Part 4
Alors Nadjâ crut pouvoir se passer d’un prête-nom. D’un souverain il voulait posséder non-seulement l’autorité, mais aussi le titre. Ayant donc tué le fils de Hasan, qui était encore fort jeune, et jeté son frère Idrîs en prison, il se proposa hardiment aux Berbers comme souverain, et tâcha de les gagner par les promesses les plus brillantes. Quoique profondément indignés de son incroyable audace, de son ambition sacrilége--car ils avaient pour les descendants du Prophète une vénération presque superstitieuse--les Berbers crurent toutefois devoir attendre, pour le punir, un moment plus favorable. Ils répondirent donc qu’ils lui obéiraient et lui prêtèrent serment.
Nadjâ annonça alors son intention d’aller enlever Algéziras au Hammoudite Mohammed qui y régnait. On se mit en campagne; mais déjà dans les premières rencontres avec l’ennemi, le Slave put remarquer que les Berbers se battaient mollement et qu’il ne pouvait pas compter sur eux. Il crut donc agir sagement en donnant l’ordre de la retraite. Il avait formé le projet d’exiler les Berbers les plus suspects dès qu’il serait de retour dans la capitale, de gagner les autres à force d’argent, et de s’entourer d’autant de Slaves que cela lui serait possible. Mais ses ennemis les plus acharnés furent informés de son plan ou le devinèrent, et au moment où l’armée passait par un étroit défilé, ils fondirent sur l’usurpateur et le tuèrent (5 février 1043[57]).
Pendant que la plus grande confusion régnait parmi les troupes, les Berbers poussant des cris de joie et les Slaves prenant la fuite parce qu’ils craignaient de partager le sort de leur chef, deux des meurtriers galopèrent vers Malaga à bride abattue. En arrivant dans la ville: «Bonne nouvelle, bonne nouvelle, crièrent-ils, l’usurpateur est mort!» Puis, se précipitant sur le lieutenant de Nadjâ, ils l’assassinèrent. Idrîs, le frère de Hasan, fut tiré de sa prison et proclamé calife.
Dès lors le rôle des Slaves était fini à Malaga; mais la tranquillité, un moment rétablie, ne fut pas de longue durée.
Idrîs II n’était pas, à coup sûr, un grand esprit, mais il était bon, charitable, presque exclusivement occupé de répandre des bienfaits. S’il n’eût tenu qu’à lui, personne n’eût été malheureux. Il rappela tous les exilés, de quelque parti qu’ils fussent, et leur rendit leurs biens; jamais il ne voulait prêter l’oreille à un délateur; chaque jour il faisait distribuer cinq cents ducats aux pauvres. Sa sympathie pour les hommes du peuple, avec lesquels il aimait à s’entretenir, contrastait singulièrement avec le faste, l’ostentation et la scrupuleuse étiquette de sa cour. En leur qualité de descendants du gendre du Prophète, les Hammoudites étaient, aux yeux de leurs sujets, presque des demi-dieux. Pour entretenir une illusion si favorable à leur autorité, ils se montraient rarement en public et s’entouraient d’une sorte de mystère. Idrîs lui-même, malgré la simplicité de ses goûts, ne s’écarta pas du cérémonial établi par ses prédécesseurs: un rideau le dérobait aux regards de ceux qui lui parlaient; seulement, comme il était la bonhomie en personne, il oubliait parfois son rôle. Un jour, par exemple, un poète de Lisbonne lui récita une ode. Il vanta sa charité et glorifia aussi sa noble origine. «Tandis que les autres mortels ont été créés d’eau et de poussière, disait-il dans son langage bizarre, les descendants du Prophète ont été créés de l’eau la plus pure, l’eau de la justice et de la piété. Le don de la prophétie est descendu sur leur aïeul, et l’ange Gabriel, invisible pour nous, plane sur leur tête. Le visage d’Idrîs, le commandeur des croyants, ressemble au soleil levant, qui éblouit par ses rayons les yeux de ceux qui le regardent, et pourtant, prince, nous voudrions vous voir, afin de pouvoir profiter de votre lumière, émanation de celle qui entoure le seigneur de l’univers.» «Lève le rideau!» dit alors le calife à son chambellan, car jamais il ne repoussait une prière. Plus heureux que cette pauvre amante de Jupiter qui périt victime de sa fatale curiosité, le poète put alors contempler à son aise la figure de son Jupiter à lui, laquelle, si elle ne répandait pas une lumière foudroyante, portait au moins l’empreinte de la bienveillance et de la bonté. Peut-être lui plut-elle mieux, telle qu’elle était, que si elle eût été entourée de ces rayons éblouissants dont il avait parlé dans ses vers. Il est certain du moins qu’ayant reçu un beau cadeau, il se retira fort content.
