Histoire des Musulmans d'Espagne, t. 4/4 jusqu'à la conquête de l'Andalouisie par les Almoravides (711-1100)

Part 3

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En retournant vers ses Etats, Zohair avait à passer plusieurs défilés et un pont auquel un village voisin empruntait son nom d’Alpuente. Bâdîs ordonna de couper ce pont et envoya des soldats qu’il chargea d’occuper les défilés. Toutefois, comme il était moins exaspéré contre Zohair que son frère, et qu’il ne désespérait pas encore tout à fait de ramener l’ancien ami de son père à de meilleurs sentiments, il résolut de le faire avertir secrètement du péril qui le menaçait. A cet effet il eut recours à l’entremise d’un officier berber qui servait dans l’armée almérienne. Cet officier alla trouver Zohair pendant la nuit, et lui parla en ces termes: «Croyez-moi, seigneur, quand je vous assure que vous aurez de la difficulté à passer demain les défilés qui se trouvent sur votre route. Je vous conseille donc de partir à l’instant même; de cette manière vous serez peut-être en état de traverser les défilés avant que les Grenadins aient eu le temps de les occuper, et si alors ils vous poursuivent, vous pourrez leur livrer bataille dans la plaine ou vous mettre en sûreté dans une de vos forteresses.» Ce conseil parut ne pas déplaire à Zohair; mais Ibn-Abbâs, qui assistait à cet entretien, s’écria: «C’est la peur qui le fait parler ainsi.» «Quoi! dit alors l’officier, c’est en parlant de moi que vous dites cela? De moi qui ai pris part à vingt batailles, tandis que vous-même, vous n’en avez jamais vu une seule? Eh bien! vous verrez que l’événement me donnera raison.» Et il sortit indigné.

Les ennemis d’Ibn-Abbâs (et nous avons déjà dit qu’il en avait beaucoup) ont prétendu qu’il avait repoussé le conseil de l’officier berber, non parce qu’il le croyait mauvais, mais parce qu’il désirait que Zohair fût tué. Ibn-Abbâs, disaient-ils, avait l’ambition de régner à Almérie; il voulait donc que Zohair trouvât la mort en combattant contre les Grenadins, et quant à lui-même, il espérait qu’il lui serait possible de se sauver par la fuite et de se faire proclamer souverain à Almérie. Peut-être y a-t-il quelque chose de vrai dans cette accusation; nous verrons du moins que plus tard Ibn-Abbâs se vanta auprès de Bâdîs d’avoir attiré Zohair dans un piége.

Quoi qu’il en soit, Zohair se vit cerné, le lendemain matin (5 août 1038), par les troupes de Grenade. Ses soldats en furent consternés; mais lui-même ne perdit pas sa présence d’esprit. Il rangea aussitôt en bataille ses fantassins noirs, qui étaient au nombre de cinq cents, et ses Andalous; puis il ordonna à son lieutenant Hodhail de fondre sur les ennemis à la tête de la cavalerie slave. Hodhail obéit; mais le combat à peine engagé, il fut démonté, soit par un coup de lance, soit par un faux pas de son cheval, et alors ses cavaliers prirent la fuite dans le plus grand désordre. Au même instant Zohair fut trahi par ses nègres, dans lesquels il avait cependant une grande confiance. Ces nègres passèrent à l’ennemi, après s’être rendus maîtres du dépôt d’armes. Il ne restait donc que les Andalous; mais ceux-ci, qui étaient en général de fort mauvais soldats, n’eurent rien de plus pressé que de s’enfuir, et bon gré, mal gré, Zohair dut en faire autant. Comme le pont d’Alpuente était coupé et que les défilés étaient occupés par les ennemis, les fuyards durent chercher un refuge sur les montagnes. La plupart furent sabrés par les Grenadins qui ne donnaient point de quartier; d’autres trouvèrent la mort dans d’effroyables précipices, et de ce nombre fut Zohair lui-même.

