Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 9

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Au reste, Motamid menait joyeuse vie, sans trop s’occuper des affaires de l’Etat. «A mon avis, disait-il dans un de ses poèmes, être sage, c’est ne pas l’être[137].» Les festins absorbaient une partie de son temps, et puisqu’il voulait se montrer galant chevalier, force lui était d’en consacrer le reste aux jeunes beautés de son sérail. Ce n’est pas qu’il eût cessé d’aimer Romaiquia; au contraire, il l’aimait toujours avec passion; mais comme selon le code bizarre qui régit l’amour dans les pays musulmans, on peut se passer quelques fantaisies sans devenir infidèle pour cela, il adressait aussi de temps en temps ses hommages à d’autres dames, sans que Romaiquia, sûre de régner en souveraine sur le cœur de son époux, y trouvât à redire. La belle Aimée était charmante, et quand il buvait à sa santé, le prince trouvait au vin plus de bouquet qu’à l’ordinaire[138]. Luna lui tenait compagnie alors qu’il étudiait les vers des anciens poètes ou qu’il écrivait les siens, et si le soleil s’avisait de jeter un regard indiscret dans le cabinet d’étude, elle était là pour l’intercepter; «car elle sait, disait le prince, que la lune seule peut éclipser le soleil[139].» Plus prude, plus revêche, La Perle avait parfois des caprices; alors elle se mettait en colère, et il fallait que Motamid se donnât des peines infinies pour l’apaiser. Une fois qu’il s’était attiré son courroux, il lui écrivit pour lui présenter ses excuses. Elle lui répondit bien, mais sans placer son propre nom en tête de sa lettre, comme la coutume le voulait.

Hélas! elle ne m’a pas encore pardonné, dit alors le prince; autrement elle aurait mis son nom en tête de son billet. Elle sait que je l’adore, son nom, mais elle est si fâchée contre moi qu’elle ne veut pas l’écrire. «Quand il le verra, s’est-elle dit, il va le baiser. Eh bien, par Dieu! il ne le verra pas[140].»

Quelle gentille garde malade que La Fée! Le prince priait Allah de lui accorder comme une faveur d’être constamment valétudinaire, pourvu qu’il ne manquât pas de la voir constamment à son chevet, cette gracieuse gazelle aux lèvres pourprées[141].

On se tromperait, cependant, si l’on s’imaginait que Motamid négligeât entièrement de continuer l’œuvre de son père et de son aïeul. Quoiqu’il n’eût pas autant d’ambition qu’eux, il fit néanmoins ce qu’ils avaient essayé en vain de faire: dès la seconde année de son règne, il réunit Cordoue à son royaume.

Son père, il est vrai, lui avait frayé la route, et les circonstances le secondèrent admirablement. Six années auparavant, en 1064, le vieux président de la république, Abou-’l-Walîd ibn-Djahwar, s’était démis de ses fonctions en faveur de ses deux fils, Abdérame et Abdalmélic. Il avait confié à l’aîné tout ce qui regardait les finances et l’administration, et il avait donné au cadet, pour lequel il avait un grand faible, le commandement militaire[142]. Le cadet éclipsa bientôt son aîné; cependant tout alla bien tant que dura l’influence de l’habile vizir Ibn-as-Saccâ. Cet homme d’Etat inspirait du respect à tous les ennemis déclarés ou couverts de la république, et même à Motadhid. Aussi ce dernier comprit que, pour arriver à ses fins, il devait commencer par le faire tomber. Il tâcha donc de le rendre suspect à Abdalmélic ibn-Djahwar, et il y réussit. Ibn-as-Saccâ fut mis à mort, et cet événement eut pour la république les suites les plus fâcheuses. Les officiers et les soldats, qui avaient été fort attachés au vizir, donnèrent pour la plupart leur démission, tandis qu’Abdalmélic se rendait odieux à ses concitoyens par sa dureté et sa nonchalance. En outre, il semble avoir aboli peu à peu tout ce qui restait encore debout des institutions républicaines.