Malheureusement pour la dignité et la sûreté de l’Etat, Idrîs joignait à une grande bonté de cœur une extrême faiblesse de caractère. Il ne savait ou n’osait rien refuser à qui que ce fût. Bâdîs ou un autre lui demandait-il un château ou autre chose, il lui accordait toujours sa demande. Un jour Bâdîs le somma de lui livrer son vizir, lequel avait eu le malheur de lui déplaire. «Hélas, mon ami, dit alors Idrîs à son ministre, voici une lettre du roi de Grenade dans laquelle il me demande de vous mettre entre ses mains. J’en suis bien affligé, mais vraiment, je n’ose lui répondre par un refus.--Faites donc ce qu’il veut, répondit cet excellent homme, un vieux serviteur de la famille; Dieu me donnera des forces, et vous verrez que je saurai supporter mon sort avec résignation et avec courage.» Arrivé à Grenade, il eut la tête coupée....
Tant de faiblesse irrita les Berbers, déjà blessés par la sympathie qu’Idrîs montrait pour le peuple, par ses tendances socialistes comme on dirait aujourd’hui; mais elle exaspéra surtout les nègres. Accoutumés au régime du fouet, du sabre et de la potence, ils méprisaient un maître qui ne prononçait jamais un arrêt de mort. Il y avait donc beaucoup de mécontentement, lorsque le gouverneur du château d’Airos[58] donna le signal de la révolte. Geôlier des deux cousins d’Idrîs, il les remit en liberté, et proclama calife l’aîné, Mohammed. Alors les nègres qui formaient la garnison du château de Malaga, se mirent en insurrection et invitèrent Mohammed à se rendre au milieu d’eux. Le peuple de Malaga, toutefois, rempli d’amour pour le prince qui avait été son bienfaiteur, ne l’abandonna pas à l’heure du danger. Ces braves gens accoururent en foule auprès de lui et demandèrent à grands cris des armes, en l’assurant que, s’ils en avaient, les nègres ne tiendraient pas une heure dans le château. Idrîs les remercia de leur dévoûment, mais il refusa leur offre en disant: «Retournez dans vos demeures; je ne veux pas qu’il périsse un seul homme pour ma querelle.» Mohammed put donc faire son entrée dans la capitale, et Idrîs alla le remplacer dans la prison d’Airos. Ils avaient échangé leurs rôles (1046-7).
Le nouveau calife ne ressemblait pas à son prédécesseur, mais à sa mère, une vaillante amazone qui aimait à vivre dans les camps, à surveiller les préparatifs d’une bataille ou les travaux d’un siége, à stimuler par ses paroles ou par son or le courage des soldats. Il poussait la bravoure jusqu’à la témérité; mais il était en même temps d’une sévérité inexorable, et si Idrîs avait manqué d’énergie, Mohammed (tel, du moins, fut bientôt l’avis des auteurs de la révolution) n’en avait que trop. C’était la fable des grenouilles qui avaient demandé un roi à Jupiter. A l’exemple de la «gent marécageuse,» comme dit le bon la Fontaine, Berbers et nègres en vinrent bientôt à maudire la terrible grue et à regretter le pacifique soliveau. Un complot se forma; les conjurés entrèrent en négociations avec le gouverneur d’Airos qui se laissa facilement gagner par eux, et qui rendit la liberté à Idrîs II, après l’avoir reconnu pour calife. Cette fois Idrîs ne recula pas devant l’idée d’une guerre civile; le monotone séjour dans un cachot avait vaincu ses scrupules; mais Mohammed, soutenu par sa mère, combattit ses adversaires avec tant de vigueur, qu’il les contraignit à mettre bas les armes. Cependant ils ne lui livrèrent pas Idrîs; avant de faire leur soumission, ils le firent passer en Afrique, où commandaient deux affranchis berbers, à savoir Sacaute[59], qui était gouverneur de Ceuta, et Rizc-allâh, qui l’était de Tanger. Sacaute et Rizc-allâh l’accueillirent avec beaucoup d’égards et firent faire les prières publiques en son