Tous les fonctionnaires civils avaient été faits prisonniers, Bâdis ayant ordonné d’épargner leur vie. Ibn-Abbâs se trouvait parmi eux. Il croyait n’avoir rien à craindre et ne s’inquiétait que de ses livres. «Mon Dieu, mon Dieu, criait-il, que deviendront mes paquets!» Et s’adressant aux soldats qui le conduisaient vers Bâdîs: «Allez dire à votre maître, leur dit-il, qu’il prenne bien soin de mes paquets; il ne faut pas qu’il s’en déchire quelque chose, car ils contiennent des livres d’une valeur inestimable.» Puis, quand il fut arrivé en présence de Bâdîs: «Eh bien, lui dit-il en souriant, n’ai-je pas bien servi vos intérêts, puisque je vous ai livré les chiens que voilà?» et il désigna du doigt les prisonniers slaves. «Rendez-moi maintenant un service à votre tour, continua-t-il; ordonnez qu’on respecte mes livres; rien ne me tient tant au cœur.» Pendant qu’il parlait ainsi, les prisonniers almériens lui jetaient des regards furieux, et l’un d’entre eux, le capitaine Ibn-Chabîb, s’écria en s’adressant à Bâdîs: «Seigneur, je vous en conjure par celui qui vous a donné la victoire, ne laissez pas échapper cet infâme qui a perdu notre maître. Lui seul est coupable de tout ce qui est arrivé, et si je puis être témoin de son supplice, je me laisserai volontiers couper la tête l’instant d’après!» A ces paroles Bâdîs sourit d’une manière bienveillante, et ordonna de rendre la liberté au capitaine. Il fut le seul parmi les militaires qui eût la vie sauve; tous les autres furent livrés successivement au bourreau. Ibn-Abbâs, au contraire, fut le seul parmi les fonctionnaires civils qui ne fût pas remis en liberté. L’orgueilleux vizir connut enfin le malheur qu’il avait défié dans sa folle audace; il voyait s’accomplir la prédiction du poète almérien. Il fut enfermé dans un cachot de l’Alhambra, et les chaînes dont on le chargea ne pesaient pas moins de quarante livres. Il savait que Bâdîs était fort irrité contre lui, et que Samuel désirait sa mort. Toutefois il conservait encore quelque espoir; Bâdîs, à qui il avait fait offrir trente mille ducats comme le prix de sa délivrance, lui avait fait répondre qu’il prendrait sa demande en considération, et il avait laissé passer presque deux mois sans rien décider à son égard. Pendant ce temps des influences contraires se combattaient à la cour de Grenade: d’une part, l’ambassadeur cordouan sollicitait la liberté des prisonniers et principalement d’Ibn-Abbâs; de l’autre, l’ambassadeur et le beau-frère de l’Amiride Abdalazîz de Valence, Abou-’l-Ahwaç Man ibn-Çomâdih, insistait auprès de Bâdîs pour qu’il mît à mort tous les prisonniers, et Ibn-Abbâs en premier lieu. Abdalazîz s’était hâté de prendre possession de la principauté d’Almérie, sous le prétexte qu’elle lui revenait par droit de dévolution, Zohair ayant été un client de sa famille, et il craignait que si Ibn-Abbâs et les autres prisonniers recouvraient la liberté, ils ne lui disputassent le pouvoir. Bâdîs lui-même ne savait à quel parti s’arrêter; la cupidité et le désir de la vengeance se combattaient dans son cœur; mais un soir qu’il se promenait à cheval avec son frère Bologguîn, il lui parla de la proposition d’Ibn-Abbâs et lui demanda son avis. «Quand vous aurez accepté son argent, lui répondit Bologguîn, et qu’il aura recouvré la liberté, il vous suscitera une guerre qui vous coûtera le double de sa rançon. Je suis d’avis que vous ferez bien de le mettre à mort sans retard.»

La promenade finie, Bâdîs se fit amener son prisonnier et lui reprocha ses torts dans les paroles les plus dures. Ibn-Abbâs attendit avec résignation la fin de cette longue invective; puis, quand le roi eut cessé de parler: «Seigneur, s’écria-t-il, je vous en supplie, ayez pitié de moi; délivrez-moi de mes peines!--Tu en seras délivré aujourd’hui même,» lui répondit le prince; et comme il voyait briller une lueur d’espérance sur la pâle et morne figure de son prisonnier, il se tut quelques instants. Puis il reprit avec un sourire féroce: «Tu iras là où tu souffriras bien davantage.» Ensuite il dit à Bologguîn quelques paroles en berber, langue qu’Ibn-Abbâs ne comprenait pas; mais les derniers mots que Bâdîs lui avait adressés, son terrible sourire, son air menaçant et farouche, tout cela lui disait assez clairement que sa dernière heure allait sonner. «Prince, prince, s’écria-t-il en tombant à genoux, épargnez ma vie, je vous en conjure! Ayez pitié de mes femmes, de mes jeunes enfants! Ce n’est pas trente mille ducats que je vous offre, c’est soixante mille; mais au nom de Dieu, laissez-moi la vie!»