Le pouvoir d’Abdalmélic chancelait donc déjà, lorsque Mamoun de Tolède vint assiéger Cordoue dans l’automne de l’année 1070. N’ayant presque plus d’armée (sa cavalerie était réduite à deux cents hommes, et encore étaient-ils fort mal disposés), Abdalmélic demanda du secours à Motamid. Il obtint ce qu’il désirait: Motamid lui envoya des renforts très-considérables, et l’armée tolédane fut forcée de se retirer; mais Abdalmélic n’y gagna rien; au contraire, les chefs de l’armée sévillane, agissant d’après les ordres secrets de leur souverain, s’entendirent avec les Cordouans pour ôter le pouvoir à Abdalmélic et pour le donner au roi de Séville. Ce complot fut tramé dans le plus grand mystère, de sorte qu’Abdalmélic ne se doutait de rien. Dans la matinée du septième jour après le départ de Mamoun, il était sur le point de sortir pour faire la reconduite aux Sévillans, qui avaient annoncé qu’ils s’en retourneraient ce jour-là, lorsque des cris séditieux frappèrent son oreille. Il regarde, il voit son palais entouré par ses soi-disant auxiliaires et par le peuple. Presque au même instant on l’arrête, de même que son père et tout le reste de sa famille.

Motamid fut proclamé seigneur de Cordoue, et les Beni-Djahwar furent menés prisonniers à l’île de Saltès; mais le vieux Abou-’l-Walîd ne survécut que quarante jours à son infortune[143].

Le roi poète parle de cette conquête comme s’il se fût agi de celle d’une beauté un peu hautaine.

J’ai obtenu d’emblée, disait-il, la main de la belle Cordoue, de cette fière amazone qui, le glaive et la lance à la main, repoussait tous ceux qui la recherchaient en mariage. A présent nous célébrons, elle et moi, nos noces dans son palais, tandis que les autres rois, mes rivaux rebutés, pleurent de rage et tremblent de crainte. Tremblez, et pour cause, vils ennemis! car bientôt le lion viendra fondre sur vous[144].

Cependant Mamoun ne se tenait pas pour battu; au contraire, il était résolu à se rendre maître de Cordoue, quoi qu’il dût lui en coûter. Accompagné de son allié, Alphonse VI, il vint ravager les environs de la ville; mais il fut repoussé par le jeune gouverneur Abbâd, un fils de Motamid et de Romaiquia[145]. Alors Ibn-Ocâcha s’engagea à le mettre en possession de la ville qu’il convoitait. C’était un homme farouche et sanguinaire, un ancien bandit de la montagne, mais qui ne manquait pas de talents et qui connaissait bien Cordoue, où il avait déjà joué un rôle. Nommé gouverneur d’une forteresse, il se mit à former des intrigues et des complots à Cordoue, ce qui ne lui était pas difficile, car beaucoup de citoyens étaient mécontents de la marche des affaires. Le prince Abbâd donnait, il est vrai, de belles espérances, mais comme il était encore trop jeune pour gouverner par lui-même, le pouvoir était entre les mains du commandant de la garnison, Mohammed, fils de Martin, un chrétien d’origine à ce qu’il paraît. Or, cet homme, assez bon soldat du reste, était cruel, sanguinaire et débauché. Aussi les Cordouans le détestaient, et plusieurs d’entre eux ne se firent pas scrupule d’entrer en relations avec Ibn-Ocâcha. Cependant ce dernier ne réussit pas à tenir ses menées tout à fait secrètes. Un officier s’aperçut que l’ex-brigand venait souvent la nuit aux portes de la ville et qu’il avait alors des entretiens fort suspects avec des soldats de la garnison. C’est ce qu’il rapporta à Abbâd; mais ce prince ne fit pas grande attention à cet avis, et renvoya celui qui le lui donnait à Mohammed, fils de Martin. Celui-ci le renvoya, à son tour, à des officiers subalternes. En un mot, l’un se déchargeait sur l’autre des mesures à prendre, et personne ne fit son devoir.

Cependant Ibn-Ocâcha se tenait sans cesse aux aguets, et en janvier 1075, il profita, pour s’introduire avec ses hommes dans la ville, d’une nuit orageuse et extrêmement obscure, après quoi il marcha droit au palais d’Abbâd. Il n’y trouva pas de garde, et il était sur le point d’en enfoncer la porte, lorsque le prince, réveillé par le portier, vint lui barrer le passage avec une poignée d’esclaves et de soldats. Malgré son extrême jeunesse, il se défendit comme un lion, et il avait déjà forcé les assaillants à évacuer le vestibule, lorsque le pied lui glissa. Un homme de la bande fondit aussitôt sur lui et le tua. On laissa son cadavre dans la rue; il était presque nu, car, réveillé en sursaut, Abbâd n’avait pas eu le temps de s’habiller.