nom; mais au reste ils ne lui concédèrent aucune autorité réelle; jaloux de leur propre pouvoir, ils le gardèrent étroitement, l’empêchèrent de se montrer en public, et ne permirent à personne d’approcher de lui. Quelques seigneurs berbers, ennemis secrets des deux gouverneurs, trouvèrent cependant le moyen de lui parler et lui dirent: «Ces deux esclaves vous traitent comme un captif et vous empêchent de gouverner par vous-même. Donnez-nous plein pouvoir et nous saurons bien vous délivrer.» Mais Idrîs, toujours doux et débonnaire, refusa leur offre; dans la candeur de son âme, il raconta même aux deux gouverneurs tout ce qu’il venait d’entendre. Les seigneurs en question furent frappés à l’instant même d’une sentence d’exil; mais comme il y avait peut-être quelque raison de craindre qu’une autre fois Idrîs ne prêtât l’oreille aux insinuations des mécontents, Sacaute et Rizc-allâh le renvoyèrent en Espagne, sans cesser toutefois de le reconnaître comme calife dans les prières publiques. Idrîs alla chercher un asile auprès du chef berber de Ronda[60].
Sur ces entrefaites, les mécontents de Malaga avaient imploré le secours de Bâdîs. Celui-ci déclara d’abord la guerre à Mohammed, mais bientôt après, il se réconcilia avec lui. Alors on proclama le prince d’Algéziras, qui portait aussi le nom de Mohammed et qui prit à son tour le titre de calife. A cette époque il y en avait donc quatre depuis Séville jusqu’à Ceuta: c’étaient le soi-disant Hichâm II à Séville, Mohammed à Malaga, l’autre Mohammed à Algéziras, et enfin Idrîs II. Deux d’entre eux n’avaient en réalité aucun pouvoir; les deux autres étaient des princes d’une mince importance, des roitelets, et l’abus du titre de calife était d’autant plus ridicule que, dans sa véritable acception, il indiquait le souverain de tout le monde musulman.
Le prince d’Algéziras échoua dans sa tentative. Abandonné par ceux qui l’avaient appelé, il retourna précipitamment dans son pays, et mourut, peu de jours après, de honte et de douleur (1048-9).
Quatre ou cinq ans plus tard, Mohammed de Malaga rendit aussi le dernier soupir. Un de ses neveux (Idrîs III) aspira au trône, mais sans succès; cette fois, on rétablit le bon Idrîs II, et le destin ayant enfin cessé de le persécuter, il régna paisiblement jusqu’à ce qu’il payât, lui aussi, son tribut à la nature (1055). Un autre Hammoudite crut régner à sa place, mais Bâdîs frustra ses espérances. Véritable chef du parti berber, le roi de Grenade ne voulait plus d’un calife; il avait résolu d’en finir avec les Hammoudites et d’incorporer la principauté de Malaga dans ses Etats. Il exécuta son projet sans rencontrer de grands obstacles. Les Arabes, il est vrai, ne se soumirent à lui qu’à contre-cœur; mais ayant gagné les plus influents d’entre eux, tels que le vizir-cadi Abou-Abdallâh Djodhâmî[61], il se soucia peu des murmures des autres; et quant aux Berbers, comme ils étaient convaincus de la faiblesse de leurs princes et de la nécessité de s’unir étroitement à leurs frères de Grenade, s’ils voulaient se maintenir contre le parti arabe qui gagnait chaque jour du terrain dans le Sud-ouest, ils favorisèrent les projets de Bâdîs plutôt qu’ils ne les contrarièrent. Le roi de Grenade devint donc maître de Malaga et tous les Hammoudites furent exilés. Ils jouèrent encore un rôle en Afrique, mais celui qu’ils avaient rempli en Espagne était terminé[62].
V.
Afin de ne pas interrompre notre rapide esquisse de l’histoire de la principauté de Malaga, nous avons tant soit peu anticipé sur les événements, et comme à présent nous allons jeter un coup d’œil sur les progrès que le parti arabe avait faits dans cet intervalle, nous devons nous reporter quelques années en arrière.