Bâdîs l’écouta sans mot dire; puis, brandissant son javelot, il le lui plongea dans la poitrine. Son frère Bologguîn et son chambellan Alî ibn-al-Carawî suivirent son exemple; mais Ibn-Abbâs, qui ne discontinuait pas d’implorer la clémence de ses bourreaux, ne tomba par terre qu’au dix-septième coup (24 septembre 1038)[49].

Grenade ne tarda pas à apprendre que le riche et orgueilleux Ibn-Abbâs avait cessé de vivre. Les Africains s’en réjouirent, mais personne ne reçut cette nouvelle avec autant de satisfaction que Samuel. Il ne lui restait maintenant qu’un seul ennemi dangereux, Ibn-Bacanna, et un pressentiment secret lui disait que celui-là aussi périrait bientôt. De même que les Arabes, les juifs croyaient alors qu’on entendait parfois dans son sommeil un esprit qui prédisait l’avenir en vers, et une nuit qu’il dormait, Samuel entendit une voix qui lui récitait trois vers hébreux, dont voici le sens:

Déjà Ibn-Abbâs a péri, ainsi que ses amis et ses affidés; à Dieu louange et sanctification! Et l’autre ministre, celui qui complotait avec lui, sera promptement abattu et broyé comme la vesce. Que sont devenus tous leurs murmures, leur méchanceté et leur puissance?--Que le nom de Dieu soit sanctifié[50]!

Peu d’années plus tard, comme nous serons obligé de le raconter, Samuel vit s’accomplir cette prédiction; tant il est vrai que les sentiments de haine ou d’amour donnent parfois une singulière prescience de l’avenir.

III.

Bien malgré lui, Bâdîs avait rendu aux coalisés qui reconnaissaient le soi-disant Hichâm pour calife, un éclatant service alors qu’il fit assaillir et tuer Zohair. L’Amiride Abdalazîz de Valence, qui, comme nous l’avons dit, avait pris possession de la principauté d’Almérie, ne fut pas en état, il est vrai, de prêter du secours à son allié, le cadi de Séville, car il fut bientôt obligé de se défendre contre Modjéhid de Dénia, qui voyait de fort mauvais œil l’agrandissement des Etats de son voisin[51]; mais au moins le cadi n’avait plus à craindre une guerre contre Almérie, et parfaitement rassuré de ce côté-là, il ne songea désormais qu’à prendre l’offensive contre les Berbers, en commençant par Mohammed de Carmona, avec lequel il s’était brouillé. En même temps il entretenait des intelligences avec une faction à Grenade, et tâchait d’y faire éclater une révolution.

Bien des gens à Grenade étaient mécontents de Bâdîs. Au commencement de son règne, ce prince avait donné quelques espérances[52]; mais dans la suite il s’était montré de plus en plus cruel, perfide, sanguinaire et adonné à la plus honteuse ivrognerie. D’abord on se plaignit, puis on murmura, à la fin on conspira.

L’âme du complot était un aventurier qui s’appelait Abou-’l-Fotouh. Né à une grande distance de l’Espagne, d’une famille arabe établie dans le Djordjân, l’ancienne Hyrcanie, il avait étudié les belles-lettres, la philosophie et l’astronomie sous les professeurs les plus renommés de Bagdad. Mais il était encore autre chose qu’un savant: excellent cavalier et guerrier intrépide, il appréciait un noble coursier ou une épée bien trempée aussi bien qu’un beau poème ou un profond traité scientifique. Arrivé en Espagne dans l’année 1015, probablement pour y chercher fortune, il passa quelque temps à la cour de Modjéhid de Dénia. Là il s’entretenait tantôt de littérature avec ce savant prince, ou travaillait à son commentaire sur le traité grammatical qui porte le titre de Djomal; tantôt il combattait aux côtés du prince en Sardaigne; maintefois aussi il méditait sur les questions philosophiques les plus abstraites, ou tâchait de deviner l’avenir en observant le cours des astres. Ensuite, étant allé à Saragosse, la résidence de Mondhir, ce prince le prit d’abord en amitié et lui confia l’éducation de son fils; mais comme d’après l’observation fort juste, quoiqu’un peu rebattue, de l’historien arabe que nous suivons ici, les temps changent et les hommes avec eux, Mondhir lui fit un jour entendre qu’il n’avait plus besoin de ses services, et que, par conséquent, il lui permettait de quitter Saragosse. Abou-’l-Fotouh alla alors s’établir à Grenade, où il ouvrit un cours sur les anciennes poésies, et notamment sur le recueil connu sous le nom de _Hamâsa_[53]; mais il y fit encore autre chose: sachant que Bâdîs avait beaucoup d’ennemis, il stimula l’ambition de Yazîr, un cousin germain du roi, en l’assurant qu’il avait lu dans les étoiles que Bâdîs perdrait le trône et que son cousin régnerait trente ans. Il réussit ainsi à former une conspiration; mais Bâdîs ayant découvert le complot avant le temps fixé pour son exécution, Abou-’l-Fotouh, Yazîr et les autres conjurés eurent à peine le temps de se soustraire par la fuite à sa vengeance. Ils allèrent chercher un refuge auprès du cadi de Séville, sans doute leur complice, bien qu’il soit impossible de dire jusqu’à quel point il l’était[54].