Ensuite Ibn-Ocâcha conduisit ses hommes à la maison du commandant. Celui-ci s’attendait si peu à être attaqué, qu’au moment même où l’on faisait irruption dans sa demeure, il regardait danser des almées. Moins brave qu’Abbâd, il se cacha lorsqu’il entendit le cliquetis des épées dans la cour; mais sa retraite ayant été découverte, il fut arrêté, et, dans la suite, tué.

Aux premiers rayons de l’aube, pendant qu’Ibn-Ocâcha courait de maison en maison afin de persuader aux nobles de faire cause commune avec lui, un imâm qui se rendait à la mosquée, vint à passer devant le palais d’Abbâd. Ses regards tombèrent sur un corps qui gisait là, nu et sans vie. Reconnaissant, non sans peine, dans ce cadavre souillé de boue celui du jeune prince, il lui rendit un pieux, un dernier honneur, en le couvrant de son manteau. A peine fut-il parti qu’Ibn-Ocâcha arriva au même endroit, entouré de cette tourbe qui, dans les grandes villes, pousse des cris d’allégresse à chaque révolution. Sur son ordre, la tête d’Abbâd fut détachée du cadavre et promenée par les rues sur la pointe d’une pique. A ce spectacle, les soldats de la garnison jetèrent leurs armes, et tâchèrent de sauver leur vie par une fuite précipitée. Ibn-Ocâcha rassembla alors les Cordouans dans la grande mosquée, et leur enjoignit de prêter serment à Mamoun. Bien qu’il y en eût plusieurs qui étaient sincèrement attachés à Motamid, la peur fut si grande et si générale, que tout le monde s’empressa d’obéir. Peu de jours après, Mamoun arriva en personne. En apparence, il fut très-reconnaissant envers Ibn-Ocâcha; il le combla d’honneurs et l’on eût dit qu’il lui accordait une confiance illimitée; mais en réalité, il haïssait et craignait cet ancien bandit endurci au crime et qui était homme à l’assassiner lui-même au besoin, avec autant de sang-froid qu’il avait fait égorger le jeune Abbâd. Aussi cherchait-il avidement un prétexte, une occasion, pour l’éloigner sans bruit, sans éclat, de son royaume. Ce dessein, il ne le cachait pas toujours à ses courtisans, et un jour qu’Ibn-Ocâcha venait de le quitter, il poussa un long soupir, et, le regard enflammé de colère, il murmura quelques paroles de mauvais augure; puis un ami d’Ibn-Ocâcha ayant osé dire quelque chose en sa faveur: «Laisse-là ces vains propos! lui dit Mamoun; celui qui ne respecte pas la vie des princes n’est pas fait pour les servir.»

Un mois plus tard (juin 1075), le sixième de son séjour à Cordoue, Mamoun mourut empoisonné.... Un de ses courtisans fut accusé d’avoir commis ce crime; mais Ibn-Ocâcha y aurait-il été étranger? On a peine à le croire.

Que l’on se transporte maintenant à la cour de Séville et que l’on se figure la douleur de Motamid, alors qu’il reçut la nouvelle doublement fatale de la perte de Cordoue et de la mort de son fils, de son premier-né qu’il chérissait jusqu’à l’idolâtrie! Et pourtant il y eut dans ce noble cœur un sentiment qui parla plus haut que la douleur, plus haut surtout que le désir de la vengeance: ce fut un sentiment de profonde gratitude envers cet imâm qui avait eu la délicatesse de couvrir de son manteau le cadavre d’Abbâd. Il regrettait de ne pouvoir le récompenser, car il ne connaissait pas même son nom, et s’appropriant un vers qu’un ancien poète avait composé dans une occasion semblable: «Hélas! dit-il, j’ignore quel est celui qui a couvert mon fils de son manteau, mais je sais que c’est un homme noble et généreux[146].»

Pendant trois ans, les efforts qu’il fit pour reconquérir Cordoue et venger la mort de son fils sur Ibn-Ocâcha, demeurèrent inutiles, jusqu’à ce qu’enfin il prît Cordoue d’assaut, le mardi 4 septembre 1078. Pendant qu’il entrait dans la ville par une porte, Ibn-Ocâcha en sortait par une autre; mais Motamid lança à sa poursuite des cavaliers qui réussirent à l’atteindre. Sachant qu’il n’avait pas de pardon à attendre de la part d’un père dont il avait fait égorger le fils, l’ancien brigand voulut au moins vendre chèrement sa vie et se rua sur ses ennemis comme un buffle en fureur; mais il succomba sous le nombre. Motamid fit clouer son cadavre sur une croix, avec un chien à côté, et la conquête de Cordoue fut suivie de celle de tout le pays tolédan qui s’étendait entre le Guadalquivir et le Guadiana[147].