Le cadi de Séville, Abou-’l-Câsim Mohammed, étant mort à la fin de janvier 1042, son fils Abbâd, qui comptait alors vingt-six ans, lui avait succédé sous le titre de _hâdjib_, ou premier ministre du soi-disant Hichâm II. Dans l’histoire il est connu sous le nom de Motadhid, et bien qu’il ne prît ce titre que plus tard, nous l’appellerons ainsi dès à présent, afin d’éviter la confusion qu’un changement de nom pourrait faire naître.
Le nouveau chef du parti arabe dans le Sud-ouest réalisait en sa personne une des physionomies les plus accentuées qu’ait jamais produites la verte vieillesse d’une société. C’était en tout point le digne rival de Bâdîs, le chef de la faction opposée. Soupçonneux, vindicatif, perfide, tyrannique, cruel et sanguinaire comme lui, comme lui adonné à l’ivrognerie, il le surpassait en luxure. Nature mobile et voluptueuse s’il en fut, ses appétits étaient insatiables et incessants. Aucun prince d’alors n’avait un sérail aussi nombreux que le sien: huit cents jeunes filles, assure-t-on, y entrèrent successivement[63].
D’ailleurs, malgré la ressemblance générale, les deux princes n’avaient pas tout à fait le même caractère; leurs goûts, leurs habitudes différaient sur bien des points. Bâdîs était un barbare ou peu s’en faut; il dédaignait les belles manières, la culture de l’esprit, la civilisation. Point de poètes dans les salles de l’Alhambra; parlant ordinairement le berber, Bâdîs aurait à peine compris leurs odes. Motadhid, au contraire, avait reçu une éducation soignée; il ne pouvait prétendre, à la vérité, au titre de savant; il n’avait pas fait de vastes lectures; mais, comme il était doué d’un tact fin et pénétrant et d’une excellente mémoire, il savait plus qu’un homme du monde ne sait ordinairement. Les poèmes qu’il composa, et qui, indépendamment de leur valeur littéraire, ne sont pas sans intérêt quand on veut connaître à fond son caractère, lui valurent parmi ses contemporains la réputation d’un bon poète[64]. Il était ami des lettres et des arts. Pour un peu d’encens, il comblait les poètes de cadeaux. Il aimait à faire bâtir de magnifiques palais[65]. Jusque dans la tyrannie il apportait une certaine érudition; il avait pris pour modèle le calife de Bagdad dont il avait adopté le titre, tandis que Bâdîs ignorait probablement à quelle époque ce calife avait vécu. Buveurs tous les deux, Bâdîs se grisait brutalement, grossièrement, sans honte ni vergogne, comme un rustre ou comme un troupier. Motadhid, toujours homme du monde, toujours grand seigneur, ne faisait rien sans grâce; il apportait un certain bon goût, une certaine distinction, jusque dans ses orgies, et tout en buvant d’une manière immodérée, lui-même et ses compagnons de débauche improvisaient des chansons bachiques qui se distinguaient par un tact merveilleux, par une grande délicatesse d’expression. Sa puissante organisation se prêtait également au plaisir et au travail; viveur effréné et travailleur prodigieux, il passait de la fièvre des passions à celle des affaires. Il aimait à s’absorber tout entier dans ses occupations de prince, mais après des efforts surhumains qu’il faisait pour regagner le temps donné aux plaisirs, il lui fallait l’ivresse de nouveaux désordres pour retremper ses forces[66]. Chose étrange! ce tyran dont le terrible regard faisait trembler les nombreuses beautés de son sérail, a composé pour quelques-unes d’entre elles des vers d’une galanterie exquise, d’une suavité charmante.