Sur ces entrefaites, le cadi avait attaqué Mohammed de Carmona, et son armée, commandée comme à l’ordinaire par son fils Ismâîl, avait déjà remporté de brillants avantages. Ossuna et Ecija avaient été forcées de se rendre, Carmona elle-même était assiégée. Réduit à la dernière extrémité, Mohammed demanda du secours à Idrîs de Malaga et à Bâdîs. L’un et l’autre répondirent à son appel: Idrîs, qui était malade, lui envoya des troupes sous les ordres de son ministre Ibn-Bacanna; Bâdîs vint en personne avec les siennes. Ces deux armées s’étant réunies, Ismâîl, plein de confiance dans le nombre et dans la bravoure de ses soldats, leur offrit aussitôt la bataille; mais Bâdîs et Ibn-Bacanna, voyant que l’ennemi avait la supériorité du nombre ou le croyant du moins, n’osèrent l’accepter, et sans trop se mettre en peine du seigneur de Carmona, ils l’abandonnèrent à son sort; l’un reprit la route de Grenade, l’autre celle de Malaga. Ismâîl se mit aussitôt à la poursuite des Grenadins. Heureusement pour Bâdîs, il y avait à peine une heure qu’Ibn-Bacanna s’était séparé de lui; il lui envoya donc en toute hâte un courrier, en le conjurant de venir à son secours, puisque, sans cela, il allait être écrasé par les Sévillans. Ibn-Bacanna le rejoignit sans retard, et les deux armées ayant opéré leur jonction dans le voisinage d’Ecija, elles attendirent l’ennemi de pied ferme.

Les Sévillans, qui croyaient avoir affaire à une armée en retraite, furent désagréablement surpris lorsqu’ils vinrent se heurter contre deux armées parfaitement préparées à les recevoir. Démoralisés par cette circonstance inattendue, le premier choc suffit pour jeter le désordre dans leurs rangs. Vainement Ismâîl tâcha-t-il de les rallier et de les ramener au combat: victime de sa bravoure, il fut tué le premier de tous. Dès lors les Sévillans ne songèrent plus qu’à se sauver[55].

Demeuré maître du champ de bataille après une si facile victoire et ayant établi son camp près des portes d’Ecija, Bâdîs fut fort étonné en voyant venir Abou-’l-Fotouh se jeter à ses pieds. Ce qui l’amenait, c’était l’amour de sa famille. Il avait été obligé de quitter Grenade avec tant de précipitation, qu’il avait dû abandonner à leur sort sa femme et ses enfants. Il savait que Bâdîs les avait fait arrêter par le nègre Codâm, son grand prévôt, son Tristan-l’Ermite à lui, et que Codâm les avait fait enfermer à Almuñecar. Or, il aimait passionnément sa femme, une jeune et belle Andalouse, et sa tendresse pour ses enfants, un fils et une fille, était extrême. Ne pouvant se résoudre à vivre sans eux, et craignant surtout que Bâdîs ne se vengeât de son crime sur ces têtes chéries, il venait maintenant implorer son pardon, et quoiqu’il connût l’humeur implacable et sanguinaire du tyran, il espérait néanmoins que cette fois il ne serait pas inflexible, attendu qu’il avait déjà fait grâce à son oncle Abou-Rîch, qui avait également trempé dans le complot.

S’agenouillant donc devant le prince:

--Seigneur, lui dit-il, ayez pitié de moi! Je vous assure que je suis innocent.