C’étaient de beaux succès, mais la médaille avait son revers. En comparaison des autres rois andalous, Motamid était un prince puissant; toutefois il n’était pas plus indépendant qu’eux; lui aussi était tributaire. D’abord il l’avait été de Garcia, troisième fils de Ferdinand et roi de Galice[148], et il l’était d’Alphonse VI, depuis que celui-ci s’était emparé des royaumes de ses deux frères, Sancho et Garcia. Or, Alphonse était un suzerain fort incommode: ne se contentant pas d’un tribut annuel, il menaçait de temps en temps de s’approprier les Etats de ses vassaux arabes. Une fois, entre autres, il vint envahir, à la tête d’une nombreuse armée, le territoire de Séville. Une consternation indicible régnait parmi les musulmans, trop faibles pour se défendre. Seul le premier ministre, Ibn-Ammâr, ne désespérait pas. Il ne comptait point sur l’armée sévillane; essayer de vaincre avec elle les troupes chrétiennes, c’eût été une tentative chimérique; mais il connaissait Alphonse, car souvent il avait été à sa cour[149]; il le savait ambitieux, mais aussi à demi arabisé, c’est-à-dire facile à gagner pourvu que l’on connût ses goûts, ses caprices, ses fantaisies. C’était sur cela qu’il comptait, et, sans perdre de temps à organiser la résistance à main armée, il fit fabriquer un échiquier tellement magnifique qu’aucun roi n’en possédait un pareil. Les pièces en étaient d’ébène et de bois de sandal; elles étaient incrustées d’or. Muni de cet échiquier, il se rendit, sous un prétexte quelconque, au camp d’Alphonse, lequel le reçut fort honorablement, car Ibn-Ammâr était du petit nombre des musulmans qu’il estimait.

Un jour Ibn-Ammâr montra son échiquier à un noble castillan qui jouissait auprès d’Alphonse d’une grande faveur. Ce noble en parla au roi, et celui-ci dit à Ibn-Ammâr:

--De quelle force êtes-vous aux échecs?

--Mes amis sont d’opinion que je joue assez bien, lui répondit Ibn-Ammâr.

--On m’a dit que vous possédez un échiquier superbe.

--C’est vrai, seigneur.

--Pourrais-je le voir?

--Sans doute, mais à une condition: nous jouerons ensemble; si je perds, l’échiquier vous appartiendra; mais si je gagne, je pourrai exiger ce que je veux.

--J’y consens.

On apporta l’échiquier, et Alphonse, stupéfait de la beauté et de la finesse du travail, s’écria en faisant le signe de la croix:

--Bon Dieu! jamais je n’aurais cru que l’on pût parvenir à faire un échiquier avec tant d’art!

Puis, quand il l’eut suffisamment admiré:

--Qu’est-ce que vous disiez donc, seigneur? reprit-il; quelles étaient vos conditions?

Ibn-Ammâr les ayant répétées:

--Non, par Dieu! je ne joue pas quand l’enjeu m’est inconnu; vous pourriez me demander une chose que je ne serais pas à même de vous accorder.

--Comme vous voulez, seigneur, répondit froidement Ibn-Ammâr, et il ordonna à ses serviteurs de reporter l’échiquier dans sa tente.

On se sépara; mais Ibn-Ammâr n’était pas homme à se laisser rebuter si facilement. Sous le sceau du secret, il confia à quelques nobles castillans ce qu’il exigerait d’Alphonse au cas où il gagnerait la partie, et leur promit des sommes fort considérables s’ils voulaient le seconder. Séduits par l’appât de l’or et suffisamment rassurés sur les intentions de l’Arabe, ces nobles s’engagèrent à le servir; et quand Alphonse qui, de son coté, brûlait du désir de posséder le superbe échiquier, les consulta sur ce qu’il ferait, ils lui dirent: «Si vous gagnez, seigneur, vous posséderez un échiquier que chaque roi vous enviera, et dussiez-vous perdre, que pourrait-il vous demander, cet Arabe? S’il fait une demande indiscrète, ne sommes-nous pas là, ne saurons-nous pas le mettre à la raison?» Ils parlèrent si bien qu’Alphonse se laissa vaincre. Il fit donc avertir Ibn-Ammâr qu’il l’attendait avec son échiquier, et quand le vizir fut arrivé:

--J’accepte vos conditions, lui dit-il; jouons donc!