Il y avait donc entre Bâdîs et Motadhid la distance qui sépare le scélérat barbare du scélérat civilisé; mais, à tout prendre, le barbare était le moins profondément dépravé des deux. Bâdîs apportait une certaine franchise brutale jusque dans le crime; Motadhid était impénétrable, même pour ses affidés. Tandis que son regard scrutateur épiait sans cesse les pensées les plus secrètes des autres et les devinait, personne ne surprenait jamais un mouvement de sa physionomie ni un accent de sa parole[67]. Le prince de Grenade payait de sa personne sur les champs de bataille; celui de Séville, quoiqu’il fût presque constamment en guerre et qu’il ne manquât pas de courage, ne commanda ses troupes qu’une ou deux fois dans toute sa vie; d’ordinaire il traçait du fond de sa tanière, comme dit un historien arabe, les plans de campagne à ses généraux[68]. Les ruses de Bâdîs étaient grossières et il était facile de les déjouer; celles de Motadhid, bien calculées et subtiles, échouaient rarement. C’était là son fort, et l’on raconte à ce sujet une histoire qui mérite d’être rapportée.
En guerre contre Carmona, Motadhid entretenait une correspondance secrète avec un habitant arabe de cette ville, qui l’informait des mouvements et des desseins des Berbers. Afin que les lettres qu’ils s’écrivaient ne fussent pas interceptées et que personne ne soupçonnât leurs intrigues, il fallait naturellement une grande circonspection. Or, Motadhid, d’après un plan qu’il avait concerté avec son espion, fit venir un jour dans son palais un paysan des environs, homme simple et sans malice s’il en fut, et lui dit: «Ote ta casaque qui ne vaut rien, et revêts cette _djobba_. Elle est assez belle comme tu vois, et je t’en fais cadeau à condition que tu feras ce que je vais te dire.» Rempli de joie, le paysan revêtit la _djobba_ sans soupçonner que la doublure de cet habit cachait une lettre que Motadhid voulait faire tenir à son espion, et promit d’exécuter fidèlement les ordres que le prince voudrait bien lui donner. «Fort bien, reprit alors Motadhid; voici ce que tu as à faire: tu prendras le chemin de Carmona; quand tu seras arrivé dans le voisinage de cette ville, tu ramasseras du bois et tu en formeras un fagot. Cela fait, tu entreras dans la ville et tu iras le mettre à l’endroit où les marchands de fagots se tiennent ordinairement; mais tu ne vendras le tien qu’à celui qui t’en offrira cinq dirhems.»
Le paysan, quoiqu’il ne devinât nullement le motif de ces ordres singuliers, s’empressa d’y obéir. Il partit donc de Séville, et arrivé près de Carmona, il se mit à fagoter; mais comme il n’en avait pas l’habitude et qu’il y a fagots et fagots selon le proverbe, il entra dans la ville avec un faisceau de branchages bien maigre, bien chétif, et alla se placer sur le marché.
--Combien coûte-t-il, ce fagot? lui demanda un passant.
--Cinq dirhems, sans en rien rabattre; c’est à prendre ou à laisser, lui répondit le paysan.
L’autre lui rit au nez.
--Bon Dieu! dit-il, c’est donc sans doute de l’ébène que tu as là?
--Mais non, dit un autre, c’est du bambou.
Et chacun de lancer son petit bon-mot au paysan et de le railler.
Déjà le jour baissait, lorsqu’un homme qui n’était autre que l’espion de Motadhid, s’approcha du paysan, et lui ayant demandé le prix de son fagot, il l’acheta; après quoi il lui dit:
--Prends ce bois sur tes épaules et porte-le à ma demeure. Je vais te montrer le chemin.
Quand ils furent arrivés à la maison, le paysan déposa sa charge, et ayant reçu ses cinq dirhems, il voulut s’en aller.
--Où vas-tu à cette heure avancée? lui demanda le maître de la maison.
--Je vais sortir de la ville, car je ne suis pas d’ici, lui répondit le paysan.
--Y songes-tu? Ignores-tu donc qu’il y a des brigands sur les routes? Reste ici; je suis à même de t’offrir un souper et un gîte, et demain de bonne heure tu pourras te remettre en voyage.
Le paysan accepta cette offre avec reconnaissance. Bientôt un bon souper lui fit oublier les railleries auxquelles il avait été en butte, et quand il eut mangé d’un excellent appétit:
--Apprends-moi maintenant d’où tu viens, lui dit son hôte.
--Des environs de Séville, où je demeure.
--Dans ce cas, mon frère, tu me parais bien courageux, bien hardi, d’avoir osé venir ici, car tu dois connaître la cruauté, la férocité de nos Berbers, tu dois savoir qu’ils vous tuent un homme en moins de rien. C’est sans doute quelque grave motif qui t’amène?