--Quoi, s’écria Bâdîs le regard enflammé de colère, tu oses te présenter devant moi? Tu as semé la discorde dans ma famille, et à présent tu viens me dire que tu n’es pas coupable! Crois-tu donc qu’il soit si facile de me tromper?

--Pour l’amour de Dieu, soyez clément, seigneur! Souvenez-vous qu’un jour vous m’avez pris sous votre protection, et que, condamné à vivre loin des lieux qui m’ont vu naître, je suis déjà assez malheureux. Ne m’imputez pas le crime commis par votre cousin; je n’y ai participé d’aucune manière. Il est vrai que je l’ai accompagné dans sa fuite; mais je l’ai fait parce que, comme vous me saviez lié avec lui, je craignais d’être puni comme son complice. Me voici devant vous: si vous le voulez absolument, je suis prêt à m’avouer coupable d’un crime dont je suis innocent, pourvu que de cette manière je puisse obtenir votre pardon. Traitez-moi comme il sied à un grand roi, à un monarque qui est placé trop haut pour avoir de la rancune contre un pauvre homme comme moi, et rendez-moi ma famille.

--Certes, je te traiterai comme tu le mérites, s’il plaît à Dieu. Retourne à Grenade; tu y retrouveras ta famille, et quand j’y serai revenu, je règlerai tes affaires.

Rassuré par ces paroles, dont il ne remarqua pas d’abord l’ambiguïté, Abou-’l-Fotouh prit le chemin de Grenade sous l’escorte de deux cavaliers. Mais quand il fut arrivé dans le voisinage de la ville, Codâm le nègre exécuta les ordres qu’il venait de recevoir de son maître. Il fit donc arrêter Abou-’l-Fotouh par ses satellites, qui, après lui avoir rasé la tête, le placèrent sur un chameau. Un nègre d’une force herculéenne monta derrière lui, et se mit à le souffleter sans relâche. De cette manière il fut promené par les rues, après quoi on le jeta dans un cachot fort étroit, qu’il dut partager avec un de ses complices, un soldat berber qui avait été fait prisonnier dans la bataille d’Ecija.

Plusieurs jours se passèrent. Bâdîs était déjà de retour et pourtant il n’avait encore rien décidé à l’égard d’Abou-’l-Fotouh. Cette fois, au rebours de ce qui s’était passé alors qu’il s’agissait d’Ibn-Abbâs, c’était Bologguîn qui l’empêchait de prononcer l’arrêt fatal. Bologguîn s’intéressait au docteur, on ne sait pourquoi; il tâchait de prouver son innocence, et il le défendait avec tant de chaleur, que Bâdîs, craignant de le mécontenter, hésitait à prendre une résolution. Mais un jour que Bologguîn se grisait dans une orgie--ce qui lui arrivait fréquemment, de même qu’à son frère--Bâdîs se fit amener Abou-’l-Fotouh ainsi que son compagnon. Dès qu’il vit le docteur, il vomit contre lui un torrent d’injures; après quoi il continua en ces termes: «Tes étoiles ne t’ont servi de rien, menteur que tu es! N’avais-tu pas promis à ton émir, à ce pauvre imbécile dont tu avais fait ta dupe, qu’il m’aurait bientôt en son pouvoir et qu’il régnerait trente ans sur mes Etats? Pourquoi n’as-tu pas plutôt dressé ton propre horoscope? Tu aurais pu te préserver alors d’un grand malheur. Ta vie, misérable, est à présent entre mes mains!»

Abou-’l-Fotouh ne lui répondit rien. Quand il espérait revoir une épouse et des enfants qu’il adorait, il s’était abaissé à la prière et au mensonge; mais à présent, pleinement convaincu que rien ne pourrait fléchir ce perfide et farouche tyran, il retrouva toute sa fierté, toute la force de son âme, toute l’énergie de son caractère. Les yeux fixés sur le sol, un sourire méprisant sur les lèvres, il garda un silence plein de dignité. Cette attitude noble et calme mit le comble à l’irritation de Bâdîs. Ecumant de rage, il bondit de son siége, et tirant son épée, il la plongea dans le cœur de sa victime. Abou-’l-Fotouh reçut le coup fatal sans sourciller, sans qu’une plainte s’échappât de sa poitrine, et son courage arracha à Bâdîs lui-même un cri d’admiration involontaire. Puis, s’adressant à Barhoun, un de ses esclaves: «Tu couperas la tête à ce cadavre, lui dit le roi, et tu la feras attacher à un poteau. Quant au corps, tu l’enterreras à coté de celui d’Ibn-Abbâs. Il faut que mes deux ennemis reposent l’un à côté de l’autre jusqu’au jour du dernier jugement.... Et maintenant c’est ton tour. Approche, soldat!»