--Avec grand plaisir, lui répondit Ibn-Ammâr; mais faisons les choses dans les règles; permettez qu’un tel et un tel--et il nomma plusieurs nobles castillans--soient nos témoins.

Le roi y consentit, et dès que les nobles qu’Ibn-Ammâr avait nommés furent arrivés, le jeu commença.

Alphonse perdit la partie.

--Puis-je maintenant demander ce que je veux, comme nous en sommes convenus? demanda alors Ibn-Ammâr.

--Sans doute, répliqua le roi; voyons, qu’exigez-vous?

--Que vous retourniez dans vos Etats avec votre armée.

Alphonse pâlit. En proie à une excitation fiévreuse, il mesurait la salle à grands pas, se rasseyait, puis se remettait à marcher.

--Me voilà pris, dit-il enfin à ses nobles, et c’est vous qui en êtes la cause. Je craignais une demande de cette nature de la part de cet homme, mais vous me rassuriez, vous me disiez que je pouvais être tranquille; je cueille à présent le fruit de vos détestables conseils!

Puis, après quelques moments de silence:

--Que me fait sa condition après tout? s’écria-t-il; je ne m’en soucie pas le moins du monde, et je vais continuer ma marche.

--Seigneur, lui dirent alors les Castillans, ce serait forfaire à l’honneur, ce serait manquer à sa parole, et vous, le plus grand roi de la chrétienté, vous êtes incapable de faire une telle chose.

A la fin, quand Alphonse se fut calmé un peu:

--Eh bien! reprit-il, je tiendrai ma parole; mais en compensation de cette expédition manquée, il me faut au moins un double tribut cette année.

--Vous l’aurez, seigneur, dit alors Ibn-Ammâr; et il s’empressa de faire remettre à Alphonse l’argent qu’il demandait, de sorte que cette fois le royaume de Séville, menacé d’une terrible invasion, en fut quitte pour la peur, grâce à l’habileté du premier ministre[150].

XI.

Non content d’avoir sauvé le royaume de Séville, Ibn-Ammâr voulut aussi en étendre les limites. C’était surtout la principauté de Murcie qui tentait son ambition. Elle avait fait partie, d’abord des Etats de Zohair, ensuite du royaume de Valence; mais à l’époque dont nous parlons, elle était indépendante. Le prince qui y régnait, Abou-Abdérame ibn-Tâhir, était un Arabe de la tribu de Cais. Immensément riche, car il possédait la moitié du pays, il était en même temps un esprit très-cultivé[151]; mais il avait peu de troupes, de sorte que sa principauté était facile à conquérir. Ibn-Ammâr s’en aperçut, lorsque, dans l’année 1078[152], il passa par Murcie pour se rendre, on ne sait pour quel motif, auprès du comte de Barcelone, Raymond-Bérenger II, surnommé Cap d’étoupe à cause de sa chevelure abondante, et il profita de l’occasion pour lier amitié avec quelques nobles murciens qui étaient mécontents d’Ibn-Tâhir, ou qui du moins étaient prêts à le trahir moyennant finances. Ensuite, quand il fut arrivé auprès de Raymond, il lui offrit dix mille ducats, s’il voulait l’aider à conquérir Murcie. Le comte accepta cette proposition, et, pour la sûreté de l’exécution du traité, il remit son neveu à Ibn-Ammâr. De son côté, le vizir lui promit que, si l’argent n’était pas là au temps fixé, le fils de Motamid, Rachîd, qui commanderait l’armée sévillane, servirait d’otage; mais Motamid ignorait cette clause du traité, et comme Ibn-Ammâr se tenait convaincu que l’argent arriverait à temps, il croyait qu’il n’y aurait pas lieu de l’appliquer.

Les troupes de Séville se mirent en campagne réunies à celles de Raymond, et l’on attaqua la principauté de Murcie; mais comme Motamid laissa passer, avec sa nonchalance ordinaire, le terme stipulé, le comte se crut trompé par Ibn-Ammâr, et dans sa colère il le fit arrêter de même que Rachîd. Les soldats sévillans essayèrent bien de les délivrer, mais ils furent battus et forcés à la retraite.