--Nullement; mais il faut gagner sa vie, et puis, personne ne s’avisera de maltraiter un pauvre paysan inoffensif comme moi.
On causa jusqu’à ce que le paysan se sentît gagner par le sommeil. Son hôte le conduisit alors au gîte qu’il lui destinait. L’autre voulut se coucher sans se déshabiller; mais l’homme de Carmona lui dit:
--Ote ta _djobba_; tu dormiras mieux alors et tu te réveilleras plus rafraîchi, car la nuit est tiède.
Le paysan le fit et bientôt après il dormait profondément. Alors l’espion prit la _djobba_, en décousit la doublure, trouva la lettre de Motadhid, la lut, y répondit sur-le-champ, mit sa propre lettre à la place de celle du prince, recousit la doublure sans qu’il y parût, et remit la _djobba_ à l’endroit où le paysan l’avait mise. Ce dernier, s’étant levé le lendemain de bonne heure, la revêtit, et après avoir remercié l’habitant de Carmona de sa généreuse hospitalité, il reprit la route de Séville.
Quand il y fut de retour, il se présenta devant Motadhid et lui raconta ses aventures.
--Je suis content de toi, lui dit alors le prince d’un air bienveillant, et tu mérites une récompense. Ote donc ta _djobba_ et laisse-la-moi; voici un habillement complet dont je te fais cadeau.
Se sentant à peine de joie, le paysan prit les beaux habits que le prince lui offrait, et alla raconter avec un certain orgueil à ses amis, à ses voisins, à tous ceux qu’il connaissait, que le prince lui avait donné des vêtements d’honneur, tout comme s’il eût été un homme d’importance, un haut fonctionnaire ou une altesse. Qu’il avait servi de courrier extraordinaire, de porteur de dépêches tellement importantes, qu’elles lui eussent coûté la vie, si les Berbers les eussent trouvées sur lui, c’est ce dont il n’eut pas le moindre soupçon[69].
Il était bien rusé, le prince de Séville, bien fertile en expédients, en stratagèmes, en artifices de tout genre; il avait à son service tout un arsenal d’embûches, et malheur à celui qui avait provoqué sa colère! Un tel homme avait beau chercher un asile dans un autre pays: fût-il allé se cacher au bout du monde, la vengeance du prince l’atteignait infailliblement. Un aveugle, raconte-t-on, avait été privé par Motadhid de la plus grande partie de ses biens; il en avait dépensé le reste, et, complétement ruiné, il était allé comme pèlerin mendiant à la Mecque. Là il maudissait sans cesse et en public le tyran qui l’avait réduit à la mendicité. Motadhid l’apprit, et ayant fait venir un de ses sujets qui allait faire le pèlerinage de la Mecque, il lui remit une cassette qui contenait des pièces d’or enduites d’un poison mortel. «Quand tu seras arrivé à la Mecque, lui dit-il, tu feras tenir cette cassette à notre concitoyen aveugle. Tu lui diras que c’est un cadeau que je lui fais et tu le salueras de ma part. Mais prends garde de ne pas ouvrir la cassette.» L’autre promit d’exécuter ces ordres et se mit en route. Arrivé à la Mecque et ayant rencontré l’aveugle:
--Voici une cassette que Motadhid t’envoie, lui dit-il.
--Bon Dieu! elle rend un son métallique, s’écria l’aveugle, il y a de l’or là-dedans! Mais comment se peut-il qu’à Séville Motadhid me réduise à la misère et qu’en Arabie il m’enrichisse?
--Les princes ont de singuliers caprices, répliqua l’autre. Peut-être aussi que Motadhid, convaincu à cette heure de l’injustice qu’il t’a faite, en éprouve des remords. Enfin, je n’en sais rien et cela ne me regarde pas; j’ai fait ma commission, cela me suffit. Prends toujours ce cadeau; c’est pour toi un bonheur inespéré.
--Je le crois bien, reprit l’aveugle; mille mercis pour ta peine et assure le prince de ma gratitude.
Son trésor sous le bras, le pauvre homme courut à son misérable taudis avec autant de vitesse que sa cécité le lui permettait, et après avoir soigneusement fermé la porte, il s’empressa d’ouvrir sa cassette.