Le Berber auquel s’adressaient ces paroles était en proie à une indicible angoisse et tremblait de tous ses membres. Tombant à genoux, il tâcha de s’excuser de son mieux et conjura le prince d’épargner sa vie. «Misérable, lui dit alors Bâdîs, as-tu donc perdu toute honte? Le docteur chez qui un peu de crainte eût été excusable, a subi la mort avec un courage héroïque, comme tu as pu le voir; il n’a pas daigné m’adresser une seule parole, et toi, vieux guerrier, toi qui te comptais parmi les plus braves, tu montres tant de lâcheté? Que Dieu n’ait pas pitié de toi, misérable!» Et il lui coupa la tête. (20 octobre 1039.)

Ainsi que Bâdîs l’avait ordonné, Abou-’l-Fotouh fut enseveli à côté d’Ibn-Abbâs. Les regrets de la partie intelligente et lettrée de la population de Grenade le suivirent dans la tombe, et maintefois, en passant près de l’endroit qui renfermait sa dépouille mortelle, l’Arabe, condamné à porter en silence le joug d’un étranger et d’un barbare, murmurait tout bas: «Ah! quels savants incomparables étaient-ils, ceux dont les ossements reposent ici!... Dieu seul est immortel; que son nom soit glorifié et sanctifié!»[56]

IV.

Le sanguinaire tyran de Grenade devenait de plus en plus le chef de son parti. Il est vrai qu’il reconnaissait encore la suzeraineté des Hammoudites de Malaga, mais ce n’était que pour la forme. Ces princes étaient très-faibles: ils se laissaient dominer par leurs ministres, ils s’exterminaient les uns les autres par le fer ou par le poison, et loin de pouvoir songer à contrôler leurs puissants vassaux, ils s’estimaient heureux s’ils réussissaient à régner, avec quelque apparence de tranquillité, sur Malaga, Tanger et Ceuta.

Il y avait, d’ailleurs, une profonde différence entre ces deux cours. A celle de Grenade il n’y avait que des Berbers ou des hommes qui, comme le juif Samuel, agissaient constamment dans l’intérêt berber. Il y régnait, par conséquent, une remarquable unité de vues et de plans. A la cour de Malaga, au contraire, il y avait aussi des Slaves, et tôt ou tard les jalousies, les rivalités, les haines, qui avaient tant contribué à renverser les Omaiyades, devaient s’y faire jour.

Le calife Idrîs Ier, déjà malade au moment où il envoya ses troupes contre les Sévillans, rendit le dernier soupir deux jours après qu’il eut reçu la tête d’Ismâîl, qui avait été tué dans la bataille d’Ecija. Aussitôt la lutte s’engage entre Ibn-Bacanna, le ministre berber, et Nadjâ, le ministre slave. Le premier veut donner le trône à Yahyâ, le fils aîné d’Idrîs, pleinement convaincu que dans ce cas le pouvoir lui appartiendra. Le Slave s’y oppose. Premier ministre dans les possessions africaines, il y proclame calife Hasan ibn-Yahyâ, un cousin germain de l’autre prétendant, et prépare tout pour passer le Détroit avec lui. D’un caractère moins ferme, moins audacieux, le ministre berber se laisse intimider par l’attitude menaçante du Slave. Ne sachant à quelle résolution s’arrêter, il veut tantôt persister dans son projet, et tantôt y renoncer. Dans son indécision, il néglige de prendre les mesures nécessaires. Tout à coup il voit la flotte africaine mouiller dans la rade de Malaga. Il s’enfuit en toute hâte, et se retire à Comarès avec son prétendant. Hasan, maître de la capitale, lui fait dire qu’il lui pardonne et qu’il lui permet de revenir. Le Berber se fie à sa parole, mais on lui coupe la tête. La prédiction que le juif Samuel avait cru entendre dans son rêve, s’était donc accomplie.

Bientôt après, le compétiteur de Hasan fut aussi mis à mort. Peut-être Nadjâ fut-il seul coupable de ce crime, comme quelques historiens donnent à l’entendre; mais Hasan dut en subir la punition. Il fut empoisonné par sa femme, la sœur du malheureux Yahyâ.