans cette lettre qu'il est question de la petite statue en marbre, sculptée par Raphaël, et dont nous avons parlé plus haut, p. 115.]
Malgré cette invitation, Jules Romain ne partit pas à cette époque pour Mantoue.--Nous voyons, par une lettre de Castiglione en date du 29 juillet 1523, que l'artiste lui avait acheté et envoyé le fameux camée antique que le comte désirait tant posséder. Il représentait une tête de Socrate dont il fut extrêmement satisfait[199]. Jules était encore à Rome au commencement de septembre de cette année[200]: il n'en partit, ou plutôt il ne s'en échappa que dans les premiers mois de l'année suivante, alors qu'ayant dessiné pour Marc-Antoine ces figures indécentes que l'Arétin _illustra_ de ses sonnets, il se vit poursuivi par Matteo Ghiberti, le dataire du pape Clément VII.
[Note 199: Lett. LXV, liv. II, p. 108, t. Ier.]
[Note 200: _Ibid._, le». LXVII, p. 110.]
Ce pontife avait succédé dans le mois de novembre 1523 au pape Adrien VI, qui a laissé une mémoire détestée et méprisée de tous les artistes et de tous les littérateurs.