Motamid était à cette époque en route pour Murcie, emmenant à sa suite le neveu du comte; mais comme il marchait lentement, il n’était encore que sur les bords du Guadiana-menor, qu’il ne pouvait passer à cause de la crue des eaux, lorsque des fuyards de son armée se montrèrent sur l’autre rive. Parmi eux se trouvaient deux cavaliers auxquels Ibn-Ammâr avait donné ses instructions. Ils poussèrent aussitôt leurs montures dans le fleuve, et, l’ayant traversé, ils apprirent à Motamid les événements déplorables qui avaient eu lieu. Ils ajoutèrent toutefois qu’Ibn-Ammâr espérait recouvrer bientôt la liberté, et ils prièrent le prince, en son nom, de rester où il était. Motamid ne le fit pas. Consterné des nouvelles qu’il venait de recevoir et fort inquiet du sort de son fils, il rétrograda jusqu’à Jaën, après avoir fait jeter dans les fers le neveu du comte.

Dix jours après, Ibn-Ammâr, qui avait été élargi, arriva dans le voisinage de Jaën; mais n’osant se présenter aux regards de Motamid, dont il craignait la colère, il lui envoya ces vers:

Croirai-je à mes propres pressentiments, ou bien prêterai-je l’oreille aux conseils de mes compagnons? Exécuterai-je mon dessein, ou bien resterai-je ici avec mon escorte? Quand j’obéis aux élans de mon cœur, je m’avance, sûr de trouver les bras de l’ami ouverts pour me recevoir; mais quand je raisonne, je retourne sur mes pas. L’amitié m’entraîne en avant; mais le souvenir de la faute que j’ai commise me repousse. Quelle chose étrange que les arrêts de la destinée! Qui m’eût prédit qu’un jour il me serait plus doux d’être loin de vous que près de vous? Je vous crains parce que vous avez le droit de m’ôter la vie;--j’espère en vous parce que je vous aime de tout mon cœur. Ayez pitié de celui dont vous connaissez l’attachement inébranlable, de celui qui n’a d’autre mérite que de vous aimer sincèrement. Je n’ai fait rien qui puisse fournir des armes contre moi aux envieux, rien qui prouve de ma part, soit négligence, soit présomption; mais vous-même, vous m’avez exposé à une terrible calamité, vous avez émoussé mon épée, vous l’avez brisée. Certes, si je ne me rappelais vos nombreux bienfaits, qui ont été pour moi ce que la pluie est pour les branches des arbres, je ne me laisserais pas consumer ainsi par d’affreux tourments, et je ne dirais pas que ce qui est arrivé, est arrivé par ma faute. J’implore à genoux votre clémence, je vous supplie de me pardonner; mais dussé-je éprouver auprès de vous le souffle de l’âpre vent du nord, je m’écrierais cependant: O brise douce à mon cœur!

Motamid, qui devait sentir qu’il était coupable lui-même, ne résista pas à l’appel qu’Ibn-Ammâr faisait à son amitié, et lui répondit par ces vers:

Viens reprendre ta place à mes côtés! Viens sans rien craindre, car des bontés t’attendent, et non des reproches. Sois convaincu que je t’aime trop pour pouvoir t’affliger; rien, tu le sais, ne m’est plus agréable que de te voir content et joyeux. Quand tu viendras ici, tu me trouveras, comme tu m’as trouvé toujours, prêt à pardonner au pécheur, clément envers mes amis. Je te traiterai avec bienveillance comme par le passé, et je te pardonnerai ta faute, si faute il y a; car l’Eternel ne m’a pas donné un cœur dur, et je n’ai pas l’habitude d’oublier une amitié ancienne et sacrée.

Rassuré par cette réponse, Ibn-Ammâr vola aux pieds de son souverain. Ils convinrent entre eux d’offrir au comte la liberté de son neveu et les dix mille ducats auxquels il avait droit, pourvu qu’il élargît Rachîd. Mais Raymond ne se contenta pas de la somme stipulée; au lieu de dix mille ducats, il en exigea trente mille. Comme Motamid ne les avait pas, il en fit frapper avec un alliage très-considérable. Heureusement pour lui, le comte ne s’aperçut de cette fraude qu’après avoir rendu la liberté à Rachîd[153].